III. — Opérations diplomatiques
Toute l’Europe, presque l’Asie, sont intéressées à cette querelle qui va se vider dans les plaines marécageuses qui tiennent entre la Passarge et la Pregel. L’Autriche attend avec anxiété le jugement des combats ; pourra-t-elle même attendre sans entrer dans l’action i* Les Anglais craignent de voir succomber leur dernière alliée du continent, et, la Russie vaincue ou soumise à l’ascendant de la politique française, l’Inde à son tour pourra-t-elle échapper aux atteintes du conquérant ? Elle est loin ; mais la gloire d’Alexandre le Grand semble tenter Napoléon ; les Anglais se souviennent du grand projet franco-russe de 1801, quand déjà Paul ICr et Bonaparte combinaient la marche de Knorring et de Masséna par-dessus les plateaux de l’Iran.
Ils ont raison de craindre. L’Orient attire comme une
NAPOLÉON A FINKENSTEIN. - OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES l5l
patrie l’imagination de Napoléon, et dans le temps où, les côtes de France bien défendues, l’Europe entière interdite aux vaisseaux anglais, il accumule toutes ses forces militaires vers le Niémen, il soulève l'Orient musulman, « électrise » la Turquie et la Perse, les pousse contre la Russie et s’y prépare la voie vers l’Inde. Constantinople et Téhéran absorbent à Finkenstein ses pensées les plus familières, résument ses plus ambitieux desseins, concentrent sa poursuite passionnée de la gloire.
Il trouva dans les affaires d’Orient la diversion nécessaire pour retenir l’action hostile de l’Autriche. Tout ce printemps, il crut à son intervention et disposa ses réserves en vue de cette complication. Il fit d’autre part tout ce qu’il put pour l’éviter, en entretenant les hésitations du gouvernement de Vienne. Battu si souvent, celui-ci d’ailleurs redoutait de nouveaux risques.
Du moins il envoya en Pologne auprès de la Grande Armée un observateur habile, le baron de Vincent. Il arriva à Varsovie le 8 janvier et eut dès ce moment de nombreux entretiens avec le prince de Bénévent. Varsovie fut pendant plusieurs mois le quartier général diplomatique de l’Europe ; M. de Talleyrand y tint une véritable cour. Le baron de ^ incent s’efforça surtout de s’éclairer sur les secrets desseins de Napoléon, avec des intentions malveillantes à peine dissimulées : « M. de Vincent, disait Napoléon, reprend le rôle du baron d’Haugwitz avant Austerlitz. » Il cherchait aussi à deviner l'orientation de la fortune. 11 craignait en particulier une restauration rie la Pologne que Napoléon laissait espérer aux Polonais en de vagues proclamations, et la Galicie devenue autrichienne en était fort agitée.
L’empereur des Français sentait bien qu’une décision formelle en ce sens jetterait l’Autriche dans la coalition de ses ennemis. Il encourageait les espérances polonaises ; il en abusait auprès de la comtesse Walewska ; mais il défendait à Talleyrand tout engagement prématuré ; il faisait écrire dans les bulletins officiels qu’il ne fallait pas en parler, ne s’étant lui-même jamais expliqué à ce sujet. En fait, il gardait la question de Pologne comme un épouvantail contre la
Russie, comme un appât au dévouement des Polonais. Leur ardeur guerrière lui était fort précieuse, à l’avant-garde de 1 Allemagne, aux flancs des puissances copartageantes, et il l'exaltait encore de toute façon. Tout en se plaignant au grand-duc de Berg de l’inconséquence du caractère des Polonais, il leur parlait de Jean Sobieski, il leur donnait un gouvernement provisoire avec Joseph Poniatowski comme ministre de la guerre ; il exigeait d’avance le payement de leur future délivrance en dévouement aveugle à sa cause. Il ne s’acquitta jamais. Vit-il en eux autre chose que l’un des corps les plus brillants de la Grande Armée, l’une des Marc! les de son empire?1
Cependant les gouvernements russe et prussien faisaient tous leurs efforts à gagner l’alliance autrichienne. Et sans doute ils l’espérèrent ; car, malgré Iéna, malgré Eylau, ils ne diminuèrent rien de leurs exigences. Alexandre et Frédéric- Guillaume signèrent le 26 avril la convention de Bartenslein2; ils s’engageaient à ne pas traiter l’un sans l’autre. L’empereur de Russie promettait à son allié la restitution de tous ses Etats et même « un arrondissement » territorial. La confédération du Rhin devait être dissoute et l’Allemagne réorganisée sous l’hégémonie de la Prusse et de l’Autriche. L’Italie elle-même devait être soustraite à la suprématie française. « Il s’agissait d’effacer de l’histoire, non seulement les conséquences d’Iéna, mais celles d’Ulm et d’Austerlitz3. » C’était la reconstitution de la triple alliance de i8o5 et de celle de 1806: alors l’Autriche était entrée en ligne trop tôt, la Prusse trop tard; il fallait réparer ces erreurs, se mettre enfin d’accord. Concert en somme difficile à établir.
Les alliés comptaient peu sur l’Angleterre ; elle aimait à faire sa partie toute seule. La troisième coalition l’avait arrachée aux menaces du camp de Boulogne ; Trafalgar l’avait libérée de toute inquiétude sur la mer; elle avait peu souffert d’Austerlitz et d’Iéna : les coups s’échangeaient loin d’elle.