NAPOLÉON A KINKENSTEIN. - OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES I
cette situation. Il a réussi à obtenir, grâce à l’influence de Sébastiani sur le sultan, la reconnaissance officielle deMollaaga comme nazir de Widdin, après la mort de Pasvan-Oglou, en attendant le titre de pacha. Et ainsi Molla, qui s’appellera bientôt Ilidris-pacha, consent à agir contre les Russes et s’efforce, aux environs de Negotin, d’empêcher leur jonction avec les Serbes.
Cela ne suffit pas à constituer sur le Danube la forte ligne de résistance ou le front d’attaque qui y serait nécessaire. Toute celte ligne, de la Bosnie à la mer Noire, flotte, molle, brisée au milieu par les Serbes, comme une barrière pourrie; et l’armée du grand-vizir, mal disciplinée, mal commandée, ne peut rien pour la soutenir. Vraiment, si Napoléon n'avait pas eu ses quartiers en avant de Varsovie et retenu l’armée russe de ce côté, il semble qu’ Alexandre Ier eût pu réaliser le rêve de sa grand’mère et pousser jusqu’à Constantinople. La Turquie fut alors encore sauvée par la France ; il est vrai qu’elle avait été poussée à la guerre par elle.
Napoléon ne croyait pas la Turquie si misérable, il faisait plus de fond sur elle. Il croyait ses troupes plus fortes sur le Danube; et, en les soutenant de l’armée de M arm ont, il estimait qu’on pouvait ainsi faire sur la frontière méridionale de la Russie une diversion puissante. A la fin de janvier, il annonçait à Marmont son intention de l’envoyer sur Widdin avec vingt-cinq mille hommes: « Vous feriez ainsi l’Extrême Droite de la Grande Armée; vous pouvez compter sur les Turcs comme sur de véritables alliés... En pareil cas, trouverez-vous en Bosnie des chevaux d’attelage pour l’artillerie? »
Le sultan Sélim interrogé est heureux de ces dispositions de l’Empereur. Il est charmé d’apprendre, par Sébastiani, que Sa Majesté a l’intention d’envoyer six vaisseaux de ligne et des compagnies d’artillerie pour entrer dans la mer Noire avec l’escadre turque. Il songe à tenter un débarquement en Crimée. Les vingt-cinq mille Français qui arriveront à Widdin recevront des vivres en abondance : « L’esprit public est excellent; les Turcs montrent beaucoup de courage, une confiance et un attachement sincère aux Français et une haine implacable contre les Russes et les Anglais. On arrête
dans les rues les Français pour les combler de bénédictions et de témoignages d’affeclion. » Ce sont les termes d’une lettre de Sébastiani à Talleyrand1.
Lanouvelle de l’entrée de vingt-cinq mille Français dans l’empire turc eut par tout le pays un retentissement extraordinaire, auquel sans doute ne s’attendaient ni Napoléon ni le sultan. Elle lut accueillie par d’unanimes protestations. Les populations chrétiennes, amies de la Russie, s’effrayèrent de cette alliance militaire franco-turque, capable, pensaient-ils, de fortifier pour longtemps la domination ottomane et de rejeter au nord la poussée des Russes : en vérité, elles ne pouvaient pas compter sur cette France alliée des Turcs autant que sur la Russie. Les Russes entretenaient habilement, sinon loyalement, ces impressions. Ils répandirent alors parmi les chrétiens de la Turquie un prétendu discours de Talleyrand au Sénat français, renfermant des phrases comme celles-ci: « Les anciens Grecs étaient déjà remuants et querelleurs ; les Grecs d’aujourd’hui ont encore renchéri sur ces défauts; ils sont entièrement abrutis; la barbarie paraît inhérente à leur nature... Je ne sais vraiment pas pourquoi les Russes ont entrepris depuis un siècle de les secourir cl de les protéger, au point que les Grecs qui se présentent dans leurs armées sont aussitôt élevés aux principaux grades, et qu’on ne voit que des Grecs, toujours des Grecs, dans les diplômes de Catherine II... Les nombreux sujets grecs qu’il y a dans l’empire ottoman sont capables de l’étouffer ; et cependant les musulmans, tranquilles comme des agneaux, souffrent toutes les insultes. » En dépit de ce ton grossièrement intéressé, Sébastiani constate que cette brochure eut un vif succès dans tout le pays des Ralkans et fut très nuisible parmi les chrétiens à l’action de la France2.
Les pachas furent encore bien plus irrités au bruit que l’armée de Dalmatie allait descendre le Danube. Mustapha le Bairactar s’emporta en de violentes colères, et le consul de France, Lamare, crut de son devoir et de sa dignité de
i. Affaires étrangères, Correspondance de Turquie, io mars 1807. a. Id., id., 23 mai : Sébastiani à Tallejrand.