‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 72 sur 201 · Moniteur du 8 mai, avec pièces à l’appui · texte numérisé non relu

Moniteur du 8 mai, avec pièces à l’appui

NAPOLÉON A FINKENSTEIN. - OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES l63

pachas du Danube, pendant que ses troupes se débandaient et vivaient sur le pays: une effroyable misère fut le principal résultat du grand déploiement de forces ordonné par le sultan. Quant à l’armée, elle demeura à peu près immobile le long du fleuve, « fumant la pipe, assise sur ses talons », écrit Sébastiani.

Aussi bien Vélait-elle formidable que sur le papier ; beaucoup de soldats qui y étaient comptés n’existaient pas. Depuis de longues années déjà, les garnisons permanentes de janissaires s’étaient changées en colonies de propriétaires, jouissant toujours de la solde et des privilèges attachés à leur titre, mais ans goûts et sans esprit militaires. Les casernes, même dam' les villes du Danube, n’étaient plus occupées que par les officiers et par quelques hommes nécessaires à la police locale.

Les pachas ne s’entendaient pas entre eux ; même ils étaient ennemis les uns des autres. Morousi, s’efforçant de rentrer en faveur auprès du gouvernement français, avait parlé à Talleyrand de la possibilité de fonder une Confédération du Danube', une sorte de royaume de Dacie, capable d’opposer à la Russie une barrière solide. Ce n’était qu’un i leurre, dont sans doute Morousi lui-même n’était pas dupe, et contre lequel tout de suite Sébastiani sut mettre Talleyrand en défiance.

Un seul pacha de ces pays paraît avoir eu réellement des sympathies pour la France et pour Napoléon. Elles étaient sans doute intéressées ; mais comment les supposer autres ? C’était le pacha de Traunik en Bosnie, Krousseref-Méhémet ; le Consul général de France dans cette ville, David, ne tarit pas en éloges sur son compte : il n’a que 35 ans ; il passe pour brave et généreux ; il sait dire avec esprit des paroles obligeantes; il sourit ordinairement en parlant ; en un mot, il a autant de rapport avec un Français qu’un Turc peut en avoir. Il dit à David: « J’ai toujours aimé les Français; il y a dans mon cœur je ne sais quoi qui m’attire vers eux. »

i. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, Ier janvier 1807: Andréossy à l'Empereur.

Le seul nom de Napoléon fait sur lui un effet prodigieux : « Je voudrais trouver quelque occasion de lui prouver que je suis aussi un guerrier ; mais où la chercher, cette occasion ? Il ne laisse plus rien à faire aux Turcs. Il a déjà cueilli tous les lauriers1. » — Est-ce pour cela que les Turcs ne firent rien ?

Ali Tébéléni, le pacha de Janina, redoute l’influence française dans la péninsule des Balkans ; il ne lui plait pas de voir l’armée de Marmont en Dalmatie. Car il voudrait bien, au milieu des troubles, assurer son indépendance, et il entretient avec les Anglais des rapports très louches.

Mustapha le Bairactar, pacha de Routchouk, proteste fréquemment de sa haine violente contre les Russes. Il envoie de temps en temps à Constantinople des sacs de têtes et d’oreilles conquises sur l’armée de Michelson ou sur les sujets du sultan. Mais, selon le consul français de Routchouk, Lamare, c’est « un rebelle in petto » ; son attention est bien plus tendue vers Constantinople que vers la frontière russe. Du reste, il ne paraît pas aimer beaucoup les Français. Un officier d’artillerie, M. Charroy, lui a été envoyé par Marmont. Le Bairactar refuse grossièrement ses services, déclare qu’il n’a besoin de personne, que son armée est nombreuse et suffira pour repousser les Russes. « Mais alors, riposte Charroy blessé, puisque vous vous sentez assez fort, pourquoi les laissez-vous tranquillement campés sous les murs de Giurgevo, à une portée de canon de vous? Pourquoi n’acceptez- vous pas les défis qu’ils vous lancent chaque jour? — J’attaquerai les Russes quand cela me conviendra, répond le pacha ; quant à présent, je ne veux pas sortir pour geler de froid comme un cochon. » Or le rapport de l’officier constate qu’il faisait à ce moment le plus beau temps du monde2.

L’adjudant-commandant Mériage, envoyé par Napoléon en observation à Widdin et arrivé dans cette place le 20 février, rend compte, dans ses rapports très détaillés, de

1 . Affaires étrangères. Correspondance de Turquie : David à Talleyrand

2. Archives nationales, AF, IV, 1 680 : Mériage à Talleyrand.

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