‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 88 sur 201 · I.E TRAITÉ DE TILSIT · texte numérisé non relu

I.E TRAITÉ DE TILSIT

traité du 9 juillet 1807 ne contenait rien qui marquât que Napoléon changeait de système »

La question ottomane n’occupa sa pensée à Tilsit que d’une façon distraite ou comme un sujet de conversation. Le traité de Tilsit est avant tout un gigantesque système de guerre contre l’Angleterre2. Tout y ramène la pensée: l’organisation de u ut le continent sous la domination napoléonienne, l’entrée de la Prusse, de la Russie, dans le système du blocus con1’ Tentai, l’obligation pour la Russie d’aider la France à grouper toute l’Europe contre le gouvernement de Londres ; la ” quie n’a pas encore de raisons sullisantes pour abandonner I lliance française, en sorte que toutes les puissances petites ot grandes vont être forcées de prendre parti pour Napoléon contre l’Angleterre. Ce n’est pas seulement une coalition, c’est une concentration de toutes les forces européennes dans les mains d’un seul homme pour écraser sa dernière ennemie. Restait à utiliser toutes ces forces, à tenir tous les gouvernements dans l’unique dessein où il voulait les employer. La Russie surtout devait être difficile à tenir, parce qu’elle avait d’autres intérêts et échappait le plus aisément à l’action de l’empereur des Français.

Napoléon la craignait, connaissant ses ambitions très exigeantes. Il craignait qu’elle ne voulût faire en Orient ce qu’il faisait dans l’Occident, que, sous prétexte d’assurer l’équilibre de l’Europe, elle ne voulût faire des conquêtes équivalentes. Or il ne s’agissait point de l’équilibre de l’Europe ; il 1 s’agissait de la défaite de l’Angleterre, il 11e s’agissait que de :ela; tant que cela ne serait point obtenu de décisive façon, oute autre politique devait faire trêve, toute autre ambition (était intempestive.

Assurément il y a dans les actes de Tilsit des stipulations [ui concernent la question ottomane. C’est que Napoléon ■ l’avait que ce moyen de s’attacher le gouvernement russe ; L’est qu’il n’était pas certain de pouvoir toujours l’arrêter sur

I e Danube. 11 faisait la part des circonstances, qui en effet

1. D‘August Fournier, Napoléon Ier, tome II, p. 1 1 ^7 (trad. Iæglé).

1 2. A. Vandal, Napoléon et Alexandre Ier, I. 110.

l’ obligèrent à aller plus loin qu’il ne voulait en ce sens. C’est aussi qu’il tenait à surveiller ses agissements dans les Balkans et que le meilleur moyen de les surveiller, c’était de sembler y aider. Partenaire d’Alexandre, Napoléon connaissait son jeu.

Napoléon avait même de bons atouts. Si l’armée russe 1 tenait la plus grande partie de la Moldavie et de la Yalacbie, t — que d’ailleurs elle s’engageait à évacuer —, Napoléon avait la Dalmatie en toute souveraineté; il allait occuper les bouches de Cattaro et les îles Ioniennes, aussi en toute souveraineté. Ce pouvait être sur la côte occidentale une excellente base d’opérations dans la péninsule des Balkans. Elle pouvait être utile pour contenir la descente des Russes au Danube inférieur. L’empereur Alexandre se persuadait que c’était seulement pour Napoléon le moyen d’aider la Russie à partager l’empire ottoman tout entier quand le moment en serait venu, et il ne s’étonnait point des armements et des vivres que son allié entassait dans Corfou, de l’activité qu’il exigeait de Marmont dans son gouvernement de Dalmatie. C’était en effet le double intérêt de ces possessions françaises de l’Adriatique, et l’attention de Napoléon y était toujours en éveil.

Dès le 8 juillet, de Tilsit, il écrivait à Marmont1 de lui « faire connaître, par des officiers sûrs, géographiquement et administrativement, ce qu’il pourrait se procurer sur la Bosnie, la Macédoine, la Thrace, l’Albanie, etc. ; quelle population turque, quelle population grecque ; quelles ressources ces pays offriraient en habillements, vins, argent; enfin quel revenu on en pourrait tirer tout de suite, au moment de l’occupation » . Il demandait encore au duc de Raguse un mémoire militaire : « Si deux armées entraient à la fois, l’une par Cattaro et la Dalmatie dans la Bosnie, l’autre par Corfou, quelles devraient être les forces de toutes armes pour être certain delà réussite iJ Quelle espèce d’arme serait la plus avantageuse P Comment passerait l’artillerie? Comment se

i. A. Vandal, Napoléon et Alexandre Z'-'1', I, 76, note. — T’ oyages du duc de Raguse, II, 389.

J E TRAITÉ DE TILSIT

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recruterait-on? Quel serait le meilleur temps pour agir?1 »

Le Moniteur du i" août 1807, d’après une correspon dance de Spalato, disait l’état des routes construites ou commencées par Marmont en Dalmatie. Tous les petits ports de la côte, de Raguse à Zara, Makarska, Spalato, Sebenico, étaient réunis aux gi’os bourgs de l’intérieur par des chemins qui pouvaient être autant de routes d’invasion en Bosnie : « Le dernier chemin qui, sortant des portes de Sebenico, s’étend sur la rive gauche de la Iverka et de la Cikola vers Demis, va doubler la pente dillicile, au nord-ouest des monts Taxtares, tantôt llanqué par des murs très élevés, tantôt soutenu par des arcades qui coupent la chaîne calcaire de ces montagnes escarpées. Il nous rappelle la hardiesse et la solidité des anciens chemins des Romains, dont les légions, comme les nôtres, savaient pendant la paix travailler au bonheur des nations. »

Napoléon occupait donc, dans les parages des Balkans, des positions telles que rien 11e s’y pouvait faire sans sa permission, et que, s'il était obligé de partager les idées de l’empereur, ou si l’Angleterre lui en laissait le loisir, il pourrait faire valoir les avantages de la France et défendre ses intérêts en Orient.

A cette politique nouvelle de la France et de la Russie, il fallait des hommes nouveaux. M. de Talleyrand céda, au mois d’août 1807, le ministère des relations extérieures à M. de Champagny pour devenir vice-grand électeur. M. de Talleyrand, toujours fidèle aux traditions de l’ancien régime, n’approuvait pas en sa conscience les ambitions impériales sur l’empire ottoman, l’alliance avec la Russie, la gigantesque entreprise du blocus continental contre l’Angleterre. Il augurait de tout cela des complications auxquelles le génie même de Napoléon ne suffirait pas. Dans le même temps, à Saint-Pétersbourg, le baron de Budberg, l’homme de la politique antifrançaise, de l’alliance avec la Prusse, l’Autriche, l’Angleterre, cédait la place au comte

1. Bignon, Histoire de France depuis le 18 brumaire jusqu'à la paix de Tilsit, tome VI, p. 343-34 4 . — I oyages du duc de Raguse, II, 38g.

de Roumianlzov, un « oriental », fils d’un général de Catherine II, qui avait vaillamment combattu contre les Turcs avec Souvarov, un dévot du « projet grec ». « Le comte de Roumianlzov, dit Talleyrand, voyait dans la destruction de l’empire ottoman un trophée de famille ; il voulait consommer le grand œuvre commencé par son père 1 » .

Alexandre et Roumianlzov, conscients du peu d’avantages positifs que le traité de Tilsit assurait à la Russie, allaient s’efforcer d’en « faire suer » tout ce qu’il renfermait sous forme de promesses. Napoléon allait avoir beaucoup de peine à contenir leur impatience avide. C’est toute l’histoire des derniers mois de l’année 1807.

i. Mém. de Talleyrand, I, 3 97.

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