A. Vandal, loc. cil. — E. Bourgeois, II
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LA. POLITIQl E ORIENTALE DE NAPOLÉON
succès sur l’influence russe, et, soudain, il abandonnait le sultan, il reniait toute sa politique antérieure? Alexandre Iern’y : pouvait pas croire. — Il y crut quand il sut la chute de Sélim, quand il entendit Napoléon s’irriter, avec plus de \iolence que de sincérité, des événements de Constantinople. 1 Il crut qu’en effet Napoléon rompait définitivement avec la Porte, et il prêta l’oreille alors volontiers à ses beaux projets sur le partage de l’empire ottoman, sur la nécessité de refouler « la barbarie turque » en Asie. C’est le tsar qui ainsi fut séduit, conquis à l’alliance française, et Napoléon fut si convaincant qu’après Alexandre, les historiens ont cru qu’en effet il avait résolu dès lors de partager la Turquie entre la France et la Russie.
Le tsar eût voulu tout de suite sortir des généralités et préciser les termes de la politique que lui proposait l’Empereur. Napoléon s’y refusa. Le moment n’en était pas encore venu. Il avait beaucoup d’autres choses à régler, qui ne lui auraient pas laissé une suffisante liberté d’action en Orient.
Il fallait d’abord organiser l’Europe nouvelle, telle qu’elle ; résultait de la défaite de la Prusse ; il fallait donner une constitution à l’Allemagne, au grand-duché de Varsovie. Il fallait achever la formation du royaume de Naples. Il fallait surveiller l’application du blocus continental, sur toutes les ! côtes de l’Europe, entraîner l’Autriche, le Danemark, la Suède, le Portugal, l’Espagne, dans ce système. Il fallait voir l’accueil que ferait l’Angleterre à ces menaces suprêmes.
En vérité, si Alexandre, en entrant dans l’alliance de Na- 1 poléon, songeait surtout à la Turquie, Napoléon, en l’attirant à lui, songeait davantage à l’Angleterre. Leurs intérêts n’étaient pas les mêmes, et ce fut le germe de leur mésintelligence future.
Napoléon voulait abattre 1’Angleterre, et c’était pour lui la politique la plus pressante, la politique de nécessité. Constantinople ne représentait encore que la politique de magnificence. Les circonstances firent qu’elle ne fut jamais pour lui que la part du rêve ; d’autres soins, dont l’Angleterre fut l’essentiel objet, le détournèrent toujours de cette féerie.
C’est pourquoi il accabla son nouvel allié de promesses; -
LE TRAITÉ DE TILSIT
il consentit même à leur donner la forme d’engagements concrets ; mais il en remit la réalisation à l’avenir. C’est pourquoi les principaux articles du traité de Tilsit, en dépit des plans de Hardenberg, intéressent surtout la condition nouvelle de la Prusse1. Le rétablissement de F rédéric-GuillaumelII fut le premier gage de l’amitié de Napoléon pour Alexandre; du moins Napoléon le présenta ainsi ; et il fut bien entendu, en l’article 4 du traité patent, que c’était « par égard pour S. M. l’empereur de toutes les Russies, et pour lui donner une preuve de son désir sincère d’unir les deux nations par les liens d’une confiance et d’une amitié inaltérables, que S. M. l’empereur Napoléon consentait à restituer à S. M. le roi de Prusse, allié de S. M. l'empereur de toutes les Russies, la plupart de ses provinces ». L’empereur Alexandre devait déjà s’estimer heureux que les batailles d’Iéna et de Friedland n’eussent pas d’autres suites.
Mais il convient S’analyser avec quelque précision les clauses des traités de Tilsit qui intéressent la Turquie. Elles sont renfermées, les unes dans le traité patent, les autres dans les articles séparés et secrets, les plus importants dans le traité d’alliance.
L’article 21 du traité patent stipule la cessation immédiate de toutes les hostilités sur terre et sur mer entre les forces de S. M. l’empereur de toutes les Russies et celles de Sa llautesse le sultan. — Par l’article 22, les troupes russes se retireront des provinces de 4 alachie et de Moldavie ; mais les dites provinces ne pourront être occupées par les troupes de Sa Hautesse jusqu’à l’échange des ratifications du futur traité de paix définitive entre la Russie et la Porte ottomane. — Par l’article 2.3, S. M. l’empereur de toutes les Russies accepte la médiation de S. M. l’empereur des Français, roi d’Italie, à l’effet de négocier et conclure une paix avantageuse et honorable aux deux Empires. — L’article 2 4 établit qu’une convention spéciale fixera les délais dans lesquels les Hautes Parties Contractantes devront retirer leurs troupes des lieux
1. Cf. les traités de Tilsit, dans A. Vandal, Napoléon et Alexandre Ier r ippendice 1.
2o8 la politique orientale de napoléon
qu’elles doivent quitter en conséquence des stipulations cidessus, ainsi que le mode [d’exécution des diverses clauses que contient le présent traité.
Tout cela était absolument correct de la part de Napoléon. Il faisait profiter la Turquie de la paix. Certes il ne lui assurait point la restitution de la Crimée, de toutes les côtes de la mer Noire, comme il le lui avait maintes fois fait espérer dans sa correspondance avec Sélim. Mais vraiment la Porte avait si peu contribué à la paix qu’elle n’était pas en droit de le lui reprocher. Il lui faisait rendre les provinces qu’elle avait perdues : c’était le fait d’un allié dévoué. 11 est vrai que, de vive voix — et Alexandre ne l’oubliera point — , Napoléon lui avait fait entendre qu’il n’insisterait pas pour l’évacuation réelle de la Moldavie et de la Yalachie par les troupes russes; mais la Porte ne le sut point ; cela ne fut point écrit, et Napoléon refusa longtemps de connaître autre chose que la lettre du traité. Ces articles patents pouvaient être communiqués à la Porte ; elle n’aurait pas à s’en plaindre. Elle avait intérêt à demeurer dans l’alliance française ; à la renier, elle eût i risqué de perdre tout à fait ce que le traité lui rendait.
Les deux premiers articles « séparés et secrets » sont ainsi rédigés : Les troupes russes remettront aux troupes françaises le pays connu sous le nom de Cattaro. — Les Sept-Iles seront possédées en toute propriété et souveraineté par S. M. l’empereur Napoléon.
Sébastiani reçut l’ordre de ne pas les faire connaître à la! Porte *, car elle n’aurait pas manqué d’en témoigner de l’étonnement. Les Sept-Iles Ioniennes formaient depuis 1801 une République soumise au protectorat collectif de la Porte et de la Russie. Le sultan n’eût point été satisfait que sa part de suzeraineté lui fût enlevée, sans qu’il eût été admis aux négociations ; il eût pu s’inquiéter de cet établissement de la France sur les côtes de la péninsule des Balkans, quand déjà elle était installée en Dalmatie, et que d’aucuns y voyaient de sa part la volonté d’intervenir dans les destinées de l’empire
i. Af T. ctr. Corresp. de Turquie, Talleyrand à Sébastiani, 9 juillet
LE TRAITÉ I)E TILSIT
ottoman. Cela eût été fait pour surexciter encore le fanatisme musulman contre les chrétiens et pour le mettre en défiance contre les desseins attribués à Napoléon. Il était sage de tenir ces stipulations secrètes.
Jusque-là les traités de Tilsit n’assuraient point de sérieux avantages à l’empereur Alexandre ; et, comme ils ne furent connus que dans ces termes, il n’est point surprenant que l’opinion russe se soit refusée à les approuver. On voyait bien les sacrifices que faisait la Russie, l’abandon des Principautés et de la Méditerranée; on ne voyait pas les profits qui lui étaient réservés. On pouvait s’étonner de la soudaine affection d’ Alexandre pour Napoléon. Et vraiment on n’avait pas tort de s’étonner : les conditions réelles, immédiatement applicables, du traité de Tilsit aboutissaient pour la Russie à la perte de toutes ses positions sur les côtes et dans les provinces de l’empire ottoman ; elles dégageaient la Porte de toute influence et de toute menace russe. C’est là le caractère essentiel de ce traité : Napoléon faisait reculer la Russie et néanmoins obtenait son concours contre l’Angleterre.
Mais Alexandre connaissait les termes du traité d’alliance, plus secrets encore que les articles séparés et secrets. Ils renferment toutes les promesses qui attachèrent quelque temps le tsar à l’alliance française. Ils stipulent une alliance offensive et défensive entre les deux empereurs. Par l’article 4, le tsar s’engageait à déclarer la guerre à l’Angleterre, si, le icr novembre 1807, elle n’avait pas conclu la paix avec la France ; la marche que les négociations devaient suivre à cet égard était spécifiée avec le plus grand soin ; évidemment Napoléon attachait la plus grande importance à cette affaire. Mais voici l’article 8 :
« Pareillement, si, par suite des changements qui viennent de se faire à Constantinople, la Porte n’acceptait pas la médiation de la France, ou si, après qu’elle l’aura acceptée, il arrivait que, dans le délai de trois mois après l’ouverture des négociations, elles n’eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte ottomane, et les deux Hautes Parties Contractantes s’entendront pour soustraire toutes les provinces de l’empire Dkiault. — Napoléon. 1 \
ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Romélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs. » On sent dans les derniers mots, qui sortent tout à l'ait du caractère ordinaire des actes diplomatiques, la passion que i l’empereur Alexandre mettait à la question ottomane ; Napoléon sans doute crut devoir les laisser passer pour paraître partager ses sentiments ; il permit que le (ra’| gardât la trace des conversations intimes où il avait entraîne l’imagination du jeune tsar sur la roule de l’Orient. D’ailleurs, selon l’article g, le présent traité devait demeurer secret, ne pouvait
« être communiqué à aucun cabinet par l’une dps parties contractantes sans le consentement de l’autre »
un
Alexandre Ior, qui n’avait pas d’autres pro s dans le traité de Tilsit, se promettait bien de cultiver les bonnes dispositions de Napoléon, de l’obliger à tenir sa parole, à rester dans « l’air de Tilsit ». Il y devait rencontrer une formidable résistance. Car Napoléon ne voulait pas alors du partage de! l’empire ottoman ; il est impossible à qui que ce soit de dire qu’il l’ait jamais vraiment voulu. En tout cas, les circonstances ne lui permirent jamais d’y porter une attention sou-j tenue.
« On a voulu voir dans le traité de Tilsit, dit M. Auguslj
Fournier, un partage de l’Europe en ce sens que Napoléon, abandonnait au tsar la moitié orientale et se réservait la domination incontestée sur la partie occidentale. Cela n’est paabsolument exact. On reconnaît parfaitement dans les stipi lations quel est le vainqueur, quel est le vaincu. Napoléon n’abandonna pas le moins du monde ses projets sur la Turquie et il ne s’engage nullement à rompre avec la Perse. Eu] outre le duché de Varsovie était donné à un prince de la Con J fédération du Rhin — le nouveau « roi de Saxe » y avai accédé en décembre 1806 — , et dès lors il se trouvait plac sous l’influence directe de la politique française. C’était là 111 atout dans le jeu de Napoléon dont il pouvait tirer part contre la Russie quand il lui plairait. Et cette Russie, elle même, n’était-elle pas conquise par la France, du moins pa l’industrie française, du moment qu’elle engageait la lut! commerciale avec l’Angleterre? Il faut bien en convenir,
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