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gouvernement italien l'obligation de ne jamais franchir la frontière pontificale, mais il lui enjoignait de s'opposer à toute tentative du parti avancé pour transgresser cette loi. Or, le parti avancé, en Italie, avait un passé et des habitudes que notre gouvernement connaissait à merveille. C*est le parti avancé qui a fait l'Italie... (Vives exclamations.)
Sur quelques bancs, à la gauche de Vorateur. Oui ! c'est vrai I
Plusieurs membres. Et la France?...
M. Eugène Pelletan. C'est le parti avancé qui a conquis Naples et la Sicile !
M. Jules Simon. C'est ce parti qui, un jour, est allé conquérir l'Italie méridionale, et qui, provisoirement désavoué par l'Italie septentrionale, en a été acclamé le lendemain de la victoire. C'est de cette manière que l'Italie accomplissait son unité. (Rumeurs diverses.)
Messieurs, c'est un fait. (Assentiment à la gauche de l'orateur.) Et cela étant, comme il est impossible de le nier, quand même le gouvernement italien aurait assumé cette tâche difficile d'empêcher l'action de Garibaldi , qui une première fois lui avait donné la moitié de son territoire... (Mouvements divers.) la question était de savoir s'il l'aurait pu. (Interruption.) Je me demande, en vérité, comment le gouvernement italien, avec les souvenirs encore vivants de la conquête de Naples, avec la passion des populations pour l'achèvement de l'unité nationale, avec le prestige qui s'attache au héros de la Sicile et de Naples... (Rumeurs sur plusieurs bancs.)
Un membre. La France n'a donc rien fait pour l'unité italienne?
M. Jules Simon. Je me demande, dis-je, comment le gouvernement italien, en présence de l'animation des esprits grondant autour de lui, menacé qu'il était
d*une révolution dont on ne peut calculer les suites, je me demande comment il aurait fait pour protéger à main armée cette frontière ouverte.
L'entreprise n'aurait pas été facile, même pour un gouvernement paisible et sûr de lui-même.
Je prends les documents qui nous ont été soumis, ces documents imprimés qui, suivant Tobservation de mon ami M. Pelletan, devaient être un dialogue, et ne sont qu'un monologue; et je trouve cette mention dans une dépêche de M. de Moustier en date du 18 octobre 1867 :
« M. Nigra a été chargé de me dire que les plus grands efforts étaient faits sur la frontière des États pontificaux pour mettre obstacle aux tentatives des bandes révolutionnaires qui essayent de la franchir. Mais l'étendue de cette ligne, a-t-il ajouté, en même temps que la configuration du sol, rendaient cette tâche impossible. »»
Et dans la dépêche du 30 octobre 1867, adressée par le général Menabrea aux agents diplomatiques italiens, je lis ce qui suit :
« Eu égard à la configuration topographique des lieux, au développement considérable de la ligne qu'il fallait surveiller, et en tenant compte du droit qu'a tout citoyen de voyager librement, on conçoit qu'il était d'une impossibilité absolue pour le corps d'observation, d'empêcher avec succès de semblables faits. »»
Telles sont, messieurs, les allégations du gouvernement italien, qui n'ont rien que d'acceptable (Sourires ironiques.); et je prends sur moi de dire que M. Nigra et M. Menabrea n'ont rien appris sur ce point au gouvernement français, et que ces difficultés, pour ne pas dire ces impossibilités, lui étaient connues dès le 15 septembre.
Se retirer dans de telles circonstances, en substituant la légion d'Antibes à notre armée, et en imposant au gouvernement italien des conditions qu'il ne pouvait
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pas remplir, c'était substituer à une occupation permanente une occupation intermittente.
Le gouvernement qui agissait ainsi était-il de l'avis des modérés italiens, qui ajournent la prise de Rome, ou de l'avis du parti avancé, qui veut la prendre sur l'heure?
Je ne veux pas donner trop d'importance à une dépêche de M. de la Villestreuxqui, cependant, a quelque intérêt, et qui pourrait faire croire que, tout en étant, comme je le présume, de l'avis des modérés, le gouvernement n'était pas trop éloigné de penser secrètement que, si les avancés italiens réussissaient, il n'y aurait pas lieu pour lui de s'en désespérer... (Rires et mouvements divers.)
S. Exe. M. LE MARQUIS DE MousTiER, ministre des affaires étrangères. Je proteste contre une pareille allégation !
M. Jules Simon. Je demande à vous lire cette dépêche. Je n'en tirerai que des conséquences modérées, comme vous allez le voir tout à l'heure.
M. LE ministre des AFFAIRES ÉTRANGÈRES. EuCOrO
une fois, je proteste de la manière la plus formelle contre l'allégation que vous venez de formuler.
M. Jules Simon. M. le ministre des affaires étrangères protestant contre l'allégation que je viens de formuler, je suis tenté de ne pas lire la dépêche.
Voix nombreuses. Si ! si 1 Lisez !
M. Jules Simon. C'est par déférence pour la protestation de M. le ministre que j'hésitais à lire la dépêche; mais si la Chambre le désire, j'en donnerai lecture et je développerai ma pensée, en avertissant d'avance que ma conjecture, — car ce n'est pas autre chose, — perd toute sa force en présence de la protestation que je viens d'entendre. (Mouvements divers.)
Est-ce que vous vous opposez, messieurs, à ce que je
reçoive avec courtoisie une protestation de M. le ministre des affaires étrangères?
Voix diverses. Non! non! — Continuez! — Lisez! lisez !
M. Jules Simon. Voici donc Tobservation que je faisais et qui, avant cette protestation, me donnait lieu de croire que notre gouvernement, sans être précisément de Favis du parti avancé italien, se proposait, une fois la conquête de Rome accomplie, d'agir à l'égard de cette conquête comme le gouvernement de l'Italie septentrionale avait agi à l'égard de la conquête de Naples qu'il avait d'abord condamnée et qu'il a ensuite acceptée avec reconnaissance. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Vous savez, messieurs, que dans la correspondance qui nous a été livrée, nous voyons sans cesse M. le ministre des affaires étrangères français avertir le gouvernement italien des menées du parti avancé, à tel point qu'on dirait que la police de la politique en Italie est faite parfaitement par le gouvernement français, et assez imparfaitement par le gouvernement italien.
Plusieurs membres. C'est vrai I c'est vrai !
M. Jules Simon. Dans chaque dépêche notre ministre signale tous les agissements du parti de l'action, et le principal ministre en Italie ne manque pas de répondre qu'on va prendre des mesures pour s'opposer à ce qui se prépare : cela fait, notre cabinet remercie, témoigne sa satisfaction; ne semble-t-il pas qu'il se contente d'avertir, et que s'il a un reproche à faire à notre allié, c'est de ne pas être vigilant, non pas d'être mal intentionné? Cependant, le 25 octobre 1867 apparaît tout à coup une dépêche de M. de la Villestreux qui non-seulement déclare que le gouvernement italien j met désormais de la mauvaise volonté, mais qui a un caractère rétrospectif, et fait entendre très-clair emen* qu'on n'a pas été dupe pendant les huit mois qui ont
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précédé; que, quand on remerciait, on répondait à je ne sais quelle nécessité d'étiquette et de protocole, mais qu'au fond on savait parfaitement ce que faisait et ce que voulait M. Rattazzi. Vous en jugerez.
Voici la dépêche :
a Monsieur le marquis, M. Rattazzi a voulu persister jusqu'au dernier moment dans la politique qu'il a suivie depuis son entrée au pouvoir, particulièrement depuis la prorogation du parlement et les préparatifs avoués des révolutionnaires pour attaquer le saint-siége. Tous ses efforts ont toujours tendu à favoriser le parti avancé... »
S. Exe. M. RouHEB, ministre d'État, A ménager.
M. Jules Stmon. A ménager? Je vous remercie.
J'avais mal copié le mot.
M. Perras. Le texte est « ménager. »
M. Jules Simon. Je reprends.
« Tous ses efforts ont toujours tendu à ménager le parti avancé. Aussi, n'est-ce qu'avec hésitation ^ et contraint pour ainsi dire par l'opinion publique, qu'il avait donné l'ordre d'arrêter Garibaldi. Cette mesure recevait immédiatement l'approbation de la majorité du pays. Elle aurait pu, quoique tardive, avoir les résultats importants qu'on en attendait, si elle avait été franchement exécutée et si, par faiblesse ou pour tout autre motif, le cabinet n'avait pas consenti à laisser Garibaldi libre à Caprera. »
Un membre. C'est vraiî
M. Jules Simon. Je concluais, messieurs, de cette dépêche rapprochée de dépêches précédentes, comme je le disais tout à l'heure, que notre gouvernement, tout en s'opposant à l'action du parti avancé n'y était pas tout à fait hostile. Mais je retire cette conclusion, et c'est uniquement sur l'injonction de la Chambre que j'ai continué ma démonstration. Je la retire avec empressement devant la protestation de M. le ministre des affaires
étrangères, et je me replie sur ma première proposition, qui consiste à prétendre que le gouvernement français est dans la situation du parti modéré italien, c'està-dire qu'il ajourne la destruction du pouvoir pontifical, se résigne à attendre. (Vives réclamations sur un grand nombre de bancs.)
Messieurs, ce qui m'empêche absolument d'en douter, en dépit de vos dénégations, c'est que j'ai encore dans la mémoire les lettres lues ici, hier, par mon honorable ami M.Jules Favre, et qui, vous l'avouerez, ne paraissent guère favorables à la prolongation indéfinie du gouvernement temporel.
Vous direz ce que vous voudrez, mais il y a là des déclarations formelles émanées d'un homme qui a quelque autorité dans les affaires de ce monde, qui ajourne quelquefois ses résolutions, et qui» au fond, ne les abandonne jamais. (Assentiment à la gauche de l'orateur.)
J'ai donc mille raisons de dire que le gouvernement temporel à Rome est protégé, protégé par nos armes; qu'il l'est à ce point, qu'il ne pourrait subsister une minute sans notre protection ; que cette situation précaire et dépendante est pour lui la conséquence de la révolution italienne ; que tant que cette révolution subsistera il ne pourra régner que derrière nos régiments. Je demande à l'honorable M. Chesnelong ce qu'il pense d'une indépendance pareille; je lui demande àlui-même ce qu'il reste de son argument uniquement fondé sur la nécessité de l'indépendance temporelle du pape. (Mouvements divers.)
Aussi avait-on raison de dire hier : vous avez deux partis à prendre; voulez-vous maintenir la papauté temporelle?
Voix nombreuses. Ouil oui!
M. Jules Simon. Voulez-vous la détruire?
Les mêmes voix. NonI non !
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Membres à la gauche de V orateur. Oui! (Hilarité.)
M. Jules Simon. Si vous voulez maintenir la papauté temporelle, voici ce que vous avez à faire. (Ah ! voyons!)
C'est de rétablir l'Italie telle qu'elle était au moment où la papauté est devenue une principauté caduque.
M. LE DUO DE Mabmibr. Qui veut la fin veut les moyens.
M. Jules Simon. Voulez-vous la détruire? Alors faites-le franchement en la laissant tomber toute seule, n'ayez plus recours à ces guerres d'expédients, entreprises pour soutenir un pouvoir dont vous-mêmes ne voulez plus, et qui n'ont pas d'autre but dans le secret de vos pensées que de ne pas laisser dire que le pape est tombé par votre faute.
A gauche de V orateur. C'est cela ! Très-bien !
,M. Jules Simon. Oui, c'est cela; et pour vous rappeler à une politique franche, je vous enferme dans ce dilemme : ou le pape absolu, ou le pape déchu. (Trèsbien à la gauche de l'orateur. Mouvement prolongé.)
On pourrait dire que nous allons à Rome et que nous y soutenons le pape par un esprit de chevalerie, et pour obéir à certains principes religieux, sans lui rien demander en échange de nos durs sacrifices. Mais non. Ce n'est pas ainsi que procède la politique.
Dira-t-on que c'est au prince italien que nous portons secours? Mais, à ne le prendre qu'au point de vue temporel, c'est le plus insignifiant et le plus impuissant des princes. C'est d'ailleurs 1 ennemi, et même l'ennemi nécessaire de notre allié. Ce que nous allons servir à Rome, c'est assurément le souverain spirituel, et, par conséquent, nous lui faisons part de notre force temporelle pour qu'il nous fasse part à son tour de sa force spirituelle. L'alliance qui s'établit entre nous est bien, comme au moyen âge, une alliance entre la crosse et le sceptre.
Or, ce genre de traité existe ailleurs qu'à Rome; l'Europe en est enveloppée et embarrassée depuis longtemps; c'est un legs du moyen âge qui s'appelle à Rome le pouvoir temporel et dans les États catholiques les concordats.
Je dis que c'est exactement la même chose, et que le principe de notre intervention à Rome, de notre protection demandée ou acceptée par le pape, est identique au principe des concordats. Dans les deux cas, c'est un échange de bons offices et d'autorité usurpée entre l'État et l'Église.
Messieurs, ni à Rome, ni en France, ni dans aucun pays du monde, je n'accepte cette alliance ainsi enten^ due du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Mon opinion est que chacun d'eux doit se tenir dans sa sphère, qu'aucun d'eux n'aie droit d'intervenir dans la sphère de l'autre ; que ce sont deux choses absolument et éternellement séparées ; que chaque fois qu'on transgresse la frontière établie par la nature des choses entre le monde des consciences et le monde des intérêts matériels, on attente à cette liberté de conscience si chère à l'honorable M. Chesnelong et à nous-mêmes.
M. Buffet. Je demande la parole.
M. Jules Simon. Je dis qu'il est impossible qu'une pareille confusion puisse exister sans un grand dommage pour les deux parties contractantes, et je demande à l'établir en quelques mots.
Savez-vous pourquoi l'idée des concordats ne paraît pas étrange à la grande masse des esprits en France? C'est parce qu'il y a longtemps que les concordats existent, qu'on y est habitué et qu'en toutes choses les esprits légers prennent la durée pour une preuve ; mais pour juger la nature et la valeur d'un tel contrat, sans raisonnement, sans philosophie, il suffit d'écouter l'histoire. Je ne remonte pas à 1268, à 1438, aux pragmatiques sanctions de saint Louis et de Charles VIL Je
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prends le concordat de 1516 entre Léon X et François I*", parce qu'il subsiste encore avec des modifications considérables qui n'en altèrent pas la nature. Je puis résumer ce concordat en deux mots.
Voici ce que donnait le pape et voici ce qu*en échange on lui donnait :
Le pape donnait au roi le droit de nommer les évêques et celui de ne laisser introduire en France aucune bulle ou écrit quelconque émané dé Tautorité pontificale ou même de l'Eglise universelle, qu'après examen par les parlements et acceptation par le chef de l'Etat.
En échange de ces concessions, qui comprenaient toute la hiérarchie ecclésiastique et jusqu'à un certain point le dogme religieux, le roi donnait l'intolérance civile, des privilèges, des immunités et de l'argent, immensément d'argent. Tels sont les termes du marché. Or, ni dans ce qu'ils recevaient ni dans ce qu'ils donnaient, les papes n'étaient justifiables.
Je prends d'abord le prix qu'on leur payait : la protection de la France étendue sur le pouvoir temporel à Rome, la création en France d'un ordre politique qui était le premier de l'État, des biens-fonds considérables dont le revenu à la veille de la Révolution dépassait soixante-dix millions, les droits de dîme, des immunités, une intervention dans tous les actes de l'état civil. Je dis que tout cela abaissait le pouvoir du pape, au lieu de l'augmenter. (Approbation à la gauche de l'orateur.)
Dans les polémiques souvent passionnées, quelquefois injustes dont la religion catholique est l'objet, est-ce le dogme qu'on discute? Presque toujours, dans les discussions religieuses, on s'incline, amis ou ennemis, devant la sublimité du dogme et de la morale de l'Évangile. Ce qu'on attaque, c'est l'histoire du principat temporel, c'est le souvenir des Borgia, ce sont les guerres injustes et sanglantes, les ambitions effrénées.
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le népotisme, la simonie, les mœurs déréglées, les vengeances impitoyables, triste et fatal héritage, que la papauté accepte, parce qu*elle accepte en même temps des provinces.
Et si de Rome nous venons à la France et aux causes de cette agitation énorme qui a produit la révolution française, ce n'était pas moins contre le clergé que contre la noblesse et les privilèges exorbitants du roi qu'on s'insurgeait. Ce qui causait cette animation, c'était précisément le pouvoir temporel, c'était cette immixtion du clergé dans les affaires civiles ; c'était cette masse de capitaux qu'il engloutissait dans ses coffres, cette portion considérable du sol de la France immobilisé, rendu stérile par la main-morte. Le clergé a péri alors, par les causes mêmes que, dans son aveuglement, il regardait comme les éléments de sa force.
La colère n'est peut-être qu'assoupie, et vous l'entendriez gronder de nouveau si, dans ces tentatives passionnées pour renouveler un passé qui ne peut plus revivre, et pour réhabiliter ce pouvoir temporel, que nous croyons destiné à disparaître sans bruit, et autour duquel vous faites maladroitement tant d'éclat (Allons donc I Rumeurs.); vous l'entendriez, dis-je, gronder et rugir de nouveau, si vous n'arrêtiez pas le clergé dans cette voie, et si vous n'aviez pas pour lui plus de sagesse qu'il n'en a lui-même. (Vives réclamations.) Â la gauche de l'orateur. Très-bien I très-bien! M. Jules Simon. Voilà les tristes présents que le pontife a reçus. Quant à ce qu'on lui donne, messieurs, je l'avoue, j'ai toujours été surpris que ces deux concessions énormes aient pu être faites, qu'elles aient pu être acceptées, qu'elles aient duré si longtemps : la concession de la nomination du personnel et la concession d'une sorte de droit d'exequatur sur les dogmes.
Prenons pour exemple le concile de Trente, le dernier concile oecuménique de rÉglise ; vous savez qu'a-
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près sa promulgation il a été discuté en France dans les conseils du roi et dans les parlements; une portion a été acceptée, une autre rejetée. Quoi donc! voilà un corps de laïques, comme le parlement de Paris, qui s'en vient, après les évoques, après les docteurs en théologie, après Tapprobation du pape, discuter un décret du concile! qui met en délibération s'il sera exécuté ou non I qui décide qu'il ne le sera pas, et les catholiques se taisent I
Je ne comprends pas non plus une tolérance pareille pour la nomination des évêques. Qu'est-ce qu'un évéque dans la pensée des catholiques ? vous le savez, messieurs; c'est un définiteur de la foi et un administrateur suprême des sacrements : comprenez-vous qu'étant cela, les évêques puissent être nommés par un ministre des cultes? Je sais bien que, quand les premiers concordats ont été faits, on pensait qu'il s'agissait d'un ministre choisi par le fils aîné de l'Église, que le roi de France serait toujours catholique, que le ministre serait toujours catholique et le plus souvent évêque.
Mais, enfin, les temps ont changé^ et nous avons va sur le chandelier des ministres qui n'étaient guère orthodoxes, soumis à des princes dont l'incrédulité n'était un mystère pour personne. Permettez-moi une comparaison. Quand l'Assemblée constituante a tenté cette folle entreprise de la constitution civile du clergé, elle a fait nommer les évêques par les électeurs chargés d'élire l'assemblée départementale. C'est assurément une conception absurde, car enfin où est la capacité de ces électeurs ? Ils peuvent être protestants, ils peuvent être juifs, ils peuvent être libres penseurs. — Justement, quelques jours avant la promulgation de la constitution civile du clergé on avait donné les droits électoraux aux protestants et aux juifs. — Eh bien ! je dis que les pasteurs de l'Église catholique élus par le suf-
62 LA POLITIQUE BADICALE
frage d'assemblées pareilles, ne sont pas un spectacle moins étrange que ces mêmes pasteurs nommés par un laïque, peut-être par un protestant, peut-être par un incrédule, qu'on transforme en juge de la foi, et qui est bon tout au plus à nommer des fonctionnaires. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Certes, messieurs, je n'ignore pas que le concordat dont je viens de parler a été résumé par Pithou d'abord, et ensuite par Bossuet, dans cet ensemble de doctrines qui ont constitué l'Église gallicane ; qu'en rejetant le principe même du partage d'autorité entre les deux pouvoirs, je soutiens une thèse qui m'est commune avec les ultramontains ; que j'attaque l'Église gallicane, si féconde en grands hommes et en glorieux souvenirs. Mais je me rappelle en même temps que le monde a marché ; je crois que les Bossuet et les Pithou se sont trompés avec des intentions droites, et qu'il ne peut rien sortir de cette alliance hybride entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel qui ne soit fatal à la fois au pays et à la religion.
On l'a bien vu en 1801 ; en vérité je peux bien rappeler ici le souvenir du premier empire ; c'est une histoire que vous pouvez regretter, mais que vous n'avez pas le droit de répudier.
Eh bien I en 1801, le traité de 1516 a été remanié dans des conditions particulièrement fâcheuses pour le pouvoir spirituel. Le pape était alors en détresse. Au dehors, vous savez quelle était la situation. Eu France, quoique l'Église catholique y subsistât et que ce soit une erreur historique de prétendre que le premier consul l'a ramenée, il est cert'ain que c'est lui qui lui a donné de nouveau une existence officielle par le concordat de 1801, et qu'à cette époque, comme aujourd'hui, l'Église eut le tort de ne pas comprendre qu'un concordat est pour elle, non une force, mais une faiblesse. Elle subit avec résignation la loi du vainqueur, qui se montra sans
LA sâPABÀTION DE L'ÉGLISE BT DB l'ÉTAT 63
pitié. Il lui imposa la dure condition de déposer les évêques réfractaires et d'amnistier les évêques constitutionnels.
Or, qu'était-ce que les évéques réfractaires et qu'était-ce que les évêques constitutionnels ? (Léger bruit.)
Quelques membres. A la question !
M. JuLBS Simon. Je suis dans la question même. Je n'hésite pas à le dire, les évêques réfractaires étaient les vrais fidèles. Ils avaient refusé un serment contraire à leur foi; ils étaient restés dans la communion de rÉglise ; ils avaient obéi au pape et désobéi aux ordres de l'assemblée révolutionnaire, si étrangement transformée en concile ; ils avaient affronté la mort et subi courageusement un long exil, et c'est au moment où ils s'apprêtaient à rentrer dans leurs diocèses, que le pape leur disait : «< Je serai aussi dur pour vous que la révolution. Je vous ôterai jusqu'à l'autorité spirituelle dont la république n'a pu vous dépouiller; je vous punirai de .votre fidélité, pour obtenir les faveurs du nouveau prince, et je recevrai les intrus à votre place, dans vos diocèses et dans l'Église. Ainsi le veut la logique du concordat I »• (Approbation sur plusieurs bancs.)
M. Thiers. Je demande la parole. (Mouvement.)
M. Jules Simon. Et ce n'est pas tout ; quand ensuite il fut question de pourvoir aux nouveaux sièges, le gouvernement exigea qu'un certain nombre d'évéques constitutionnels fussent appelés, non pas après avoir confessé leur erreur et obtenu leur pardon, mais à titre d'évéques constitutionnels, et en vertu de l'élection faite par les électeurs de départements.
Vous savez que, dans le même temps, le pape était obligé de subir les articles ore:aniques, délibérés seulement en conseil d'État, sans le concours de son légat, à son insu, comme s'il était fait pour recevoir la loi d'un maître. On aggravait le fardeau, et on en diminuait le prix. Le titre de religion d'État, si cher à l'Église, dis-
paraissait des constitutions de Tempire. La religion catholique n'était plus officiellement que la religion de la majorité. L'Église, sur ce point capital, était définitivement battue par la révolution. En condamnant la religion d'État, on condamnait du môme coup les brùlements, les proscriptions, les dragonnades, la censure, les incapacités politiques et civiles ; le principe de la liberté de conscience triomphait. L'empereur, à son sacre, prêta le serment de le défendre. Il faut entendre les lamentations que cette partie du serment de l'empereur inspira au cardinal Gonsalvi, alors nonce du saint-siége en France, qui écrivit la lettre que je vais vous lire au cardinal Caprara, le 5 juin 1804 :
« Respecter et faire respecter la liberté des cultes suppose l'engagement, non de tolérer et de permettre, mais de soutenir et de protéger, et s*étend non-seulement aux personnes, mais à la chose, c'est-à-dire à tous les cultes. Or un catholique ne peut protéger Terreur des faux cultes. »
Je n'insiste pas sur ce qui suivit ; vous connaissez, messieurs, l'histoire du divorce ; vous vous rappelez la bulle du 10 juin 1809, et surtout le sénatus-consulte du 1*7 février 1810, qui détruisit une première fois le pouvoir temporel, et je pense qu'on ne l'a pas non plus oublié à Rome : quelque temps après, le pape était prisonnier à Fontainebleau. Voilà ce que lui avaient rapporté ses avances à la force.
• J'ai cité ces faits, messieurs, pour montrer qu'il n'y a pas d'indépendance du pape dans cette situation de souverain protégé, faisant une alliance avec le pouvoir temporel pour lui accorder des droits spirituels en échange d'une partie de sa force. Voilà la liberté d'un souverain protégé! Voilà cette indépendance nécessaire à la liberté de conscience des catholiques ! Non, non ; le concordat n'est et ne peut être qu'une abdication déguisée du pouvoir spirituel; et je le soutiendrai ton-