LA SÉPARATION DB L^ÉGLISB ET DB L*BTAT
jours, à moins qu'on ne dise qu'il j a une raison au monde qui explique aux catholiques comment ils ne nomment pas leurs évéques, et comment les décisions de l'Eglise universelle ne peuvent arriver à eux qu'à travers un conseil d'État qui a le droit de les arrêter au passage. (Très-bien ! très-bien ! sur plusieurs bancs, à la gauche de l'orateur.)
Tout de même que je disais tout à l'heure qu'il n'y avait d'autre situation pour le gouvernement dans la question politique que de restaurer l'ancienne Italie, de remettre le pape dans les conditions où il était avant notre première campagne, et de lui donner ainsi des chances de durée, ou d'accepter résolument sa déchéance, de même je dis qu'il n'y a de choix pour les catholiques qu'entre ces deux conditions : ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir temporel qui leur impose des concessions si contraires à l'essence de la religion, ou bien avouer que la religion n'est plus à leurs yeux qu'un moyen de police. (Rumeurs diverses.)
Quant à nous, en présence de cette situation, nous n'avons qu'une déclaration à faire aux catholiques :
Ou nous vous défendrons, en vertu de la liberté, si vous êtes une doctrine ; ou nous vous attaquerons^ en vertu de la liberté, si vous êtes un pouvoir.
Ainsi, plus d'alliance possible entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel : le temps des compromis est passé. Le pouvoir spirituel ne peut vivre désormais qu'au nom de la liberté et en l'iuvoquarft : s'il l'invoque, il a toute la force que lui donne la vérité qu'il peut contenir; s'il ne l'invoque pas, il devient l'ennemi des principes sur lesquels la civilisation moderne repose, et à ce titre nous ne pouvons plus être nous-mêmes quo ses ennemis. (Approbation à la gauche de l'orateur.)
Cette doctrine a été promulguée en Italie au commencement même de la révolution par un homme qui» grâce peut-être à son intelligence supérieure, et peut*
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être parce que, étant plus près du gouyemement pontifical, il voyait d'une façon plus nette que nous ne pouvons le voir à distance et avec notre caractère français, comment ce gouvernement agît sur les esprits, par un homme^ dis-je, qui a compris qu'il ne s'agissait pas seulement du pouvoir temporel à Rome, mais du pouvoir temporel dans le monde entier, et que la question dn principat romain et celle des concordats n'étaient pas deux questions, mais une question unique.
Le comte de Cavour a formulé sa doctrine de séparation absolue et définitive dans ces mots demeurés célèbres : « L'Église libre dans l'État libre. » C'est la vérité !
M. Paul Bethmont. Certainement î
M. Jules Simon. Pour que la formule soit plus complète, comme il ne s'agit pas d'une Église, mais de toutes, nous dirons : Les Égîises libres dans l'État libre. (Approbation à la gauche de Torateur.)
Voilà ce que nous désirons, ce que nous demandons; voilà ce que veulent en France tous ceux qui appartiennent au progrès et à la liberté ; voilà ce qui leur a rendu si pénible l'expédition que vous avez faite dernièrememt, et voilà pourquoi, quand ils ont vu dans cette expédition romaine couler le sang français et s'épuiser l'or de la France, ils se sont demandé si c'est pour rentrer dans le régime des concordats, pour revenir à cette^ doctrine qui était déjà arriérée en 1516, qui est comme un outrage aux principes de 89, comme un défi jeté au progrès et à la civilisation ; si c'est pour prendre comme alliés tous ceux qui réclament le retour du moyen âge... (Oh! oh!), qui invoquent le droit divin et la légitimité (Assentiment à la gauche de l'orateur.) ; si c'est pour avoir des alliés en Autriche, pour en chercher parmi les princes déchus, pour être infidèles au dogme de la liberté de conscience, que vous avez pris une portion de notre brave année
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pour renvoyer combattre et mourir sous le drapeau pontifical. (Exclamations sur un grand nombre de bancs. — Très-bien ! très-bien I à la gaucbe de l'orateur.)
Maintenant je ne me dissimule pas qu*il y ait de graves objections au régime de la séparation absolue de l'Église et de TÉtat. (Ah I ah I) J*ai cru pouvoir les réduire à troî« principales, après un examen approfondi ; je ne dis pas, tant s'en faut, qu'elles soient les seules.
Voici ces trois objections.
Plusieurs membres. Reposez-vous !
M. Jules Simon. Je vous remercie. Je n'ai pas besoin de me reposer, parce que je n'ai que quelques mots à ajouter. Mais je suis en effet fatigué, et il ne fallait rien moins que le sentiment du devoir pour m'obliger à parler si longtemps dans l'état de santé où je me trouve encore.
Phmeurs membres. Reposez- vous ! reposez -vous !
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDBR. L'orateur va interrompre sou discours pendant quelques minutes seulement.
(La séance reste suspendue pendant dix minutes.
Elle est reprise à quatre heures et demie.)
M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. La parole est à M. Jules Simon pour continuer son discours.
M. Jules Simon. Ce ne sont pas seulement, messieurs, ceux qui partagent sur tous les points mon avi>3 qui condamnent, comme je le fais, le système des concordats.
Voici un j^ssage que j'allais vous lire au moment où on a eu robligeance de me proposer de prendre un peu de repos.
L'auteur n'est pas précisément un philosophe de mon école. Il parle du concordat :
« Tontos les sectes religieuses sont venues se soumettre au joug dégradant de cette nouvelle idolâtrie,
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et pour que rien ne manquât en France à cette conjuration de la matière contre l'esprit, de la terre contre le ciel, le judaïsme lui-même est venu, le dernier, il est vrai, mais enfin il est venu recevoir honteusement des mains du pouvoir civil son organisation tout entière et reconnaître pour son plus grand pontife, e*est- à-dire pour le supérieur unique de son plus grand rabbin, le ministre des cultes, quel qu'il puisse être. »
M. Émilb Ollivieb. Qui disait cela?
M. Jules Simon. C'est une phrase extraite des Cas de conscience de Mgr Parisis, alors évêque de Langres, et qui est mort depuis évêque d'Arras. Cette phrase se trouve à la page 48 de son livre.
C'est un juste jugement sur les concordats, et, par une conséquence nécessaire, sur le pouvoir temporel.
Quand on a prononcé des paroles aussi graves que celles par lesquelles je terminais tout à l'heure en disant que la doctrine à laquelle j'appartiens est la doctrine de la séparation complète du temporel et du spirituel selon la formule de M. de Cavour : «< L'Église libre dans l'État libre, » avec cette seule modification : « Les Eglises libres dans 1 Etat libre, » on ne peut se dissimuler qu'une pareille doctrine appelle en grand nombre les objections : j'en veux signaler trois, sans y insister ; les voici :
La première, c'est que les concordats et la portion d'intolérance qu'ils renferment encore ne nous gênent plus guère aujourd'hui, et que la tolérance a fait tant de progrès qu'on peut la considérer comme complète ; la seconde, c'est que si l'Église se sépare absolument du pouvoir temporel, elle n'aura plus en elle-même des éléments suffisants de puissance et de durée ; et, la troisième, qui est tout l'opposé de la seconde, c'est que l'Église ainsi séparée de l'État devient trop forte pour que les gouvernements et les peuples puissent la supporter.
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De ces trois objections, la première est la plus redoutable. Quand il y a quelques années, j'ai fait une campagne en faveur de la liberté de conscience, Tobjection que je rencontrais partout, était cell«-ci : que nous avions assez de liberté, que personne ne souffrait réellement de ce qui nous manquait, et que nous faisions une agitation inutile.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ceux qui revendiquent une liberté, c'est d'être en présence de gens qui n'en sentent pas le défaut et qui répondent à vos plaintes par l'indifférence.
J'aime mieux avoir devant moi des pas&ions hostiles, parce qu'alors on peut lutter : mais devant l'indifférence, on se sent soi-même envahi par une sorte de désespérance et de dégoût de sa tâche.
M. Jules Favre. Très-bien I
M. Jules Simon. Je m'empresse de le reconnaître, il n'est plus question en France de ce genre d'intolérance qui a tant contribué à la Révolution française et qui est vaincu pour jamais. Mais ce qu'on ne peut pas me nier non plus, c'est qu'il existe encore des difficultés pour enseigner, par le livre et par la parole, quand on a des opinions opposées aux dogmes de l'église catholique. C'est un fait et un fait parfaitement incontestable que nous ne jouissons pas, soit pour les livres soit pour la parole, de la pleine et entière liberté nécessaire à l'expansion de la pensée. Pour moi, messieurs, quand même sur tous les points mes opinions seraient d'accord avec le dogme et la morale de l'Église catholique, je n'en supporterais pas avec moins d'indignation que des interdictions fussent prononcées contre des opinions contraires aux miennes. J'y verrais une offense à ma dignité, un attentat contre la sainteté de mes croyances. La science est quelque chose d'entier, de sacré. (Trèsbien l à la gauche de l'orateur.) Il faut qu'elle puisse se développer dans la plénitude de sa force avec la plus
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eomplète iBâépendance, il faut que retsprit puisée y virre et s'y mouvoir libvem«iit ; il le faut pour que la science soit forte, pour qu'elle soit sérieuse*, pour qu'elle soit sainte ; il ie faut pour quf'elle soit efficace. Toute restriction apportée à Tétu^ieet à la propagation de la science, même quand elle a l'air de profiter à la Térité, lui est contraire. (Très-bien I à la gauche de Torateur.*)
Je voudrai» qu'on prêtre do l'Élglise catholique prît en main cette thèse et vînt nous dire que, par respect pour le dogme catholique, il demande qu'on efface de nos lois tout ce qui le protège, afin que désormais la doctrine qu'il est chargé d'enseigner ne puisse être appuyée que sur sa propre force. Quand il s'agit de science et de conscience, c'est à la raison et à elle seule, c'est à la persuasion qu'il faut en appeler; toute protection n'est qu'une honte et un obstacle. (Manques d'approbation à la gauche de l'orateur.) Arrière cette indifférence servile, qui n'a peur que des supplices sanglants, et ne comprend pas ce que coûte le silence à une conviction ardente I Nous n'aurons plus rien à demander en faveur de la liberté de conscience le jouT où il n'y aura plus dans nos constitutions et dans nés lois une seule gêne imposée à la pensée, le jour où les religions ne seront plus protégées, comme les dynasties, par des tribunaux correctionnels et des cours d'assises. (Très-bien ! à la gauche de l'orateur.)
Quant à ce que nous coûtent les restes de l'intolérance à Rome, ils nous coûtent en vérité bien cher : ils nous coûtent le sang de nos soldats, ils nous coûtent l'argent de notre Trésor; ils nous coûtent le regret de défendre une cause qui n'est pas la nôtre, îe regret de comba/ttre contre' nos alliés et de défendre les alliés de nés ennemis; ils nous coûtent de voir la France engagée dans des guerres où elle pourrait ne pas rencontrer ce que^ grftce à Dieu, nos armées sont accoutum>ées à
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reireontrer sur tons les champs èe batftill«'. (Movrement. )
Qnimè nous ayons tq derBièremeat commencer cette triste expédition de Rome, ce nVstpas noas, membres de Toppositlon, c'est le pajB tout «ntier qui a frémi. (Vives réclamatioBB sur quelques bancs.) •
Youfl le nies, messienirsy ayez-reus la mémoire si courte ? Ne vous souTenez-yeim pas qull y a quelques mois tout le pays croyait à une guerre contre la Prusse? Je n'ai pas partagé ces alarmes ; je n'ai jamais cru la guerre imminente ; mais le gouvernement Ta cm, puisqu'il n'a pas craint de nous demander une armée de 1,200,000 hommes.
Quoil Vous craigniez la guerre au Nord, et vous mettiez notre armée au service du pape, au risque de précipiter la collision, et d'être atlâqués à la fois aux deux extrémités de l'Europe ! Ne savez-vons donc pas ce qui fait la force des armées? Ce qui fait les armées invincibles, ce n'est pas le nombre, ce n'est pas votre chiffre de 1,200,900 hommes, ce n'est pas même l'énergie et l'ardeur des soldats, ce n'est pas le fasil Chassepot. (Exclamations.) (Test le drapeau, c'est l'idée, c'est le cœur du soldat au moment de la bataille, c'est le sentiment de défendre la liberté et les destinées de la France. (Vive approbation à la gauche de l'orateur.)
Assurément nous pouvions, avec une faible armée, affronter toutes les forces de l'Europe, quand les guerres étaient nationales ; mais je ne serais pas aussi tranquille pour une guerre qui commencerait par une lutte en faveur de la papauté, parce que je ne saurais pas si le cœur de la France est avec nous. (Oh! ohl — Rumeurs diverses. )
Voilà ce que je voulais dire sur la première objection.
Quant à celle qui consiste à soutenir que le gouver»
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nement spirituel des &mes a besoin de rintervention de la force et ne peut y renoncer sans périr, je ne veux pas y insister. L'honorable M. Chesnelong en a parlé lui-même tout à Theure, avec une sorte de dédain. Il n'est pas permis à une Église qui se dit éternelle d*attacher sa destinée à la possession d'un lambeau de terre qui diminue tous les jours, qui déjà ne lui appartient plus qu'à titre temporaire, qui tout à l'heure ne lui appartiendra pas. Est-il possible qu'on n'ouvre pas les yeux en présence de cette éventualité menaçante, que les meilleurs amis de l'Église romaine ne peuvent pas ne pas voir, et qu'on parle encore à la dernière heure de ces droits à demi disparus comme d'une nécessité de la foil
Je ne veux pas accepter de pareilles raisons : je ne veux pas entendre dire, par exemple, que la durée du clergé catholique tient à la possession de cette portion de notre budget que nous lui donnons. Je ne l'admets paa, par respect pour ceux que je combats en ce moment.
Je serais bien plus frappé de la dernière objection. Oui, si le pape abandonnait le pouvoir temporel, il deviendrait très-puissant, tellement puissant qu'il pourrait nous faire tous trembler. (Mouvement.)
Cette objection est grave.
Oui, je le dis parce que je le crois : si le pape, qui à cette heure, est à la fois le chef spirituel de TÉglise catholique et le prince malheureux...
M. Granier de Cassaqnac. Pourquoi malheureux?
M. Jqles Simon... d'un petit État de l'Italie, l'allié par des concordats de la France, de l'Espagne, de TAutriche, de la Bavière ; si le pape venait à prendre cette résolution héroïque de déchirer lui-même les traités qui le lient à la puissance temporelle, s'il sortait du Vatican, laissant là ses splendeurs et abandonnant la garde qui l'environne et les ambassadeurs que les puissances catholiques entretiennent auprès de lui, s'il venait dans le monde comme un apôtre, avec la simplicité d'un
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chef de doctrine qui n'a plus autre chose à soutenir que la vérité de sa foi, qui ne demande rien que le droit de convaincre les âmes et d'opérer leur salut, je crois qu'il serait alors, non pas une des plus grandes forces du monde, mais, je le dis sans difficulté, la plus grande force que le dix-neuvième siècle puisse voir; je crois que nos prêtres affranchis, n'invoquant plus que la vérité éternelle, et faisant en conscience leur métier d'apôtres sans rien accepter de personne, se trouveraient soudainement investis d'une force redoutable; je le crois, je le sais I (Approbation à la gauche del'orateur.) Et malgré cela, je consens dès à présent à la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel; je la veux parce que je crois à la vertu de propagation de la liberté; parce que je suis convaincu que si la religion catholique avait le courage d'accepter pour elle-même la liberté, aussitôt que cette grande affranchie serait dans le monde, la nécessité d'affranchir absolument la pensée se ferait jour, et qu'il n'y aurait plus d'entraves ni pour la parole parlée, ni pour la parole écrite. Je la veux, parce que la liberté de l'Église catholique serait le commencement de la liberté totale ; je la veux, parce que du moment où nous aurions la liberté totale, maîtres de discuter et d'enseigner sans entraves, nous rendrions à la vérité sa toute -puissance. Celui-là n'a pas la foi qui n'invoque pas la liberté. Pour moi, c'est parce que je suis animé par une foi profonde, que je n'ai jamais abandonnée et que je n'abandonnerai jamais, c'est parce que j'y crois fermement et que je donnerais jusqu'à ma vie pour elle, que je demande la liberté, la liberté totale, quand on devrait la donner d'abord à mes adversaires. Tel est mon vœu et tel sera mon vœu jusqu'à mon dernier soupir. (Vive approbation à la gauche de l'orateur. — L'honorable M. Jules Simon reçoit les félicitations de ceux de ses collègues au milieu desquels il siège.)