‹ La Politique religieuseChapitre 69 sur 92 · ÀÙ SEUIL D'UNE FAUTE · texte numérisé non relu

ÀÙ SEUIL D'UNE FAUTE

J'ai explique cent fois comment *. J'ai dit cent fois que ce qui s'est passé en Angleterre et en Prusse se passerait inévitablement en France. Dans la mesure même où l'on s'affranchirait de Rome, on se lierait à Jérusalem. Ce que la tradition pontificale et ecclésiastique perdrait serait immédiatement gagné par la Bible, et la Bible, livrée aux interprétations individuelles ou soumise aux arrêts d'un corps sans cohésion, faute d'unité et d'autorité spirituelles, cette Bible, impuissante à fixer aucun dogme, exercerait tout au contraire, par ses détails, par ses formules isolées, par le lour primitif et inculte de ses textes divers, très diversement invoqués, une influence tant politique ou morale que littéraire dont il est impossible aux croyants comme aux incroyants, ne ne pas distinguer les sombres dommages. Tous les peuples qui ont traversé la crise de la séparation d'avec Rome ont connu aussi la crise biblique qui en résulte inévitablement : la poésie, les arts, les mœurs, la politesse de l'esprit, la civilisation générale en ont reçu au xvie siècle des blessures qui sont loin de s'être cicatrisées. Janssen en a fait pour l'Allemagne un historique saisissant. Tout lettré se compose une idée de ce que fut le recul, en Angleterre, en comparant au goût de Shakespeare (qui, s'il ne fut pas catholique lui-même, porte encore les signes de l'humanité, de la liberté et

1. Cf. « Contre le schisme » dans la brochure : Une Campagne royaliste au Figaro. C< tte idée reviendra à la conclusion du présent volume, Barbares el Romains.

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du naturel catholiques) le génie et le goût de ce puritain de Milton.

Au moment où se sont établies les diverses églises nationales, les nations séparées ont bien pu ériger en profit et en bénéfice la perte sèche du trésor de vingt-cinq siècles de culture; mais peu à peu les mieux doués ont fini par s'apercevoir que leur propre passé, leur hérédité personnelle, leur patrimoine ethnique, en ont été aussi brisés et mutilés. Pour un vrai luthérien, un luthérien sérieux, sérieusement résolu à s'asphyxier plutôt que de sortir de la cage du folk-lorisme originel, les Henri, les Otton et, à plus forte raison, les Frédéric apparaissent des héros bien trop romains, bien trop humains pour être acceptés pour Germains : Charlemagne lui-même est jugé une espèce de traître à l'horreur sacrée des grands bois. On doit donc reculer jusqu'au bon sauvage gothique, antérieur à toute industrie, à toute urbanité et à toute raison : il est pasteur, il est pillard, il est migrateur et nomade. Regardez-le bien, de plus près : cet Arminius tel que l'a conçu le xixe siècle allemand est frère puîné de Luther. Il est né de l'inspiration de Luther. Il a reçu de lui, avec la Vulgate allemande, la poésie et la musique des tentes de Sem. Il a cru se regermaniser puissamment en se rompant tout rapport avec la vieille unité romaine. Simplement, il s'est enjuivé.

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Français, ceci s'appelle un avis au lecteur. Pour rendre mon avis plus clair, voulez-vous un exemple national et contemporain de ce que peut, de ce que doit déterminer de soumission aux idées juives et au style juif, l'hostilité au catholicisme? Il n'y a qu'à relire de cruelles paroles publiques qui pourraient être de Jaurès et qui sont plus cruelles parce que M. Anatole France les a signées. Elles traitent de l'avenir de notre patrie, plus généralement de patrie en général :

Les patries doivent entrer non pas mortes, mais vivantes dans la fédération universelle. C'est par la vertu des peuples fidèles à leur génie, respectueux des autres, respectueux d'eux-mêmes, que se réalisera un jour le rêve du vieux prophète d'Israël : « La maison d'Iavch sera établie sur le sommet des montagnes, et s'élèvera au-dessus des collines... » Alors, toutes les nations s'y rendront; les peuples innombrables la visiteront, disant : « Montons à la montagne d'Iaveh, afin qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers. » Iaveh jugera entre les nations. Il jugera entre les peuples innombrables. De leurs épées, ils forgeront des hoyaux, et de leurs lances des faucilles.

Ce fils de Voltaire évolue, comme on voit, dans le sillage du pire Renan: Renan hébraïsé, Renan germanisé. Un certain particularisme national est invoqué pour exclure Rome, pour exclure, en excluant Rome, tout ce que raconte d'un peu net et brillant la chronique du genre humain. Seulement ce nationalisme n'exclut pas le cosmopolitisme : un respect égalitaire du génie de tous les peu-

pies, qu'ils soient athéniens ou hurons, nous est recommandé. Puis, rendez-vous final est pris sur la montagne du Millénaire, coupe-gorge socialiste ou coupe-bourse financier, au bout de quoi rayonne, sous le vocable de la paix internationale et de la guerre sociale, un lucide avenir de confusion barbare, d'anarchique désolation.

Au contraire, c'est en se recatholicisant dans une très large mesure, je veux dire en appliquant à leur système certains principes de politique empruntés à la catholicité, que jadis la Grande-Bretagne, plus récemment la Prusse, sont revenues à un état de puissance civilisée et civilisatrice. On ne saurait trop engager les nationalistes français à considérer ces exemples et surtout à ne pas les comprendre à rebours : ce n'est pa9 d'avoir rompu avec Rome, c'est d'avoir plagié certaines grandes idées romaines et françaises que grandirent Londres et Berlin. Les nationalistes français qui ne verraient pas ce grand point risqueraient plus qu'une faute, Ils commettraient un véritable crime contre leur patrie, traduisons mot à mot, contre le sang des pères, contre les os même des morts. Je les défie d'oser porter de ce côté une dévastation dont la postérité éloignée aurait à souffrir. Ceux qui rêvent à tout propos bloc contre bloc, union patriotique ou conservatrice contre l'union des sanspatrie et des démolisseurs, ceux-là doivent se souvenir qu'il faut commencer par s'unir avec ceux qui composent le plus grand nombre, cette

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immense majorité d'êtres humains dont la cendre se cache dans les tombeaux et dont l'âme et le sang frémissent en nous. La condition de notre unité civique et de nos progrès nationaux vit certainement à ces profondeurs. Rome éternelle symbolise une vie sociale accrue et défendue par des millions d'entreprises et d'expériences antérieures, l'addition de toutes les conquêtes de la science, de l'industrie et de l'art, la critique attentive et l'ablation heureuse des erreurs, des folies et de toutes les autres puissances de la mort. Expérience et tradition, ordre et progrès : la double maxime romaine n'annonce rien d'heureux aux peuples assez fous pour être tentés de la fuir.

A propos du Pape el du Président. 1

M. Loubet n'a pas été assassiné comme Carnot, chassé comme Grévy, acculé à la démission comme Thiers, Mac Mahon et Casimir Périer, ni mystérieusement supprimé comme Félix Faure.

M. Armand Fallières, dans son trajet du Luxembourg à l'Elysée, n'a pas eu à redouter les affres d'un enlèvement. Merci, mon Dieu! répètent les organes républicains; et le cri de satisfaction que leur arrache toute transmission de pouvoir un peu pacifique et régulière contient l'aveu public de l'insécurité profonde et de l'infinie fragilité du régime. Dans leur joie, faite de si grands éléments de surprise, ils trouvent tout beau, tout parfait. La cérémonie de dimanche éveille çà et

1. D'après la Gazelle de France du 23 février 1906. — L'Encyclique Vehemenler nos avait paru le 11 février; M. Fallières venait d'être élu à la place de M. Loubet.

là des cria d'enthousiasme touchants. Le discours de M. Loubet a été jugé merveilleux, celui de M. Fallières admirable, et le message du nouveau président va aux nues.

Ceux de nos confrères de gauche qui n'ont pas perdu le sentiment du véritable nom des choses se sont donné beaucoup de mal pour arranger en style attique (simplicité sévère, austère nudité, vous voyez ça d'ici) ce double modèle du style le plus plat. Nous ne sommes pas insensibles, quant à nous, à leur très méritoire effort de rédaction. Tout ce qui est national est nôtre, et toute preuve d'ingéniosité ou de talent de la part de publicistes français est infiniment agréable et satisfaisante pour nous. Deux ou trois, entrefilets des Débais et du Temps firent nos délices. Mais, vraiment, je ne sais si les Débals et le Temps ont mieux réussi en ce genre qu'un journal de province, la Tribune de l'Aube, dans lequel un critique uni\ ersitaire des plus aimés, M. Henri Ghantavoine, s'est appliqué à peindre en beau M. Fallières et, le misérable ! à tenir parole. Le portrait eût valu la peine qu'on l'exposât à Paris. Intelligence et sensibilité y font un ménage agréable. On découvre avec attendrissement que « c'est une grandeur » et que même c'est un « charme » de la République, comme la conçoivent les Athéniens du monde de M. Ghantavoine, que cette transmission paisible du « pouvoir d'un citoyen à un autre, sans trouble, sans apparat et sans comédie ». Après le couplet de la transmission, vient celui de la vie

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privée et des souvenirs personnels. « La bonhomie » de M. Fallières (et l'on veut bien noter qu'elle n'est pas d'un faux bonhomme) n'a, au reste, point nui au caractère ni à l'énergie de cet homme public : quand il fallut être caïman à la Haute-Cour de 1899, eh bien! M. Fallières sut être caïman avec « vigueur », avec « sang-froid ». Puis, avis à Guillaume II : « // est très patriote et il ne craint pas de le dire », il est grand lecteur de Michelet, que M. Chantavoine n'oublie pas de qualifier de « grand historien » pour ses lecteurs ruraux. Ils auront la satisfaction supplémentaire d'apprendre que M. Fallières n'aime pas seulement les chastes orgies des muses; c'est un « vigneron passionné », et qui connaît le prix des prunes. Je regrette que l'espace me manque un peu pour vous transcrire le détail de cette idylle. Mais ce n'est point l'essentiel. L'essentiel pour M. Chantavoine, et sans doute pour tous les esprits de sa formation, le voici :

M. Fallières n'aura ni « saisissement » ni mouvement de «vanité » en s'éveillont à l'Elysée chaque matin. M. Fallières n'aura point d'infatuation ni de solennité. M. Fallières ne sera pas « salué « par des hérauts d'armes au manteau bleu de roy « fleurdelysé ». Il ne fera pas, il ne dira pas, il ne sera pas... Tant de négations, sous la plume d'un habile écrivain, sont excellemment signilicatives, elles nous témoignent assez que, pour M. Chantavoine qui s'en réjouit, comme pour M. l'abbé Lantaigne qui s'en désole, la République

en France n'est qu'absence de prince ' : c'est quelque chose qui n'est pas ce que l'imagination et la sensibilité de la France peuvent s'attendre à voir au sommet de l'État. Si l'on en cherchait un aveu plus probant et plus autorisé que celui de M. Chantavoint, je l'emprunterais à une pièce de vers composée du vivant de M. Carnot par un des dignitaires les plus considérables de la troisième République, membre de l'une des familles qui nous gouvernent en secret, M. Edouard Monod, pasteur de l'Église réformée à Marseille. Vieux veis souvent cités, que l'on ne regrettera point de m' entendre rééditer pour la circonstance... Et, si l'on veut, vers détestables, mais parfaits .

Avec ton habit noir et ta cravate blanche,

Ton regard ferme et droit, ta face ouverte et franche,

Ton front noble et pensif sous l'épais sourcil brun

Creusé par le souci de l'intérêt commun,

Ton grand cordon — parure à nulle autre égalée —

Qui traverse en sautoir ta poitrine étoilée,

Je t'admire, Carnot, et te trouve plus grand

Que, sous l'or des galons, un futur conquérant !

Dédaigneux des respects d'un courtisan servile,

Je m'incline devant ta Majesté civile,

Fier d'être gouverné bourgeoisement par toi

Plus que si tu portais le vain titre de roi.

Oh ! la bonne, la belle et raisonnable chose

Que gouverner sans faste e^ présider sans pose...

Il est, je suppose, inutile de souligner la concor-

1. Voir Y Orme du Mail, premier Vôlufne do VW'loire contemporaine de M. Anatole France.

dance des deux textes ou i'identité des deux sentiments. Je souhaite à M. Chantavoine qui, assurément, comme il le dit « sans intérêt et sans flatterie », a souhaité une bienvenue chaleureuse au nouveau président de ne connaître aucun des déboires qui atteignirent le pasteur Monod. En 1889, il faisait compliment au vertueux Carnot d'avoir écarté Rouvier comme suspect de tripotage, de s'être distingué par son horreur des malversations et des pots-de-vin,

Toi que l'honnêteté fit monter au pouvoir, Pour qui le savoir-faire est moins que le savoir Gardé par notre estime et par ta vertu même.

En 1891, ni l'estime ni la vertu ne gardèrent le nouveau président du couteau de Gaserio, et la réputation de cette « Minerve barbue », comme l'appela M. Anatole France, dut subir un assaut posthume plus cruel, plus sanglant encore.

Une seule des prophéties de M. le pasteur, celle du distique final, se réalisa. Sadi-Carnot présida bien l'Exposition de 1889 selon qu'il avait été écrit :

Et tu présideras cette auguste revanche Avec ton habit noir et ta cravate blanche

Mais il n'est plus guère question d'Exposition universelle pour le septennat de M. Fallières, et, si l'occasion d'une revanche s'offrait, elle serait du genre de celles que M. le pasteur ne peut trouver

augustes puisqu'elles sont militaires. M. Henri Chantavoine a l'esprit trop bien fait et il est trop bien renseigné pour ignorer les effroyables négligences, les désavantages tragiques auxquels le parti et le système républicain nous ont entraînés et exposés de ce côté-là. « Les circonstances extérieures sont difficiles », elles sont « compliquées », M. Chantavoine en convient. Mais il fait un acte de foi dans la volonté de Fallières. Eh ! le voudrait-il, votre Fallières, quel moyen, quel pouvoir, quelle autorité posséderait- il pour faire exécuter ses plus honnêtes volontés !

II s'est engagé résolument, le jour de son élection, à ne laisser « en souffrance » aucun des droits que lui confère la Constitution. Il a, dans son message, déclaré que, s'il devait gouverner avec son parti, il se tenait pour obligé à gouverner dans l'intérêt général de la nation et pour le bien de tous. Ce sont de gros engagements. Si les promesses d'user du droit présidentiel s'accordent avec ce goût d'une autorité personnelle que la France a toujours témoigné à ses gouvernements, elles peuvent, un jour ou l'autre, contrarier l'intérêt vital des électeurs et grands électeurs de M. Fallières. Admettons que le nouveau président ait le courage de livrer la bataille, il n'y sera pas le plus fort, et l'on aura mille ressources pour l'obli-

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ger à se soumettre ou à se démettre '. Quanta ce qui est du souci, de l'intérêt national, il est difficile d'imaginer que le protégé de MM. Pelletan et André veuille mettre en accusation les destructeurs de l'armée et de la marine : or, sans des exemples éclatants et terrifiants, cette destruction commencée ne peut que se poursuivre. Nos querelles sociales résultent de ce que l'avenir économique de la nation est et doit être sacrifié

1. M. Fallières n'a pas eu à livrer cette bataille. Sa présidence a été celle de tous ses prédécesseurs républicains. Un écrivain, Henri Leyret, les a ainsi caractérisés dans le Temps du 3 septembre 1912 i — Leurs messages à tous promettaient de remplir i tout leur devoir ». Mais, dit M. Leyret, « ce devoir, comment l'entendaient-ils, quel sentiment en avaient-ils? Toute la question est là. Or, il faut bien le dire, et déjà VHisloire ne s'en défend pas, le sentiment du devoir qui les animait était trop particulier, Irop localisé : c'était ce sentiment noble, mais étroit, qui soutient les chefs d'une armée en campagne. Lorsque dans leurs messages ils parlaient de leurs obligations, de leurs responsabilités, ils pensaient à leur parli, ils pensaient à la République (qui le leur reprocherait?) et dans leur exaltation démocratique, à leurs yeux s'engager à garder la Constitution, ce devait être la défendra uniquement contre les ennemis du régime — sans plus.

« Là gît leur erreur. En s'obstinant à ne surveiller dans leur garde présidentielle que les survivants des « anciens partis », comme disaient nos pères, ils ont laissé grandir et dominer les pires ennemis de la Constitution — les tyrans parlementaires ». Mais, on le demande à M. Leyret, comment s'y seraient-ils pris autrement puisqu'ils en dépendaient, ces tyrans étant les générateurs de leur élection, ces tyrans pouvant les réélire ou les écarter, ces tyrans pouvant les briser au moyen d'une opposition un peu continue? Ces créatures des partis devaient fatalement mettre au premier rang des devoirs les devoirs envers leur parti, et c'est le contraire qui eût été incompréhensible.

aux présentes convoitises des capitalistes ou des collectivistes, cela est de l'essence même du régime. Nos querelles religieuses naissent surtout de la nécessité électorale de faire diversion aux exigences de ces classes antagonistes : là encore! il est bien impossible de parler d'intérêt généra^ sans se mettre en opposition directe avec l'esprit des institutions. On défie M. Fallières de rien pou^ voir, ni même de rien vouloir pour rompre le cercle. Il a parlé, mais en gascon. Peut-être son prédécesseur dauphinois s'est-il montré beaucoup plus fin en évitant de rien dire ni de rien écrire qui eût le moindre sens. // y a, disait Ponchon, le jour de l'élection de M. Loubet,

Il y a quelque apparence, Tout de même, que l'on eût Trouve beaucoup mieux en Fiance Que ce Loubet saugrenu

Mais c'est bien parce qu'il était un personnage de soixante-dix-septième ordre qu'un Loubet saugrenu a pu se maintenir jusqu'à l'extinction de son mandat présidentiel. M. Fallières, qui essaie de faire le brave, pourra faire autre chose, tout lui réussira tant qu'on saura que les paroles et les gestes ne l'engagent à rien et qu'il exécute une simple parade de théâtre. Le rôle devient tout de même un petit peu plus compliqué que du temps de M. Loubet. C'est que le3 circonstances européennes sont moins simples, et

ce gros Gascon garde Je droit de gâter les choses en une heure où les choses ne demandent qu'à se gâter.

Voilà un triste ton pour parler des choses de France. On me le pardonnera. Ce n'est pas le mien. C'est le ton des hommes du jour. Tout, dans leur langage, comme dans leurs actes, se réduit à de misérables rivalités de personnes et de partis. Les partis nouveaux valent les anciens...

Allez voir l'un des jeunes adhérents de la nouvelle alliance démocratique dont M. Paul Boncour et Léon Parsons ont pris l'initiative.

Eh bien ! dira-t-il du plus loin, vous devez être satisfait. Nous avons « admis » la patrie.

— Oui, oui, un article de vos statuts admet en effet la « France mais » de M. Ranc, la France de la Révolution, c'est-à-dire la France conditionnée par vos préférences religieuses et politiques. Voire ami Clemenceau ne vous a pas convertis à son patriotisme inconditionnel, mais n'en a pas moins signé sur voire lisle.

« Pourtant, celle patrie, que, pour une raison ou pour une autre, vous voulez maintenir, d'une volonté qui, telle quelle, reste honorable, comment, par quel organe, par quelle institution espérez-vous la faire durer? »

De quelque auestion que vous pressiez ce?

jeunes gens, ils ne feront là-dessus aucune réponse. La question, au vrai, ne les arrête pas *.

Le problème difficile de la Constitution de l'État central, ce problème de la force nationale, de la conservation et de la durée nationale, n'arrête plus les jeunes républicains. Ces jeunes gens ou se détachent de la République ou se désintéressent de l'avenir français. Il y a là un fait, et tellement significatif qu'il a la force d'une loi. On peut dire que, de plus en plus, ce partage s'opérera. L'obsession économique qui conduit inexorablement tout démocrate républicain conscient au socialisme d'État ou au collectivisme, cette obsession élimine tout souci proprement politique, tout sentiment de l'intérêt national. Dans cet état d'esprit, on peut se croire patriote et ne point songer aux problèmes de la structure de l'État. M. Sangnier en donne un bon exemple à droite, comme font à gauche les jeunes amis de M. Clemenceau. Les meilleurs veulent avoir grand soin des individus français. Ils n'ont aucun soin de la France. Et cependant la France apparaît pour longtemps! la condition commune du bien moral et matériel \ 4es individus qu'elle a suscités et formés. CetteJ France une fois perdue ce capital volatilisé, on s'apercevra que l'on en vivait et que chaque individu en était bénéficiaire : il faudra recommencer la rude expérience de l'Allemagne sujette et de

Lia question se pose davantage aujourd'hui. Mais elle a pour eff. t de provoquer des ralliements à la monarchie. — Noie de 1912.

l'Italie asservie; au nationalisme prévoyant et préventif de Barrés et des écrivains de l'Action française, succédera ce nationalisme obligatoire et curatif des nationalités vaincues et opprimées ! De longues générations d'Orsini et de Sand, de Kœrner, de Kossuth et de Canaris devront se succéder avant le retour de l'Indépendance : et combien de Louis IX, de Louis XI et de Henri IV, combien de Suger, de Richelieu, de Colbert avant la reconstitution du magnifique avoir indignement gaspillé par les Loubet et par les Fallières, les André et les Pelletan, tant pour h roi de* Juifs que pour le roi de Prusse !

De telles inquiétudes qu'il faut oser sentir et qu'il faut oser exprimer si l'on est patriote ne laissent pourtant pas d'inspirer des tristesses voisines du découragement fataliste : — Voilà donc ce pays ! Et voilà les chefs du pays !

L'anxiété augmente quand on regarde autour de soi et qu'à interroger les grandes organisations qui nous pressent, on est bien forcé d'y saluer, tout au moins au premier abord, l'ouvrage d'un sang ennemi. Il y a une grande force maritime : elle est anglo-saxonne et protestante, deux fois barbare par conséquent. Il y a une grande force militaire : elle est allemande, protestante, deux fois barbare. Il y a une grande force financière :

elle est cosmopolite et juive, c'est-à-dire barbare encore et anarchiste, par-dessus Je marché. L'analyse a beau démêler tout ce qu'il entra d'éléments classiques et catholiques les uns conservés et les autres retrouvés ou captés, dans les trois fortes organisations qui se disputent le monde. Le choc du fait matériel n'est pas moins brutal. L'homme romain, l'enfant direct et légitime de la Civilisation générale, peut sentir sa raison solide et résistante, il est au moins troublé dans sa chair.

Lui qui a le droit et le devoir de se féliciter chaque soir et chaque matin d'être né homme et non point bête, civilisé et non barbare, homme d'ordre et non de révolution, un doute peut naître en lui de pareils contrastes entre le rapport de ses yeux et les conclusions les plus fermes de sa pensée. Il se demande si la sauvagerie, l'anarchie, la démence et la niaiserie n'ont point raison, en fin de compte, contre l'humanité. Il cherche dans le monde une grandeur ordonnée et ordonnatrice qui ne soit ni un paradoxe, ni un scandale pour lui. Il cherche un fait vivace, un fait prospère, un fait heureux dont les premières apparences ne démentent point tout ce qu'il sait des lois de la vie, de la prospérité, du bonheur. Il le cherche; jusqu'à ce qu'il ait songé au Catholicisme. Le' catholicisme montre ce fait. Le catholicisme réa- |j lise cette grandeur. Par son ordre et sa vitalité, le catholicisme rassure et appuie quiconque peut i souffrir de ce désespoir. Mais on doit avouer quel1 jamais l'espérance qui vient de lui ne fut plus

belle, ni plus brillante pour les hommes de ma génération que depuis la lecture du document extraordinaire adressé de Rome aux Français.

L'admiration, lorsqu'elle est intime et sérieuse, ne profane rien de sacré. Ceux qui, comme moi, se souviennent que le royaume de France naquit de l'Église, ceux qui savent que, si Français est notre nom de peuple, notre civilisation s'appelle romaine, que l'Église a été le véhicule de cette civilisation et que ne pas en convenir, c'est disconvenir d'une partie de notre nature de Français, c'est la renier implicitement, c'est faire schisme d'avec quelques-unes de nos traditions essentielles, ceux-là ne manquent pas de voir dans l'Encyclique —

. outre un document religieux — un feuillet ajouté aux chartes nationales, un feuillet détaché des

% Godes éternels de la justice et de la raison.

D'ignorants fanatiques croient pouvoir élever la vieille objection dix fois réfutée ici que l'on tire de l'origine romaine de la Lettre ou de la naissance vénitienne du Pape : la vérité est cependant que toutes nos générations de Français, non seulement catholiques mais raisonnables, toute la suite de ceux de nos pères et de nos maîtres qui, avant que la France fût, préparèrent la France et honorèrent le genre humain semblent lancer leur foudre par la bouche auguste du Vieillard :

« Nous réprouvons et condamnons la loi votée « en France...

« Nou3 la réprouvons et condamnons comme « violant le droit naturel, le droit des gens et la « fidélité publique due aux traités; comme con-

« traire à la constitution divine de l'Église, à

« ses droits essentiels et à sa liberté; comme

« renversant la justice et foulant aux pieds les

« droits de propriété... Nous la réprouvons et

« la condamnons comme gravement offensante pour

a la dignité de ce siège apostolique, pour notre

« personne, pour l'épiscopat, pour le clergé et pour

« les CATHOLIQUES FRANÇAIS... »

Il nous a bien fallu admirer la magique beauté de ce mouvement. Mais a-tron assez vu combien cette beauté généreuse jaillit de l'ordre même des sublimes raisons qu'elle développe? Une seule voix, mais paissante comme un chœur, et n'articulant rien qui ne soit dérivé très directement, par un irrésistible élan, de tous les faits antérieurement allégués et groupés dans une majestueuse harmonie. Cela est beau comme l'Antique, me dit-on. Eh ! c'est l'Antique même, conservé ou ressuscité.

Pas un détail qui ne soit significatif et, lié à l'ensemble de la doctrine, qui ne la réfléchisse entière, en un brusque abrégé. Le choix de certains mots tels que décatholiciser en un endroit où l'on eût pu attendre « déchristianiser » semble tenir compte des moindres détails de la situation des esprits et viser nettement les infiltrations hérétiques; tel autre, bien mis à sa place, semble brandir le fer et le feu des sentences contre toute intention de schisme clérical. La Démocratie des deux mondes, l'académique et l'autre, reçoit en plein cœur ce carreau :

« L'Église est, par essence, une société inégale, « c'est-à-dire une société comprenant deux caté- « gories de personnes, les pasteurs et le troupeau, « ceux qui occupent un rang dans les différents « degrés de la hiérarchie et la multitude des « fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes « entre elles que, dans le corps pastoral seul, rési- « dent le droit et l'autorité nécessaires pour « promouvoir et diriger tous les membres vers la « fin de la société; quant à la multitude, elle n'a « d'autre devoir que celui de se laisser conduire, « et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. »

11 n'est pas jusqu'aux intérêts temporels de la nation qui ne soient considérés dans cet incomparable exposé de doctrine. On nous avertit que nulle nation ne peut vivre ou prospérer sans l'union et la concorde des âmes. On nous prévient que la loi nouvelle ruine cette concorde et cette union. On y insiste, avec la convenance et la discrétion nécessaires, pour spécifier que cette union et cette concorde sont plus utiles que jamais « dans la « situation présente de l'Europe », et on convie à la défense de l'Église non point seulement les Français catholiques, mais « ceux qui, aimant « vraiment le pays, onl encore à cœur le salul de » la pairie... »

Qui donc a écrit de ce pape qu'il est p'us religieux que politique? C'est une puissante sottise. Lj, politique est formée d'une vue limpide des choses et de la connaissance d'un petit nombre de principes qui ne sont pas faits de main d'homme, mais

que l'expérience humaine, devenue peu à peu la i sagesse, a mises au jour lentement. Ces principes, la théologie catholique ne les a jamais méconnus. Il est de fait qu'elle les enseigna toujours. Gela explique qu'un excellent théologien, un théologien rigoureux, celui qui se rattache à l'école du Syllabus est souvent très bon politique.

S'il a des yeux et qu'il découvre le détail, il comprend ce détail grâce au secours des vues d'ensemble. Il ne perd pas sa direction dans l'immensité.

N'alléguez pas que cette grandeur sereine est d'ordre purement moral, ou spirituel, ou théorique. Si vous savez ce que c'est que la matière ou que le temps voici du temporel, du matériel à foison : ce discours théorique sera certainemeni répété en pratique dans trente ou quarante milliers d'églises, chapelles, oratoires ou autres lieux de culte répandus sur toute l'étendue du pays; soixante-dix-neuf archevêques ou évêques, trois mille quatre cent quarante-cinq curés, vingt-huit mille six cent soixante-huit desservants, six mille trente et un vicaires la reprendront dans son texte et dans son esprit, la prêcheront, la vivront et la feront vivre; en tout, près de quarante mille chefs et sous-chefs encadrant, resserrant, de plus près qu'autrefois, des millions de croyants docile.-;, reprendront, répéteront et enseigneront la cadence de cette pensée...

Quand la scélératesse et la folie combinées du monde républicain auront attiré sur la France

quelque morcellement à la polonaise, je me demande si les cadres ainsi régénérés de l'Église traditionnelle ne feront pas les cadres de l'inévitable réveil ultérieur de la nation. Pour le moment, ils forment les ressorts, les moteurs, les exécuteurs visibles et sensibles des condamnations solennelles que Pie X vient de fulminer contre les destructeurs et les ravageurs du pays. Par le lien immatériel qui les unit au Chef suprême, un fait matériel immense se produit; la répercussion spontanée dans les consciences, l'obéissance simultanée des volontés et des intelligences par toutes les moindres parcelles du pays. L'aigle de l'empereur volait de clocher en clocher. C'est de tous les clochers, de toutes les chaires de France que va sortir au même instant le tonnerre pontifical.

Aucun pouvoir n'est en état d'empêcher cette organisation immémoriale de fonctionner. Aucun pouvoir n'est en état d'en réprimer ou d'en châtier sérieusement l'exercice. C'est donc un pouvoir matériel vraiment sans pareil.

PAR L'ÉGLISE DE FRANGE, L'AFFRAN- CHISSEMENT DE L'ESPRIT x

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