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D'après la Gazelle de France du 28 janvier

2. Lettre du 12 janvier 190G, à M. Paul Bourgeois, député de la Vendée, dénonçant « la séparation déloyale » et montrant que la • loi spoliatrice du 9 décembre » précédent n'aurait pas été possible si l'on n'eût « déserlé la lutte contre une République nécessairement oppressive des consciences ».

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1° Vers 1890, les conservateurs ont cessé de se mettre à « la remorque » des monarchistes, et les républicains ont aussitôt ralenti leurs persécutions.

2° Vers 1897, 1898, 1899, les conservateurs ont quitté l'alliance républicaine, ils ont fait un retour à leurs alliés d'autrefois, ils en ont été châtiés par de nouvelles persécutions.

3° Si la séparation de la cause conservatrice et de la monarchie n'avait pas eu lieu en 1890, nous aurions vu dès 1895 la séparation qui ne s'est produite qu'en 1905.

Il y aurait diverses objections à la première partie de la thèse : — Nous avons été sages de 1890 à 1897, et les républicains ne nous ont plus corrigés... Gela n'est pas très digne; en tout cas, ce n'est guère vrai. Un chroniqueur impartial observerait d'abord que les conservateurs ont commencé par être forts et par se rendre redoutables. Quand cela? En 1885. Gela est un peu plus ancien que le toast du cardinal Lavigerie ou que l'Encyclique du Pape Léon XIII I Les élections de 1885, faites par le Comte de Paris et contre la République, avaient envoyé à la Chambre une opposition forte.

Tout d'abord décimée par l'invalidation, puis décapitée, dissociée, décérébrée, comme dirait Barrés, par l'exil des princes, cette minorité

avait beau être frappée d'impuissance parlementaire, elle témoignait d'un état d'esprit défini, très répandu dans le pays et de nature à inquiéter un gouvernement quel qu'il fût. M. Rouvier négociait en 1887 l'appui de cette minorité, qui élail monarchisle pourtant. Plus tard, quand le général Boulanger évolua du radicalisme vers le type conservateur, ses conseillers (entre lesquels M. Alfred Naquet, Juif de Provence, dont l'infinie souplesse sut se plier à toutes les situations) lui suggérèrent un programme de paix religieuse et d'union conservatrice. Et ce fut le « discours de Tours».

On n'a pas assez vu que le discours de Tours fut confisqué par le vainqueur de Boulanger, M. Constans. Car M. Constans déclara qu'il entendait, lui aussi, gouverner « avec les gens bien ». Il y avait, malheureusement, parmi « ses gens bien », d'éhontés panamistes auxquels les vengeurs de Boulanger, et notamment Barrés, Déroulède et Delahaye, firent une vie dure pendant quelques années. « A bas les voleurs ! » Cette clameur nationaliste nécessitait des mesures dites de défense républicaine. On les prit, bien que ce fût l'époque même du ralliement qui n'y fit absolument rien, et, si, peu à peu, dans la pratique, on en relâcha la rigueur, c'est que précisément des campagnes énergiques étaient menées dans le pays par des hommes comme Drumont, qui, sans se dire royalistes, évitaient de se dire républicains et groupaient tous les éléments résolus du parti

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anticonstitutionnel. La violence de l'offensive éleva si bien le taux des actions catholiques et conservatrices que l'on revint rapidement à la politique du discours de Tours, à l'alliance des « gens bien », parce qu'on estimait que c'était encore le meilleur moyen de se concilier l'opinion publique. A cette opinion de droite, on faisait la cour d'autant plus vivement que, sur le flanc gauche de la République, l'anarchisme grondait. Le discours de Spuller sur l'esprit nouveau prononcé en 1894, entre le coup de Ravachol et le coup de Caserio, marque un nouveau pas des républicains nantis, des républicains opportunistes, du côté de la droite.

Ces démarches diverses témoignent qu'ils ont éprouvé périodiquement la nécessité de venir à nous quand la manifestation de notre puissance leur inspirait la crainte de nous voir exprimer les sentiments qui dominent dans le pays. Il faut donc renverser la première formule historique proposée par nos contradicteurs ralliés, si l'on veut rentrer dans le vrai. On est venu à nous, aux conservateurs et aux catholiques, en 1894 comme en 1887, comme en 1888, et pour les mêmes causes, parce que nous avions fait sentir notre force.

Nous avons obtenu des propositions de paix toutes les fois que nous avons paru en état d'en dicter les conditions, toutes les fois que nos forces ont fait figure, toutes les fois que l'adversaire s'est vu ou cru en état d'infériorité. Contreépreuve : dix ans plus tard, hier, ce n'est pas la

mansuétude des catholiques, des nationalistes et des conservateurs qui a chassé du pouvoir les Combes, les André et les Pelletan, ce n'est pas une politique d'atténuation ou de concession : c'est l'attaque, c'est la violence, c'est l'audace, c'est le scandale des fiches, c'est la défaite de Dreyfus au procès des quatre officiers, c'est la gifle de Syveton l.

Quant au ralliement en lui-même, l'épisode n'a jamais eu grande signification au regard des républicains, sinon comme instrument diviseur de l'opposition et comme dissolvant de tout ce qu'ils redoutent. Sans le ralliement, en effet, l'opposition aurait été plus forte à chaque crise républicaine; se faisant craindre davantage, elle aurait obtenu aussi davantage et peut-être même, du seul point de vue de la lutte des partis, eût-elle vaincu. Le ralliement signifie, dans la réalité des choses, deux nouveautés : un nouveau sujet de division entre opposants de droite et une nouvelle concession faite par eux à l'adversaire, nouveautés qui expriment deux faiblesses trop évidentes! Il y en a une troisième, moins visible, non moins certaine, que je me propose de faire voir et toucher, car elle est fort importante, car elle détrui-

1. Sur la période qui a suivi (190G-1912), on a pu lire à la Préface de ce livre les aveux de Briand. Ils montrent que la « détente » et « l'apaisement », plus tard la constitution du Cabinet Poincaré-Millerand, ont été le résultat des assauts répétés de VAciion française organisant et entraînant l'esprit public. — Noie de 1912.

sit les premières chimères des conservateurs ralliés.

Quand ces messieurs se vantent d'avoir connu les heures d'une délicieuse accalmie sous Garnot et sous Félix Faure, il ne faut pas les chicaner sur un souvenir qui leur est si cher. On va se rendre compte qu'il y eut quelque chose de tenté en ce sens. Surtout d'avril 1896 à juin 1898, la France a goûté sous M. Jules Méline à la pure essence du régime républicain modéré. J'ai dit cent fois ici et ailleurs ma vive sympathie d'esprit pour l'œuvre personnelle, pour la politique agricole de M. Méline, et cela ne m'a nullement embarrassé pour montrer, d'autre part, quels désastreux desseins de politique extérieure inspira aux collaborateurs de M". Méline leur qualité, leur titre de ministres conservateurs l. Je ne suis donc pas disposé à abuser des mots contre M. Méline, non plus qu'en sa faveur. Cependant, je suis toujours assez surpris de la légèreté avec laquelle les conservateurs républicains passent sur la fameuse déclaration dans laquelle il s'est vanté d'avoir laïcisé plus d'écoles qu'aucun de ses prédécesseurs. Elle signifie qu'il a voulu tenir très fermement la main à l'application des lois existantes... L'hommage exalté de ses admirateurs de droite veut dire qu'ils lui sont reconnaissants de n'y avoir rien ajouté : il ne les désignait pas sans cesse aux cupidités,

1. Voir, en particulier, sur le second point, mon livre Kiel el Tanqer, la République française devant 1 Europe, première partie, « l'erreur des républicains modérés ».

ni aux haines, et ses circulaires, arrêtés et décrets n'avaient doint pour objet unique de blesser leurs croyances ni d'inquiéter leurs fortunes et leurs personnes. Un peu de sécurité et de tolérance, entre deux crises à demi révolutionnaires, cela ressemble à la paix et aux libertés.

Mais ce n'est qu'une ressemblance à laquelle on donnerait une attention médiocre si la République conservatrice s'en était tenue là ; pour bien comprendre la situation de cette époque, il faut songer que M. Méline s'était montré libéral, autrement dit généreux, sur un grand point, dont on ne saurait exagérer l'importance en ce pays fonctionnarisé dans les moelles, étatisé et centralisé au-delà de tout : M. Méline eut le bon sens, peut-être imprudent, d'assouplir la machine bureaucratique en faveur de nos ralliés : les administrations publiques, les emplois du Gouvernement furent rouverts aux enfants de la vieille France; l'aristocratie, la bourgeoisie catholique et conservatrice rentrèrent en foule dans les bureaux où le Vieux Parti Républicain s'était précédemment appliqué à faire régner son esprit et son personnel, ses idées et ses créatures. Ce parti, qui sait bien son métier de parti, avait épuré l'administration, et l'administration épurée n'accueillait qu'après filtrage méthodique, à doses comptées et surveillées, avec une attention jalouse, les éléments qui ne provenaient pas de sa veine propre. Un mot d'ordre de tolérance fut imposé. On convint de se montrer plus qu'indulgent, plus même qu'ac-

cueillant. Certains signes d'appel furent faits aux personnalités dites réactionnaires ou aux membres de leur famille. La grande caractéristique de la période 1894-1897 est là. Je défie qu'on la comprenne, je défie même qu'on la raconte hors de là. Mais c'est également ce qui fera comprendre comment elle a cessé. Son succès même devait donner le signal de sa chute, car les colères et les alarmes du Vieux Parti Républicain, étant à leur comble, préparaient un assaut contre lequel le chimérisme conservateur n'était pas armé.

En effet, cette espèce de République modérée et conservatrice n'a pas cessé comme le racontent les fabulistes ralliés : elle n'a pas cessé parce que, méchamment ou sottement, un certain nombre de conservateurs ou de catholiques mal conseillés auraient un jour rompu leur pacte d'alliance avec la République et ainsi mérité que le glaive de la Justice appesantît sur eux les faits abominables de 1901 et de 1905. Cette période de l'apaisement est morte d'elle-même, morte des attaques qu'il était dans la destinée des républicains conservateurs de provoquer, mais contre lesquelles ce régime était incapable d'opposer une défensive proportionnée.

Si nos amis conservateurs et catholiques ralliés étaient reconnaissants à M. Félix Faure, à M. Méline et à leurs collègues de la part d'au-

torité, d'influence, d'alimentation budgétaire qui leur était complaisamment accordée, cette reconnaissance entraînait une contre- partie que l'on vient d'entrevoir : envies, protestations, jalousies, colères, rancunes.

Si l'administration continuait à être envahie par les Goym, qu'allaient devenir les saints, les nobles, les purs? Que ferait-on des fils d'Israël et des fils de la Veuve, où logerait la postérité de Calvin? Il leur fallait donc se serrer pour faire place ! Il leur fallait réduire la part de leurs fils, de leurs brus, de leurs petits-fils 1 La clientèle aussi murmurait. Les Comités électoraux témoignaient à voix haute leur mécontentement. Partout, des cléricaux choisis aux dépens des bons républicains ! Les carrières ouvertes aux ennemis nés de la République ! « Ralliés », disait-on? — Mais, quand la maison serait pleine de ces ralliés-là, il n'y aurait plus qu'à en ouvrir les portes au Roi, à l'Empereur, à quelque dictateur élu avant de revenir à l'hérédité d'autrefois... (noirs desseins dont nos ralliés étaient malheureusement incapables).

Ce n'était pas seulement les places qui étaient menacées de conquêtes. L'esprit public, encouragé par le gouvernement, inclinait insensiblement vers la droite. Gomme je l'ai montré il y a dix ans ', déjà vers 1896 et 1897, le grave mouvement

1. Voir les Monods pcinls par eux-mêmes. Action française de 1899, 1900, 1901, etc.

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d'idées signifié par les noms de Taine et de Drumont, de Renan, de Bourget et de Barrés, dont les Déracinés venaient de paraître, pénétrait plus d'un vieux républicain amolli, troublé et démoralisé dans son anarchisme premier par l'exercice du pouvoir. Sans cette formidable menace de la la prison et du bagne pour concussions qui chevilla dans l'âme de M. Maurice Rouvier la tradition première de la démocratie, qui sait s'il ne serait pas devenu au gouvernement quelque chose comme Gabriel Hanotaux ou Charles Dupuy? Dans son Histoire contemporaine x, faisant parler Worms Glavelin, préfet de Félix Faure, — un préfet juif bien installé, — nuance des Rothschild — et qui dut, par la suite, être antidreyfusard ou du moins fortement « embêté » par Dreyfus, M. Anatole France lui prête des paroles très représentatives de ce temps et de ce milieu : « L'al- « liance russe et l'amitié du Tsar ont contribué « à rendre à l'aristocratie et à l'armée de notre « nation une partie de leur ancien prestige. Nous « aiguillons la République vers une certaine dis- « tinction d'esprit et de manières. De plus, une « tendance générale à l'autorité et à la stabilité « s'affirme. » Si une tendance, involontaire, mais générale, mais puissante et certaine de son effet, eut jamais de la force, c'est bien celle-là. Nous l'avons tous vue et saisie comme à fleur de société. Mélinistes et progressistes prenaient d'ail-

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