Parue en 189G et
leurs cette tendance et ce désir ou cette espérance pour des réalités accomplies : trop souvent avocats, trop dupes des mots pour voir que, de stabilité réelle, d'autorité véritable, ils n'avaient que l'ombre! Les conservateurs ralliés, tout à leur joie d'un quart d'heure d'autorité, ne se disaient même pas que l'esprit public peut varier et qu'il est sage de prendre quelque sûreté contre la saison. Les malheureux ne se doutaient même pas que les progrès dont ils étaient si fiers étaient épiés et suivis par l'ennemi, que M. Ranc et les siens voyaient tout ce que nous voyions et qu'ils en bouillaient.
Les conservateurs ne distinguaient pas davantage les âpres convoitises développées au-dessus de l'agitation et des menées de politique pure. Les vrais, les grands meneurs du Gouvernement républicain, c'est-à-dire les hauts représentants des intérêts cosmopolites, commençaient à s'émouvoir de cette politique où l'on donnait le pas aux intérêts agricoles et industriels, qui sont nationaux, sur les intérêts de la Finance proprement dite, qui ne le sont pas. Tous ceux qui ont vécu dans cette période se rappellent le murmure prolongé et croissant de la Banque juive au fur et à mesure que le mélinisme semblait prendre des forces, s'affermir et s'enraciner. Les mesures législatives qui confirmèrent le privilège, déjà ancien, des agents de change et mirent en échec les prétentions de la Coulisse internationale étaient trop significatives pour ne pas multiplier les
alarmes de nos conquérants étrangers. La Démocratie, par le vote, et l'Opinion, par la presse, étaient à leurs ordres. Ils devaient en jouer pour se maintenir ou se résigner à périr. La coulisse juive devait tenir un rôle public important, quelques années plus tard, dans la fondation de journaux socialistes comme Y Humanité ou combistes comme Y Action d'Henry Bérenger et la Raison de l'ex-abbé Gharbonnel. On connaîtra plus tard son rôle antérieur, qui fut secret, dans l'alimentation de la presse révolutionnaire des années dreyfusiennes, 1897,* 1898, 1899. Son intervention n'est pas douteuse non plus dans le scrutin législatif de 1898.
Oh ! non, ce ne sont pas les conservateurs qui se séparèrent alors du gouvernement de la République. C'est le gouvernement républicain qui s'est arraché d'eux. Est-il nécessaire de rappeler pour la centième fois la crise dramatique au cours de laquelle la séparation s'est produite. Les intérêts juifs, protestants, maçons, métèques, les idées libérojacobines et démocratico-cosmopolites, représentées par ces quatre groupes d'intérêts, devaient inévitablement se syndiquer et faire bloc. Il ne fallait qu'une occasion, et l'occasion qui se présenta était absolument telle qu'ils pouvaient la souhaiter. Elle s'appela Dreyfus. Le mouvement dreyfusien ne pouvait être combattu qu'avec une infinie mollesse par ces républicains d'origine, fidèles à la patrie, à l'armée, aux règles de la justice et de l'ordre français, mais asservis par la
LES CONSEftVATEUhS RALLIES 357
naissance, par l'âge, par les habitudes d'esprit, à l'erreur libérale et démocratique : leur fidélité à la patrie était assez, forte pour les empêcher d'adhérer à l'anarchie antagoniste, mais leur fidélité républicaine leur ôtait les moyens de la combattre efficacement. Au contraire, tandis que le courage et la pensée de M. Méline et de ses pareils étaient paralysés d'objections et de scrupules, le mouvement dreyfusien devait exalter pour lui tous les esprits affolés de justice individualiste et contre lui tous les cœurs et tous les esprits qui mettaient notre nationalité et notre ordre avant tout.
La discrimination se faisait toute seule et comme d'elle-même. Catholiques républicains comme M. de Mun et catholiques monarchistes comme M. de la Tour du Pin, se trouvaient réunis par la force des choses, par le jeu naturel de la situation. Les progressistes au pouvoir furent vite ébranlés. Et quand le ministère modéré de M. Méline, puis le ministère demi-nationaliste, demi-radical Brisson-Gavaignac, puis le cabinet indécis de M. Charles Dupuy échouaient successivement à dompter une ligue antipatriotique et antimilitaire, il fallait que les victimes de cet échec fussent bien dénuées de présence d'esprit pour ne pas s'arrêter à réfléchir quelques instants sur la cause de cette triple impuissance des hommes d'ordre dans un gouvernement d'opinion et d'élection : était-ce la faute des seuls Méline, Cavaignac et Dupuy? n'était-ce pas aussi la faute des institutions?
La question eût, été naturelle. Eh bien ! c'est un fait, les catholiques d'alors ne l'ont pas posée. Ni M. de Mun, ni M. Piou, ni aucun de leurs collègues, ne posa cotte question dans la période 1897-1899. Nous la posions, nous royalistes. Et vous, néo-républicains, vous vous gardiez absolument d'y répondre jamais. Votre loyalisme fut exemplaire. Ni un orateur, ni un journaliste du ralliement ne s'est dérallié de pensée, ni de cœur, devant l'anarchie dreyfusienne, devant la rentrée du vieux Parti républicain, panamistes en tête, menés par M. Clemenceau et M. Reinach : ils ne vous ont pas dégoûtés. Je répète le témoignage. Vous le prendrez comme il vous plaira : vous ne vous êtes pas séparés de la République; c'est la République des Républicains qui vous traita en corps étranger. Vous ne vous êtes pas rapprochés des partis monarchistes. Vous avez été refoulés vers eux et traités comme eux.
Voilà pour la question de fait, voilà pour le passé. Restent le droit et l'avenir.
Je sais bien ce que disent quelques nouveaux venus : — // ne fallait pas marcher avec les royalisles contre Dreyfus, Il fallait, au besoin, se mettre avec Dreyfus pour se distinguer d'eux. Il fallait former un tiers parti. Il fallait... Tout cela, c'était l'impossible. Une poignée d'écrivains juifs et maçons, un ramassis de huguenots et d'étrangers couvraient d'insultes nos généraux, répandaient dans l'armée la défiance, l'indiscipline, la révolte, soulevaient contre cette armée
les masses ouvrières auxquelles elle seule garantit la sécurité du salaire et la paix du travail : des Français de fraîche date ou des non-Français prenaient soin d'associer, dès les premières injures, au nom d'un brillant officier supérieur tel que M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam, le nom d'un religieux unanimement respecté, le R. P. du Lac; le « sabre » n'était jamais nommé sans que le « goupillon » lui fît un cortège haineux, et les catholiques, les conservateurs, sous le feu d'un pareil outrage, auraient hasardé une distinction que l'ennemi se gardait de faire ! Cette caponnerie n'eût pas été de sang français.
Eût-elle été habile? Aurait-on désarmé lé Vieux Parti Républicain au moyen de quelques lâchetés, telles que la concession d'une revision injuste et subversive ou le sacrifice à l'abominable traître juif de deux innocents : l'un officier, l'autre prêtre et religieux? Gomme ce que le Vieux Parti Républicain, ce que les coulissiers juifs et les professeurs protestants poursuivaient au courant de leur campagne dreyfusienne n'était pas. au juste, le salut de Dreyfus, ni le déshonneur de M. du Paty de Clam et du R. P. du Lac, mais le commun abaissement de l'Église catholique et de la haute armée, les prétentions républicaines se seraient élevées naturellement à la mesure du premier succès obtenu, et d'enchère en enchère on se serait toujours trouvé au même point, le point où catholiques et nationalistes, ne pouvant plus condescendre ni con-
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céder, auraient fini par être réduits à dire non. Les masses conservatrices françaises peuvent se diviser sur beaucoup des sujets. Elles font bloc en ce qui touche à l'armée par la simple raison qu'elles sont de sang français. En 1897, depuis quatrevingt-dix-huit ans que la race des Monod pullule et prospère chez nous, elle avait donné des professeurs et des banquiers, des pasteurs et des commerçants, les uns riches, les autres fameux, grâce à l'Institut où ils se poussent : il n'y a pas encore de général Monod et, sur plus de quatre cents têtes que compte leur Sainte Famille, l'Annuaire témoignait de bien peu d'officiers! Il n'en est pas de même du commun des familles conservatrices et catholiques. Dans la plus petite bourgeoisie, dans celles où les traditions ont le moins de constance, l'Épée est justement ce dont on se souvient, ce qui honore, ce qui maintient, ennoblit et élève. Dire à la France conservatrice : « Tu as eu tort de ne pas te faire dreyfusarde » ou : « lu fus peut-être un peu vive pour le traître Dreyfus », c'est reprocher aux gens la forme de leur nez ou la couleur de leurs cheveux. Infirmité? Vice? Peut-être : en tout cas organique et constitutionnel. Un régime, le régime républicain, qui exigeait de la France conservatrice un effort radical contre sa structure essentielle et son être constitutif ne pouvait être qu'un régime étranger et hostile à la France.
Encore une fois, M. Ranc le savait bien. Il avait prévu juste. 11 voyait bien que nulle prudence conservatrice ne réussirait à déjouer son calcul, tant qu'elle resterait sur le terrain parlementaire et républicain, qui se dérobait aux gardiens de l'ordre. Parmi ceux-ci, plusieurs le sentirent aussi. Ils virent qu'il fallait s'évader du parlementarisme, de la Constitution, de la légalité. Mais l'évasion pour être heureuse devait être complète et radicale. L'acte d'indiscipline auquel M. Paul Déroulède provoqua le général Roget aurait dû s'inspirer d'une discipline supérieure, c'est-à-dire de la Monarchie. On ne pensait pas à la monarchie, on échoua. Faute de conseil. Faute de sagesse et de philosophie générale. Nullement faute de sens, ni faute de tact, ni faute d'instinct politique. La vérité était dans cette direction. La République conservatrice et nationaliste des Faure, des Méline, des Gavaignac et des Dupuy n'ayant pu ni maintenir l'ordre, ni défendre les garanties de la patrie, l'avenir appartenait, de nécessité, à l'anarchisme organisé, à moins d'un coup.
Le coup ayant raté, le désordre organique ne rata point : on eut Loubet, on eut Waldeck, on eut Combes. Et l'on a Fallières. Les destructeurs de profession et de naissance d'une part, d'autre part les pillards et les parasites redevenaient dans
l'administration républicaine ce qu'ils y étaient au lendemain du succès des 363 ou de la défaite de Boulanger. La Finance juive acheva la conquête de la place de Paris. La religion révolutionnaire régna par l'Université et par la presse sur l'esprit public, le personnel révolutionnaire fit rage* l'un et l'autre suivant leur nature éternelle. Ah ! les conservateurs qui s'imaginent que l'on venge Dreyfus ou qu'on poursuit la faute du colonel Henry sur le dos de nos réguliers et de nos séculiers sont de magnifiques naïfs : ils prennent cette affaire, qui ne fut jamais qu'un moyen, — beau moyen, à vrai dire, — pour un but. Le but, c'est eux, comment le leur faire comprendre? Ils sont le but sur lequel on tire, le but qu'en bon français on appelle une cible. Et on les prend pour cibles parce qu'on en veut à deux choses précises, à leurs idées, à leur argent. Les idées françaises défendent le pays contre les idées juives, fourrières de l'invasion juive. La fortune française attire la convoitise juive. On veut nous dénationaliser pour nous dépouiller.
Tel est le plan. Tel est le caractère de l'Ennemi. Cet ennemi étant commun, et ce plan dirigé contre nous tous sans distinction de parti, de classe, d'origine, la défense qui nous était imposée devait être commune. Il n'y a pas de ralliement qui tienne : toutes les fois qu'une question importante se posera, il faudra bien se trouver du même côté, puisqu'il faudra repousser une
même agression. Gomme M. de Mun ne s'est pas remis du même côté de la barricade que les royalistes, comme ce fut M. Ranc qui l'y repoussa, on peut affirmer, à coup sûr, que, si, dès 1895, M. Ranc avait pu disposer du pouvoir, c'està-dire si le Comte de Paris n'avait pas fait les élections de 1885, si le boulangisme n'avait pas eu lieu, si, même vaincu et mourant, ce grand mouvement populaire ne s'était relevé pour renverser les concussionnaires du Panama : si, dis-je, en 1895, M. Ranc, M. Reinach, M. Monod, M. Clemenceau et leurs amis avaient rencontré devant eux une opposition de vaincus sans ressort, sans idée commune et sans résistance, tous les « Vive la République » des ialliés n'auraient sauvé ni les républicains de droite, ni les catholiques, des lois de confiscation, d'exil et de séparation. Une République de M. de Mun, une République du Pape et du Tsar n'a aucun intérêt pour les républicains véritables. Elle insulte à leur corruption, elle irrite leur clientèle, elle gêne le pouvoir occulte dont ils dépendent. L'armée, l'Église, la Société française, n'ont vécu et n'ont respiré un moment sous la République, elles n'ont accédé aux faveurs administratives que par la suite naturelle et l'effet mécanique, non de leurs concessions, mais de leurs victoires précédentes ; non de leur résignation, mais de leurs résistances antérieures, qui avaient exclu ou éloigné du pouvoir et de l'influence tels et tels ennemis directs de l'Église et du nom français : M. Joseph Reinach
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et M. Georges Clemenceau, pour ne pas les nommer. Mais l'armée, Y Église et la Société française ont perdu presque aussitôt le terrain conquis par l'extrême faiblesse du parti républicain libéral et par la débilité du rempart constitutionnel auquel il avait eu la simplicité de croire et de se fier.
A la faveur de la force et du prestige gagnés sous un autre drapeau et par d'autres moyens, une petite position leur fut accordée, qu'ils ne surent, depuis, ni fortifier, ni étendre et dont ils furent débusqués au bout d'un très petit nombre d'années. Les anciennes victoires, les victoires, d'ailleurs relatives, de 1895 et 1896, étaient celles du monde conservateur tout entier. Les revers postérieurs furent l'ouvrage du Ralliement tout seul. On ne lui demande pas de payer sa faute ni même de la reconnaître. On le supplie de ne pas la recommencer.
La politique religieuse esl une politique. — De toutes? /■•s politiques, la seule juste esl celle d'où l'on peut dominer simultanément et pratiquer successivement : toutes les autres. — Les plus utiles défenseurs de la religion : défenseurs énergiques et réfléchis \ de la nation. ^
Aujourd'hui, tout est à la défense religieuse parce que la religion se trouve attaquée. Parions que demain la défense religieuse sera presque oubliée, si, comme on nous l'annonce, la guerre sociale éclate.
Qui ne remarque l'avantage ainsi fourni à l'adversaire? Ses plans, ses plans à lui, sont liés, complets, généraux, et son offensive menace tout le corps de nos défenses matérielles et morales : mais précisément parce que nous portons toutes nos ressources sur le point qu'il vient d'attaquer, — la religion — précisément parce que nous avons dégarni tout le reste pour faire face à cette atta-
1 D'après la Gazelle de France du 18 mars 1906. Le ministèrc Sarrien-Clemenceau venait d'êlrr constitué.
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que, la réflexion la plus élémentaire lui conseille de nous amuser par quelques démonstrations faites sur ce point-là et, à la faveur du rideau des petites attaques, de se précipiter, avec le gros de ses forces, sur les points que nous avons cessé d'occuper. Les grèves du Nord et de l'Est, favorisées par la catastrophe de Gourrières, peuvent n'être que la préface du mouvement révolutionnaire que l'on voit se dessiner un peu de tous les côtés.
Un phénomène tout pareil pourra se produire dans l'ordre militaire si les difficultés extérieures arrivent avant la conflagration sociale ou si elles viennent la compliquer, ainsi qu'il est plus que probable, ou si (autre hypothèse bien plausible) les étrangers de l'intérieur — juifs, protestants, maçons, métèques — redoublent leur propagande pour la désertion ou cherchent à rendre quelque lustre à la cause de l'éternel Dreyfus. Le ministère Sarrien-Glemenceau est évidemment formé à souhait pour cette besogne de réhabilitation *. De l'Intérieur, et notamment de cette Sûreté générale où a été transportée une partie
1. Ces lignes étaient écrites plus de trois mois avant la réhabilitation de ce traître, que rien ne permettait de prévoir à ce momenl-là : ce furent les élections radicales et radicales-sociali tes de mai qui déterminèrent le cab net Sarrien-Clémenceau à réveiller, dès le mois de juin, cette cau-e qui sommeillait dans les cartons de la Cour de Cassation depuis novembre 1904, c'est-à-dire depuis l'effondn'ment de l'accusation lancée contre les quatre officiers Rollin, Pautriche, Mareschal et François. — Note de 1912,
politique d'abord 367
de l'ancien service d'espionnage militaire, on peut beaucoup pour déshonorer le drapeau français. On peut, on peut beaucoup en faveur de Dreyfus dans un Cabinet où les sceaux sont tenus par Sarrien, Sarrien l'introducteur timide, le tremblant, l'hésitant initiateur de la première revision de septembre 1898, Sarrien qui aura tant craint jadis les suites de cette impudence première qu'il en a acquis presque de la bravoure et presque de l'aplomb ! Oui, à tout prendre, ce ministère-là peut oser cela. Et s'il l'ose, ou si les prédicateurs de désertion se font plus pressants, ou si Algésiras tourne mal, Guillaume II se décidant à faire un pas en avant ou Edouard VII imprimant à notre diplomatie un mouvement trop énergique, eh ! bien, dans tous ces cas où la défense de l'armée ou du territoire s'imposera, que pourra combiner d'utile l'opposition française? Elle disposait naguère, elle dispose encore sur bien des points d'un armement et d'un outillage nationalistes : mais ce point-là n'étant plus menacé momentanément, nous oublions qu'il dépend d'un retour des circonstances ou d'un caprice de l'ennemi qu'il soit menacé derechef, et nous le désarmons ou nous l'abandonnons, ou nous le découvrons, ou nous le négligeons. — C'est de la folie.
Les démocrates chrétiens, les anarchistes chré- ' tiens et aussi les libéraux du meilleur monde conservateur et rallié nous expliquent très gravement qu'il faut sacrifier tout à la défense reli- ] gieuse. Ce sentiment serait du plus magnifique
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héroïsme si la défense de la religion de la France exigeait le moindre sacrifice de la défense du pays et de l'armée ou de la défense de l'ordre social, de la propriété légitime et du bien privé de chacun. Mais, loin de s'exclure mutuellement, loin même de se gêner par aucun frottement, ces trois causes — patrie, société, religion — s'appellent, s'engrènent, s'entrelacent, se complètent et se défendent l'une par l'autre. ' Un conflit entre elles est imaginable à Berlin, à Rome, à Londres, à Pékin, ou dans la lune ou dans les étoiles : ici, chez nous, réellement, historiquement, politiquement, le conflit idéal et théorique n'a point d'objet. Ce que cet ennemi du nom romain, ce barbare de Clemenceau désigne par le nom de Rome, c'est uniment cette civilisation catholique dont nous sommes les produits et dont ce qu'il y a de bon ou de brillant dans l'esprit même de M. Clemenceau est le client, le tributaire et le débiteur. Oui, sans Rome, Paris ne se comprendrait, ne se soutiendrait, ne se maintiendrait ni dans son excellence ni dans sa pureté. On ne saurait donc dire que la défense religieuse amoindrit la défense nationale ou qu'elle est amoindrie par elle, ou que la défense sociale ait rien à souffrir de l'une ni de l'autre. Le problème à résoudre n'est pas d'établir une proportion des parties de défense nationale à « sacrifier » pour la partie ou pour le tout de la défense religieuse. Beaucoup plus simplement, il ne s'agit que de trouver l'ordre le plus simple, la disposition la plus com-
mode et la plus pratique pour obtenir le triple
objet désigné par cette formule : \/^J
Défense religieuse -j- (et non : — ) défense, sucialey, -j- (et non : — ) défense nationale. —#•
Défense religieuse, Défense sociale, Défense n,i tionale.
Classant ces trois objets selon leur importance, ; j'ai suivi l'ordre décroissant. Il est certain que la religion (pour les incroyants, la civilisation) est plus noble que le cadre social et qu'ainsi elle le .jjojnine. Il n'est pas moins certain que la société^ dans ses traits les plus généraux, exprime un ordre d'idées et d'intérêts plus voste que l'ordre strictement national. Mais, du point de vue tout pratique et en quelque sorte tout militant qui nous occupe, du point de vue de la succession dans le temps, cet ordre idéal est-il le plus heureux et le plus favorable? Au point de vue de l'action et de la guerre, au point de vue de la marche à suivre pour classer et coordonner nos propres mouvements, n'est-ce pas l'ordre inverse par lequel il faut commencer : d'abord la nation — ensuite la société — enfin la religion? La question est légitime. Suivant notre comparaison, qu'on a peut-être lue souvent, le soc qui enfonce et laboure a plus d'importance pour l'œuvre du labourage que le bœuf dont l'office n'est que de traîner la charrue, et cependant c'est le bœuf qui
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passe devant, et l'on ne peut pas renverser cette classification naturelle sous prétexte qu'elle témoigne d'un respect insuffisant de l'importance et de l'utilité du soc. Le bœuf est pour le soc, il passe donc avant le soc comme le moyen d'arriver à un but se trouve utilisé avant d'être à ce but. Un aphorisme de philosophie scolastique enseigne quelque chose qui ressemble assez à cette parabole de bon sens et de sens commun \
Au surplus, le nationalisme, s'il est complet, s'il est logique, pourvoit pratiquement à la défense de la religion et de la société. Pratiquement, la défense religieuse et la défense sociale ne pourvoient point à la défense nationale ou n'y pourvoient que d'une manière secondaire, lointaine et insuffi-
! 'santé. Le point de vue le plus étendu, celui d'où se combinent les actions les plus générales est donc ici, pratiquement, le point de vue nationaliste.
Tel n'est point le sentiment de nos anarchistes chrétiens 2 ; l'un d'eux a reproché aux nationalistes
1 . Finis csl prior in inleniionc, sed est posierior in execulione. S. Thom. Aq. : Soni- Iheol prima secundx, q. XX, art. i, ad 2um.
2. En 1901, M. de Lur-Saluces remarquait avec beaucoup de finesse que, dans un volume de 500 pages, la Crise sociale de M. Fonsegrive, il était à chaque instant fait mention de « la société », mais que la France, la nation française, l'État politique français ne paraissait pour ainsi dire jamais. Pas un mot de ce qui devait nous faire vivre comme nation. Des services appropriés, aucun souci. Mais depuis, les événements ont imposé à ce monde-là la préoc-
et aux royalistes de ravaler la cause de l'Église universelle aux basses proportions d'un syndicat national. Ces gens-là feront rire à force d'abuser de la patience du papier et de la eandeur des auditoires. Car, cette Église universelle, on oublie de nous dire si on la persécute universellement? La loi de Séparation a-t-elle été promulguée hors de nos frontières? Les gendarmes de M. Dubief ou de M. Clemenceau opèrent-ils hors de France? La guerre religieuse est-elle étendue à tous les lieux où vivent des fidèles, des curés, des évêques ou seulement aux évêques, aux fidèles et aux curé3 français? Et, si ceux-là seuls sont en cause, si, de l'Église universelle, la communauté française est la seule soumise à une certaine persécution, il faut bien qu'elle adopte un certain mode de défense et quelle agisse conformément à des circonstances, à des conditions, à des temps, à des lieux, à des âmes même, dont le caractère commun est de ne pas être universel, mais français. Elle ne s'est pas dégradée, ni humiliée, cette Église universelle, en tenant compte des conditions des mœurs et de l'esprit d'un pays pour 3'établir dan3 ce pays : en quoi pourrait-elle être dégradée ou humiliée, si elle tenait compte des mêmes conditions pour instituer sa défense? En fait, l'humiliation est tout imaginaire. C'est
cupation de la patrie. Et Marc Sangnier même agile un drapeau tricolore, l'ancien contempteur du patriotisme territorial, l'ancien admirateur du général André, et qui bafouait l'idée de Revanche sur le théâtre du Sillon !
comme catholiques que les royalistes vont combattre dans les églises; c'est comme catholiques qu'ils peuplent les prisons et encombrent les hôpitaux, et ainsi rendent-ils témoignage d'une foi dont l'objet ne s'arrête ni à la France, ni à la terre, ni au système du soleil qui nous emporte sur les flots d'éther étoile. Mais — quand, à la veille de la loi de Séparation, ces catholiques ont réfléchi et médité sur le caractère de cette loi, — quand ils se sont consultés sur la valeur des engagements pris, sur le degré de confiance due aux textes légaux et administratifs, aux législateurs et aux applicateurs en fonction, — quand ils ont pesé le pour et le contre des différentes solutions pratiques offertes, — quand ils ont mesuré, dans le présent et dans l'avenir, les effets de leur langage et de leurs actions, — même chez les mystiques, même chez les plus stricts, même chez les plus scrupuleux et les plus consciencieux, chez les hommes dont la vie morale est toute d'impulsions profondes et dont tous les soupirs sont en quelque sorte soumis à cette loi intérieure qu'est une foi, soyez-en sûrs, il a bien fallu s'occuper de la Terre et du lieu de la Terre où le Ciel les a établis : les considérations nationales, les considérations civiques ont joué un rôle, tenu une place, mesuré, nuancé et déterminé le conseil. Soyez-en sûrs aussi : non seulement chez les défenseurs des églises, mais chez ceux-là mêmes qui n'ont pas voulu les défendre, chez les partisans de la soumission à la loi injuste, chez les prêcheurs
politique d'abord 373
de résignation et de passivité, chez ceux qui conseillaient de tendre l'autre joue et qui ne pensaient qu'à mettre leurs meilleurs amis sur la croix, chez ceux-là mêmes le calcul des réalités nationales ou locales était chose vivante et présente et dominatrice. Ces ralliés, ces démocrates qui disaient le plus : « pas de politique », n'étaient pourtant pas ceux qui en faisaient le moins.
Et ceux qui se sont dévoués le plus religieusement, ceux dont le dévouement était le plus pur de tout mobile terrestre, ceux qui offraient leur vie, ceux qui donnaient leur sang, ceux qui, en ce moment, subissent la prison avec la certitude de ne souffrir que pour leur foi et pour leur Église universelle, et ainsi de satisfaire aux justes colères divines, ceux-là mêmes, les Vesins, les Maître, les Jean Fillion, les Romanet du Gaillaud, les René d'Aubeigné, étaient si vraiment animés d'un ardent esprit civique, ils étaient si vraiment placés par nature ou par réflexion à ce belvédère central des nécessités nationales, qu'ils se trouvent appartenir à la Ligue qui a mis sur son drapeau Politique d'abord et qui tranche et résout toutes les questions politiques pendantes du point de vue de l'intérêt national : à la Ligue d'Action française l.
1. Dans la Gazelle du 11 mars précédent, nous avions r-crit après le succès de la campagne qui avait abouti le 9 février à la chute du Cabinet Rouvier et à la suspension des inventaires :
« Ainsi Cabinet, Chambre, Conseil d'État, administrations, tout a cédé en fin de compte à la résistance effective, à la légitime offensive des catholiques français. Heureuse-
Le Livre d'Or de Y Action française établit par des faits que cette position nationale du problème
ment pour nous, plus heureusement pour la France, les royalistes n'ont pas été étrangers à ce mouvement. Dès la première heure, ils s'y sont associés de tout cœur et au premier rang. S'il est ridicule de dire qu'ils l'aient organisé, (ce qui eût été de leur part la pire maladresse et le meil leur moyen de le faire échouer, contre leurs intérêts les plus immédiats, les plus sensibles, les plus généraux et les plus profonds), s'il est absurde de parler de complot politique ou d'exploitation politique, un fait concret subsiste, ce fait que rien ne détruira : quand il s'est agi de l'avenir de la religion catholique en France, quand le sentiment catholique s'est insurgé, quand on a eu besoin de courage, de dévouement, entre les plus courageux et les plus dévoués s'est montrée une forte majorité d'hommes et de femmes qui n'a même pas besoin de crier Vive le Roi pour être classée royaliste. Entre les auteurs de la résistance, entre les vainqueurs de janvier-février-mars 1906, les royalistes tiennent la tête, tant pour avoir occupé les postes les plus dangereux que pour le sang versé, les blessures acquises, les jours, les mois, les ans de prison et les francs d'amendes subis. En confessant ainsi leur foi, ils ont rendu à la cause de la patrie, qui est la cause du Roi, un incomparable service : en se faisant frapper, ils se sont désignés; ils ont conquis un titre à l'amitié de la patrie. »Je ne l'écris pas pour m'en étonner. Rendez service est le vieux mot d'ordre royal. C'est en rendant service au pays que les descendants de ceux qui avaient fait la France ont continué de régner sur nous. C'est en rendant service que la Monarchie restaurée de 1814 et 1815 s'est imposée à l'acceptation des contemporains, puis à la gratitude éternelle de l'avenir. C'est en souvenir et en imitation de leurs princes que les fidèles de la monarchie, notamment à la dernière guerre et, depuis, dans l'armée métropolitaine et coloniale, se sont distingués et signalés en toute occasion. Toute la « manœuvre i politique des royalistes a toujours tenu dans cette formule. Elle a été explicitement enseignée par le Duc d'Orléans dès son avènement sur la terre d'exil.»
POLITIQUE n' ABORD 375
ne préparait point mal à résoudre le cas de la religion offensée : sans avoir le moins du monde visé ce but particulier, la Ligue l'a atteint parce que, pratiquement, il se trouvait compris dans le but général qu'elle s'était marqué.
La position inverse aurait-elle le même avantage? Encore un coup, j'en doute, et je ne le crois pas. Je crois que la prédiction de Démosthène aurait, une fois de plus, raison contre l'imprévoyance de nos Athéniens : au lieu de marcher à la tête de l'événement, on se laisserait manœuvrer par l'événement. La situation changerait de face, à peine serait-on organisé pour y correspondre : tout à coup, de nouvelles nécessités nous presseraient, et nos formations spéciales — spéciales à tels objectifs vite passés et dépassés — n'y pourraient opposer aucun obstacle suffisant, il faudrait improviser d'autres cadres, et ainsi de suite, et indéfiniment. On ne cesserait pas d'être manœuvré et par conséquent battu en détail. Une vue d'ensemble, une prévision d'ensemble est seule capable de sauver tout.
En politique même, il n'y a guère d'actuel que l'éternel. Il n'y a de spécial d tout que le général. Le programme de l'Action française correspond à toutes les variations du problème français. Sa généralité en prévient les moindres espèces. C'est pourquoi, sans rejeter aucune alliance éventuelle, en adhérant d'avance à toutes ces unions qui sont ou qui seront utiles à la triple défense de la religion, de la société et de la patrie, en les accep-
tant et en les désirant toutes, nous nous tenons à ce programme. Nous le maintenons en entier : politique d'abord, — politique nationaliste, — politique du nationalisme intégral.
r~ Et cela signifie aujourd'hui que, la religion i étant attaquée sur le terrain politique, il faut la défendre politiquement; que cette défense suppose et nécessite une pensée toujours présente de l'intérêt de la nation et, par exemple, de manière àne pas permettre à un indigne, à un homme de la qualité de M. Clemenceau, d'usurper les fonctions de défenseur de l'armée et de champion du patriotisme ou, par exemple encore, de manière à prévoir les va-et-vient, les revirements, les fatales complications, les interférences inévitables de la situation sociale, religieuse et patriotique; qu'enfin, pour bien satisfaire à ces conditions, pour bien voir tout, pour voir en face et à leur place, dans leur ordre, et dans leurs mouvements naturels, les trois grandes causes en jeu, il demeure essentiel de les considérer d'une intelligence et d'un cœur royalistes : lieu privilégié, véritable lieu géométrique et jouissant d'une propriété centrnlo unique, puisque de ce haut lieu tout se dispose également en vue de l'action, tandis que, des points de vue choisis en des lieux différents, tout se confond, s'embrouille ou se contredit, en fia de compte, se ruine et se détruit...
Je recopierai donc la Déclaration de la Ligue d'Action française :
« Français de naissance et de cœur, de raison
politique d'abord 377
« et de volonté, je remplirai tous les devoirs d'un o patriote conscient.
« Je m'engage à combattre tout régime répu- « blicain. La République, en France, est le règne « de l'Étranger. L'esprit républicain désorganise « la défense nationale et favorise des influences « religieuses directement hostiles au catholicisme « traditionnel. Il faut rendre à la France un ré- « gime qui soit français.
« Notre unique avenir est donc la monarchie, « telle que la personnifie l'héritier des quarante « rois qui, en mille ans, firent la France. Seule, « la monarchie assure le salut public et, répon- « dant de l'ordre, prévient les maux publics que « l'antisémitisme et le nationalisme dénoncent.
« Organe nécessaire de tout intérêt général, la « Monarchie relève l'autorité, les libertés, la pros- « périté et l'honneur.
« — Je m'associe à l'œuvre de la Restauration « monarchique.
« Je m'engage à la servir par tous les moyens. »
Paroles vieilles d'une année l\ mais, à quelque instant qu'elles doivent reparaître, elles demeurent les plus fraîches et les plus neuves et les plus à-propos que puisse concevoir la raison.
Et elles réapparaissent commentées et traduites parfaitement par ces autres paroles que lançait
1 II y avait alors un an, il y en a sept ;juj urd'hui que la Ligue d'Action française délibérait (le jour même (.ù elle se fondait) celte déclaration. — Noie de 1912.
hier une catholique de grand cœur et de grand esprit, mi-riant, mi-pleurant, à ceux qui lui répétaient : « Pas de politique ! » — « Ils m'amusent ! « avec leur pas de politique », s'écriait-elle. « Est-ce « qu'on se battrait aux portes des églises, si nous « avions le Roi? S'ils n'avaient pas leur Répabli- « que, les Juifs auraient-ils pu porter celle loi de « Séparation? »
On se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d'une sourde tendresse et d'une profonde affection. C'est de la politique, dit-on souvent. Et l'on ajoute : — Simple goût de C autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple. Sans souscrire à d'aus?i sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d'un propos de M. Brunetière : « L'Église catholique est un gouvernement », et concluent : — Vous aimez ce gouvernement fort.
Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l'on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu'on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s'élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l'Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement,
1. Je reproduis ici mon introduction au Dilemme de Mare Sangnier, essai sur la Dcmocrulie religieuse, paru en 1906, comme la conclusion normale de mon nouveau livre.
elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l'épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu'il fulmine; mais, la plupart du temps, son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d'un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n'épuise pas le concept du Catholicisme, et c'est lui qui passe infiniment cette règle. Mai3 où la règle cesse, l'harmonie est loin de cesser. Elle s'amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C'est à la notion la plus générale de l'ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors.
Il ne faut donc pas s'arrêter à la seule hiérarchie visible des personnes et des fonctions. Ces gradins successifs sur lesquels s'échelonne la majestueuse série des juridictions font déjà pressentir les distinctions et les classements que le Catholicisme a su introduire ou raffermir dans la vie de l'esprit et l'intelligence du monde. Les constantes maximes qui distribuent les rangs dans sa propre organisation se retrouvent dans la rigueur des choix critiques, des préférences rai-
sonnées que la logique de son dogme suggère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l'homme reçoit, du jugement et du sentiment de l'Église, place proportionnelle au degré d'importance, d'utilité ou de bonté. Le nombre de ces désignations électives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop subtilement, pour qu'il ne semble pas toujours assez facile d'y contester, avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l'Église prend sa revanche, où tous ses avantages reconquièrent leur force, c'est lorsqu'on en revient à considérer les ensembles. Rien, au monde, n'est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à l'admettre n'ont jamais pu se plaindre sérieusement d'avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste ce qu'ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir.
Cet ordre intellectuel n'a rien de stérile. Ses bienfaits rejoignent la vie pratique. Son génie prévoyant guide et soutient la volonté, l'ayant pressentie avant l'acte, dès l'intention en germe et même au premier jet naissant du vœu et du désir. Par d'insinuantes manœuvres ou des exercices violents répétés d'âge en âge pour assouplir ou pour dompter, la vie morale est prise à sa source, captée, orientée et même conduite comme par la main d'un artiste supérieur.
Pareille discipline des puissances du cœur doit descendre au-delà du cœur. Quiconque se prévaut de l'origine catholique en a gardé un corps ondoyé et trempé d'habitudes profondes qui sont symbolisées par l'action de l'encens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déterminent des influences et des modifications radicales. De là est née cette sensibilité catholique, la plus étendue et la plus vibrante du monde moderne, parce qu'elle provient de l'idée d'un ordre imposé à tout. Oui dit ordre dit accumulation et distribution de richesses; moralement, réserve de puissance et de sympathie.
On pourrait expliquer l'insigne merveille de la sensibilité catholique par les seules vertus d'une prédication de fraternité et d'amour, si la fraternité et l'amour n'avaient produit des résultats assez contraires quand on les a prêches hors du catholicisme. N'oublions pas que plus d'une fois, dans l'histoire, il arriva de proposer « la fraternité ou la mort » et que le catholicisme a toujours imposé la fraternité sans l'armer de la plus légère menace : lorsqu'il s'est montré rigou reux ou sévère jusqu'à la mort, c'est de justice ou de salut social qu'il s'est prévalu, non d'amour. Le trait le plus marquant de la prédication catholique est d'avoir préservé la philanthropie
de ses propres vertiges, et défendu l'amour contre la logique de son excès. Dans l'intérêt d'une passion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aussi de s'aigrir et de se tourner en haine aussitôt qu'on lui permet d'être la maîtresse, le catholicisme a forgé à l'amour les plus nobles freins, sans l'altérer et sans l'opprimer.
Par une opération comparable aux chefs-d'œuvre de la plus haute poésie, les sentiments furent plies aux divisions et aux nombres de la Pensée; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigilants; le cœur humain, qui est aussi prompt aux artifices du sophisme qu'à la brutalité du simple état sauvage, se trouva redressé en même temps qu'éclairé.
Un pareil travail d'ennoblissement opéré sur l'âme sensible par l'âme raisonnable était d'une nécessité d'autant plus vive que la puissance de sentir semble avoir redoublé depuis l'ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait devenu le monde si, retournant les termes de ce principe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu »? Bien des âmes que la tendresse de l'Évangile touche inclinent à l'erreur flatteuse de ce panthéisme qui, égalisant tous les actes, confondant tous les êtres, légitime et avilit tout. Si elle eût triomphé, un peu de temps aurait suffi pour détruire l'épargne des plus belles générations de l'humanité. Mais elle a été combattue par l'enseignement et l'éducation que donnait l'Église : — Tout amour n'est pas Dieu, tout amour
est « de Dieu ». Les croyants durent formuler sous peine de retranchement cette distinction vénérable, qui sauve encore l'Occident de ceux que Macaulay appelle « barbares d'en bas ».
Aux plu3 beaux mouvements de l'âme, l'Église répéta comme un dogme de foi : Vous n'êtes pas des dieux. A la plus belle âme elle-même : Vous n'êtes pas un Dieu non plus. En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l'idée et à l'observance du tout, les avis de l'Église éloignèrent l'individu de l'autel qu'un fol amourpropre lui proposait tout bas de s'édifier à luimême; ils lui représentèrent combien d'êtres et d'hommes, existant près de lui, méritaient d'être considérés avec lui : — N'étant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seulement la propre loi. Ce sage et dur rappel à la vue des choses ne fut tant écouté que parce qu'il venait de l'Église même. La meilleure amie de chaque homme, la bienfaitrice commune du genre humain, sans cesse inclinée sur les âmes pour les cultiver, les polir et les perfectionner, pouvait leur interdire de se choisir pour centre de tout.
Ainsi elle leur montrait le point dangereux des progrès obtenus ou désirés par elle. L'apothéose de l'individu abstrait se trouvait ainsi réprouvée par l'institution lo plu3 secourable à tout individu vivant. L'individualisme était exclu au nom du plus large amour des personnes, et ceuxlà mêmes qu'entre tous les hommes elle appelait, avec une dilection profonde, les humbles,
recevaient d'elle un traitement de privilège, à la condition très précise de ne point tirer de leur humilité un orgueil, ni de la sujétion le principe de la révolte.
La douce main qu'elle leur tend n'est point destinée à leur bander les yeux. Elle peut s'efforcer de corriger l'effet d'une vérité âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la remplacer par de vides fictions. Ce qui est : voilà le principe de toute charitable sagesse. On peut désirer autre chose. Il faut d'abord savoir cela. Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants, l'Église, n'encombre pas cette vérité de contestations superflues. S'il y a des puissants féroces, elle les adoucit, pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits; s'ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l'utilisant pour ses vues, loin d'en relâcher la précieuse consistance. Il faudrait nous conduire tout autrement si notre univers était construit d'autre sorte et si l'on pouvait y obtenir des progrès d'une autre façon. Mais tel est son ordre ! Il faut le connaître si l'on veut utiliser un seul de ses éléments. Se conformer à l'ordre abrège et facilite l'œuvre. Contredire ou discuter l'ordre est perdre son temps. Le catholicisme n'a jamais usé ses puissances contre des statuts éternels; il a renouvelé la face de la terre par un effort d'enthousiasme soutenu et mis en
valeur au moyen d'un parfait bon sens. Les réformateurs radicaux et les amateurs de révolution n'ont pas manqué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amèrement de tant de précautions. Mais il les a tranquillement excommuniés un par un.
Église cilholique, Église de l'Ordre^ c'étaient, pour beaucoup d'entre nous, deux termes si évidemment synonymes qu'il arrivait de dire : « un livre catholique » pour désigner un beau livre, classique, composé en conformité avec la raison universelle et la coutume séculaire du monde civilisé; au lieu qu'un livre « protestant. » nous désignait tout au contraire des sauvageons sans race, dont les auteurs, non dépourvus de génie personnel, apparaissaient des révoltés ou des incultes. Un peu de réflexion nous avait aisément délivrés des contradictions grossières établies par l'histoire et la philosophie romantiques entre le catholicisme du moyen âge et celui de la renaissance. Nous cessions d'opposer ces deux périodes, ne pouvant raisonnablement reconnaître de différences bien profondes entre le génie religieux qui s'était montré accueillant pour Aristote et pour Virgile et celui qui reçut un peu plus tard, dans une mesure à peine plus forte, les influences d'Homère et de Phidias. Nous admirions quelle inimitié ardente, sévère, implacable, ont montrée
aux œuvres de l'art et aux signes de la beauté les plus résolus ennemis de l'organisation catholique. Luther est iconoclaste comme Tolstoï, comme Rousseau. Leur commun rêve est de briser les formes et de diviser les esprits. G'est un rêve anticatholique. Au contraire, le rêve d'assembler et de composer, la volonté de réunir, sans être des aspirations nécessairement catholiques, sont nécessairement les amis du catholicisme. A tous les points de vue, dans tous les domaines et sous tous les rapports, ce qui construit est pour, ce qui détruit^ est contre; quelle âme noble ou quel esprit juste peut hésiter?
Chez quelques-uns, que je connais, on n'hésita guère. Plus encore que par sa structure extérieure, d'ailleurs admirable, plus que par ses vertus politiques, d'ailleurs infiniment précieuses, le catholicisme faisait leur admiration pour sa nature intime, pour son esprit. Mais ce n'était pas l'offenser que de l'avoir considéré aussi comme l'arche du salut des sociétés. S'il inspire le respect de la propriété ou le culte de l'autorité paternelle ou l'amour de la concorde publique, comment ceux qui ont songé particulièrement à l'utilité de ces biens seraient-ils blâmables d'en avoir témoigné gratitude au catholicisme? Il y a presque du courage à louer aujourd'hui une doctrine religieuse qui affaiblit la révolution et resserre ie lien de discipline et de concorde publique. Je le ferai sans embarras. Dans un milieu de politiques
positivistes que je fréquente, c'est d'un « Êtesuous catholiques? » que l'on a toujours salué les nouveaux arrivants qui témoignaient de quelque sentiment religieux. Une profession catholique rassurait instantanément et, bien qu'on n'ait jamais exclu personne pour ses croyances, la pleine confiance, l'entente parfaite n'a jamais existé qu'à titre exceptionnel en dehors de cette condition.
La raison en est simple, en effet, dès qu'on s'en tient à ce point de vue social. Le croyant qui n'est pas catholique dissimule dans les replis inaccessibles du for intérieur un monde obscur et vague de pensées ou de volontés que la moindre ébullition, morale ou immorale, peut lui présenter aisément comme la voix, l'inspiration et l'opération de Dieu même. Aucun contrôle extérieur de ce qui est ainsi cru le bien et le mal absolus. Point de juge, point de conseil à opposer au jugement et au conseil de ce divin arbitre intérieur. Les plus malfaisantes erreurs peuvent être affectées et multipliées, de ce fait, par ud infini. Effrénée comme une passion et consacrée comme une idole, cette conscience privée peut se déclarer, s'il lui plaît, pour peu que l'illusion s'en mêle, maîtresse d'elle-même et loi plénière de tout : ce métaphysique instrument de révolte n'est pas un élément sociable, on en conviendra, mais un caprice et un mystère toujours menaçant pour autrui.
Il faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l'homme et de
la société; pour la résoudre, il faut constituer des autorités vivantes chargées d'interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là, et là seulement, l'homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes : l'homme n'ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d'un froissement, et la société trouve devant elle le corps d'une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement quoique inégalement compétentes. L'Église incarne, représente l'homme intérieur tout entier; l'unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L'État, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon?
Sans doute, cette société spirituelle a un chef, et que vous trouvez trop puissant. Vous plaîrait-il mieux d'avoir affaire à trente-neuf millions de chefs commandant à des milliards de cellules nerveuses plus ou moins débandées, autant et plus de chefs que de tête?, dont chacun pourra motiver sa fantaisie par quelque Dieu le veut et la pousser légitimement, s'il lui plaît, aux plus sombres extrémités?
Mais cette anarchie vous effraie, vous admettez l'Église, et vous regrettez seulement qu'elle ne soit pas nationale et qu'elle ait son chef au dehors; vous souhaitez la messe et les vêpres en français, un clergé autonome absolument soustrait à toute autorité du « Romain ». Là encore, en calculant la ruine de ce qui est, prenez-vous bien garde à ce qui succéderait? Vous ne manqueriez pas d'en avoir horreur. Le « Romain » supprimé et, avec ce Romain, l'unité et la force de la Tradition énervées, les monuments écrits de la foi catholique obtiendront nécessairement toute la part de l'influence religieuse enlevée à Rome. On lira directement dans les textes, on y lira surtout la lettre. Cette lettre, qui est juive, agira, si Rome ne l'explique, à la juive.
En s'éloignant de Rome, nos clercs évolueront, de plus en plus, comme ont évolué les clercs d'Angleterre, d'Allemagne et de Suisse, même de Russie et de Grèce. Devenus, de prêtres, « pasleurs » et « ministres de l'Évangile », ils tourneront, de plus en plus, au rabbinisme, et vous feront cingler peu à peu vers Jérusalem. Le centre et le nord de l'Europe, qui ont déjà opéré ce recul immense, offrent-ils un exemple dont vous soyez tentés? Pour éviter une autorité qui est essentiellement latine, êtes-vous disposés à vous sémitiser? Je ne désire pas à mes compatriotes la destinée intellectuelle de l'Allemand ou de l'Anglais, dont toute la culture, depuis la langue jusqu'à la poésie, est infectée, depuis trois siècles, d'hébraïsmes déshonorants.
Un siège central dans l'Église, et ce siège dans Rome : l'avantage n'est pas pour Rome seule, ni pour l'Église seule, ni pour les clercs, ni pour les fidèles tout seuls. Il reste infini pour la société et l'État. Pour la société la plus laïque, pour l'État le plus jaloux de ses droits. Je ne parle, il est vrai, que d'États et de sociétés qui soient intéressés à leur propre bien, ou seulement qui n'y soient pas tout à fait hostiles. Il est parfaitement certain que nos révolutionnaires seraient des animaux incompréhensibles et des monstres sans rien d'humain, s'ils apportaient le plus léger esprit de politique générale ou le moindre sentiment de prévoyance civique, dans la conduite de leur offensive contre l'Église. Ils sont inexplicables de ce point de vue. Celui d'entre eux qui consentirait à vouloir un minimum d'ordre, même un minimum d'êlre, ne pourrait éviter de changer radicalement son point de vue sur ce sujet. Leur attitude ne se comprend que par leur goût inné de la destruction.
Chez quelques-uns, c'est une rage. Il faut les voir ainsi. Cet orateur énergique et souple, ce journaliste ingénieux, ce démagogue, ce lettré vous déconcerte par une haine extravagante de tout ce qu'il nomme « romain », c'est-à-dire, — il l'entend très bien comme vous, — civilisé, organisé, solide, durable, ordonné? Il ne vous étonnera plus et vous admirerez, au contraire, à travers ses incohérences, une immuable fixité si, au lieu de l'écouter, vous le regardez : ces moustaches de Hun, ce nez, ce crâne à la Mongole !
ces idées, pauvres et sommaires assurément, mais concentrées en des formules péremptoires, qui, toujours et partout, de la première à la dernière, qu'il s'agisse d'un jugement sur l'antiquité grecque ou latine, d'un débat sur l'organisation du travail, d'un examen de la mainmorte religieuse ou civile, peuvent être résumées et symbolisées pour les yeux dans ce seul terme : « A bas! » ou dans une seule tendance : « Conserver, maintenir ioul ce qui peul ou doit abalire quelque chose ou quelqu'un ! » Regardez bien. Voilà la race de ces peuples grossiers décrits dans le conte de Fénelon et dont tout le vocabulaire se réduisait au terme « non ».
Un « non » perpétuel asséné sur le vrai comme sur le réel : l'impartial coup de marteau frappe sur d'humbles ustensiles domestiques comme sur les vases sacrés. Je ne me soucie pas de dire à M. Clemenceau qu'il représente la revanche d'Attila. Le chef barbare est-il pour quelque chose dans son affaire? La face de M. Clemenceau porte-t-elle un signe physique de quelque obscure préparation historique? Ou les masques des destructeurs se ressemblent-ils à travers le temps par le fait qu'ils recouvrent des idées et des vœux identiques? Hérédité, tradition, ou simple concours d'identités mentales, la cause importe peu, mais le fait évident ne manque pas d'une éloquence qui fait penser.
Jamais barbare aussi complet ni destructeur aussi sincère. Jamais non plus même pouvoir de
réveiller ou de rassembler contre lui les consciences et les volontés qu'il menace. Je dois le confesser pour ma part : sans vouloir le surfaire ni m'illusionner sur sa force, qui est faible, en regardant à sa qualité et non à sa taille, c'est en somme à lui que je dois de m'être réveillé un matin les mains jointes, les genoux tout à fait ployés devant la vieille et sainte figure maternelle du Catholicisme historique. Ce suppôt de Genève et de Londres m'a fait sentir clairement que « je suis Romain ». Par lui, j'ai récité le symbole attaché à mes deux qualités de citoyen français et de membre du genre humain.
Je suis Romain, parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules jusqu'à Théodose mourant, ébaucha la première configuration de ma France. Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte, à l'œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains. Je suis Romain, parce que, si mes pères n'avaient pas été Romains comme je le suis, la première invasion barbare, entre le ve et le xe siècle, aurait fait aujourd'hui de moi une espèce d'Allemand ou de Norvégien. Je suis Romain, parce que, n'était ma romanité tutélaire, la seconde invasion barbare, qui eut lieu au xvie siècle, l'invasion protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. Je suis Romain dès que j'abonde en mon être historique, intellectuel et moral. Je suis Romain, parce que si je
ne l'étais pas, je n'aurais à peu près plus rien de français. Et je n'éprouve jamais de difficultés à me sentir ainsi Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part. Mais d'autres intérêts encore, plus généraux, sinon plus pressants, me font une loi de me sentir plus Romain encore.
Je suis Bomain dans la mesure où je me sens homme : animal qui construit des villes et des États, non vague rongeur de racines; animal social, et non carnassier solitaire; cet animal qui, voyageur ou sédentaire, excelle à capitaliser les acquisitions du passé et même à en déduire une loi rationnelle, non destructeur errant par hordes et nourri des vestiges de la ruine qu'il a créée. Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu'y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants réunis avant moi. Par ce trésor dont elle a reçu d'Athènes et transmis à notre Paris le dépôt, Rome signifie sans conteste la civilisation et l'humanité. Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques.
Rome dit oui, l'Homme dit oui. Voilà l'identité profonde que m'a fait sentir M. Clemenceau au moyen de ses paraphrases misérables du non cher aux sauvages, aux barbares et aux enfants. Si le diable n'était trop grand seigneur pour être associé à ce contemporain, je dirais que ce simple sénateur radical m'a rendu le même service
que le diable dans la nouvelle de Mistral : il a apporté sa pierre, une pierre suprême, au monument de ma conviction essentielle, ou du moins il a illustré d'un symbole satisfaisant tout ce qui m'était suggéré par la réflexion en art, en morale, en littérature, en histoire. Avec quelques personnages qui lui ressemblent, avec le régime qui les reflète si purement, ils ont parfaitement réussi à nous faire entendre qui nous sommes et ce que nous aimons : très exactement le contraire de ce qu'ils aiment et de ce qu'ils sont.
Comme d'un champ catalaunique engraissé de beaucoup de morts, mon ordre catholique et romain, mon ordre natal se renforce des inepties et des insultes de la Barbarie. N'ai-je pas saisi une cause? Ne sais-je pas le fond de tant de haine et d'amitié? Tout désormais s'explique par une différence, la plus claire du monde et la plus sensible : un oui, un non. Ceux-là ne veulent pas, ceux-ci veulent, désirent. Quoi donc? Que quelque chose soit, avec les conditions nécessaires de l'Être. Les uns conspirent à la vie et à la durée : les autres souhaitent, plus ou moins nettement, que ce qui est ne soit bientôt plus, que ce qui se produit avorte, enfin que ce qui* tend à être ne parvienne jamais au jour. Ces derniers constituent la vivante armée de la Mort; ils sont l'inimitié jurée, directe, méthodique, de ce qui est, agit, recrute, peuple : on peut les définir une contradiction, une critique pure, formule humaine du néant.
Le oui, le non : double série des causes con-
traires en travail. Le positif est catholique et le négatif ne l'est pas. Le négatif tend à nier le genre humain comme la France et le toit domestique comme l'obscure enceinte de la conscience privée. Ne le croyez pas s'il soutient qu'il nie uniquement le frein, la chaîne, la délimitation, le lien : il s'attaque à ce que ces négations apparentes couvrent de positif. Gomme il ne saurait exister de figure sans le trait qui la cerne et la ligne qui la contient, dès que l'Être commence à s'éloigner de son contraire, dès que l'Être est, il a sa forme, il a son ordre, et c'est cela même dont il est borné qui le constitue. Quelle existence est sans essence? Qu'est-ce que l'Être san3 la loi? A tous les degrés de l'échelle, l'Être faiblit quand mollit l'ordre; il se dissout pour peu que l'ordre ne le retienne plus. Les déclamateurs qui s'élèvent contre la règle ou la contrainte au nom de la liberté ou du droit sont les avocats plus ou moins dissimulés du néant. Inconscients? ils veulent l'Être sans la condition de l'Être. Conscients? leur misanthropie naturelle, ou leur perversité d'imagination, ou quelque idéalisme héréditaire transformé en pure démence les a déterminés à rêver, à vouloir le rien. Je crois profondément que plusieurs des modernes ennemis du catholicisme conçoivent ce désir avec lucidité. Ils sont radicalement destructeurs, destructeurs avec conscience. Ils nourrissent la claire cupidité du néant. Ils en éprouvent la délectation certaine, absurde et terrible. Gomment ne pas être contre eux? Gomment ne pas
courir à l'aide du génie de la construction en péril?
L'anarchiste chrétien appelé Marc Sangnier n'a pas eu la vertu de défaire ce que Clemenceau avait fait. Il ne m'a pas inspiré un instant de doute sur les affinités du catholicisme et de l'ordre. Mais d'autres ont connu ce doute. Sangnier montra toujours sa volonté certaine de paraître et d'être aussi bon catholique que possible, ce qui le faisait suivre d'un grand nombre de catholiques : puis ses longues caresses à l'esprit de Révolution entraînaient ses auditeurs et ses lecteurs à traiter comme leurs ennemies les conditions de la patrie, du progrès et de la tradition. Que le mouvement se continuât, et l'on aurait eu le droit de se demander si l'ordre allait se trouver d'un côté, le catholicisme de l'autre. Les esprits sages recommandaient le silence, la patience, surtout la confiance : Rome veille, déclaraient-ils. Mais c'était pour la France que l'on devenait anxieux. A quelles conclusions pourraient bien s'arrêter ces prédications, d'un vague extrême, mais d'une véhémence et d'une chaleur inouïes?
Aujourd'hui, des indices très suffisants permettent d'affirmer que l'avenir du catholicisme français n'est pas au Sillon : les théologiens s'occupent de ses doctrines. S'ils ne s'accordent pas
encore sur le jugement à porter, ils sont unanimes à reconnaître que l'examen et la prudence s'imposent. Je suis de ceux qui n'ont pas épargne au jeune directeur du Sillon quelque doute sur l'orthodoxie de ses postulats. Je lui ai dit, en termes nets, que le Sillon aurait un jour ou l'autre à désavouer telles tendances inquiétantes ou qu'il serait lui-même éloigné de l'Église. Les plus anciens de ces présages ne datent pas de beaucoup plus de trois années, mais nous voici déjà bien loin du temps où Marc Sangnier pouvait offrir à l'Action française un traité de partage analogue à celui qu'édicta le pape Alexandre VI entre les Espagnols et les Portugais d'Amérique : s'arrogeant tous les catholiques et laissant le reste de la France à la Monarchie...
Marc Sangnier n'est plus en état de presser la jeunesse de choisir entre nos diableries et sa sainteté. Les autorités catholiques se méfient de lui.
Vraiment, c'est de sa faute. Gomment fit-il pour dédaigner l'expérience à ce point? Quel est le rêve ou la raison qui lui permit de négliger autant le passé? Chaque journée apporte un témoignage neuf à nos vérités aussi vieilles que l'univers * ?
l.On lisait à la page 137 démon livre: Le Dilemme de Marc Sangnier, à propos des doctrines où Marc Sangnier a côtoyé l' antimilitarisme, l'antipatriotisme et divers autres modes de l'anarchie : « Ou Marc Sangnier cessera de développer « celle exlravagance. Ou, je le prédis sans le demander, « comme un astronome impuissant mais clairvoyant prédit « le passage d'un aslrc, ou, dis-je, le clergé français, l Église
Mais il est des esprits faits à souhait pour échapper aux avertissements les plus clairs. 11 leur faut des rigueurs directes ou des secousses fortes. Hygiène que l'on peut adopter pour soi : on n'a jamais le
« de France, le corps de nos prêlres el de nos êvêques sauront « lui infliger le plus éclatant désaveu.
« Les préires Français ne se désintéresseront point de la « France. Ceux qui fondèrent cl défendirent nos villes ne se « sont jamais désintéressés de noire Étal. Ils ne Vabandon- « neronl point. On peut leur confier, contre Sangnier, la « garde de la terre de la patrie. » (Dilemme de Marc Sangnier.) [Article Ve, d'après V Action française des 15 avril et 15 mai 1905.)
C'est de R une qu'arriva à Paris le 29 août 1910 le texte de la magnifique Lettre pontificale annonçant aux Archevêques et Évêques Français la condamnation du Sillon et spécifiant entre autres choses :
• Le souffle de la Révolution a passé par là, et nous pou- « vons conclure que si les doctrines sociales du Sillon sont
• erronées, son esprit est dangereux et son éducation « funeste...
« Une construction purement verbale el chimérique, où
• Von verra miroiter pêle-mêle el dans une confusion sédui- « sanle les mots de liberté, de justice, de fraternité et d'amour, « d'égalité el d'exaltation humaine, le tout basé sur une « dignité humaine mal comprise. Ce sera une agitation « tumultueuse, stérile pour le but proposé et qui profilera « aux remueurs de masses moins utopistes.
• Sous prétexte de liberté et de dignité humaine », cette conception ramènerait « le règne légal de la ruse et de la « force, et l'oppression des faibles, de ceux qui souffrent et « travaillent ».
A cette occasion, le R. P. Dom Bess^ voulut bien déclarer dans la Gazette de France du 25 septembre 1910 que nous avions annoncé bien des années auparavant « que le Sillon serait aux prises avec l'autorité ecclésiastique» Chose curieuse, le matin même du jour où la lettre papale allait te aler à Paris, nous le traitions dans V Action française de «berger» qui «servait le plus grand intérêt de- loup= ».
droit de la prêcher aux autres. L'Église Ta bien vu. Jadis, elle livrait les endurcis de cette sorte au bras séculier. Sa puissance spirituelle suffira sans doute aujourd'hui à les faire rentrer dans l'ordre.
Paris, le 9 décembre 1906.
Et nous ajoutions en réponse aux débuts du journal de Marc Sangnicr, La Démocralie, et r ar allusion à certains premier; blâmes ecclésiastiques officieux et discrets :
« Pendant dix jours, Marc Sangnier nous a attaqués à peu « près dans chacun de ses numéros. Hier il avait l'hypocrisie «de se plaindre de nos réponses comme d'une injustifiable « agression. Je le préviens qu'il nous retrouvera sur sa route. « Nous lui redirons, au nom de sa race et de son pays, les « blâmes rigoureux qui lui ont clé appliqués tantôt par le «Saint-Siège et tantôt au nom du Saint-Siège. « Tu defe- « cisti, tu as manqué au devoir. » — t Viam sequuntur damno- « sam, ils suivent les voies périlleuses. « Nous ne craindrons « pas de « diminuer » son autorité intellectuelle et morale », car « elle s'est « diminuée » toute seule le jour où elle a révélé de «combien de défaillances elle était capable. De nombreux col- « laboraleurs ont fui Sangnier, les uns par ennui et dégoût « d'une dictature sans droit, les autres par horreur du vide, a Mais ce vide est sonore. Ce dictateur nourrit des ambitions t sans bornes. Il a beaucoup d'argent et de grands appuis «dans le monde officiel. Si son autorité morale est annulée, « son pouvoir de fait reste appréciable. Nous ferons ce qui « dépend de nous pour combattre celte influence. » (Action française, 29 août 1910)
Le R P de Pascal, analysant l'Encyclique sur le Sillon, rapporte une historiette par laquelle il faut terminer cette note : « A l'heure où faisait bruit l'Encyclique de Léon XIII sur la Démocralie chrétienne, dans un calon parisien, l'un des patrons de la démocratie se mit à dire avec désinvolture : « Nous lui avons fat avaler le mol; nous lui ferons bien avaler la chose. » Eh bien 1 non, le Pape n'a pas avalé la chose, et il a rendu au mol sa vraie signification.» Action française da 22 septembre 1910 )
APPENDICE ï
Libéralisme et Libertés :
Démocratie et Peuple1
Un collaborateur du Peuple français, le journal rie M. l'abbé Garnier, a reproduit, sous ce titre légèrement ironique : « C'est clair », les lignes suivantes détachées d'un article de moi :
« ... J'ajouterais, pour être absolument clair, « que c'est par dévouement aux libertés réelles « que nous excluons absolument tout libéralisme : « comme c'est par respect et par amour du peuple « que nous excluons toute démocratie. »
Là-dessus, mon confrère anonyme ajoute, en termes fort courtois, que ce que je trouve absolument clair lui paraît « malheureusement » bien obscur. Ce malheur est possible, et je le regrette. Je n'imagine pourtant pas que l'on puisse formuler en termes plus nets l'opposition de la doctrine libérale, ou libéralisme, et des libertés réelles, concrètes, pratiques, — ni qu'on puisse déclarer moins obscurément l'incompatibilité du bien réel du peuple avec la démocratie conçue comme doctrine ou comme institution.
1. D'après la Gazelle de France du 3 septembre 1905. — J'ai tenu à reproduire ici cette pièce tant pour sa signification propre que pour l'honneur qui lui a été fait du suffrage éminent que l'on verra noté plus loin.
Cette antinomie (il est vrai), cette opposition (j'en conviens), je me contentais de les affirmer : je n'en fournissais pas la démonstration. Mais celle-ci a été donnée mille fois par d'autres, par moi-même, et l'on ne peut pas toujours se recommencer. Si toutefois cette répétition peut convenir au rédacteur du Peuple français, je suis à ses ordres.