Cité par S. Ém. le Cardinal Billot {Traclaius, p
pour lui faire ce mensonge, de la confiance naïve qu'il a voulu placer en vous, c'est abuser de lui, le trahir et vous dégrader vous-même. Voilà pourquoi nous prenons le peuple à témoin de la vivacité de notre haine pour la démocratie et pour ce principe, absolument faux, de la souveraineté du nombre. Notre honneur est en cause, en même temps que la sécurité française et tous les autres biens publics.
L'état social démocratique.
Quant au « fait » de l'état social démocratique, nous le reconnaîtrions s'il s'agissait de la Norvège ou de quelque pauvre canton de la montagne suisse où parfois il subsiste Une certaine égalité, une équivalence de conditions entre citoyens. Mais nous sommes en France, dans le riche pays do Franco, dans un beau vieux pays que différencièrent profondément quatorze siècles d'activité politique, civile, militaire et économique ! Non, cette égalité n'existe pas dans notre pays. Oui, les différences de classes y existent. Non, on ne les y a pas abolies.
J'ajoute : — Ni en France ni dans le reste du monde, c'est-à-dire ni en Amérique ni en Europe, y compris la plus pauvre Suisse, la plus égalitaire Norvège, n'existe une tendance des conditions et des classes à s'égaliser. Les choses, loin de se niveler, se différencient de plus en plus : en premier lieu par l'effet du progrès matériel et financier; en second Feu par suite des progrès du socialisme (doctrine essentiellement aristocratique, en dépit de ses attaches provisoires avec la démocratie, doctrine d'organisation ouvrière, comparable au mouvement bourgeois et communaliste des xic et xne siècles); en troisième lieu, par la rencontre des nationalités et des races, qui, loin de fusionner, se
heurtent en vue de se subordonner les unes aux autres : la guerre universelle, en désignant de quel côté sont les plus forts, tend à instituer la hiérarchie générale. L'Amérique, que l'on nous donne pour le peuple de l'avenir, est précisément un pays très sensible aux nécessités de l'organisation économique et militaire : la démocratie existe bien chez elle, à quelque degré, mais dans le passé : ces premiers colons du xvne siècle, les transfuges du May flower, presque égaux entre eux, furent démocrates; ses habitants d'aujourd'hui dédaignent la démocratie à peu près dans les termes qu'employait leur Edgar Allan Poe : « En dépit de la « voix haute et salutaire des lois de gradation « qui pénètrent si vivement toutes choses sur la « terre et dans le ciel, des efforts insensés furent « faits pour établir une démocratie universelle. »
Rien ne montre mieux l'échec de ces « efforts insensés » que le caractère de tels mouvements récents qui se présentent sous une forme démocratique. Ils n'ont rien de démocratique, au fond. Par exemple, le suffrage universel est désiré en Angleterre, pour éviter le protectionnisme; dans la monarchie austro-hongroise, pour faire prévaloir les aspirations de certaines nationalités; ou pour secouer le joug de certaines autres; en Allemagne, en Belgique, en Russie même, pour favoriser un mouvement socialiste; mais nulle part on ne réclame l'égalité politique en ellemême, comme cela se voyait par toute l'Europe en 1848.
L'avenir, comme le progrès, est à l'ordre. Il n'est pas à l'égalité. Si nous persuadions le peuple français des triomphes futurs de la démocratie, nous lui enseignerions une erreur dont il souffrirait par la suite. De plus, nous parlerions contre notre pensée. C'est donc par respect pour le peuple que nous lui disons la vérité toute franche, c'est
par amour du peuple que nous lui épargnons les flagorneries qui le perdraient.
L'esprit démocratique.
Le même sentiment nous interdit d'encourager le peuple à considérer comme désirable soit le gouvernement du nombre, soit l'état démocratique de la société. Sans doute, les deux désirs et les deux idées existent de nos jours. Cependant ils n'existent point seuls. D'autres tendances, d'autres désirs, d'autres idées existent et peuvent, bien utilisés, s'opposer à l'effort funeste, empêcher cet effort de se réaliser. C'est à quoi justement nous avons toujours travaillé : l'amour vivant de la patrie peut vaincre le démon de la fausse sagesse individuelle, ou encore le légitime intérêt personnel et professionnel, qui implique l'ordre matériel et la paix sociale, résister aux subversions du génie de l'égalité.
Si l'égalité constitutionnelle, qui nous livre à l'Étranger de l'intérieur — Juif, Protestant, Maçon, Métèque, — avant de nous livrer à l'Étranger du dehors — Anglais ou Allemand, — si cette égalité légale et verbale se développait librement jusqu'à son terme, elle créerait l'égalité sociale, le nivellement économique, l'universel appauvrissement. Est-ce donc ce qu'il faut désirer pour le bien de chacun et de tous?
Aucun pays, aucun État ne subsistèrent de ce poison. Mais certains États dépérirent par la vertu de la petite goutte vénéneuse, dont un nom répété infecta les esprits. L'Athènes antique avait des énergies précieuses. La Pologne moderne fut un peuple plein de vigueur. Athènes, Varsovie, ont été les victimes de l'intoxication démocratique. Elle fut à très faible dose, puisque ni les esclaves athéniens, ni les serfs polonais ne possédaient de
droits politiques : eh bien ! une simple nuée devenue loi, une fiction constitutionnelle, dont les réalités se jouèrent souvent, ont été assez fortes pour livrer à la guerre civile, puis au pouvoir de l'Étranger, ces deux races illustres qui valaient mieux que leurs vainqueurs.
L'égalité ne peut régner nulle part; mais son obsession, son désir, établissent un esprit politique directement contraire aux besoins vitaux d'un pays : l'esprit démocratique tue la discipline militaire et le peuple a besoin d'une armée; l'esprit démocratique, par l'envie qu'il distille, tue la concorde civile, la cordialité, la paix entre particuliers, et le peuple a besoin de concorde, de paix, de cordialité. Morbus democralicus ! répétait Summer Maine. L'amour et le respect du peuple interdisent donc de lui suggérer le désir de cette maladie. Avec Machiavel et Dante, nous ne conseillerons jamais au peuple de crier : • Vive ma mort ! »
Le rédacteur du Peuple français est-il satisfait? « Est-ce clair? »
Florilège de chicanes J.
Le dédain de la foi.
Je n'ai jamais été « dédaigneux de la foi », comme écrit le directeur du Correspondant. On ne dédaigne pas ce qu'on a tant cherché. On ne traite pas sans respect la faculté de croire quand on l'estime aussi naturelle à l'homme et plus nécessaire que la raison.
Je n'ai jamais été « hautain » avec les « dogmes » ni, moins encore, avec les «■ pratiques » du catholicisme. J'ai au contraire défendu les plus humbles de ces dernières contre M. Paul Desjardins au moment où paraissait son Devoir présent. Ce n'est pas d'hier. Elles n'ont jamais eu à me devenir « vénérables »; je n'eus jamais à me jeter « d'un seul élan » jusqu'à un extrême contraire », ne m'étant point placé au premier extrême allégué.
La raison.
— Y eut-il au moins de ma part « idolâtrie de la raison » ?
1. Par les quelques pages qui suivent, le lecteur se fera une idée des étranges indiscrétions auxquelles peut se laisser entraîner un académicien libéral réduit à l'impuissance sur le terrain de la discussion politique.
Le Correspondant du 10 décembre 1907 l'affirme; mais, d'après le Correspondant du 25 janvier de la même année, je mérite d'être placé au nombre des adversaires de la raison.
« Nous voyons », est-il dit page 267 de ce dernier numéro, « Messieurs Paul Bourget, Charles Maurras et enfin M. Maurice Barrés mettre la même ardeur à dénigrer la raison. »
Dénigreur en janvier, idolâtre en décembre !
Mes opinions ont un peu plus de fixité.
Raison et foi.
— En admettant que j'eusse montré des complaisances pour la raison, devais-je être conduit, par de telles faiblesses, au « dédain » d'une « foi » dans laquelle cette raison est « humiliée »?
On le dit. Mais il faudrait d'abord s'entendre sur le degré d'humiliation qu'impose à la raison une doctrine religieuse dont le premier rite, la messe, se termine souvent par un panégyrique de la raison : In principio erat verbum... Ce qui veut dire en somme : a Au commencement était la raison, et la raison était en Dieu, et la raison était Dieu. »
Dans un ordre incomparablement plus voisin de la terre, j'ai toujours tenu la raison pour un instrument utile, dont la structure nous définit la portée. Elle ne voit certes pas tout, mais ce n'est pas la peine de s'arracher les yeux parce que la philosophie de l'optique reproche à nos organes quelque vice de construction. Désespérer des ressources de la raison est aussi vain que de tout en attendre et de tout y suspendre.
La perversité de notre âge força un jour un ardent décentralisateur de mes amis à écrire en tête d'un article : t La Décentralisation n'est pas
Dieu. » C'est pourtant une bonne chose. Va-t-il nous falloir explicitement déclarer que, dans l'ordre de l'homme, la raison, non plus, n'est pas Dieu?
Le plaisir.
— S'il est encore heureux qu'on ne m'accuse point d'avoir divinisé le plaisir, une part de mes opinions hétérodoxes vient, dit-on, de ce que, dans le christianisme, le plaisir est « suspect ».
Là encore, les informations puisées aux bonnes sources ne cadrent pas tout à fait avec Féthique du Correspondant. Mais, sans trop rechercher si le christianisme et le plaisir ainsi entendus sont tout à fait conformes à l'idée que s'en fait l'Église, si le plaisir en soi n'est pas défini un bien légitime, si la suspicion jetée sur le plaisir ne proviendrait point d'une forme de christianisme un peu sèche et dont (en saine orthodoxie) la tristesse pourrait mériter quelque doux reproche, il suffit de noter — comme un fait — que mes plus anciennes analyses du « plaisir », entre autres une section dite des » Voluptés » dans le premier de mes livres l, et, plus récemment, une étude sur l'Amour romantique 2, n'étaient vraiment pas de nature à m'insurger ni à m'indisposer contre une morale religieuse qui tend à régler le plaisir. Notre vieil ami regretté Hugues Rebell savait quelle était sur ce point l'objection qu'une philosophie naturelle adressait à son panthéisme indulgent.