LES ENFANTS SONT ÉGAUX DEVANT LA MÈRE
En France, sur 12.971 enfants qui naissent passant pour légitimes, i est réputé illégitime. Plus du treizième. Sur 925,425 naissances déclarées selon la loi , le nombre annuel des naissances déclarées hors la loi est de 70,045, soit sur 55,401,701 Français, dernier chiffre du recensement officiel de la population, 2,800,000 bâtards.
A Paris, sur 2.84 enfants qui naissent passant pour légitimes, I est réputé illégitime. Plus du tiers.
À Munich, sur 1 .21 enfants qui naissent passant pour légitimes, 1 est réputé illégitime. Près de la moitié.
En Belgique, dans les communes rurales, sur 15.40 enfants qui naissent passant pour légitimes , 1 est réputé illégitime ; et, dans les villes, sur 5.60 enfants qui naissent passant pour légitimes, 1 est réputé illégitime. Plus du sixième.
A Bruxelles, sur 2.50 qui naissent passant pour légitimes, 1 est réputé illégitime. Plus du tiers.
Ea statistique confond, sous le nom d'illégitimes, les enfants
que la loi distingue par ces mots : naturels , adultérins , incestueux.
En France, l’enfant naturel n’est point héritier; la loi ne lui accorde de droit sur les biens de son père ou de sa mère que lorsqu’il a été légalement reconnu. Même dans ce cas, le droit de l’enfant naturel n’est que du tiers de la portion héréditaire qu’il aurait eue s’il avait été légitime.
L’enfant naturel reconnu ne peut réclamer les droits d’enfant légitime.
Toute reconnaissance de la part du père ou de la mère, de même que toute réclamation de la part de l’enfant, peut être contestée par tous ceux qui y ont intérêt.
La recherche de la paternité est interdite. La recherche de la maternité est admise. Mais l’enfant qui réclame sa mère est tenu de prouver qu’il est identiquement le même que l’enfant dont elle est accouchée. Il n’est reçu à faire cette preuve par témoins, que lorsqu’il y a déjà un commencement de preuve par écrit.
L’enfant né d’un commerce incestueux ou adultérin n’est jamais admis à la recherche soit de la paternité, soit de la maternité. Il ne peut hériter. La loi ne lui accorde que des aliments.
Lorsque le père ou la mère de l'enfant adultérin ou incestueux lui ont fait apprendre un art mécanique, ou lorsque l’un d’eux lui a assuré des aliments de son vivant, l’enfant ne peut élever aucune réclamation contre leur succession.
Le crime de suppression d’étal, crime qui consiste à mettre l’enfant dans l’impossibilité de prouver de quels parents il est né, est puni de la réclusion.
Le condamné à la réclusion est renfermé dans une maison de force; la durée de celte peine est de cinq années au moins.
Deux millions huit cent mille Français réputés enfants illégitimes, qualifiés de bâtards et mis ainsi hors le droit commun, forment incontestablement une nation dans une nation.
Partout cette proportion tend à s’accroître par deux causes :
par l’immense développement de l’industrie manufacturière et par l’immense accroissement des villes.
En 1817, en France, sur 881,570 naissances passant pour légitimes, on comptait 02,555 naissances réputées illégitimes ; en 1848, sur 880,957 naissances passant pour légitimes, on comptait 67,791 naissances réputées illégitimes : augmentation du nombre des naissances réputées illégitimes , 5.258.
En 1848, en Belgique, on comptait une naissance réputée illégitime sur 7 naissances passant pour légitimes, dans les villes, et sur 18.09 dans les campagnes; en 1850, on comptait 1 naissance réputée illégitime sur 5.60 naissances passant pour légitimes dans les villes et sur 15.40 dans les campagnes.
Lorsque les lois admettaient et consacraient I inégalité des citoyens devant elles, la condition faite aux bâtards (') pouvait, sinon se justifier, du moins s’expliquer.
S’expliquer n’est plus possible.
Comment expliquer que ce soit l’enfant qui porte la peine de la faute qu’il n’a pas commise, de la faute qui a été commise avant même qu’il fût né, qu’il fut engendré, qu’il fût conçu?
Comment expliquer que ce soit l’enfant privé de l’héritage des biens de son père et de sa mère qui hérite des conséquences de leur conduite condamnée parla loi religieuse et civile?
Comment expliquer l’inégalité entre enfants de la même mère, lorsque la religion chrétienne qui, si elle est la vraie, devrait être la loi universelle, la règle éternelle, déclare que tous les hommes sont frères, égaux en Dieu et devant Dieu (*)?
Cette inégalité entre enfants de la même mère ne saurait s’ex-
(*) En J. -G. il n’y a plus de distinction entre le maître et l’esclave, entre I homme et la femme.
Il n’y a plus maintenant ni de juif, ni de gentil, ni d’esclave, ni de libre, ni d'homme, ni de femme, mais vous n'êtes tous qu’un en J. -G. Saint Paul mu • Gai., chap. ni. 18: Saint Mathieu, chap. v. 19.
plrquer; aussi, quelles qu’en doivent être les conséquences sociales, ne pourra-t-on infirmer par aucune objection sérieuse la justesse de l’axiome nouveau que je viens proclamer.
Une seule ligne, celle qui suit, résume toute la Révolution de 1789 :
Les Français sont égaux devant la loi.
Cette seule ligne a sufti pour qu’une immense révolution s’accomplit.
Toute une révolution , non moins profonde et non moins féconde , est également contenue en germe dans celte autre ligne, exactement composée du même nombre de mots :
Les enfants sont égaux devant la mère.
Ce principe érigé en loi, toute distinction disparait entre les enfants qui passaient pour légitimes et ceux qui passaient pour illégitimes.
Tous également portent le nom de leur mère (2).
Tous également héritent de ses biens.
Tous ont les mêmes droits aux mêmes soins, à la même sollicitude.
Deux millions huit cent mille Fi ançais relégués hors du droit commun y rentrent, sinon dans le présent, du moins dans l’avenir.
Le principe de Légalité civile, vérité relative, fait un nouveau pas vers la vérité absolue.
Il n’v a plus deux nations dans une nation : une petite contenue dans une grande; celle-là mise par celle-ci hors le droit commun et le droit naturel; l’homogénéité nationale, qui n’existait pas, est établie sur ce point.
La femme, dont le rôle dans la société avait été dénaturé, recouvre celui qui lui appartient.
L ordre social, au lieu d’avoir la probabilité pour fondement, a pour fondement la certitude.
J’entends qu’on se récrie et qu’on me dit : Donner la mater-
ii ilé pour base à l’ordre social qui avait pour base la paternité, c’est l’ordre social renversé.
Je réponds : C’est l’ordre social factice renversé, mais c’est l’ordre social naturel rétabli.
On reprend et l’on ajoute : Si telle était, en effet, la véritable base de l’ordre social, il n’eût pas attendu cinq mille ans pour se placer en équilibre sur elle, autrement que sous la forme d’exceptions locales.
Je réplique et j’ajoute à mon tour : Est-ce que, jusqu’en 1652, l’on|n’a pas nié que la terre tournât? Et pourtant, est-ce qu’elle ne tourne pas?
L’un des plus illustres savants, Laplace, a consigné dans son immortel ouvrage : le Système du Monde, cette observation , d’une incontestable vérité : « Les idées les plus simples sont pres- «fque toujours celles qui s’offrent les dernières à l’esprit huée main. »
S’il en est ainsi, et l’histoire des siècles atteste qu’il en est ainsi, tout étonnement doit cesser.
Lorsque la force est le seul droit qui règne, lorsque la gloire acquise pai* la guerre est la seule qui paraisse enviable et qui soit enviée, lorsque l’homme est libre et que la femme est captive, lorsqu’enfin l’homme est tout, et que la femme n’est rien, il découle naturellement de soi-même que l’ordre social ait pour base la paternité, et que ce soit le nom du père qui se transmette à l’enfant.
Mais lorsque le droit sera la seule force qui régnera, lorsque la paix aura définitivement remplacé la guerre, lorsqu’enfin la femme aura pleinement conquis l’égalité, comme elle a déjà conquis la libel lé, il découlera pareillement de soi-même que l’ordre social ait pour base la maternité, et que ce soit le nom de la mère qui se transmette à l’enfant.
Sans contredit, ce sera là, je n’en disconviens pas, un grand
changement opéré dans les mœurs et les usages, dans les idées et les conventions.
Mais si parce qu’un changement est important, quoique nécessaire, on hésite à l’opérer en remontant des effets aux causes, comment s’y prendra-l-on pour arrêter le débordement de la misère, pour tarir la source de la prostitution, pour sauver de l’abandon et de la réprobation tant d’enfants recueillis par le tour des hospices sous le nom d’enfants trouvés ou déposés comme une lie au fond de la société, sous le nom d’enfants illégitimes; pour arracher, enfin, l’espèce humaine à son déclin physique et à son abâtardissement social?
Ne voit-on pas que, de toutes parts, le vieux monde s’écroule et que le nouveau monde s’élève? L’un entreau tombeau, l’autre sort du berceau.
Tout ce qui fut erreur tend à se rectifier; tout ce qui fut doute tend à se convertir en certitude. C’est la loi même de la science; c’est ce qui lui sert de preuve; c’est son critérium.
Or, je le demande, de quel côté se rencontre la certitude? Estce du côté de la maternité, ou du côté de la paternité?
Au temps où la femme, qu’elle fût légitime ou qu’elle ne le fût pas, vivait enfermée; au temps où l’homme, dont elle était la chose, avait sur elle droit de possession absolue, droit de vie et de mort; dans les pays où ce droit subsiste encore; aux temps et dans les pays où le droit d’aînesse existait et existe encore on comprend et on explique facilement que la paternité, offrant peu de doutes, ait été le sceau qui ait servi à marquer et à distinguer les enfants (3).
Encore une fois, il n’en saurait être autrement quand l’homme est tout et que la femme n’est rien.
Alors cela est parfaitement logique et rationnel, mais cela cesse d’être rationnel et logique dès que la femme est proclamée devant
Dieu l’égale de l’homme (*), dès qu’elle jouit de la même liberté que lui, et que la paix, se substituant à la guerre, est devenue l’état normal de la société.
Les enfants sont égaux devant la mère : oui ou non, ce principe qui a pour conséquence la liberté dans le mariage, est- il incontestablement juste?
Oui ou non, est-il moins incontestablement juste que ce principe qui a prévalu et qui ne trouve plus parmi nous de contradicteurs : Les Français sont égaux devant la loi?
Ou le principe quej’ai énoncé est vrai ou il est faux , ou il est contestable ou il ne l’est pas.
S’il est contestable, qu’on le conteste!
S’il est faux, qu’on le démontre!
S’il est vrai, qu’on le reconnaisse!
Mais s’il est vrai, de quel droit l’empêcherait-on de porter toutes ses justes conséquences, quelles qu’elles puissent être? Les écarts seuls en devraient être prévenus ou réprimés.
L’hypothèse est une manière idéaje de se transporter dans la réalité et de suppléer l’expérience. Par l’hypothèse, je vais donc passer successivement en revue les conséquences sociales qu’entraînerait l’adoption du principe que je déclare souverainement vrai, souverainement juste , souverainement bon, souverainement moral, souverainement pacifique, souverainement civilisateur.
La première de ces conséquences, j’ai hâte d’en convenir, est de rayer la célébration du mariage du nombre des actes dans lesquels l’Etat s’est arrogé le droit d’intervenir.
La célébration du mariage n’aurait jamais dû cesser d’être un acte purement et exclusivement religieux.
(*) En J.-C. il n’y a pas de distinction entre Y homme et la femme. Saint Paul aux Galates, ch. in. 28.
Le mariage est un acte de la foi , non de la loi (4). C’est à la foi (5) à le régir ; ce n’est pas à la loi à le régler.
Dès que la loi intervient, elle intervient sans droit (6), sans nécessité, sans utilité.
Pour un abus qu’elle a la prétention d’écarter, elle en fait naître d’innombrables qui sont pires, et dont, ensuite, la société souffre gravement sans se rendre compte de la cause qui les a produits.
C’est ce qu’il me sera facile de démontrer, lorsque je répondrai aux objections que je pressens et à celles que je provoque.
Mais avant de herser le champ des objections, il convient de défricher le champ des hypothèses.
Je suppose diverses jeunes filles, nées dans les conditions les plus diverses^ loules parvenues à l’âge nubile.
Valentine est douée de tous les dons de l’éducation, de l’esprit, de la jeunesse et de la fortune. Elle peut choisir un mari à son gré. Elle n’a que l’embarras du choix. Elle est catholique. Elle plaît à Lucien, pareillement doué de tous les dons de l’éducation, de l’esprit, de la jeunesse et de la fortune; mais il est protestant; Lucien insiste pour épouser Valentine. Elle le refuse, et ce refus est fondé sur ce que le protestantisme, accueillant le divorce que repousse le catholicisme, aucun mariage ne saurait avoir lieu entre deux personnes appartenant à des religions dont l’une le proclame un acte indissoluble, tandis que l’autre admet que c’est un nœud qui peut se dénouer. En effet, il n’v aurait pas eu pour Valentine garanties suffisantes et égalité de conditions réciproques. Lucien est donc écarté. Roger se présente. Valentine
l’écarte aussi. Pourquoi? Roger lui déplairait-il? Non; au contraire, il lui plaît; il est beau, il est riche, mais Valenline, éclairée par les conseils et l’expérience de sa mère, a entrevu dans l' indiscipline des opinions de Roger, en matière de foi religieuse et d’opinion publique, que ce seraient là deux freins qui le retiendraient peu le jour où il trouverait trop pesante ou trop courte la chaîne du mariage et où il serait tenté de la rompre, trop heureux de recouvrer sa liberté au prix de l’abandon de la perte du douaire par lui constitué à Valentine par acte authentique, si considérable que fût ce douaire. Roger n’est point accueilli. Valentine lui préfère Édouard. A-t-elle tort? a-t-elle raison? C’est ce qu’apprendra l’avenir. L’acte constitutif du douaire (7) a été dressé devant notaires; le mariage a été célébré par le prêtre; il est consommé; Valentine est l’épouse d’Édouard. Entre ce qui avait lieu sous le régime qu’il est question de réformer et ce qui vient de se passer hypothétiquement, nul autre changement, si ce n’est que Valenline conserve le nom de sa mère et que ce nom est celui qu’elle transmet à ses enfants. Je suppose que Valentine nesesoit pastrompée dans son choix;jesuppose Valentinemèrede trois enfants; ils savent qu’ils n’ont de droit que sur les biens de leur mère, après sa mort, et que la fortune de leur père ne leur reviendra ques’il la leurdonneexpressément par unactespontané de sa libre volonté; ils n’y comptent donc que très-éventuellement et dans une certaine mesure; comptant moins sur lui, ils comptent plus sur eux. Loin d’être un mal, ce sera un bien ; ce sera un stimulant et un progrès. Maintenant, je suppose que Valenline ait été la victime d’une illusion. Edouard ne possédait aucune des qualitésqu’ellelui supposait. Cequi paraissait vertu en lui n’était qu’inexpérienee; ce qui paraissait douceur n’était que faiblesse de caractère. Perverti par de funestes influences, il ne larde pas à tomber dans tous les excès d’une vie dissipée et dissolue. Que fait Valenline? Si Valentine est véritablement et sincèrement
catholique, sa conduite est tracée par sa foi; alors même qu'elle a cessé d’aimer et d’honorer son mari, elle lui est encore fidèle, pour n’être pas infidèle à l’Église (8). Puisant à la source vive, pure et intarissable de la maternité des forces et des qualités nouvelles, elle se consacre à l’éducation des enfants qui portent son nom et dont elle répond devant la société. Elle y met son honneur et son bonheur. Les trois meilleurs rois de France ont été élevés par des femmes, par leurs mères : saint Louis, par Blanche de Castille; Louis XII, par Marie de Clèves; Henri IV, par Jeanne d’Albret.
Ainsi par la maternité la femme se relève et s’élève. Elle n’est plus irresponsable et désœuvrée. Elle tient dans ses mains, elle le sait, l’œuvre de l’avenir et elle en répond. La trame qu’elle ourdit est celle de l’humanité. La fonction qu’elle accomplit est la plus haute, la plus noble, la plus difficile de toutes les fonctions. En est-il, en effet, de plus difficile, de plus noble et de plus haute que celle de concevoir un enfant, de le porter neuf mois dans ses entrailles, de lui donner la vie au risque de perdre la sienne, de l’allaiter pendant plus d’une année (*), de l’élever, de l’instruire, de discerner ses qualités, de reconnaître ses défauts, de former son caractère, son cœur et son esprit? Pour changer les destinées d’un peuple il suffit souvent d’un progrès entrepris et accompli par un homme. Toute mère, dans son légitime orgueil, peut espérer de donner le jour à un tel homme. Toute mère peut espérer d’être illustrée par son fils. Est-ce que toute mère chrétienne et croyante n’a pas devant elle un puissant exemple qui doit l’encourager : l’exemple de Marie, la mère de Jésus? Contre un pareil exemple donnant si pleinement raison à ce principe nouveau que je viens opposer au principe ancien, que pourra
O Raphaël eut pour nourrice sa mère Élisabeth Ciarla.
Toutes les Germaines nourrissaient elles-mêmes leurs enfants.
invoquer la contradiction? que pourra-t-elle m’objecter? Contradiction, je t’attends.
Fille d’une mère pauvre ou ruinée, Thérèse ne possède pour toute fortune que l’attrait dont la nature l’a dotée. Elle n’est pas seulement exposée à la séduction , elle est encore exposée à l’abus que beaucoup d’hommes ne craignent pas de faire du pouvoir matériel ou de l’ascendant moral que leur donne l’avantage de certaines positions. Pour se soustraire aux obsessions dont elle est l’objet, obsessions empruntant toutes les formes', celle de la prière et celle de la menace alternativement, Thérèse fera-t-elle entendre la voix de la vertu? Une pauvre fille qui parle de sa vertu et qui n’a que ce rempart pour se défendre contre une convoitise déterminée est une fille perdue. Toute résistance de sa part ne fait que rendre le désir plus vif et l’attaque plus hardie. La vertu n’est un rempart invincible que contre l’amour sincèrement éprouvé et profondément ressenti. La timidité de l’un fait la force de l’autre.
Pauvre fille obscure qui répète, sans les bien comprendre, les mots d’honneur et de vertu qu’on t’a appris, ne vois-tu pas que tu le livres, lorsque tu crois ainsi t’abriter derrière eux? Ta vertu! En quoi donc seras-tu plus honorée, si tu la gardes, moins honorée, si lu la perds? Est-ce que le monde qui dispense l’estime te connaît, te regarde et lient compte des assauts que tu repousses, des luttes que lu soutiens, et finalement de ta victoire ou de ta défaite? Est-ce que la misère d’une femme n’est pas jugée plus sévèrement que sa faiblesse? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux être recherchée que repoussée? Tu crains la médisance? Ignores-tu donc que la calomnie existe? On ne dira pas que, placée entre deux sacrifices, tu as préféré faire celui de ton travail et de ton pain; on dira le contraire, on dira que c’est parce que tu t’es mal conduite que tu as été renvoyée de la maison, du magasin, de l’atelier ou de la fabrique. L’hypocrisie a des alliés et des eau-
lions que la vertu n’a pas. Il est communément admis, comme présomption, que l’hypocrisie dit la vérité et que c’est la vertu qui ment. Pauvre fille assiégée à qui ce langage est tenu crûment, réponds-y, si lu peux.
Crois-moi; si tu es sincère et si tu veux être invincible, cesse de te servir de mots de convention qui, tombant de tes lèvres, sonnent faux; ne prononce plus le mot de vertu; c’est un mot trop dangereux à employer. Prononce tout de suite et sans hésiter le mot de maternité. Derrière ce mot fermement articulé tu seras inviolable. Déclare que tu ne pardonnerais pas et que la société elle-même ne te pardonnerait pas, si tu mettais au monde un enfant dont le sort et l’éducation n’auraient pas été préalablement assurés! Renferme-toi dans ce dilemme inexpugnable et n’en sors pas : dis à ton séducteur ou à ton oppresseur, peu importe, dis-lui : — «Ou vous m’aimez ou vous ne m’aimez pas, ou vous êtes un honnête homme ou vous êtes un malhonnête homme; si vous m’aimez, ainsi que vous le répétez, si vous êtes un honnête homme, ainsi que vous le prétendez, prouvez-le en me garantissant les moyens d’élever l’enfant qui portera mon nom et qui ' aura le droit de me demander compte de l’existence que vous lui aurez donnée, mais qu’il aura reçue de moi; lorsqu’il aura besoin de pain ou d’appui, ce n’est pas à vous qu’il s’adressera, ce sera à moi ; vous, peut-être, ne vous verra-t-il jamais; moi, il me verra toutes les fois qu’il ouvrira les yeux. Vous hésitez, vous refusez, donc il n’est pas vrai que vous m’aimiez, donc il est douteux que vous soyez un honnête homme! Mais j’aperçois que vous pensez et j’entends que vous dites : Ce langage est celui de la fille qui se vend et ne se donne pas. Non, monsieur, ce langage est celui de la mère qui considérerait non plus justement comme une faiblesse, mais en réalité comme un crime de donner la naissance à un enfant dont elle serait obligée de cacher l’existence, et qu’elle serait contrainte d’aller furtivement déposer au tour d’un
hospice. Si j’ai un enfant, je veux le porter, l’allaiter et l’élever sans mystère; je veux lui apprendre à aimer et à respecter sa mère qui, avant de penser à elle, aura pensé a lui. De quoi aurat-il à se plaindre? Son éducation aura été assurée. Qu’aura à redire la société? Elle aura été ainsi délivrée de la charge et du soin de pourvoir à l’existence de milliers d’enfants trouvés et abandonnés. Habitué que vous aviez été à faire retomber sans scrupule, sur la femme subornée ou violentée, tout le risque et toute la responsabilité de ce qu’il vous convenait d’appeler l’excès de sa faiblesse et qu’il eût été plus juste d’appeler l’abus de votre force, ce langage si vrai, si simple, si positif, exempt de grandes phrases et de faux sentiments, glace vos transports et dissipe l’ivresse de vos sens; vous reconnaissez que vous n’y sauriez rien répondre... »
L’honnête homme qui s’était oublié, se sent troublé dans sa conscience; en lui parlant ainsi, la pauvre tille l’a réduit au silence. Le mot de vertu l’eût perdue! Le cri de la maternité l’a sauvée!
Est-ce vrai?
Mères, apprenez donc à vos filles à se défendre et à se protéger par d’autres raisons que les raisons banales et impuissantes que vous les avez accoutumées à répéter machinalement, sans tenir compte des différences de conditions qui résultent de la société, telle qu’elle est constituée! Mères, dites donc de bonne heure à vos filles ce que c’est que la maternité : enseignez-leur que c’est, à la fois, pour la femme, le plus grand des périls et le plus impérieux des devoirs! Qu’elles sachent que c’est au prix de sa vie, souvent, que la mère met au monde un enfant, et qu’en tout cas elle répond de lui, soit qu’elle meure ou qu’elle survive! C’est principalement l’inexpérience qui recrute la prostitution, laquelle, ensuite, s’entretient par l’opprobre qui s’attache à ce qu’il est convenu d’appeler « la première faute» (9). Donc faites
d’abord cesser l'inexpérience: après viendra le jour où il n’y aura plus d’opprobre et de sévérité que pour la mère qui, sous quelque prétexte que ce soit, aurait manqué aux devoirs de la maternité. Finissons-en avec les grands mots et les phrases creuses. Toute prime doit se proportionner au risque qu’elle se propose pour but et qu’elle doit avoir pour effet d’anéantir. Que l’homme soit responsable de l’enfant devant la femme, que la mère soit responsable de l’enfant devant la société, et l’on ne lardera pas à voir se fermer, en meme temps que les tours d’enfants trouvés, le gouffre de la prostitution. C’est par la maternité, réhabilitée en certains cas, et toujours honorée, qu’il se comblera. Combien de malheureuses filles qui, d’échelon, en échelon sont descendues au dernier échelon de l’ignominie, et qui fussent restées de dignes et d’excellentes mères, si elles avaient pu, sans fausse honte, avouer l’existence de leur enfant et l’élever publiquement au lieu de l’abandonner clandestinement! Le plus souvent, l’enfant et la mère se protégeront réciproquement : la mère, en mettant son enfanta l’abri de la misère; l’enfant, en tenant sa mère en garde contre la séduction.
O maternité! lorsque tu seras ce que tu dois être, la vertu de la femme et son point d’honneur, la société, comme la terre, tournera d’elle-même.
La prostitution n’existera plus, car ce sera un effet qui n’aura plus de cause (,0).
II y aura des unions contractées devant le notaire et sanctifiées par le prêtre, et des unions contractées devant le notaire seulement (M).
La société pourra avoir deux poids pour peser ces deux sortes d’unions, honorer plus les unes, honorer moins les autres, -mais de celles-ci comme de celles-là les enfants naîtront égaux devant leur mère dont ils porteront le nom.
Louise est née dans la condition la plus modeste; elle a été
habituée par sa mère a vivre de peu et à économiser beaucoup. Michel le sait; c’est la femme qu’il lui faut et qu’il désire avoir. « Louise, lui dit Michel, voulez-vous nous marier? — Michel, répond Louise, vous savez que je ne possède rien; quelle épargne avezvous? — Aucune encore , répond Michel. — Eh bien! reprend Louise, travaillez et attendez pour m’épouser que vous ayez amassé la petite somme nécessaire pour opérer le versement exigé par la Caisse maternelle, de telle sorte que si vous veniez à mourir, ou que si vous veniez à vous déranger et à m’abandonner, les enfants que je pourrais avoir ne manquent ni de pain ni d’éducation. » Si Michel est un brave et digne garçon, il se mettra à l’ouvrage, redoublera d’ellbrts et se surpassera^); si au contraire Michel n’est qu’un coureur, le chemin qu’il prendra ne sera plus celui qui conduit à la maison de Louise.
L’objection , je l’ai prévu, qu’on ne manquera pas de faire est celle qui va suivre : Demander ainsi à l’ouvrier, avant de se marier, qu’il possède déjà une épargne, si faible qu’on la suppose, c’est ne pas tenir compte de l’insuffisance des salaires; ce serait donc reculer de plusieurs années, pour un grand nombre d’ouvriers, l’époque à laquelle ils ont l’habitude de se marier. Ainsi empêchés de se marier dans foule la vigueur de l’âge, et entraînés par elle, beaucoup d’excès ne seraient-ils pas à redouler?
Je réponds: Si les salaires tels qu’ils sont fixés sont insuffisants, eh bien! par la loi même du travail, lequel doit être rétribué selon sa valeur, ils s’élèveront et devront s’élever au taux nécessaire pour se proportionner aux risques prévus et aux besoins légitimes du
(*) La pauvre fille d’un paysan suisse se croirait déshonorée si, en se mariant, elle n’apportait pas à son mari, son lit, la garde-robe de noyer et un trousseau complet composé de tout le linge dont elle aura besoin pour le reste de sa vie ; de son côté , son époux n'oserait pas se présenter à l’église pour la cérémonie, s'il ne portait pas l’uniforme neuf et complet de la milice.
travailleur. 11 n’y a pas une considération sociale au nom de laquelle j’admette que, pour ne pas diminuer le profit de tels hommes, d’autres hommes seront éternellement condamnés à l’insuffisance du salaire, et que, pour mettre telles femmes à l’abri du viol, d’autres femmes seront nécessairement vouées à la prostitution.
Non; malgré l’autorité de saint Augustin (*), je n’admets pas cela, et la société, elle-même, n’a pas d’intérêt à l’admettre. La justice est l’aplomb des sociétés. Si l’on ne veut pas qu’elles s’écroulent, qu’on les construise donc comme l’on construit les maisons, non en violant les lois de la statique, mais en les observant.
Louise, persistez dans la réponse que vous avez faite à Michel, et le travail donnera au travailleur, à la fois contenu et stimulé par l’ardeur de se marier, les moyens d’épargner la somme nécessaire à la constitution préalable du douaire universalisé.
Ce sera, du même coup, 1’affranchissement du travailleur qui acquerra ainsi l’habitude de l’ordre, en même temps que l'affranchissement de la femme, qui acquerra ainsi la garantie de son indépendance.
Je dis l’affranchissement de la femme, car la femme pauvre ne sera plus exposée, ainsi qu’elle l’est trop souvent, à être malmenée par le mari qui se dérange, qui la délaisse et qui la bat lorsqu’elle se hasarde à prendre la défense de ses enfants affamés et à lui remontrer qu’il fait un mauvais usage de l’argent qu’il gagne, argent qui serait si nécessaire à l’entretien du ménage. Demeurée esclave, serait-elle moins libre et plus maltraitée?
Si le père est attaché à ses enfants, la femme, sous le régime de la maternité, aura sur le mari un moyen d’action puissant qui lui manque présentement sous le régime de la paternité.
(*) « Retranchez les femmes publiques du sein de la société, la débauche la troublera par des désordres de tout genre. Les prostituées sont dans une cité ce qu’est un cloaque dans un palais. Supprimez ce cloaque et le palais devient un lieu malpropre. « Saint Augustin.
À ce double titre de mari et de père, elle le contiendra, par la menace et la crainte de se séparer de lui en emmenant avec elle les enfants de leur union. Ce sera son droit, car c’est à elle qu’ils appartiendront uniquement, en cas de séparation. Un contre-poids, rendant la faiblesse l’égale de la force, sera ainsi donné à la femme qui n’avait pas d’arme, à la pauvre femme impuissante, non-seulement à se défendre, mais encore à défendre ses enfants.
Le mari, me dit-on, laissera partir sa femme et ses enfants dont il se peut qu’il ne soit pas fâché d’être débarrassé. Cette objection, qui paraît victorieuse, serait, en etfel, fondée si le régime actuel subsistait; mais, sous le régime nouveau elle est sans fondement et sans valeur. On oublie deux choses essentielles; que la femme qui se sépare de son mari conserve son douaire, et qu’avant de la remplacer, il faudra qu’il ait épargné l’argent nécessaire pour constituer un douaire nouveau, douaire qui sera d’autant plus impérieusement exigé de lui, que par sa conduite antérieure il présentera moins de garanties et inspirera moins de confiance.
Adrienne est mariée; elle est mère de deux enfants qu’elle aime; cependant cette tendresse n’a pas suffi pour la protéger efficacement contre l’entraînement et l’écart d’une liaison qu’elle a contractée, et à la suite de laquelle elle est sur le point de donner le jour à un troisième enfant, qui n’aura pas le même père. Sous le régime actuel de la paternité, Adrienne n’aurait eu que cette étroite alternative : ou bien attribuer cet enfant à l’homme qui n’en est pas le père, ou bien priver l’enfant de son état, au risque d’encourir, un jour, la peine infligée aux soustractions d’état : de cinq à dix années de réclusion. Entre deux crimes, lequel choisir? Sous le régime de la maternité, disparaît cette odieuse alternative. Adrienne n’est obligée ni de se conduire en femme vile, ni de se conduire eu mère dénaturée, ni d’imputer mensongèrement son enfant à l’homme qui n’en est pas le père, ni de priver son enfant de l’état qui lui appartient et des soins
qui lui sont dus. Elle donne son nom au troisième de ses enfants, comme elle l’a donné aux deux premiers. Tous les trois sont égaux devant elle; tous les trois, à sa mort, auront le même droit à sa succession.
Si le principe de l’égalité des enfants devant la mère, lequel a pour effet la liberté dans le mariage, ne rend pas moins rare la fidélité réciproque, du moins il écartera du mariage la paternité frauduleuse et l’imposture légale. Ce ne sera plus le mensonge qui régnera, ce sera la vérité. Il n’v aura plus deux vérités : une vérité selon la nature et une vérité selon la loi. Il n’y aura qu’une vérité. La société y gagnera, car les mœurs, qui se pervertissent par l’hypocrisie, se réforment par la publicité.
Vous trouvez mal que l’adultère dénoue le nœud conjugal : trouvez-vous donc mieux qu’il le resserre?
Emportée par l’impétuosité de ses sens ou égarée par l’excès de son imagination , Adèle est une exception parmi les mères. Elle a des enfants, mais elle les aime peu, et ne s’en préoccupe pas. Ils deviendront ce qu’ils pourront. La vie qu’elle mène est une vie dissipée, dissolue, qui doit aboutir inévitablement à la misère. Sous le régime de la maternité, que deviendront les enfants d’Adèle?— Je vous demande ce que deviennent aujourd’hui, sous le règne qui interdit la recherche de la paternité, les enfants de la débauche éhontée ou de l’adultère clandestin? Pourquoi tant de pitié dans un cas et dans l’autre si peu? Il faudrait être conséquent. Si d’ailleurs le sentiment de la paternité a sur l’homme tout l’empire qu’on lui attribue, les pères de ces enfants ne seront-ils pas là? Qui les empêchera de suppléer la mère? Assez longtemps les mères dévouées ont suppléé les pères dénaturés. Ce ne serait que justice, ce ne serait que réparation.
Durand est catholique; Sidney est protestant; Bou-Jaghla est musulman. Tous les trois habitent Paris. Sous le régime de la liberté dans le mariage et de l’égalité devant la mère, tel que je
viens de l’exposer, Durand ne pourra divorcer, sansque ledivorce consommé équivale de sa part à une abjuration formelle. Dans ce cas, l’entrée de l’église, sa paroisse, pourra lui être interdite; son nom pourra être publié en chaire, comme il le fut, sous le nom de bans, avant la célébration religieuse du mariage. J’admets, je reconnais, je proclame la toute-puissance des ministres du culte dans le royaume de la foi. L’excommunication est leur droil.
Sidney pourra divorcer à Paris aussi facilement qu’il pourrait divorcer à Londres ou à Bruxelles. Il ne devra compte de ses motifs qu’à sa conscience et qu’à la conscience publique; ces deux juges prononçant l’un en instance et l’autre en appel.
Bou-Jaghla pourra avoir le nombre de femmes que sa religion lui permet, sans qu’il soit fait de distinction entre sa résidence en France et sa résidence en Algérie.
Je viens de parcourir le cercle des principales hypothèses; je me résume et j’affirme ;
Que le régime nouveau, qui consiste à proclamer l'égalité des enfants devant la mère et à introduire ainsi la liberté dans le mariage, loin d’en relâcher les liens, les resserrera plutôt, parce que le père pouvant être privé de ses enfants, s’il les aime, s’appliquera à rendre à leur mère la vie aussi douce, aussi agréable, aussi commode que cela sera en son pouvoir; parce que l’épouse n’ayant plus contre le mari qui inclinerait à se séparer d’elle de recours que devant sa conscience et devant l’opinion publique, tiendra deux fois, et comme femme et comme mère, à ne pas mettre les torts de son côté;
Que ce régime ne porte aucune atteinte funeste aux mœurs privées et à la moralité publique;
Que s’il peut être préjudiciable à des enfants en très-petit nombre, il sera certainement profitable au nombre le plus grand;
Que s’il change les conditions d’héritage et de transmission de la propriété, c’est pour faire passer avant elles les véritables lois
de la population humaine, manifestement violées par l’étal social tel qu’il existe et tel qu’il a pour effet de contraindre de malheureuses femmes, pour gagner péniblement quelques décimes par jour, à déserter le foyer maternel et à aller s’enrégimenter dans des manufactures, des fabriques, et des ateliers où elles dépendent de maîtres et de contre-maîtres contre lesquels elles n’ont d’abri que dans la laideur;
Que s’il change les conditions du mariage, c’est pour les améliorer ;
Que s’il fait du douaire la règle et de la dot l’exception, il faudra s’en applaudir : trop souvent l’acte de mariage n’avait d’autre objet que de marier deux piles d’écus ou deux lambeaux de terre; moins rarement on mariera pour eux-mêmes un homme avec une femme; l’argent comptera moins, la beauté comptera plus;
Qu’en mettant la beauté des femmes à un plus haut prix, il tarit la source de la prostitution et, ainsi, ne lui laisse plus, pour s’alimenter, que les rebuts de la nature, le résidu physique avec le résidu moral;
Qu’en développant le sentiment de la maternité, qu’eu en faisant la vertu, le point d’honneur, la force de la femme dans sa faiblesse, il porte à la prostitution, qui aurait échappé au premier coup, le coup suprême;
Que l'homme, qu’on s’accorde si souvent d’ailleurs à représenter comme étant trop avide de bien-être matériel, ne fera pas moins d’efforts pour s’enrichir, parce que ses efforts se proposeront pour but la possession d’une femme qu’il aspirera à pouvoir choisir, au lieu de se proposer pour but la transmission du même domaine de père en lils (*2);
Que le sentiment filial du fils à l’égard du père n’en sera que plus vif et plus pur, lorsque le fils n’aura rien à prétendre du père, mais qu’il en pourra tout recevoir. De nos jours et sous le régime.
de la paternité, combien ne voit-on pas de (ils laisser percer, dans leur langage plus ou moins dissimulé, l’impatience avec laquelle ils attendent, pour hériter, le jour de la mort de leur père! Rarement, très-rarement, on voit le fils, la fille, excités par la même convoitise, désirer la mort de leur mère. Pourquoi cette différence qui ne sera pas niée? C’est à la nature à en donner l’explication. Demandez-la-lui.
Sous le régime de la paternité :
L’épouse comblée des biens de la fortune fléchit sous le poids d’une oisiveté qui le plus souvent enfièvre et égare son imagination. Elle ne sait que faire pour employer son temps. La femme ne fait rien parce que l’homme fait tout.
L’épouse qui n’a pas apporté de dot et qui n’a pas reçu de douaire fléchit sous le poids d’un travail contre nature, qui l’oblige, par économie, de se séparer de son enfant peu de jours après lui avoir donné la naissance, de le mettre en nourrice loin d’elle, moyennant cinq ou six francs par mois (*); d’aller travailler d’un côté lorsque son mari va travailler de l’autre, et de ne se rejoindre que le soir, en rentrant chacun de l’atelier qui les a tenus éloignés de leur ménage toute la journée. Si c’est là ce qu’on appelle la famille et la vie de famille, cela vaut-il, en conscience, tout le bruit qu’on en fait?
La femme, le fils et la fille font concurrence au mari et au père, et par cette concurrence abaissent le taux du salaire et appauvrissent le ménage lorsqu’ils s’imaginent lui venir en aide (,3).
Sous le régime de la maternité, au contraire :
Plus la femme est riche, moins elle est désœuvrée, car nonseulement elle a ses enfants à nourrir, à élever, à instruire, à surveiller; mais encore elle a à administrer (*4) sa fortune, qui sera la leur. Conserver celte fortune, l’accroître encore : voilà de
(*) Le prix des mois de nourrice en moyenne pour la première année est de 7 francs et de 4 à 5 francs après le sevrage.
quoi occuper scs loisirs, calmer son imagination el la refréner. C’est à tort qu’on suppose que les femmes sont peu aptes à la gestion des affaires; elles y excellent pour si peu qu’elles s’y appliquent ou qu’elles y aient été exercées.
Plus le ménage est pauvre, plus le mari y représente le travail et le salaire, plus la femme y représente la prévoyance et l’épargne Chacun des deux exerce ainsi sa fonction naturelle. Le mari gagne doublement à ce que la femme ne travaille pas. Elle ne lait pas baisser le salaire et elle l’économise. Les enfants, ne travaillant pas avant l'âge où leurs forces ont acquis le degré de développement nécessaire à leur plénitude, ont le temps de s’instruire. Ainsi, parla maternité, ce puissant instinct, ce noble sentiment (*), se régénérera l'humanité. La maternité est un moule déformé auquel il faut rendre sa forme si l’on veut arrêter le déclin visible des générations asservies par l’industrie.
La nourrice mercenaire, cette violation funeste d’une loi naturelle, cette cause profonde, très-profonde de perturbation sociale, et l’instituteur primaire, désormais inutiles, disparaissent heureusement, car tous deux sont remplacés par la mère. Alors se resserre naturellement le lien fdial détendu parla nourrice et par l’instituteur.
Dans l’ordre naturel, la mère qui met au monde un enfant doit l’allaiter.
Qu’arrive-t-il lorsque, sous un prétexte ou par un motif quelconque, la mère viole cette loi de la nature et met son enfant en nourrice? Il arrive que la mère change ainsi les rapports régulièrement établis entre les deux sexes, lesquels peuvent alors se rapprocher prématurément (**); atteinte portée aux lois naturelles de la population.
(*) Voir : Revue Britannique, 1847 : Instincts de la Maternité.
'**) Solution du problème de la population et des subsistances , par Charles Loldo.n.
Il arrive que la malheureuse femme qui gagne dans une fabrique ou un atelier de 15 à 50 francs par mois, pour conserver son pain fait passer son lait et met, loin d’elle, son enfant en nourrice moyennant 5 ou 6 francs par mois, afin de réaliser un profit de 10 à 24 francs; atteinte portée aux lois naturelles de la concurrence.
Il arrive que le lien maternel et filial se relâche considérablement des deux paris et n’existe plus qu’en apparence.
11 arrive que le véritable obstacle préventif étant affaibli, des économistes s’appelant Malthus sont obligés d’en chercher et d’en imaginer un factice, impuissant et funeste (*).
Il arrive que la mortalité des enfants s’accroît et que leur constitution physique s’étiole.
On me dit :
Ne soyez pas absolu :
Toutes les femmes ne peuvent pas allaiter leurs enfants.
Je réponds :
D’abord, vous qui l’affirmez, en êtes-vous bien sûrs?
Ensuite, les mères qui disent qu’elles ne le peuvent pas ontelles essayé?
Enfin les causes pour lesquelles elles ne le peuvent pas ou pour lesquelles elles disent qu’elles ne le peuvent pas ont-elles été attentivement recherchées et examinées?
Si, en réalité, elles ne le peuvent pas, si effectivement elles n’ont point de lait, il y a de nombreux exemples d’enfants élevés au biberon, et nourris de lait de chèvre ou de lait de vache coupé
(¥) « En Bavière, on a cherché à mettre un obstacle à des mariages inconsidérés, en les défendant à ceux qui ne remplissent pas certaines conditions. Mais en voulant remédier à un mal , n’a-t-on pas produit un mal plus grand encore? N’a-t-on pas jeté la perturbation dans les familles? On trouve, en effet, que le nombre des enfants illégitimes y est presque égal à celui des enfants légitimes. » ( Quetelet, Du Système social, p. 69. )
d’eau(*). Du moins, si elles n’allaitent pas leur enfant, elles l’élèveront, ou il s’élèvera sous leurs yeux.
Si, pour accoucher, une femme pouvait se faire suppléer par une autre, combien de femmes grosses prétendraient qu’il leur est impossible par elles-mêmes de mettre leur enfant au jour!
Elles le diraient.
Les maris le répéteraient.
Le monde le croirait.
Ainsi naissenjL et s’enracinent certains préjugés devenus presque indestructibles.
Mais les reines elles-mêmes sont contraintes d’accoucher ellesmêmes.
Il n’y a point d’exception à cette règle; pourquoi donc y en aurait-il à celle autre règle : Les enfants seront allaités par la mère?-
Une seule exception, une seule! et la règle est détruite : la reine pour une cause, et l’ouvrière pour une autre cause abandonnent à des nourrices leurs enfants, et trahissent ainsi toutes deux les saints devoirs de la maternité.
Je suis et je veux donc demeurer absolu.
Sous aucun prétexte et pour aucun motif, plus de nourrices.
Dût-on laisser expirer de faim l’enfant que sa mère aurait déclaré ne pouvoir nourrir, ou l’enfant dont la naissance aurait coulé la vie à sa mère, que ce serait encore de l’humanité bien entendue, car ce qu’il y a de plus meurtrier, c’est l’usage, de plus en plus général, des nourrices; mais un enfant n’expirera pas de faim lorsqu’il aura à choisir entre le lait de la chèvre et le lait de la vache (**).
(*) Voir dans l’ouvrage de M. Maquet, sur les enfants trouvés, le moyen qu’il indique pour nourrir les enfants privés de leur mère.
(**) « Les visiteurs ont remarqué que presque tous les enfants nourris par leur mère se portent très-bie,n.... La mortalité, qui était, année moyenne , à l'hospice des Enfants-Trouvés, de plus de 1 sur 3 , n’avait été, pour les enfants
Au rebours de l'antiquité, qui plaçait souvent la mère sous la tutelle de son fils, le (ils, élevé dans le respect de sa mère, étend à sa sœur et à toutes les femmes ce respect purificateur qui, en même temps qu’il ennoblit la femme, ennoblit l’homme, et en même temps qu’il les fait égaux l’un de l’autre, les fait plus purs tous les deux.
Sans l’heureuse influence de la mère exercée sur le fils, jamais la femme ne se fût affranchie, même incomplètement, de la tyrannie de l’homme. Le passé enseigne donc à la femme le chemin qu’elle doit continuer de suivre pour atteindre le but dont elle n’est plus éloignée que d’un dernier pas.
Mère, qu’elle se consacre à l’éducation de ses enfants, qu’elle en cultive le cœur et l’esprit; qu’elle apprenne tout ce qu’il sera nécessaire qu’ils sachent et qu’elle sache tout ce qu’il sera nécessaire qu’ils apprennent.
L’homme naît de la femme.
Donc tout ce qui profitera à la femme sera profitable à l’homme.
Combattre et vaincre pour elle, c’est combattre et vaincre pour lui. J. -J. Rousseau avait raison quand il disait : « Les hommes « seront toujours ce qu’il plaira aux femmes : si vous voulez « qu’ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce f que c’est que grandeur et vertu. »
Voltaire également avait raison quand il disait: « La société « dépend des femmes. Tous les peuples qui ont le malheur de les « enfermer sont misérables. »
En effet, par le degré de liberté dont jouissent les femmes, se
conservés par leurs mères, que de 1 sur 14. » Valdruche , Rapport au Conseil général des hospices.
«... Ces enfants ont trouvé auprès de leurs mères des chances de vie supérieures de moitié à celles que l’hospice leur eût laissées. » Remacle , inspecteur général des établissements de bienfaisance.
mesure exactement, dans chaque pays, dans chaque siècle, le degré de civilisation que les hommes ont atteint.
Sans l’égalité des enfants devant la mère, l’égalité des citoyens devant la loi n’est qu’une imposture, car évidemment et incontestablement, celte égalité n’existe pas pour les 2,800,000 enfants qui, arbitrairement qualifiés d’illégitimes, sont mis hors du droit commun en violation de la loi naturelle.
Assez longtemps, on a répété : Les hommes font les lois, les femmes font les mœurs.
Quelles lois, ô Justice! ont-ils faites?
Je dis :
Eh bien ! faisons des mœurs et ne faisons plus de lois.
Le moyen, c’est d’universaliser l’institution du douaire; c’est de fortifier la femme contre l’homme; c’est de chercher, pour parler la langue de Malthus, Yobslacle préventif, où il est, dans la femme, au lieu de demander vainementà l’homme ce qui n’est pas en lui : la contrainte morale (*); c’est de rendre au mariage sa liberté par l’égalité des enfants devant la mère; c’est de faire de la maternité la vertu de la femme, son honneur et son bonheur, son émulation et sa récompense.
(*) « Il est dans la fatalité des choses que les hommes cherchent à séduire le plus de femmes possible ; je me base sur ce que la misère détruira, soyezen sûrs, le surplus de la population. » Destutt de Tracy.
Je cherche des objections sérieuses, je cherche des objections fondées.
J’en cherche et je n’en Irouve pas.
Je n’en trouve que de spécieuses; les voici :
Objection :
Ce que vous proposez, c’est le retour à cet âge de transition où l’homme n’enlevait plus la femme, mais où il l’achetait.
Réponse :
Lorsque l’homme achetait la femme, qui recevait le prix?
Était-ce elle? Non, c’étaient ses parents (*). Etait-elle libre de refuser ou d’accepter? Non, elle n’était pas même consultée. Qu'a donc de commun ce qui a existé chez tous les peuples (l5) avec l’institution, telle que je la propose, du douaire universel ? La dot a été longtemps, et en divers pays, le prix de la femme payé à ses parents; le douaire n’est pas seulement le prix de la femme payé a elle-même, c’est plus et mieux que cela, c’est son indépendance constituée et l’avenir de ses enfants assuré, soit en cas de mort, soit en cas de séparation. Toute femme qui se livre à un homme court le risque de concevoir un enfant : que doit-elle faire? Assurer d’avance à cet enfant des moyens certains d’existence. Le douaire est la prime qui correspond à la probabilité et au risque de maternité. Le douaire n’est, en réalité, et ne doit être qu’une des nombreuses formes de l’assurance universelle.
Objection :
Si ce n’est plus la femme qu’on vend, c’est la femme qui se vend.
Réponse :
Non; ce n’est pas la femme qui se vend, c’est la femme qui prévoit qu’elle peut, qu’elle doit être mère, et qui stipule, non pour elle, mais pour ses enfants. Que fait donc de moins et de différent, je vous le demande, la jeune fille conduite à la mairie et à l’église, qui n’apporte pas de dot et qui reçoit un douaire? En tout cas, la femme qui se rend et qui abandonne son enfant
(*) Un père qui connaît la loi , ne doit point recevoir le moindre présent en mariant sa fille. Recevoir un tel présent par cupidité , c’est avoir vendu soti enfant. Quelques habiles disent que le présent d'une vache ou d'un taureau n’est qu'une gratification. Non, tout présent reçu par le père constitue une vente. Manou.
est-elle donc plus pure à vos yeux que la femme qui se vend afin de le pouvoir élever?
Est-ce que Montesquieu ne se sert pas de l’expression de gains nuptiaux (*)?
Objection :
Que deviendrait l’amour si le risque était ainsi toujours prévu, et la prime relative au risque préalablement exigée?
Réponse :
M’opposer inconsidérément cette objection, c’est condamner souverainement l’institution du mariage telle qu’elle existe; car, si je ne me trompe, la rédaction du contrat notarié et de l’acte civil précède la consommation de l’acte conjugal. Avant l’amour romanesque et sans l’exclure, je fais passer l’amour maternel. Peut-on hésiter, lorsqu’on met dans une balance d’un côté le délire d’un instant, et de l’autre côté l’existence tout enlière d’un enfant voué à l’abandon, à la misère, à la maladie à l’isolement, à l’inégalité civile et au préjugé social?
Objection :
Quel sera le rôle des pères?
Réponse :
Ce qu’il est et ce que la loi a trouvé jusle de le faire relativement aux nombreux enfants à qui elle interdit la recherche de la paternité. Si ce rôle est tout simple et parfaitement équitable dans ce cas, en quoi donc, étendu à d’autres cas, serait-il moins équi-
(*) MoiNtksquikij , Esprit des Lois, liv. vu , chap. 15.
table et moins simple? Est-ce que l’enfant, avant de naître, est consulté et fait ses conditions, pour qu’il soit arbitrairement créé deux catégories d’enfants : les enfants de la loi et les enfants de la nature? Eu quoi et à quel titre les enfants de la nature ont-ils moins 'de droits que les enfants de la loi à la sollicitude sociale et à l’héritage paternel ?
Objection :
Le mari, n’étant plus retenu par le lien paternel, quittera plus facilement le foyer domestique.
Réponse :
Pour aller où? Si partout il trouve le douaire entré dans les mœurs comme une barrière plantée dans le sol. Si partout il trouve la défaillance de la femme protégée par la responsabilité de la maternité.- Si partout il trouve la jeune fille et la jeune femme n’ayant qu’une pensée : donner le jour à un enfant qui les respecte, qui les honore et qui peut-être les illustre. Alors il n’y aura plus de mères qui rougiront de leur enfant et le cacheront, toutes le montreront et s’en pareront. Le contraire de ce que vous pré tendez est précisément ce qui arrivera. La mère ayant la libre disposition et la propriété exclusive de ses enfants jusqu’à l’époque de leur majorité légale, le père sera étroitement retenu au foyer domestique par la crainte que ses enfants ne lui soient enlevés. Il y a de mauvais maris qui sont bons pères, ils maltraitent leur femme et adorent leurs enfants. Cette crainte fera de ces bons pères de bons maris, aussi empressés d’aller au-devant des désirs de leurs femmes qu’ils étaient empressés d’aller au-devant des désirs de leurs enfants. La liberté légale dans le mariage, c’est l’amour durable dans le ménage; l’indissolubilité légale dans le mariage, c’est l’amour habituel hors du ménage.
Objection :
Que deviendra la fortune des hommes après la mort? comment se transmet Ira-t-elle?
Réponse :
Après la mort, la fortune de l’homme retournera à ses ascendants de la ligne maternelle, si avant sa mort il ne l’a pas donnée à la mère de ses enfants, ou partagée entre ses enfants euxmêmes; à défaut d’ascendants de la ligne maternelle, le décédé aura la situation qui lui est faite présentement par la loi, lorsqu’il meurt sans postérité et ab intestat. Il n’y aura de frappée par ce régime nouveau que l’avarice paternelle. Lorsque l’avarice paternelle serait plus rare et la piété filiale plus commune, où donc serait le mal? Lorsque le père se préoccuperait plus de l’éducation de ses enfants et moins de la transmission de ses biens, où donc serait encore le mal? A quel âge d’ordinaire le fils hérite-t-il de son père? A l’époque où lui-même est déjà parvenu aux deux ou aux* trois cinquièmes de sa vie probable, où il a traversé les plus mauvais temps, où il a pu acquérir par ses propres efforts des moyens d’existence, c’est-à-dire à l’époque où il aurait le moins besoin d’hériter. A tous égards, et quels que soient les points de vue auxquels on se place, ne vaudrait-il pas mieux incontestablement pour les enfants que le père les dotal, et qu’ils n’en héritassent pas. Hériter à la mort de sa mère parce que maternité et certitude sont deux termes équipollenls, et recevoir du vivant de son père, parce que paternité et doute sont deux termes inséparables : telle est la loi vraie de la nature. La paternité n’est et ne saurait jamais être qu’un acte de confiance, conséquemment un acte émanant de la libre volonté.
Objection :
Ce serait restreindre l’hérédité, ce serait en retrancher la plus importante des deux moitiés.
Réponse :
Ce serait rendre à l’hérédité son cours naturel. Ce serait combler le canal pour alimenter le fleuve. Ce serait utiliser une immense force mal employée : l’aptitude des femmes à l’administration des choses.
Assez longtemps l’homme a été la personnification de la Guerre et de la Conquête; c’est au tour de la femme d’être la personnification de la Paix et de la Civilisation.
Dans ce régime nouveau , chacun des deux a sa part : à l’homme, le travail et le génie d’entreprise; à la femme, l’épargne et l’esprit de prévoyance.
L’homme spécule.
La femme administre.
L’homme acquiert.
La femme conserve.
L’homme apporte.
La femme transmet.
La dot demeure l’attribut du père.
L’héritage devient le privilège de la mère.
Chacun des deux exerce ainsi la fonction qui lui est naturelle, et conformément à l’essence des choses.
L'homme personnifie le travail.
La femme personnifie l’épargne.
Objection :
Que deviendront les fils qui n’hériteront plus de leur père?
Réponse :
Que deviennent les (ils auxquels la loi ne reconnaît pas le droit de succéder dans la ligne paternelle? N’y a-t-il donc pas assez longtemps que les lois sont exclusivement Faites dans l’intérêt d’un petit nombre de privilégiés, comme s’ils constituaient effectivement toute la société, alors qu’ils n’y sont qu’à l’état d’exception? Que deviennent les enfants réputés illégitimes? Pourquoi ne pas s’en préoccuper à l’égal des enfants réputés légitimes? N’est-ce pas assez que ceux-ci aient déjà eu sur ceux-là pendant des siècles l’immense avantage de la tendresse, de la sollicitude et de la vanité paternelle? Est-ce que sur 925,000 enfants qui naissent annuellement en France, il y en a 70,000, soit \ sur 15, qui naissent avec un patrimoine? Est-ce que sur 55,400,000 Français, il y en a 2,800,000 qui ont en perspective un héritage? Est-ce que l’héritage est la règle, la probabilité, la loi commune? Protéger ceux qui peuvent se passer de protection et délaisser ceux qui en auraient impérieusement besoin, est-ce donc là le but que doit se proposer la loi? Une loi qui se propose un tel but est-elle une loi et en mérile-t-elle le nom?
Objection :
Que deviendra la propriété patrimoniale?
Réponse :
Elle subira dans sa transmission par voie de succession les changements et les modifications qui seront les conséquences du nouvel ordre de choses. Que ces changements soient plus ou moins profonds, le sol en discontinuera-t-il d’être possédé et cultivé? Non. Eh bien ! n’est-ce pas là ce qui est essentiel? Qu’importe à la société que le sol soit aux mains de tels possesseurs ou de tels autres? Ce qui importe à la société, c’est que tous ses
membres acquièrent la plénitude de leur développement physique et intellectuel. A cette condition, la société sera certaine que la terre, à son tour, atteindra à son plus haut degré de culture et de fécondité. La terre n’est qu’un instrument de travail. L’instrument de travail doit-il passer avant ou après l’éducation du travailleur?
Objection :
Comment se constituera le douaire pour reposer sur des fondements solides?
Réponse :
D’abord il reposera sur les bases dont il est déjà en possession, et si ces bases sont trop étroites, il les élargira. Le progrès naît de l’expérience, comme le fils naît de la mère. Le douaire universel, par ce fait même que l’universalité sera sa tendance et son but, saura se prêter à toutes les exigences légitimes et revêtir toutes les formes nécessaires, jusqu’à ce qu’il ait trouvé la plus simple et la moins précaire. L’homme qui sème un gland sait que de ce gland il sortira un chêne; mais il ne sait pas combien de racines, de branches, de feuilles et de fruits aura ce chêne. Le premier qui entrevit la force de la vapeur eût-il pu dire à combien d’applications innombrables elle donnerait lieu, et quelles révolutions sociales elle accomplirait? A un principe nouveau, il ne faut demander qu’une chose : est-il juste? Le surplus appartient au domaine de l’expérience et du progrès.
Objection :
Pourquoi une réforme si radicale, si absolue? Pourquoi ne pas
se borner à proposer le rétablissement du divorce et le droit de recherche de la paternité? Au plus, pourquoi ne pas s’arrêter à la conjonction du nom du père avec celui de la mère? Demander trop, c’est s’exposer à n’obtenir rien.
Réponse :
11 y a longtemps que j’ai appris à quoi m’en tenir sur les réformes partielles; elles sont pour le moins aussi difficiles à obtenir que les réformes intégrales, et le plus souvent les demander ne sert qu’à^se faire taxer d’inconséquence et battre à plate couture. Qu’on ne me parle donc plus de réformes partielles et de palliatifs. L’erreur est relative et la vérité est absolue. Quiconque cherche et poursuit la vérité doit donc être absolu.
Le rétablissement du divorce et le droit de recherche de la paternité sont des complications, et ne sont pas des solutions.
La loi civile n’a pas le droit de proclamer légitime ce que la foi religieuse proclame criminel. Dans ce cas, la loi détruit la foi.
Si le divorce est un acte coupable et condamnable devant Dieu et aux yeux du Pape, comment peut-il être un acte innocent et légitime devant la loi et aux yeux du magistrat?
Le droit de recherche de la paternité, qu’il soit exercé par la mère exclusivement ou par la mère et les enfants inclusivement, est un droit dont l’exercice n’aboutit et ne saurait aboutir jamais qu’au scandale et qu’au doute. Il est aussi destructeur du prestige de l’autorité paternelle qu’incompatible avec la réalité de la piété filiale. La paternité qui est imposée n’est plus la paternité, et le fils qui s’adresse aux tribunaux pour réclamer d’eux un père vise sa fortune et non sa tendresse.
Où le droit de recherche de la paternité existe, le nombre des enfants réputés illégitimes, loin d’être plus faible, est plus considérable.
L’expérience est donc d’accord avec moi pour le condamner et le repousser. v
Si elle était permise par la loi ou consacrée par l’usage, la conjonction du nom du père avec celui de la mère aurait pour effet de perpétuer par une autre voie ce cpii existe et ce qu’on ne sauiait trop tôt anéanlir, l’inégalité des enfants arbitrairement parlagés en deux catégories : les enfants de la loi et les enfants de la nature.
Ceux qui porteraient deux noms, le nom de leur père conjointement avec le nom de leur mère, seraient réputés légitimes.
Ceux qui porteraient uniquement le nom de leur mère seraient réputés illégitimes.
Ce serait vouloir détruire ce qu’on aurait entrepris de fonder.
Toute règle qui n’est pas absolue n’est pas une règle.
Toute règle qui admet une exception, une seule, si petite qu’elle soit, est une amphore fêlée au fond, qui, parce qu’elle est plus lente à se vider par le fond qu’à s’emplir par le haut, ne s’en vide pas moins.
Aucune exception, sous aucune forme, sous aucun nom, sous aucun prétexte, sous aucun motif, ne doit fausser la règle ainsi posée :