LES RÉPUBLIQUES
Encore à ce sujet faut-il s'entendre. S'il y a des républiques sans trône, il y a aussi des républiques avec un trône.
— Quelle différence y aurait-il, je vous le demande, entre un gouvernement dont le chef s'appellerait le roi ou l'empereur, — et un autre gouvernement tout aussi fort, et se faisant obéir de la même manière par la société, dont le chef ne s'appellerait pas le roi ou l'empereur, mais s'appellerait d'un autre nom, le président de la république, par exemple?
— Aucune, n'est-ce pas, Jean-Claude.
— Et si, au lieu d'y avoir un seul chef il y en avait plusieurs, beaucoup même, et si à
eux tous ils étaient aussi forts que l'empereur. y aurait-il de la diflférence ?
— Pas davantage.
Les deux républiques que nous avons faites en France étaient malheureusement des républiques avec des trônes, parce que les chefs du gouvernement, quand ils s'appelaient conventionnels, membres du directoire, constituants, ou autrement, — étaient toujours aussi forts qu'un roi, et ils commandaient à la nation. Le gouvernement avait changé de nom, il s'appelait république au lieu de s'appeler royauté, mais il était toujours assis sur un trône.
Il semblait pour quelque temps qu'on avait caché le trône, mais ces gens l'avaient bien vite retrouvé.
— Que faudrait-il faire, Jean-Claude, pour que personne ne put plus retrouver le trône?
— Le briser en cent morceaux.
La république où le trône est brisé en cent morceaux, et où un morceau de trône est mis
dans chaque morceau de pays, s'appelle la République Fédéraiive.
Je vais vous dire, Jean-Claude, ce que c'est quelarépubliquefédérative, ouïe fédéralisme, ce qui est le même, puis je vous montrerai les avantages de cet état de choses.
La liberté, n'est-ce pas, Jean-Claude, c'est le droit que doit avoir chacun de faire tout ce qu'il veut, pourvu qu'il ne nuise pas aux autres.
Le contraire de la liberté c'est l'esclavage.
Entre la liberté et l'esclavage on peut encore trouver une troisième manière, qui n'est ni la liberté ni l'esclavage, mais un peu tous ^es deux. Cette troisième manière on l'applique à l'armée ; quand on est enrégimenté, sans être tout à fait esclave, on n'est pas non plus libre, et tous les soldats sont forcés de faire en même temps la même chose.
Pour les peuples, c'est comme pour les individus : il y a des peuples libres, des peuples esclaves, et des peuples enrégimentés.
Les peuples esclaves sont soumis au despotisme.
Les peuples enrégimentés sont soumis à la centralisatio7i.
Les peuples libres sont en république fédérative.
Vous savez déjà ce que c'est que le despotisme. Le despotisme va toujours avec la centralisation, — et la centralisation va toujours au moins avec un peu de despotisme.
En ce moment, en France, il y a la centralisation, nous sommes enrégimentés. Vous allez comprendre, Jean-Claude.
Les lois sont les mêmes pour tout le monde en France, pour le nord et pour le midi, pour le levant et pour le couchant, les mêmes pour les Savoyards et pour les Parisiens, les mêmes pour les Bretons et pour les Provençaux. C'est le suffrage universel qui fait les lois, ou qui est censé les faire. Si la moitié plus un des citoyens de France dit : il faut que la loi soit comme ceci, — tout le reste des citoyens est forcé de se soumettre, malgré qu'ils aime-
raient mieux qu© la loi fut comme cela. Et s'ils ne voulaient pas se soumettre, on leur ferait tirer des coups de fusil par l'armée.
Cependant, les Savoyards n'ont pas la même vie que les Parisiens; les Bretons ne pensent pas toujours comme les Provençaux ; les Alsaciens aimeraient mieux la loi que voici, tandis que les Basques aimeraient mieux la loi que voilà. Peu importe, la centralisation ne peut pas contenter tous les goûts, la majorité a parlé. Il faut que le plus petit nombre marche, — et tout le monde marche du même pas, comme au régiment. Vous le voyez, Jean- Claude, j'avais raison de dire que la France était enrégimentée.
Le régiment est beau pour ceux-là qui commandent, mais pas pour ceux qui portent la giberne.
La centralisation est agréable pour les gens du gouvernement, mais souvent très- désagréable pour les petits pays qu'on force de faire autrement qu'ils veulent.
Les petits pays seraient libres si chacun
d'eux pouvait s'arranger de la manière qu'il veut, pourvu qu'il ne fit pas tort aux petits pays ses voisins.
Chaque petit pays aurait alors un morceau du trône brisé. Voilà ce que c'est que le fédéralisme. Voyons maintenant les avantages du fédéralisme.
Le premier avantage de cette liberté c'est la liberté elle-même.
— A quoi cela sert-il, Jean-Claude, qu'aujourd'hui, d'un bout de la France à l'autre bout, il y ait les mêmes lois sur le mariage , les testaments, les maires, les conseils municipaux, les mêmes lois sur rimpôt, sur les manières de retirer l'argent, et sur les manières de le distribuer aux mêmes espèces d'employés de la société ?
— A rien, n'est-ce pas, qu'à foicer, un peu partout, à faire des choses qu'on n'aime pas.
— Et quel mal les Savoyards, par exemple, feraient-ils à leurs voisins de la Bresse ou du
Dauphiné s'ils jugeaient bon de changer en Savoie la manière de nommer les maires, ou s'ils s'entendaient à leur façon pour l'impôt qui doit être dépensé chez eux?
— Aucun mal, certainement.
— Quel bien, au contraire, les Savoyards pourraient-ils gagner à forcer les Dauphinois à prendre les mêmes lois qu'en Savoie su^* l'impôt et sur la nomination des maires?
— Ils ne gagneraient qu'à se faire des ennemis
— Vous voyez-donc, Jean-Claude, que sans liberté tout le monde est mal content, tandis qu'avec la liberté chaque petit pays peut être heureux.
Si un petit pays n'était pas heureux, il n'aurait à s'en prendre qu'à lui-même, il lui faudrait changer ses propres affaires, et il n'essaierait jamais, pour cela, de faire une révolution dans tout l'état.
Vous comprenez aussi qu'il arrangerait bien plus facilement les affaires qui vont mal,
alors que tout se passerait chez lui, — que maintenant qu'on ne peut rien faire sans la permission de tous les autres, et que le Gouvernement se tient à Paris.
Nous avons vu, Jean-Claude, que les coups d'état ne se faisaient pas là où il n'y a point de trône pour s'asseoir dessus. Il n'y a donc pas de coups d'état dans une vraie république fédérative. Que quelqu'un essaie d'aller faire un coup d'état en Suisse ou dans la grande république d'Amérique, qu'il essaie de s'y faire nommer empereur, et il verra comme il réussira!
S'il n'y a pas de coups d'état, il n'y aura pas non plus de révolutions pour défaire ce que les coups d'état auront fait.
Donc, grande tranquillité avec le fédéralisme, et c'est le second avantage.
Puisqu'avec la centralisation il y a toujours beaucoup de gens qu'on ne peut pas contenter, il faut avoir une armée pour faire marcher ces gens comme tout le monde.
Avec le fédéralisme, l'armée contre l'mtérieur est inutile, parce que chaque petit pays peut faire comme il yeut. Il nV a presque pas de mécontents. Et les mécontents seront d'autant plus rares qu'il v aura davantage de petits pays, puisque les citoyens qui ont les mêmes goûts et qui pensent de la même manière sont presque toujours des voisins.
Chaque petit pays aura sa police ordinaire, qui suffira bien à garder l'ordre. Et il n'y aura plus de cette police politique, qui est, certes, l'une des plus grandes abominations des états centralisés et despotiques.
Figurez-vous, Jean-Claude, que le gouvernement paie des individus pour aller guetter ce que chacun fait et ce que chacun dit ; puis les individus qui font ce vilain métier écrivent des rapports sur ceux qui n'aiment pas le gouvernement, et ils les font mettre en prison, îs'est-il pas répugnant de penser que, pour de l'argent, des hommes puissent agir comme cela les uns à l'égard des autres ? Cet argent, il est donné au gouvernement par les
citoyens, et le gouvernement le dépense contre les citoyens eux-mêmes. Si vous saviez, Jean-Claude, comme cette police politique gâte les rapports des hommes entre eux! Si vous voyiez comme dans les grandes villes on n^se pas parler devant quelqu'un qu'on ne connaît pas ! Si vous compreniez comme il est pénible à chacun de se demander si celuilà, qu'il croit son meilleur ami, n'est pas de la police !
Cette affreuse police n'existe pas dans les républiques fédératives.
Ainsi, pas d'armée contre le peuple et pas de police politique. Mais faudra-t-il garder une armée contre l'étranger ?
Non, Jean-Claude ; car les peuples n'aiment pas à faire la guerre aux peuples, et souvent déjà un peuple empêche son roi de faire la guerre à un autre peuple, et les guerres deviennent de plus en plus rares.
Puis, Jean-Claude, si la guerre nous arrivait, ne saurions-nous pas nous défendre contre une armée ? Le peuple de 1792 avait toute
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l'Europe sur les bras, et il a battu toute l'Europe Quand on est heureux dans son pays, on l'aime, et alors on le défend bien.
C'est ainsi que le peuple de la Suisse a battu les armées autrichiennes, — que le peuple des Etats-Unis a battu les armées anglaises, — que les peuples de l'Amérique du Sud ont battu les armées espagnoles, — que le peuple espagnol lui-même a battu les armées du premier Bonaparte, — et que le peuple mexicain a battu les armées du second Bonaparte.
A nombre égal, et dans leur propre pays, on a toujours vu que les gens du peuple, mal armés et sans discipline, étaient plus forts que les armées étrangères.
Une armée, avec son organisation et sa discipline, ne sert qu'à porter la guerre dans les autres pays. Ce n'est pas ce que nous voulons faire, Jean-Çlaude ; il nous suffira bien de nous défendre si, par hasard, on osait nous attaquer.
Une armée sert encore à ce qu'il y ait des chefs de l'armée qui font des coups d'état et causent le malheur de la société. En 1793,
im député de la République française disait à la tribune que toutes les républiques qui avaient existé sur la terre avaient été tuées par les coups d'état des chefs de l'armée ; il ne pensait pas deviner ce qui est arrivé depuis, et ne pensait pas avoir autant raison.
Donc pas d'armée, Jean-Claude, puis qu'on peut s'en passer ; et pas de marine militaire, car cette marine n'est qu'une portion de l'armée.
Je ne dis pas qu'il faille supprimer tout d'un coup l'armée et la marine ; mais on peut commencer en annonçant que tous ceux qui veulent quitter l'armée et aller travailler dans leur pays sont libres ; presque tous partiront, — et ceux qui resteront seront encore assez pour les besoins du moment.
Sur les deux milliards d'impôts que nous payons chaque année, il y en a plus de la moitié d'un pour l'armée. Voyez, Jean-Claude, quelle économie. Sans compter que lesjeunes gens aideront à travailler pour vivre heureux et pour payer le reste de l'impôt.
Cette suppression de l'armée forme déjà le troisième avantage.
Le quatrième avantage consiste dans le bon emploi de l'argent de la société et les économies de toutes espèces, que vous verrez mieux tout-à- l'heure, lorsque nous parlerons du gouvernement et de l'impôt.
Le cinquième avantage n'est pas moins grand que les autres, et c'est même le plus grand de tous.
Le but de la société, ce que nous voulons tous, n'est-ce pas, Jean-Claude, c'est faire que les hommes deviennent aussi heureux que possible, et le plus tôt qu'on pourra.
Avec la centralisation, les affaires marchent, mais elles marchent lentement, parce que c'est l'expérience qui nous montre quelles lois il nous faut, — que dans l'état centralisé on n'essaie qu'une loi sur un objet pour tout l'état, et que ce n'est même pas la bonne manière d'essayer la loi : il y a toujours trop de gens pour qui elle est en avance, et trop
de gens aussi pour qui elle est en retard.
Avec le fédéralisme, chaque petit pays essaiera les lois qu'il croit les meilleures, puis tout le monde verra bien ce qui arrive avec ces lois ; on connaîtra bien vite quelles sont les mauvaises , quelles sont les bonnes et quelles sont les meilleures ; et quand il sera si facile de changer, personne ne voudra des lois mauvaises.
Supposons que la Savoie ait choisi une certaine manière de retirer l'impôt, qui coûte assez cher, et que les Bressans trouvent une autre manière et fassent voir qu'elle coûte moins cher ; aussitôt la Savoie prendra la manière des Bressans, puisqu'elle n'a rien à y perdre et tout à gagner.
Ces améliorations, c'est le progrès, Jean- Claude. Avec le progrès, tout le monde arrivera à être instruit, honnête et heureux ; il n'y aura plus de pauvres, parce que le travail sera facile et rapportera beaucoup, et on ne verra plus comme aujourd'hui tant de brigands, et aussi tant de pauvres diables qui meurent de faim.
Oui, le progrès va lentement, Jean-Claude, — il s'arrête souvent quand le danger se montre ; — il recule même quand on fait des coups d'état ; mais quand le progrès ne sera plus tracassé par la centralisation et le despotisme, quand rien ne le gênera, dans une république fédérative, il ira droit devant lui, et bientôt sa force sera telle que personne ne pourra plus l'arrêter.