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LE FÉDÉRALISME

Les deux républiques qu'on a faites en France étaient des républiques centralisées et non des républiques fédératives ; personne alors ne pensait au fédéralisme, pas même un malheureux parti de la première république, qu'on appelait les Girondins et qu'on accusa depuis d'avoir été fédéraliste , comme si c'était une faute et comme si on ne pouvait pas trouver leurs fautes réelles.

Ces deux républiques n'ont pas pu durer, justement parce qu'elles ne se servaient que de la centralisation.

On peut bien s'étonner qu'on n'ait jamais pensé au fédéralisme en France, quand on sait que partout ailleurs, et dans tous les

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temps, les républiques des grands pays ont été des républiques fédératives.

Le premier individu qui a parlé de fédération chez nous, et il n'y a pas plus de dix ans de cela, s'appelait Proudhon, — et il semblait qu'il tombait du ciel, tellement on trouvait drôle ce qu'il disait, et comme s'il était bien difficile de comprendre que la république fédérative est le meilleur de tous les gouvernements.

Il y a en ce moment cinq ou six de ces républiques dans le monde, et quoiqu'elles ne soient pas parfaites, et ce sont bien les pays les plus heureux de tous. Je ne veux pas vous parler de leurs lois, Jean-Claude, parce que ces lois sont très-différentes d'une république à l'autre, comme cela doit être naturellement, puisque ces pays ne se ressemblent pas, — et parce que si nous faisons de la France une république fédérative, il nous faudra, pour la même raison, des lois différentes des leurs. Je veux vous parler en gros de ce qui nous conviendra le mieux.

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Et d'abord, comment sera le gouyernement et qu'est-ce qu'il fera ?

Si on pouvait se passer de gouyernement, Jean-Claude, ce serait bien le mieux, parce que lorsqu'un gouyernement est établi quelque part, et si petit qu'il soit, toujours il yeut grossir son pouvoir, il yeut commander davantage, et la force qu'il a déjà lui sert à prendre de nouvelles forces ; et quand il est assez fort pour tromper les citoyens ou se battre contre eux, la liberté et la république courent un grand danger, parce qu'il y a toujours dans le gouvernement quelqu^un qui serait bien content de s'asseoir sur un trône.

Mais il faut un gouvernement, parce qu'il faut faire des lois et les faire exécuter. Au moins faut-il tâcher d'avoir le moins de gouyernement qu'il est possible.

Vous savez comment on fait les lois : les citoyens nomment des députés, les députés se réunissent, discutent et votent les lois.

Dans le fédéralisme, chaque petit pays fait presque toutes ses lois ; il y donc une réunion de députés par chaque petit pays, qui s'appelle alors une autonomie. Les députés de chaque autonomie s'arrangeront comme ils le voudront pour faire exécuter et respecter les lois qu'ils auront faites.

Les lois que peut faire chaque autonomie sont les lois qui ne regardent que le petit pays, les lois d'intérêt local.

Il y a aussi des intérêts généraux, c'est-àdire des affaires qui regardent touts les petits pays, autant les uns que les autres.

Pour traiter les affaires d'intérêt général, chacune des autonomies envoie dans un endroit central quelconque un certain nombre de députés, — nombre qui croît en proportion de la population de chaque petit pays.

Vous voyez, Jean-Claude , qu'il n'est pas nécessaire que tous les petits pays soient de la même grandeur. II est juste qu'on laisse les gens s'associer comme ils l'entendent pour le mieux de leurs intérêts.

Les députés du centre se réunissent à de certaines époques déterminées, tous les ans, par exemple, ils discutent et ils votent comme les députés des autonomies, et ils ont aussi à nommer des individus formant des commissions permanentes, destinées à faire exécuter et respecter les lois d'intérêt général.

Les députés du centre et leurs commissions sont le gouvernement central, celui surtout qui doit être le moins fort qu'on pourra, pour ne pas gêner les autres gouvernements et ne pour ne pas mettre en danger la république. Il faudra, pour cela, ne lui laisser que tout juste les affaires qui le regardent et changer les députés le plus souvent possible, tous les deux ans ou tous les trois ans au plus tard. Leurs commissions s'occuperaient chacune d'une chose différente et seraient renouvelées tout aussi souvent.

Les affaires du gouvernement central seraient :

La défense de l'état en cas de besoin ;

Les relations avec les pays étrangers par les consuls et les ambassadeurs :

Les jugements des différends qui pourraient s'élever entre autonomie et autonomie ;

L'administration, à prix de revient, de ce que j'appellerai les monopoles nécessaires , c'est-à-dire :

Les routes ;

Les canaux ;

Les chemins de fer;

Les mines ;

Les postes ;

Les télégraphes publics.

Enfin, les députés auraient à voter la somme que chaque autonomie devrait payer chaque année pour l'entretien de ce petit gouvernement central. Le budget, en comptant pour la France trois cents députés et neuf commissions, une pour chaque affaire du gouvernement, n'arriverait jamais à deux millions par an ; il serait par conséquent mille fois au moins plus petit que le budget actuel.

L'impôt pour le gouvernement central ne serait que de cinq centimes par année par chaque citoyen français ; tandis qu'aujour-

d'hui, pour l'empereur seul, chaque individu paie près de deux francs par an, — parce qu'avec sa liste civile, il faut compter ce qu'on donne aux gens de sa famille et de son entourage, et aussi ce qu'on pourrait tirer des maisons qu'il occupe.

Il n'est pas bon, Jean-Claude, que les employés de la société soient beaucoup payés ; d'abord parce que c'est cher pour les travailleurs , ensuite parce que l'ambition des gens est assez grande déjà sans qu'on la grandisse encore par les gros paiements.

Nos députés, aujourd'hui, reçoivent tous les ans au moins douze mille cinq cents francs; c'est plus de la moitié trop. Les riches se disent : a Douze mille cinq cents francs pendant six ans, cela me fait en tout soixantequinze mille francs, je puis bien dépenser trente ou quarante mille francs pour me faire nomm'er, » Et cela est cause que ceux qui veulent se faire nommer aux élections sont obligés de dépenser beaucoup d'argent, que

les riches seuls y arrivent, et que le peuple n'a vraiment pas de députés pour le défendre.

Un petit gouvernement vaut mille fois mieux qu'un gros, et il coûte moins cher.

Celui-là serait fou, qui pourrait acheter au marché un bon outil pour peu d'argent, et qui irait dépenser une somme dix fois plus forte pour avoir un outil moins bon. Voilà cependant ce qu'ont fait les peuples ; et si ce n'est pas par folie, c'est au moins par ignorance.

Les gros gouvernements- ont encore un défaut que je ne vous ai pas dit : ils font beaucoup de lois, et c'est un grand mal.

Aujourd'hui il y a tant de lois, que presque personne ne les sait toutes ; et pourtant tout le monde est censé les connaître toutes. C'est l'avantage d'une quantité de filous qui, lorsqu'ils connaissent un peu la loi, peuvent encore, — en ne faisant que des choses permises par la loi, — tromper la bonne foi de

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ceux qui ne savent pas, et se faire donner leur argent en justice.

C'est l'avantage aussi des avocats , des juges , des procureurs , des notaires , des avoués , des greffiers , des huissiers , des agents d^affaires, de ceux qui enseignent la loi ou qui font des livres sur la loi, — parce qu'ils apprennent la loi pour vous qui ne pouvez pas la connaître, et qu'ils vous font donner votre argent et se font nourrir par vous, Jean-Claude.

Il arrive que Jean-Claude fait un marché avec un filou qui le trompe ; quand Jean- Claude se voit trompé, il réclame avec raison, mais il faut aller devant les juges. Alors Jean- Claude , s'il a assez d'argent pour plaider, dépense tout son bien avec l'avoué, l'huissier, l'avocat et le reste ; puis on trouve que la loi est du côté de l'autre, Jean-Claude reste volé comme devant, — et il se voit encore devoir à son voleur.

S'il y avait moins de lois, il j aurait moins d'avocats, de juges, d'avoués, etc., et ce serait tant de gagné pour la société , parce

qu'elle aurait moins de ces gens-là à nourrir.

Le livre où sont inscrites toutes nos lois s'appelle le code. Ce n'est pas un gros livre ; mais il est écrit si fin qu'il y entre bien des choses , et ces choses sont si embrouillées qu'il a fallu écrire des centaines d'autres livres pour les expliquer.

A la place de ce code, Jean-Claude, il nous en faut un autre, si petit qu'il puisse tenir dans le creux d'une noix , et si clair que tous ceux qui savent lire puissent le comprendre.

A la place des juges nommés par le gouvernement, il faut des juges nommés par le peuple , et que le peuple pourra changer quand il le voudra.

Il faut que les plaideurs, au lieu de paraître en première instance devant les tribunaux que vous connaissez, puissent choisir chacun un certam nombre de braves gens parmi leurs amis, mais en dehors de leur famille, — qui formeront un arbitrage^ et qui jugeront, non pas avec le code, mais avec leur bon sens et

eur conscience. Il faut que le jugement de cet arbitrage ait la même force que le jugement da tribunal de première instance. On y gagnera d'être mieux jugé et de ne pas y dépenser tout son bien. Il faut que tout le monde puisse être avocat , et les avocats coûteront moins cher.

Tout cela pourra se faire avec la république fédérative. Maintenant les juges sont trop occupés à défendre le gouvernement contre les citoyens, pour qu'on pense à les supprimer ou à les faire nommer par le peuple.

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