EN POLOGNE. I
et d'entendre à la fin dq repas ce grand chant incomparable, dont le refrain crie vers Dieu d'une manière si grave et si souffrante : <tRends*nous la patrie, Seigneur, rends-nous la liberté !»
La Pologne a fait plus encore que d'emporter dans lexil son antique bénit :
elle l'a héroïquement maintenu sur la terre polonaise. Autant un peuple trompé, trahi, persécuté peut donner de solennité à une tradition de ses pères, autant les Polonais ont conservé en Pologne la grandeur et la solennité de leur patriotique festin. C'est un des points innombrables dans lesquels l'idée religieuse et l'idée nationale, l'idée Catholique et l'idée Polonaise se sont mutuellement rencontrées, soutenues, consacrées. Chaque année, jusqu'à nos jours, les plus pauvres
l3o LE fiÉNIT PASCAL
des liarneaux polonais ont célébré leur Pâque nationale. Hélas! ce n'était pas encore, comme Israël, en souvenir de la délivrance, et l'hymne sacré qui implore la liberté de la patrie n'était chanté ^qu'au risque de subir les dernières violences, l'enlèvement, les outrages , la prison , la mort.
Comment se feront-ils cette année, les bénits polonais ? oii dressera-t-on les tables, au milieu des ruines fumantes des villages incendiés? quels mets présentera-t-on à la bénédiction du prêtre?
quels chants s'échapperont des lèvres dans ce festin d'un peuple martyr?
Qu'importe ! Il suffit de savoir que l'âme de la Pologne est plus que jamais vivante , et que les convives du hénit sont prêts à couronner le festin, quel
EN POLOGNE. IvSl
I qu'il soit, par le sacrifice des hommes libres.
' Demain mâtin, jour de Pâques, sur la lisière d'une forêt> dans le premier brouillard du matin, une centaine de jeu -
! nés hommes armés de faux entoureront
^ le feu du bivouac. Un peu de pain et de vin, ce sera tout le repas de la grande fête; quelque vieux prêtre patriote se
: trouvera là pour étendre la main sur le
I bénity et « ceux qui vont mourir » avant le soir rompront pour la dernière fois le
, pain fraternel.
O pauvre prêtre, nous le bénissons
> avec toi le repas libre de la Pologne!
Vois, étendues avec tes mains, sur ce fes-
» tin plus que jamais sacré, toutes les mains du sacerdoce catholique I Vois le
r plus auguste des prêtres le bénir du
l32 LE BENIT PASCAL
haut de la chaire de Pierre ! ,Vois et entends de quel accent le bénit à son tour ce clergé de France, qui n'a jamais trahi ta noble et sainte cause ! Non, nous n'entourerons pas le festin où la Pologne élève vers le ciel une coupe rougie du plus pur de son sang, comme les foules païennes entouraient le dernier repas des martyrs l Non, nous ne profanerons pas son héroïsme par Tégoiste et lâche regard d'une admiration stérile!
Non, nous ne léguerons pas à nos neveux le devoir de nous mépriser un jour, et d'écrire dans leurs histoires : « Ceux-lk purent sauver la Pologne, et ils ne Font point fait! » Attends donc encore, 6 Pologne! Ce n'est pas en vain, peutêtre, que le soleil de la résurrection se lèvera demain sur tes débris san-
EN POLOGNE. l33
glants. Quelle que 'soit l'heure de tes défaillances et de nos efforts , courage ! Ne te lasse pas de regarder du côté de Dieu et de la France.
Samedi saint^ 4 avrils 4863.
Il ny a point de femmes dans le monde qui aient une plus grande mission à remplir^ en ce moment, que les femmes polonaises. Mais cette mission, pour l'accomplir dignement, il faut qu'elles l'aient méditée devant Dieu.
l36 AUX MÈRES POLONAISES.
Veut-on savoir ce qui fait une nation ? Je n'hésite pas à dire : c'est le cœur des femmes; c'est le cœur des mères, des sœurs, des fiancées. Donnez à un peuplé de fortes et courageuses mères, et l'on répond de ce peuple.
L'antiquité même le savait; et voilà pourquoi les plus célèbres cités, trèsattachées à leur gloire et très-jalouses de posséder dans leur sein d'intrépides héros, mettaient tous leurs soins à former ^ le courage des femmes, persuadées que c'était le seul moyen de voir grandir l'âme des guerriers. Si Sparte le pensait ainsi, combien plus doivent le penser les chrétiens?
Jésus-Christ, venu pour tout relever dans le monde, a relevé d'une manière divine l'empire spirituel des femmes ; et
il leur a donné la puissance* de former vraiment les âmes, de les élever vers toutes les grandes choses, de leur trans- * mettre les premiers trésors nécessaires :
Dieu, la loi morale, la justice, la pureté, rhonneur.
Ceci est vrai de toutes les femmes ; mais il y a telles heures dans l'histoire d'une nation, où ce rôle grandit tout à coup et prend une importance particulière. La Pologne traverse cette heure. , Après le sublime et suprême effort qui vient d'épuiser toutes ses forces, elle est tombée sanglante et désarmée sur ses champs de bataille. D'ici a longtemps, il n'y a plus à recommencer la lutte. Que feront les hommes de cette nation, ceux qui ont survécu et ne sont point en Sibérie? Une inaction cruelle, un dange-
l38 AUX MERES POLONAISES.
reux découragement les attendent, mauvais conseillers après les grandes agitations. Ils rentreront sombres et désœuvrés au foyer domestique, et se deman- ' deront : <c A quoi bon la vie ? » C'est le cœur de lepouse qui doit répondre. Il faut que ce cœur soit assez fort pour porter, outre ses propres angoisses, celles du citoyen désolé, du politique découragé, du soldat vaincu; assez puissant pour rendre à cette vie dévastée un charme et un but. Que deviendront les enfants.^ Pour eux il n'y a point d'écoles ; — Voulez-vous les envoyer à l'école russe ? — Et quand l'enfant aura grandi, quand l'âme du jeune homme s'éveillera, qui saura tout à la fois l'élever et la calmer, et la sauver des deux écueils contrai res du désespoir et des rêves dange-
AUX MERES POLONAISES. iSq
reux ? C'est le cœur de la mère qui doit tout faire ; ne comptons que sur lui : lui seul est la seule force capable d'accomplir un si grand ouvrage,
A l'égard même des intérêts généraux de la nation, l'heure est venue, pour les femmes polonaises ^d'accomplir une mission exceptionnelle. On s'étonne quelquefois dans le monde d'entendre une femme traiter avec trop d'assurance les hautes questions de la politique. Personne ne fera jamais un tel reproche à une fille de Pologne. On sent bien que la politique touche, pour elle, à tous les intérêts les plus sacrés de la vie. Être ou n être pas y comme nation, c'est la question qu'il s'agit de résoudre; et cette question appelle toutes les autres : la religion, la famille, la destinée des hom-
l4o AUX MEBES POLONAISES.
mes, la vie active et libre, l'éducation ,de$ enfants, l'avenir des fils, la vie du foyer domestique et son honneur, tout cela est dans la question politique. Une femme de cette grande et infortunée nation a donc le droit de parler partout, et d'être entendue avec respect sur les plus graves sujets qui intéressent les hommes* Mais cette autorité extraordinaire qu'elle trouve dans le malheur, saura-t-elle l'exercer? sera-t-elle, en un mot, à la hauteur de sa mission de femme, de mère et de citoyenne? C'est à elle de le vouloir. Une âme n'est jamais que ce qu'elle veut être, et se fait elle-même.
Nobles sœurs de Pologne, que souhaitezvous donc à votre âme pour l'accomplissement des grands devoirs que la destinée vous impose ?
AUX MËAES POLONAISES. l4l
Il y faut Dieu d'abord.
Un homme sans Dieu est un animal dangereux ; mais une femme sans Dieu est un monstre. Ses vertus mêmes, si elle en possède, étonnent plus qu'elles ne charment; elles semblent tenir du tour de force ou du jeu d'adresse, et l'on attend malgré soi la solution de Fénigme, Malheur à la femme qui n'a en elle rien de sacré! Ce n'est pas en vain que les vieux peuples de la Gaule prêtaient à leurs filles un caractère divin : ils n'avaient trouvé que ce moyen de les sauver de l'abjection et de la servitude.
La femme ne peut être que l'ange ou l'animal du foyer domestique; mais il n'y a pas pour elle d'égalité réelle à rêver avec l'homme. Elle l'inspire ou elle le sert; elle est au-dessus de son
l42 AUX MERES POLONAISES.
cœur ou sous ses pieds; et, s'il n'y a qu'elle seule en elle, elle est sous ses pieds. Je répète qu'il lui faijt du divin pour tenir le rang ou Dieu la veut; et que la femme assez malhe)ireuse pour ne pas le comprendre, mérite tous les affronts, les dégoûts et les délaissements
horribles qu'elle connaîtra demain.
Il faut à la femme Dieu d'abord, et
Dieu toujours ; mais surtout il lui ùluI Dieu dans le malheur. Là est alors toute sa force , qui ne lui vient plus de l'homme, plus abattu qu'eile->même par les revers. Dans les temps de grandes infortunes, la femme chrétienne doit vivre dans l'attitude de ces saintes figures, des catacombes romaines, les yeux et les mains levés vers le ciel (prantes)^ et paraissant contempler les mystères de
AUX aAres polonaises. i4'3
l'avenir dans une sérénité inaltérable.
C'est Dieu qu'elles doivent regarder sans cesse à travers les ténèbres des angoisses présentes; c'est Dieu qu'elles doivent montrer à leur époux pour défendre son cœur du désespoir ; <î'est Dieu qu'elles doivent montrer à leurs fils pour leur donner foi en Tavenir.
C'est le devoir de toutes les mères, en ce temps, mais c'est surtout le devoir des mères polonaises, de mettre dans l'âme de leurs fils les éléments d'une foi religieuse très-nette et très-ferme. Un péril certain des émigrés, c'est de se trouver jetés, loin de leur pays, de leurs proches, de leurs soutiens naturels, loin du foyer de la famille et du berceau de leurs traditions religieuses^ au sein de mille doctrines contradictoires, et dans
l44 AUX MÈRES POLQNHISËS.
Fimmense conflit d'opinions et de systèmes qui, en cet âge de critique, se disputent l'empire des esprits. Un esprit droit, armé d'idées claires et fortes, et possédant de bonne heure le trésor de convictions raisonnées, traverse sans vertige cette confusion, et demeure une raison ferme dans une foi tranquille, aumir lieu des plus violentes contradictions.
La lutte même le fortifie dans ses croyances, et le spectacle des déchirements intellectuels qui l'environnent lui devient
une preuve qu'il possède la vérité. Mais cette fermeté de la raison et de la foi est
le premier fruit d'une éducation trèsélevée. Il faut qu'elle passe, dès le matin de l'enfance, du cœur de la mère dans l'esprit des fils, et qu'elle profite de tous les efforts et de tous les progrès
AUX MÈRES POLONAISES. l45
de cette jeune vie grandissante. Alors c'est la vie et c'est la force. Que les jeunes mères ne l'oublient pas !
Cette haute et virile influence sur la destinée de ses fils exige de la m ère une grande élévation du caractère personnel. Une piété droite et simple est le premier moyen d'atteindre à cette hauteur ; une forte discipline intellectuelle est le second.
Que les femmes polonaises, appelées entre toutes à une destinée militante, s'occupent de former leur intelligence par des lectures saines, par des études sérieuses, par des travaux intellectuels qui les fortifient et les élèvent. Le cœur, qui est sans contredit la plus grande chose dans l'homme, est d'autant plus fort, plus ardent, plus capable de belles entreprises, qu'il est soutenu par une
l46 AUX MERES POLONAISES,
raison plus droite et plus énergique.
Laissé à ses seuls caprices, il peut s'égarer dans l'exaltation, et s'évanouir dans les nuages d'une rêverie déclamatoire.
Le malheur est à cet égard une tentation.
Quand il ne rencontre pas les conseils d'une raison ferme, quand il ne trouve, pour l'accueillir , que les élans passionnés du cœur, il peut entraîner tout dans le désordre. Oserai-je dire que ces faiblesses ont atteint plusieurs âmes nobles et pures de la nation polonaise.»^ Le cœur, — j'entends le cœur sans frein, le cœur à l'état de passion et de rêverie, — est devenu souvent leur maître ; on n'a plus raisonné : on a rêvé, senti, pleuré ; on n'a plus parlé ni écrit : on à chanté.
Dieu sait si j'aime la poésie : la vraie, la grande, la rare; celle qui est l'écho
AUX MÈRES POLONAISES. I/jj
sincère de réternelle harmonie qui est Dieu, comme la philosophie est le miroir de rélernelle raison qui est Dieu.
La poésie est le langage de l'homme élevé au-dessus de Thomme. On comprend qu'un peuple vivant toujours à l'état héroïque, entre deux périls suprêmes, deux désespoirs et deux espérances, et dans la fièvre des luttes nationales et religieuses, trouve dans la poésie l'expression de son âme, et qu'il chante! La Pologne n'a plus que des poètes. Tout ce que ses citoyens lui ont dit, ils l'ont chanté. Deux grands poètes Font surtout charmée, consolée, soutenue, enflammée dans ses derniers malheurs : Adam Mickiewicz et Sigismond Krasinski, tous deux grands esprits, inspirés par le génie des saintes tristesses
l48 AUX MÈRES POLONAISES.
et des brûlantes ardeurs nationales, dignes tous deux de pleurer la liberté sur le sol profané de leur chère Pologne. J'ai lu ces poètes' avec une sincère admiration ; mais je me suis demandé si cette lecture, trop souvent et trop uniquement admise, ne devait pas jeter les âmes dans une sorte de mysticisme violent, glein de périls pour la conduite privée, plein de périls surtout pour la direction des affaires publiques. Certes, il ne faut point éteindre la flamme sacrée dans les cœurs, et le monde est, à cette heure, assez tiède et assez froid, pour qu'on ne travaille point à y diminuer la chaleur et la vie. Ce qu'il faudrait persuader aux nobles âmes polonaises, c'est que la poésie doit être le langage de certaines heures, mais non celui de toutes les heures ;
AUX MÈRES POLONAISES. l49
qu'elle doit charmer et relever des instants dans la vie, mais non* suffire à toute la vie ; que la raison doit être d'autant plus cultivée et fortifiée, que le cœur a plus de part dans la destinée générale ; qu'en un mot, il faut combattre la tendance à l'exaltation par une discipline vigoureuse de l'esprit, et l'entraînement à une vie de rêveries, ardentes mais stériles, par la formation du caractère.
Les femmes polonaises auront la pre-
mière part dans cet effort intellectuel et moral. Les hommes sont trop blessés, trop meurtris, trop abattus en ce moment pour en prendre la direction ; ils la recevront, ils ne la donneront pas.
Que les femmes comprennent la solennité de l'heure que Dieu leur donne, et qu^ elles ne reculent pas devant des sacri-
l5o AUX MÈRES POLONAISES*
fices nécessaires, si elles veulent atteindre le but. Plusieurs sacrifices leur | sont offerts-.
La nation polonaise aime le plaisir, elle semble faite pour lui. Elle a tous les charmes, toutes les ardeurs, toutes les faiblesses qui peuvent y entraîner. Je sais que le malheur, surtout le malheur qui décourage des grandes choses, et rejette riiomme du sommet des héroïques inspirations dans les vulgaires ennuis de la vie, je sais que ce malheur est un autre aiguillon, qui excite à chercher l'oubli dans rétourdissement du plaisir. On veut des fêtes, parce qu'on a le deuil dans l'âme , on veut des tourbillons frénétiques qui emportent le souvenir et les larmes. Oui, je le crois, beaucoup de pauvres Polonais sont amis du plaisir à
AUX MERES POLONAISES. l5l
force d'être las du malheur. Les frères sont morts, les parents sont en exil, les amis sont disperses, la famille est jetée aux quatre vents du ciel, le foyer est solitaire et froid : alors on va au bal. Hélas! l'ivresse est courte, et le réveil est dur ; mais l'oubli un moment est venu, et dans les grandes douleurs, quelle jouissance qu'une heure d'oubli!
Il faudra cependant, — et elles le savent mieux que moi, — il faudra que les femmes Polonaises trouvent pour ceux qu'elles aiment, et pour elles^ d'autres ressources contre l'ennui du malheur que l'étourdissement des fêtes, le bruit d'un orchestre et les vertiges d'un bal. Il le faut pour l'honneur de la nation; il le faut pour entrer dans le travail de cette discipline morale, d'où dépend la for-
l5s* AUX MÈRES POLONAISES.
mation de leur caractère, et du caractère de leurs fils. Qu'elles prennent garde aux jugements du monde. Le monde est, à leur égard, flatteur et impitoyable. Il a les mains chargées de fleurs et de pierres, tout prêt, dans la même heure, à enivrer et à lapider ses victimes. Il est sévère pour les filles de la Pologne, qu'il vante parfois pour des raisons qui sont des insultes. Les femmes de cette grande nation doivent le savoir, et garder dans une réserve d'autant plus grave, l'honneur de leur nom. Elles doivent comprendre combien une vie apparente de distractions frivoles, est indigne de Taustère destinée que Dieu leur a faite. Quel respect le monde gardera-t-il à leur infortune, si elles ne savent pas d'abord la respecter elles-mêmes? 11 y a une
AUX MÈRES POLONAISES. l53
fierté propre aux nobles malheurs, et qu'il faut savoir porter non-seulement dans l'âme, mais sur le front. C'est le diadème des malheureux.
Polonaises, qu'une sainte gravité se voie donc habituellement dans votre vie.
Qu'un peu des voiles de deuil qui couvrent en ce moment le visage de la nation se retrouve jusque dans vos parures de fête. Je vous dirais volontiers avec Tertullien, parlant aux chrétiennes du deuxième siècle : « Pourquoi tant de diamants et de fleurs? Je crains que ces bras ornés de bracelets ne sachent plus supporter les chaînes. . . Je crains que, sur ce cou chargé de diamants et de perles, il n'y ait plus de place pour le tranchant de l'épée... » — Filles des martyrs, pardonnez-moi ces paroles et comprenez
l54 AUX MÈRES POLONAISES.
que votre gloire est grande, puisque seules dans le monde, vous êtes dîgnes d'inspirer de telles craintes !
Mais je me reproche de vous donner trop longtemps des conseils, à vous, qui venez d'étonner le monde par l'héroïsme de votre conduite, à vous qui venez d'ajouter à l'histoire de TEglise, des pages dignes de ses plus grands jours.
Pourquoi vous raconterais-je votre propre gloire? Et quel trait choisir entre mille qui ont montré ce que vous êtes.^ Que dire à l'honneur de toutes ces femmes, qui ont suivi leurs maris jusque dans le fond des déserts Sibériens .^^ La Pologne tout entière, depuis le commencement de ses malheurs, a constamment vu s'accomplir ce sublime et touchant sacrifice. Mais que dire de ces
AUX MÈRES POLONAISES. I v55
jeunes filles qui, ayant engagé leur foi, apprennent que leur fiancé part pour la Sibérie, et exigent de l'épouser avant son départ pour avoir le droit de le suivre? Deux mariages viennent d'être celébrés ainsi à Varsovie, au sortir de la citadelle, et à la veille du départ pour l'exil. Six mariage^ ont été célébrés le même jour à Pskow dans les mêmes conditions. Ce dernier épisode serait digne d'une éternelle mémoire. Six jeunes hommes étaient condamnés à la déportation. Tous étaient fiancés. Ils partent de Dunabourg, et arrivent à Pskow, la première étape de Texil. Que trouventils en entrant dans la ville ^ Six jeunes filles accompagnées de leurs familles, les attendaient au passage t six enfants, qui s'étaient promises dans les jours heu-
l56 AUX MERES POLONAISES.
reux, et venaient se donner au malheur.
Les mariages furent célébrés à Pskow.
Les jeunes hommes parurent à Tautel vêtus de l'horrible habit dés forçats ; les jeunes filles couvertes des plus splendides toilettes : rien n'avait été trouvé assez riche et assez beau pour leur parure.
Dès le lendemain, les jeunes épouses embrassèrent leur père et leur mère, quittèrent tout, prirent le vêtement des condamnés, et ces six anges continuerent le chemin de la Sibérie, avec ceux dont elles venaient d'adopter et de transfigurer l'infortune.
Polonaises, voilà des choses que vous avez faites hier, et que vous faites tous les jours, sous les regards distraits ou dépravés de l'Europe. Voilà les exemples que vous vous tracez à vous-mêmes;
AUX MEKES POLONAISES. 1 57
voilà les exhortations que vous vous adressez. Qui pourrait se flatter d'en égaler l'éloquence ? Regardez-vous donc et faites selon ce modèle.
Trois trésors vous sont confiés en ce moment, pour les garder dans votre cœur, et les transmettre à vos fils : la famille, la patrie, l'Église.
Relevez les ruines du foyer domestique. Ramenez l'époux et les fils à ce centre béni des traditions éternelles. Dieu, qui ne fait rien sans l'homme, n'élève la grandeur des nations que sur la force et l'honneur des familles. Or les malheurs qui vous écrasent depuis un siècle, vous menacent dans ce premier et fondamental élément de toute vie. Ils dispersent constamment dans le monde ceux que l'unité du sang devait réunir ; ils éloi-
l58 AUX MÈRES POLONAISES.
gnent de vous ceux qui ont tant besoin de vous! Courage! Luttez fortement contre rhorrible dispersion de la teitipête! Retenez par la force de votre amour ceux que Torage a laissés sous vos ailes ; rassemblez de loin, par le cri du cœur, ceux qu'il a jetés loin de vous!
Je ne vous dis rien de vos devoirs envers la patrie. Grande et exquise douleur, que celle d'une mère polonaise racontant à son petit enfant l'histoire de la Pologne! Quelle leçon pour ce jeune cœur! Quelle initiation à quelle vie!
Quelles instructions pour quels combats !
J'ose à peine vous rappeler les terribles paroles de votre Adam Mickiew^icz : « O mère polonaise, le Sauveur, parmi les enfants de Nazareth, portait déjà la croix sur laquelle il a sauvé le monde :
et toi, songe à n'amuser ton enfant qu'avec les instruments de ses supplices futurs! que ses mains s'accoutument à la chaîne ; que son front ne palisse point devant la hache de l'exécuteur; qu'il ne rougisse point devant la corde du dernier supplice. Il n'ira pas, ton fils, comme les guerriers d'autrefois, arborer la victoire sur les murs de Solyme ; ni comme les soldats du drapeau tricolore creuser le sillon de la liberté et l'arroser de son sang. Un espion ténébreux le provoquera au combat, il lui faudra lutter contre un tribunal parjure : son arène sera le cachot souterrain; un ennemi . tout puissant sera le maître de sa mort ; il aura, pour toute gloire, les larmes d'une femme, et les souvenirs nocturnes de quelques amis de son malheur. »
l6o AUX MERES POLONAISES.
O mères polonaises, non! bon espoir!
Dieu réserve mieux à cet enfant bienaimé. Cependant ne faiblissez pas: diteslui sa destinée. Après les noms de Jésus et de Marie, dites-lui le nom de la Pologne.
Apprenez-lui les chants de la nation, apprenez lui peu à peu ce qu'il doit faire pour elle. Ne faiblissez pas, n'hésitez pas ! C'est bien dur, mais c'est bien grand; et si, par malheur, aujourd'hui vous trahissiez votre gloire^ vos fils, demain, vous le pardonneraient-ils?
Surtout donnez Dieu à vos fils. Vous n'avez pas, comme ailleurs dans le monde, à compter sur le prêtre pour ce grand don. Où sont vos prêtres .^^ et où seront-ils bientôt .►^ et quels prêtres un vainqueur schismatique laissera -t-il près de vous? Prenez garde! S'il le faut,
AUX MÈRES POLONAISES. l6l
soyez pour votre enfant toute la religion; soyez pour lui toute la véritable Eglise ; soyez toute la parole ; soyez tout le sacerdoce. Que votre maison soit le temple, que votre cœur soit le tabernacle :
Là , montrez et donnez le vrai Dieu !
Polonaises, que ce Dieu puissant vous soutienne ; qu'il vous inspire, qu'il vous fortifie, qu'il|vous défende; et si l'heure héroïque devait sonner dans vos destinées, qu'il fasse de vous cette femme sublime dont le cloigt de Dieu s'est plu à tracer la beauté ^ : « Mère admirable au-delà de toute mesure, Supra modum mater mirabilis ; digne d'une éternelle mémoire dans le cœur des hommes, bonorum mcmoria c//g72a ; capable d'exhorter devant les bourreaux ses sept fils,
Lib. Il, Machab. VII, 20 et sqq.
162 AUX MÈfiES POLONAISES.
avec l'accent de la patrie, voce patria ;
sage jusque dans les supplices, repleta
sapientia; forte jusque dans la mort,
fortiter; unissant le cœur du guerrier
aux pensées d'une femme, femineœ co^
gitationi masculinum animum inferens;
tranquille, inébranlable ; transportée
d'une divine joie, quand son tour vient
de mêler son sang au sang de ses fils, à
cause de son espérance en son Dieu ; pe^
réunies fUios conspiciens bono animo/erebat propter spem quant habebat in
Deum! »
Mère des Machabées, priez pour les
\ Il -rw I I
mères de la Pologne
Quand, par une nuit d'orage, sous les coups d'une mer en furie, un vaisseau se débat, entre vie et mort ; et qu'à travers les vertiges, les tourbillons, les craquements, les sifflements sinistres, les bonds désordonnés du navire, et l'effroi qui gagne en secret les plus fermes, il s'agit de conserver, à force de précision et de sang-froid, les dernières chances du salut, à cette heure, c'est encore l'ordre qui règne dans l'équipage. Chacun est à
l64 . LE LENDEMAIN.
son poste, et se tait. L'homme sur qui
repose la vie de tous, commande , et on obéit. Aux coups de sifflet qui gouvei^nent la manœuvre , des groupes d'hommes s'élancent, et exécutent l'ordre en un instant. C'est un seul corps conduit par une seule âme. On n'hésite pas, on ne discute pas, on agit; et il y a, dans l'obéissance et dans l'unité de tous, en ces moments suprêmes, une sorte de solennité qui répond à la grandeur du péril.
Mais si le péril tourne en désastre, si l'orage l'emporte, si le navire, tout à l'heure luttant et gouverné, devient l'horrible et lamentable chose qu'on appelle un navire en perdition, alors un ennemi nouveau se dresse dans la tempête : c'est la révolte de l'homme. L'épouvante et
LE LENDEMAIN. l65
régoisme s'emparent des âmes jusqu'à ]a fureur; chacun ne voit plus que soi dans l'univers ; qui dira ce que devient cette confusion? — Et quand, à la première aube du lendemain, sur le rivage d'une île inconnue, les débris du naufrage apportent, une à une, celles des victimes que le linceul des eaux n'a .pas enveloppées, les hommes jetés là, sur ce coin de terre, sont menacés d'un malheur dans le malheur: celui de se diviser, de se contredire et de se combattre.
L'équipage accuse le capitaine : il gouvernait mal depuis longtemps ; il ignorait la carte de la mer, et n'a pas su prévoir les écueils. Le capitaine accuse le second, qui n'a jamais rien compris à ses ordres. Le second accuse l'homme de quart, qui a mal tenu la barre, et n'a
pas gouverné selon l'inclinaison de l'aiguille; l'homme de la barre dit que son compagnon l'a gêné, et l'a empêché de gouverner droit; si on eût écouté tel quartier-maître, on était sûr d'éviter les récifs ; les mécaniciens ont eu peur et ont abandonné la machine ; les hommes dès pompes ont été des lâches^ et se sont sauvés de l'entre-pont. Que sais-je ? Au milieu de ces cris confus, on souffre, on a froid, on a faim; oii est-on? que ferat-on? L'union la plus généreuse suffirait à peine à adoucir un si grand désastre :
cependant la discorde veille; et des hommes à peine sauvés, et qui ne savent s'ils vivront demain, se disputent et se menacent entre deux morts.
C'est trop souvent la triste histoire des peuples, après les grands revers ; c'est,
pour les vaincus, le danger du lendemain. On peut dire qu'il est inévitable, et que toute la sagesse ne peut consister qu'à le prévoir.
La Pologne en est, aujourd'hui, à l'un de ces lendemains terribles, où, profitant des regrets, des amertumes; des désespoirs de chacun, la discorde se présente, et fait aux esprits souffrants ses cruelles propositions.
Il faut savoir que telle est la loi du malheur. La prospérité a ses dangers, l'infortune a ses tentations; Dieu les permet, pour l'honneur de cette âme humaine, toujours libre dans les fortunes les plus contraires, toujours maîtresse de vaincre le sort, et de conduire en souveraine sa destinée.
Que servirait d'ignorer le péril, et
quelle sagesse y aurait-il à fermer les yeux devant l'écueil ? Je propose à nos frères de Pologne de méditer quelques moments avec moi sur les dangers de ce lendemain oii nous sommes.
Nous venons d'assister à un grand spectacle : celui de tout un peuple, luttant comme un seul homme pour la conquête de sa liberté. Il s'en faut, cependant, que, dans ce peuple, tout le monde fût d'accord sur la direction des affaires publiques. Mais le but était le même pour tous, et, l'élan national une fois donné, tous ont suivi.
On a pu voir un effet de cette grande unité dans la nation, quand, en i863, la direction de la guerre a passé aux mains de Langiewicz. De plus grands noms, plus anciens comme plus illustres, pou-
valent être alors prononcés; mais la petite noblesse^ qui avait commencé l'insurrection, avait trouvé dans Langiew^icz son véritable représentant et son chef. Nul n'a réclamé. Les plus illustres familles se sont inclinées devant Télu du champ de bataille, et rien n'a gêné l'action de son pouvoir.
On a pu voir encore cette unité puissante, dans l'autorité acceptée partons du gouvernement national de Varsovie. Ce
prodigieux pouvoir, dont je n'entreprends pas de justifier tous les actes, mais qui a étonné le monde par la persistance inouïe de son existence sous les regards et les menaces de mort de son tout-puissant ennemi , ce pouvoir héroîque a été reconnu par tous, entendu et obéi par tous, non pas seulement en
Pologne, mais d'un bout à Tautre de l'Europe. Je ne doute pas, cependant, que beaucoup d'espritsn'eussent, à son égard, leurs objections et leurs - inquiétudes.
Mais l'heure était trop solennelle pour que l'hésitation fût permise ; et, sans élection possible, sans représentation nationale, sans roi, sans dictateur, la nation polonaise s'est cependant trouvée une nation gouvernée, obéissant à une même inspiration, et connaissant l'autorité d'im chef.
Telle a été l'union nationale, dans tous les cœurs polonais, de 1861 à
C'est alors que Ite désastre est venu ; et la question est de savoir, — question de vie ou de mort pour la Pologne , — ^ si l'union nationale, admirable pendant
la lutte, survivra au désastre, ou si, ellemême, elle y trouvera sa ruine.
La malheureuse issue de la dernière insurrection apporte à tous les Polonais une affreuse douleur morale, et, à des degrés divers, la ruine et de grandes souffrances. Ces douleurs seront-elles supportées dans la nation avec grandeur d'âme, avec charité mutuelle, dans Thonneur d'un fraternel respect et d'une invincible unité; ou seront- elles subies dans la discorde, dans la colère, dans la honte des rancunes, des accusations, des tardives insultes, et des soupçons misérables qui naissent, après les revers, dans la partie basse des âmes ? ,
Je le répète : question de vie ou de mort pour la Pologne. C'est donc une chose à considérer.
Le premier danger de discorde qu'on aperçoive dans la nation, est dans ce fait :
qu'une partie des citoyens a voulu l'insurrection, et l'a commencée; tandis que l'autre n'a suivi le mouvement qu'à regret, et en blâmant ses premiers auteurs.
Tout homme de sens prévoit que cette situation peut être, au lendemain de la défaite, une source de reproches mutuels, et de sanglantes accusations.
Il semble qu'une réflexion juste et simple serait de nature à conjurer le danger.
Croyez-vous que, dans le monde, il n'y ait pas un Polonais qui ne désire la résurrection de sa patrie ? — Vous le croyez, et je le crois avec vous. — Le but est donc le même pour tous, et la diversité ne se trouve que dans les moyens d'action.
Mille choses concourent à cette diversité :
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le point du inonde où Ton habite, les conseils qui vous environnent, Texpérience, l'âge, le caractère, les convictions de l'esprit fondées sur une connaissance particulière de tel ou tel événement.
Tout l'ensemble de la plus grave affaire change entièrement selon le point de vue d'où on la regarde, et les partisans les plus dévoués d'une cause peuvent porter sur ses intérêts les jugements les plus contraires. Or, il faut avoir l'âme assez haute pour admettre cette diversité des* jugements, sanrs mettre en cause le dévouement des cœurs. Dans la grave affaire dont il s'agit, je ne pourrais comprendre, je l'avoue, qu'une des deux parts de la nation osât accuser l'autre.
Et qui donc, dirais-je aux partisans de l'action, qui vous conseillait d'attendre,
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de prolonger la lutte sur le terrain moral , et de n'abandonner à aucun prix ce terrain pour celui des champs de bataille ?
C'était Adam Czartoryski ; c'était André Zamoiski; c'en est assez. Je ne veux point d'autre argument pour couvrir le patriotisme de tous ceux qui ont regretté le soulèvement armé de la nation. Ils entrevoyaient avec ces illustres patriotes la suite des malheurs qui devaient accabler la patrie, et n'espéraient pas assez la victoire pour risquer en conscience un appel aux armes. Telle a * été, dans les dernières affaires, l'attitude de la haute noblesse. Elle a blâmé, retardé, retenu, puis accepté et servi le mouvement. J'estime qu'elle a, dans les deux moments de cette conduite, fait preuve de patriotisme. Elle a aimé la Pologne, quand elle
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a prévu et retardé les désastres qui Taceablent ; elle l'a encore aimée, quand^ la lutte engagée^ elle n'a pas voulu se séparer de la nation, et a pris sa part des périls et des revers.
Mais si Ton ne peut permettre au parti de l'action d'accuser le patriotisme de ceux qui ne voulaient pas la guerre, je pardonnerais bien moins encore à ceux qui, dans cette affaire, n'ont tenu ni répée ni le fusil, d'accuser maintenant ceux qui reviennent du combat. Je ne ferai pas au lecteur l'injure de défendre ici leur gloire. Les personnes qui ont présente à l'esprit la suite de ces malheureuses affaires, savent sous l'empire de quelles provocations et de quels excès a été poussé, en Pologne, le premier cri de l'insurrection. Le aa janvier i863, la Po-
loghe a pris les armes, comme le voyageur assailli par une troupe de brigands tire son pistolet, et s'apprête à défendre sa vie. Direz-vous que cet homme se révolte, et blâmerez-vous en lui, s'il succombe, l'esprit d'indépendance et le goût de l'insurrection ? Hélas ! Malheur aux vaincus ! Il y a des temps et des hommes au tribunal desquels ils auront toujours tort, et dont le jugement ne s'abaissera jamais à respecter la justice qui succombe.
Qu'eussiez-vous dit, je vous le demande, à l'honneur des combattants de Malogoszcz, de Wengrow, d'Opatow, s'ils eussent été recompensés de la victoire ?
Un geste de la France, un mot de l'Angleterre pouvaient cependant y suftire.
Voilà des hommes dont vous vous pro-
clameriez impuissants à célébrer la gloire, et qui auraient accompli, selon vous, le plus grand acte, le plus sage aussi , des temps modernes. Sachons respecter leur héroïsme, bien que trahi par la fortune. Sortons, si faire se peut, de cet ignoble empire du succès oii se trouvent captifs la plupart des esprits de ce temps. Non ! non ! cela seul n'est pas beau qui triomphe ; et pas plus au dixneuvième siècle qu'avant, il ne suffira d'avoir réussi pour avoir eu raison!.
Grâce à Dieu, rien ne peut altérer ni atteindre le visage de l'éternelle justice; elle est belle dans ses revers d'un jour, comme elle est belle dans ses viclbires; et c'est une ignominie digne de larmes deneplussavoirlareconnaître, quand elle se montre à la terre couronnée d'épines!
Les vaincus delà dernière insurrection ont donné leur sang pour une cause dont tous les Polonais veulent le triomphe.
Devant ces visages creusés par la souffrance, et noircis encore, ce semble, par la poudre du champ de bataille, je ne comprendrais pas, je le répète, qu'un fils de la Pologne n'oubliât pas ses regrets, ses plans de conduite, ses idées personnelles, meilleures peut-être, pour serrer la main de ce frère qui revient de la mort, et Taccueillir par de nobles paroles.
Si les conseils de la concorde n'étaient pas ici entendus, et que la nation se divisât sur la question triste et tardive de savoir s'il fallait, oui ou non, prendre les armes, un second péril plus grand que le premier ne tarderait pas à paraître. De la division des idées, on irait .
à la division des classes dans la nation; et l'on ne dirait plus seulement : Vous avez retardé et gêné l'insurrection, tandis que je l'ai servie au prix de mon sang ; on dirait bientôt : Vous avez voulu la paix parce que vous êtes des aristo- ' crates, et nous avons combattu parce que nous sommes la bourgeoisie. Cette division cruelle, qui, à l'heure où je parle, ' n'existe pas enPologne, ne tendrait à rien 1 moins qu'à décapiter la nation en la pri- ! vant de ses représentants les plus illustres. Si jamais, sous l'influence de cette fausse et basse démocratie qui se résume tout entière dans les mots d'envie et de nivellement, pour aboutir à César, si jamais un absurde ostracisme séparait de la nation polonaise des noms comme ^ ceux des Czartorvski, des Zamoïskij des
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Sapieha, on peut compter que la cause nationale aurait perdu dans le inonde son plus pur honneur, et qu'il deviendrait difficile de répondre à certaines accusations des ennemis de la Pologne. Au reste, que fait à cet égard le gouvernement russe? N'a-t-il pas employé tous les moyens pour introduire dans la nation cette division dont je parle ? Quels efforts n'a-t-il pas faits pour séparer la noblesse de la bourgeoisie naissante, et pour soulever, contre ces deux parts de la nation, la masse plus inerte et mieux saisissable des paysans? Pendant que le général Mourawief se flatte de jeter cette mortelle division dans la nation polonaise, les
Polonais consentiront-ils à réaliser les
plans du despotisme russe par leurs discordes à l'étranger ? Je pense que c'est
LE LENDEBIAIN. l8l
un sujet digne de leurs plus graves méditations.
J'aurais encore beaucoup à dire, mais tout à coup je m'arrête; tant la pensée d'une division entre les membres de ce grand peuple catholique, ami de la France, et qui nous est si cher, est repugnante ànotre intelligence et douloureuse à notre cœur.
La crainte seule, même lointaine, en est insupportable- La nation polonaise traverse une fois de plus une de ces crises terribles où se décident la vie et la mort d'un peuple. Rien de médiocre ne doit ni ne peut se trouver dans l'âme de ses fils. Des vertus ordinaires ne suffiront point à sauver l'heure présente ; il y faut l'héroïsme et la sainteté.
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Deux voies sont ouvertes devant les fils de la Pologne : celle de la désunioii dans le malheur, et celle de Tunion et de la concorde, toujours et à tout prix.
La première serait, on peut le dire, le scandale du monde chrétien, en même temps que la ruine certaine des dernières espérances de la Pologne. Cette fois, il serait sage de graver sur un tombeau le mot célèbre : Finis Poloniœ. L'esprit d'orgueil, de défiance, de haine, de rancune se glissant dans les cœurs, on verrait bientôt chacun se séparer de la cause commune, se retirer chez soi, travailler pour soi ; on verrait les descendants des plus illustres patriotes, les héritiers de ces noms qui semblent un écho historique de rhonneur, du dévouement et de la gloire, s'enfermer dans là vie privée, tra-
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vailler à relever leur fortune, déclafer qu'ils sont las de courir les hasards et les aventures patriotiques, demander du service à un maître, quel qu'il soit, et oublier sagement, aux portes de la Bourse et de la Banque, qu'il y ait une Russie, une Pologne, et entre l'une et l'autre la justice de Dieu !
Mais avant que ce fatal dégoût n'eût atteint ceux dont je parle , il aurait , depuis longtemps, glacé le courage des amis de la Pologne. Quel moyen de défendre une cause qui se déchire ellemême, et de rester fidèle à un peuple qui trahit le premier ses destins.^^ Le silence, la mésestime, l'abandon se feraient partout sentir en Europe autour des restes déshonorés de cette immense ruine ; et ceux-là seuls oseraient parler encore, qui,
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aujourd'hui, nous contredisent et nous combattent.
La nation polonaise ne connaîtra point un si grand malheur.
Polonais! celui qui vient de parler s'est montré plus que jamais un ami de votre cause ; car apercevant devant vous recueil, il vous Ta courageusement signalé.
Dieu merci, la nation entière peut échapper à ce péril ; et il dépend de chacun de vous cette fois de sauver la patrie. Que chacun veille sur son âme pour rélever au-dessus des froides régions de régoisme, de l'indifférence, des souvenirs amers, des vains regrets ! Que chacun, dans le silence intérieur, fasse ce sacrifice à la croix du Christ et à l'avenir de la Pologne ! Que chacun décide, à
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partsoi, le pardon, l'oubli des contradictions, le silence au lieu des reproches, la paix absolue, la concorde et lunion à tout prix! Sortez de ce colloque intérieur déterminés à la paix fraternelle, et ne vous souvenant que d'une seule chose :
la charité !
Alors vous serez vraiment des chrétiens, et vraiment aussi des patriotes!
Alors vous serez forts, et consolés dans vos souffrances; car qu'y a-t-il de plus douloureux que la haine, et de plus doux que l'amour entre ceux qui souffrent ?
Alors vous recevrez et vous donnerez de grandes consolations ; et vous parta-^ gérez entre frères ce trésor de l'espérance qui transfigure jusqu'à l'excès du malheur!
l86 LE LENDEMAIN.
Alors, le regard des hommes se reposera sur vous avec respect; et Ton dira :
Voilà des citoyens dignes de vivre en paix sur le sol libre d un grand pays.
Alors, Dieu bénissant vos revers, la terrible épreuve que vous traversez en ce moment peut se changer en profit, et en forces nouvelles pour votre union nationale : car s'il n'est rien de plus fatal aux •hommes que la discorde dans le malheur, il n'y a point, entre nobles âmes, de lien plus fort sur la terre, que Thonneur d'avoir souffert ensemble, et en s'aimant, pour la justice et pour la liberté.
^ Super flumina fiabylonis...
On me demande une parole d'adieu, unfiommage suprême, comme un dernier salut sur la tombe de leurs soldats martyrs.
J'accepte Thonneur qui m'est offert.
Grande et chère Pologne! quand le monde entier, las de te voir sainte et juste, ♦ensevelirait dans le silence ton héroïsme et tes malheurs, fidèles à notre destinée comme à la tienne, nous saurions élever jusqu'à la fin le cri de
notre douleur et de notre scandale.
Non! et je Tavouerai pour ma part, quand j'ai commencé à parler de toi, et que tant de jeunes, fières et nobles âmes i répondaient par des acclamations à ma parole; quand nous te suivions d'un regard plein d'angoisses et de désirs sur tes champs de bataille; quand toutes nos feuilles publiques, toutes nos tribunes, toutes nos chaires sacrées retentissaient de ton nom, et que la parole même des plus puissants souverains ' semblait prendre devant l'histoire rengagement de te secourir, alors, non, jamais je n'aurais cru à ce qu'il faut ' voir et subir maintenant. — Qui parle de toi ? qui s'occupe de toi ? qui se demande ce que sont devenus tes bâtai 1- Ions? qui pense à tes exilés, à tes blés-
ses, à tes pauvres?... Tes pauvres! hier riches et grands seigneurs, réduits aujourd'hui à recevoir, à cinq cents lieues de leurs domaines incendiés, le morceau de pain que leur tend une pitié distraite! Qui sait seulement qu'en cette heure même quelques prêtres gênéreux*, dans un coin de Paris, recueillent tes malheureux enfants, et empêchent de mourir de faim ces héros que toute l'Europe acclamait hier, quand sur eux planaient encore les espérances de la victoire? C'est à ce phénomène d'oubli, à cette audace du silence, à cet abandon païen des vaincus que nous ne pouvions croire alors, et que nous refusons maintenant de nous résigner, nous Français
* Les prêtres de l'Oratoire, fondateurs et directeurs de V Œuvre du cathhlidsme en Pologne.
igO LE PSAUME DE LA POLOGNE.
en France ; et c'est de ce sommeil inepte et malsain que nous voudrions tirer quelques âmes dignes d'être éveillées devant le plus auguste malheur que Dieu ait offert depuis des siècles à la vénération des hommes.
Mais comment parler? que dire qui n'ait été dit, et ne soulève aujourd'hui cette espèce d'impatience blasée qui refuse de s'intéresser encore à un crime trop connu? Comment émouvoir les cœurs, — et il le faut cependant, car si l'heure est passée où nous pouvions secourir ces grands chrétiens sur leurs champs de bataille, l'heure est venue de les accueillir après leurs revers, et de leur donner ce que l'homme antique ne refusait point aux suppliants : le pain et le feu ? Que dire enfin à ces glorieux vain -
eus? Comment relever leur âme? comment témoigner assez de respect pour leurs malheurs ? Quelle langue leur parler, qui ne rappelle ni les vaines promesses dont nous avons trop enivré leur courage, ni les plaintes plus vaines encore de ceux qui prédisent une fois de plus la fin de la Pologne?
Tandis que, sans espérance, je cherchais ce langage, digne de consoler un peuple de martyrs, je me suis rappelé qu'Israël captif avait laissé le témoignage de ses douleurs, mais aussi de son indestructible espoir dans un chant immortel. J'ai récité ce chant, et chaque mot du psaume antique m'a paru plein d'une opportunité saisissante pour le nouvel Israël, qui, lui aussi, pleure mais n oubliei'a pas sa Jérusalem ! Ëh bien^
Kja LE PSAUME DE LA POLOGNE.
relisons le vieux psaume ; et à l'exemple des Pères, qui Tont fait cent fois, appliquons aux nialheurs qui nous entourent la plainte du chant éternel. C'est la seule forme dans laquelle, pour ma part, j'oserai toucher encore à cette infortune trop grande ; et peut-être un rayon de courage et de consolation, échappé de la page sacrée, viendra- t-il illuminer quelque noble front surchargé de tristesse, d'abattement et de regrets.
Trois sentiments sont tour à tour exprimés dans le cantique de la captivité d'Israël : la douleur de l'exil, l'amour de Jérusalem, l'espérance dans l'avenir.
Je reprends ces trois sentiments, et je veux les méditer avec nos frères de Pologne.
Je dirai leurs tristesses d'exil ; je dirai
LE PSAUME DE LA POLOGNE. Hji
les joies de leur amour na^onal ; je parlerai enfin de Tavenir.
Super Rumina Babylonis. — Les fleuves de Babylone... les fleuves étrangers... les fleuves qui n'arrosent pas la terre natale... les fleuves dont les échos redisent des mots inconnus... O fleuves amers !
Il est si doux, dans les jours heureux, assis sur la rive d'une onde aimée, de saluer d'un sourire confiant le flot qui s'éloigne, et de comparer à sa fuite l'oubli des maux qui semblent s'envoler de l'âme ! Hélas ! c'est encore l'oubli que
l'exilé rencontre sur la rive étrangère; mais c'est l'oubli cruel, c'est la distraction de l'égoîsme, c'est la légèreté du bonheur qui n'a pas le temps de s'ar- < rêter dans sa course, pour comprendre qu'on souffre à côté de lui.
Que Dieu te soutienne, noble exilé, qui, cet hiver, promèneras dans notre grande ville, à travers l'étourdissant éclat de son luxe et l'insolente élégance de ses plaisirs, une âme obsédée d'ombres funèbres et des dernières images de la justice égorgée I Je compatis à ta souffrance! je, voudrais te reconnaître dans la foule et te serrer la main. Ferme les yeux, et ne t'irrite pas d'entendre parler de tout l'univers sans qu'il soit question de toi ! Tout ce peuple qui ne sait
plus prononcer ton nom n'avait, hier en-
coré, que toi sur les lèvres; et si la Providence ramène un rayon de soleil dans tes destins, tout ce peuple te reviendra !
Porte maintenant en chrétien, c'est-à-dire sans mépris et sans colère, le poids de Toubli ; songe que les ondes du fleuve succèdent aux ondes, et que la couleur des flots est moins inconstante que la destinée des hommes !
Super flumina!.,. Mais je prévois une douleur plus poignante que celle même de Toubli, et Babylone ne la ménage pas aux vaincus : c'est l'indifférence à l'endroit de la justice. Je ne m'étonne point de cette indifférence : Babylone est dans les plaisirs. Ne dérangez point ses guirlandes de fleurs ; ne troublez pas ses fêtes ; ne lui parlez point de s'armer pour la justice : elle est dans les mains
de ses esclaves occupées à répandre sur sou corps des parfums précieux. Ne lui parlez point de la plus sainte des guerres : elle ne pense qu'à voir s'augmenter son or, et à y puiser chaque jour le raffinement de voluptés nouvelles.
Regardez cet homme, étendu sur un sofa, dans le coin de ce palais. On dit que son influence est grande, et que, de sa parole, dépendra le sort de la justice.
Son visage est nourri, luisant, parfumé :
nul ne pourrait dire son âge. Il attend l'heure d'entrer dans une assemblée politique. Il paraît dormir, et il ne s'éveillei*a guère plus pour traiter les affaires du monde. Il vient de passer trois nuits sans sommeil. De temps en temps un sourire étrange fait frissonner ses lèvres.
LE PSAUME DE LA POLOGNE. ïgj
Cependant on l'entraîne vers l'assemblée; on parle, on dispute. Lui, a oublié des papiers d'État, mais il ouvre un éciin et il considère un collier de perles ; et pendant que se règle la vie ou la mort d'un peuple, il regarde à sa montre et s'impatiente. Celle qui l'attend dans son carrosse trouve, elle aussi, trop longues les affaires publiques. Elle se console en pensant qu'elle est, depuis quinze jours, une puissance politique ; .
et elle plonge, pour se distraire, ses doigts chargés d'or dans le portefeuille d'un homme d'État. ^— Voilà pourquoi Babylone ne s'occupe guère de connaître
le juste et l'injuste.
Porte encore, noble victime, le poids
de cette indifférence ; porte le, puisque
Dieu le veut; mais je ne te demande
point cette fois de le faire sans irritation et sans dégoût. Il est, je le sais, insupportable d'entendre couvrir d'un grand langage, et cacher sous des raisons d'Etat, la défaillance secrète de coeurs corrompus qui veulent jouir, et n'être point troublés dans leurs festins. Sache seulement que. Dieu merci, ceux-là ne sont pas seuls dans le monde, et qu'il en est d'autres qui gardent fidèlement l'horreur de l'injustice, et le don de souffrir devant le scandale hideux de ses réussites.
Super Jlumina Bàbylonis. . . Je connais une autre amertume des fleuves de l'exil; mais qu'elle est cruelle! L'exilé peut s'écrier ici avec le Prophète :
a Voilà, dans la paix que vous m'avez faite, l'amertume la plus amère : Ecce
inpace amaritudo mea amarissima ' / »• C'est la calomnie ; c'est l'outrage ajoute à Toubli et à l'indifférence pour la justice. Tout cela est logique, tout cela s'enchaîne bien. L'injustice veut justffîér ses violences en avilissant sa victime, et ceux qui ont trahi la cause du droit accepteront la calomnie pour justifier leur trahison. Tout cela devait se prévoir, et se trouvait par avance dans les instincts du cœur humain corrompu ; car enfin, si hautain et si violent que soit le persécuteur, il sent le besoin de calmer un peu la raison publique qui l'entoure, et de fournir au moins à ses complices ou à ses complaisants des fantômes de raisons pour les maintenir dans la fidélité de son service. — : « Qu'est-ce
« Isaïe, XXXVin, 17.
que ce peuple polonais? Peuple de révoltés et de turbulents! peuple ingouvernable, même par lui-même, et plus divisé dans son propre sein qu'il n'est i impatient du joug étranger; voisin incommode, qui força la grande Catherine d'intervenir dans ses affaires, pour assurer la paix du monde; peuple impatient de toute loi, et tqujours en discordes ; et qui, trois ou quatre fois en moins d'un siècle, a remis en question la paix de toute l'Europe ; peuple de révolutionnaires, qui s'est trouvé là dans toutes les mauvaises heures des nations depuis cinquante ans, prêt à offrir à toutes les insurrections le secours de ses rancunes et de ses colères inoccupées. Peuple léger, libertin et corrompu, atteint d'un mépris séculaire pour le lien sacré du
mariage, ainsi que cela est raconté dans les histoires, et se trouve même dans certains dictionnaires au mot Pologne ou Polonais. Hommes et femmes d'une nature dangereuse, séduisante, à la fois entraînante et faible, qui ont porté dans le monde l'exemple détestable de leurs troubles, de leurs passions et de leurs désordres.,. Telle est la Pologne! »
— Vous qui venez d'entendre ces dernières paroles, froidement prononcées sur des tombes de martyrs, avez-vous rencontré sur votre route ce que l'Évangile appelle un pharisien? Il y en a de plusieurs sortes; il y a le pharisien de la religion ; il y a le pharisien de l'honneur; il y a le pharisien de la politique: et il n'est pas impossible que les trois se trouvent en un seul. Au lieu de répon-
a02 LE PSAUME DE LA POLOGNE.
dre à ce personnage, — car c*est lui qui vient de parler, — je vous propose, lecteur^ de le regarder de près quelques instants. Le pharisien, de la politique moderne est un homme solennel, majestueux, grave et digne. Tout ce qui offense la lettre, la dernière lettre, le révolte; et tout ce qui dérange je ne sais quelle inerte production, muette et laide, qu'il appelle Vordre, lui paraît un crime.
Quand il entend parler d'un peuple faible, cet homme fronce le sourcil; il pense aussitôt que les faibles sont mécontents, les mécontents agités, les agités dangereux, et les êtres dangereux bons à lapider. Mais, au fond, tout ce qu'il ne comprend pas lui paraît mériter le même châtiment. Correct dans l'austérité, aux heures officielles, il possède
LE PSAUME DE LA POLOGNE. îio3
alors des vertus très-apparentes, et, pour ainsi dire, énormes. Il a moins d esprit, caché ou apparent; mais Tétroitesse de sa pensée lui donne l'avantage d'une roideur inflexible dans ses jugements. Il y est trop pauvre pour y pouvoir hésiter; et, n'ayant jamais qu'une seule idée à la fois, il est indomptable à la soutenir.
Cette sûreté de vues et cette netteté de décision l'enchantent, et il s'admire.
Heureux déjà de se sentir, par les vertus morales, supérieur au reste des hommes, il arrive à comprendre en outre qu'il est leur maître par l'intelligence, et pendant qu'il le croit en lui-même, il l'impose autour de soi par sa grande mine.
L'injustice ne saurait chercher dans le monde de plus utile ni de plus fidèle allié. Cet hotnme grave, une fois saisi
!^o4 . LE PSAUME DE^ LA POLOGNE.
par une formule dans son petit esprit, et flatté par une génuflexion dans son incommensurable orgueil, cet homme grave ne bronche plus, et répète la seule idée qu'il possède, avec toute la supériorité qui lui appartient. Mettez-le dans la magistrature, dans la presse, dans les emplois politiques, il est bon partout.
C'est lui qui dit gravement les inepties cruelles^ les mensonges diplomatiques, les banalités sanglantes. Nul ne l'égale pour mettre un air de vertu dans une bassesse, et de solennité dans une infamie. Cet homme est inexorable pour les vaincus... Ne craignez rien... il sait se défier du cœur dans les affaires,*et ne pas s'attendrir comme les femmes et les poètes dans ses jugements politiques.
Aussi donne-t-il au persécuteur le con-
seil prévu de ne jamais se relâcher dans ses poursuites. C'est cet homme qui, tout à l'heure, jugeait devant nous la Pologne ; c'est de lui que Jésus a dit, prévoyant le rôle qu'il remplirait partout dans la suite des siècles : Race de vipères! Progenies viperarum^ .
Supporte, noble exilé, la race des vipères ; supporte l'orgueil des pharisiens, et les lâches et ineptes jugements qu'ils prononceront sur toi ! Supporte les calomnies de l'injustice, ses perfidies, ses précautions, ses lâchetés, et le succès apparent de ses vils efforts pour ternir ton caractère et ta gloire. Songe que la croix toute seule eût été trop peu de chose pour l'amour du Christ qui voulait souffrir pour nous, et qu'il l'a revêtue d'op-
* Matth. XII, 34.
206 LE PSAUME DE Ij^A POLOGNE.
probres avant de l'inonder de son sang.
Considère Jésus calomnié par l'ignoble vertu des pharisiens, avant de rendre le dernier soupir; et sois sûr que la froide et impitoyable attitude de ces faux sages lui fut plus douloureuse que les verges de ia flagellation et les soufflets des soldats. — Ah! la calomnie après le malheur ! Je comprends que cette douleur est si grande, et qu'elle soulève dans le cœur des flots si brûlants de dégoût et de mépris, que je ne puis cette fois la calmer qu'en la jetant au pied de la croix. Sois un homme pour supporter l'oubli ; sois un chrétien pour supporter l'indifférence à l'endroit de la justice ; sois un saint pour supporter la calomnie dans la persécution, et pardonnons à la race des vipères !
Super flumina Babylonis... • fleuves étrangers, rivages déserts, flots amers d'oubli, d'indifférence et de calomnie:
illic sedimus^ c'est doncprès de vous que s'arrêtèrent nos . pas ! — sedimus : nous nous sommes assis, dit le texte : et je comprends encore dans- ce mot une poignante douleur.
Combien de fois, et avec quelle éloquence m'a-t-elle été confiée cette nouvelle douleur! Combien de fois ai-je entendu l'un de ces patriotes désarmés me dire, en me racontant ses durs combats :
C'était bien, alors! nous avions l'âme pleine d'espoir, et, dans les jours tnauvais, l'action et le péril soutenaient l'ardeur. On souffrait; mais on sentait que la souffrance prouvait l'amour, et qu'il pouvait amener son triomphe. Les ha-
2o8 LE PSAUME DE LA POLOGNE.
sards périlleux occupent et portent le cœur. Il faut penser vite, décider promptement, agir comme on décide, et tout à coup tout changer, selon le caprice et l'humeur des batailles. Il y a Tentraînement du combat, la fraternité du compagnon de guerFe, les épisodes de chaque engagement, les mâles récits, et parfois les héroïques gaietés du bivouac.
O forêts où nous cachions , la nuit , les feux de nos petits bataillons ; bois obscurs de vieux chênes et de pins chargés de neige, où, le soleil couché, l'enniemi n'osait plus nous suivre; collines du pays, dont les haies vives et les bosquets touffus cachaient leurs défenseurs; nuits obscures qui protégiez" nos retraites ; clartés de l'aube *qui éclairiez nos retours soudains; terre de la patrie à laquelle
LE PSAUME DE LA POLOGNE. 'XOg
nous donnions sans regret nos sueurs, notre sang et nos larmes! où êtes-vous?
Je ne vous vois plus; assis à un foyer vulgaire, inutile et désarmé, il ne me reste plus qu'à me coucher dans mon impuissance : Illic sedimus, et à pleurer en me souvenant de la patrie : Et flevimus quiim recordaremur Sion !
Flevimus... les larmes! — Il y a quelque chose de sacré dans les larmes de l'homme; et je plains, avec un pei*d'horreur, celui qui peut, sans trouble, voir un homme pleurer. Je sais qu'il y a les larmes de la faiblesse, et de ces vains attendrissements, qui méritent le blâme plus que le respect. Je connais ces larmes ; et, elles-mêmes, je les crains encore.
Mais les larmes des forts! les larmes des douleurs viriles! les larmes du patriote
exilé ! les larmes du guerrier vaincu !
Qu'elles sont terribles à voir, et qu'elles ont sur le cœur une étrange puissance !
Cette puissance, elles l'ont encore, et n'en doutez pas, sur le cœur même de Dieu, quand elles coulent pour la justice! Mais pourquoi vous oublierais- je, larmes des mères, des épouses, des sœur^, des fiancées, et de tous ces cœurs tendres et forts qui ont donné à la sainte cause âe la justice mille fois plus qu'euxmêmes, et auxquels il ne reste plus qu'un amour crucifié dans un souvenir sanglant: Amor cruci fixas? Que vous me semblez puissantes, larmes de l'amour déchiré, pour porter dans le cœur de Dieu les plaintes suprêmes de la justice ; et que vous êtes effrayantes pour le persécuteur! Croit-on que ce soit peu
LE PSAUME DE LA POLOGNE. 21 l
de chose que de mettre contre soi des larmes humaines? O vous tous qui faites pleurer, prenez garde!... Vous triomphez, vous êtes forts, vous êtes armés de raisonnements et bardés de sophismes, comme les forts d'autrefois étaient bardés de fer, et vous dites : Qu'est-ce que je crains.^ ils pleurent, et si je ne les réduis pas à se soumettre, ma vengeance, du moins, aura bu leurs larmes! » — Prenez garde! Savez-vous ce que l'Apocalypse appelle a le vin de la colère de Dieu, dans le calice de la colère de Dieu..., de vino irœ Dei^... in calice irce Dei^? }) Croyez-le, c'est un vin fait de sang et de larmes. Il s'échappe du pressoir oh les forts foulent aux pieds le droit des faibles, où les âmes justes, où
» Apoc, XIV, 10.
les âmes sœurs, où les cœurs droits souffrent violence. Dieu les recueille dans des vases terribles, « in vas a irœ suœ^. » Un jour vient où la mesure est pleine. Une dernière larme fait déborder le vase :
alors retentit la parole du Seigneur à ses anges : « Allez, et répandez sur la terre la colère de Dieu : Effundite phialas irœ Dei super terram^. » Et bienheureux celui que ne poursuit pas ce torrent vengeur !
Mais entendons les dernières plaintes d'Israël captif. Il chante ainsi : « Aux saules du chemin, sur les rives de l'exil, nous avons suspendu nos lyres, parce que ceux qui nous conduisaient captifs nous demandaient les chants de la pa-
* Jérém., I, 24.
2 Apoc, XVI, i.
trie; et ceux qui nous arrachaient à la patrie disaient : <c Chantez-nous les hymnes des fêtes de Sion. Mais comment pourrions-nous chanter les chants du Seigneur sur la terre étrangère? — In salicibus... suspendimus organa nostra.
Quomodo cantabimus canticum Dominu^s^ — C'est le deuil d'Israël; c'est le silence d'un peuple qui honore son malheur ; c'est l'horreur d'un plaisir goûté loin de Jérusalem .
Nous Tavons retrouvée, cette tristesse d'Israël, dans le cœur de la noble et admirable nation, qu'un noble et admirablecœuranommé « une nation endeuil^ .y> Elle a fait taire ses chants, elle a cessé ses fêtes; les femmes ont pris le deuil,
* Voy. Une nation en deuil, par M. le comte de Montalembert.
2l4 I-E PSAUME DE LA POLOGNE.
et le persécuteur s*est trouvé aux prises avec un ennemi nouveau et insaisissable :
la tristesse ; non la tristesse de rabattement, mais la tristesse fière et intrépide ; celle qui par son silence parle, et par son immobilité agit. Que n'a-t-il pas tenté pour vaincre cet insupportable fantôme, et arracher un sourire à ce spectre ? Il a organisé des fêtes; il a multiplié les plaisirs ; il a fait appel à toutes les séductions, des plus délicates aux plus viles. Il a invité les vaincus à ses fêtes : les vaincus ont réfusé de venir ; il leur a ordonné de venir, ils n'ont point paru.
Il a fait connaître à des femmes que, si elles se montraient une seule fois au bal, elles auraient la grâce de leur mari : une d'elles y est allée... c'était àGrodno. Entrée dans la salle du bal , elle croyait
avoir tout fait : ordre lui est donné de danser, si elle veut le salut de celui qu'elle aime : Hymnum cantate nohis !
La tristesse est devenue le grand conspirateur qu'il a fallu surveiller partout, poursuivre partout, mais que, nulle part, on n'a pu réduire*. A bout de ressources, on a voulu déshonorer ce deuil inflexible, et Ton a jeté sur les épaules des dernières des courtisanes les voiles funèbres de la nation. Vain et abject outrage 1 Le cœur ne s'y trompera pas 1 On ne déshonore pas comme on veut la sainte affliction de l'amour. Elle porte
en soi-même la défense de son honneur et de sa touchante dignité.
Si j'osais, appuyé sur les exemples de
Voy. Note 42;
2l6 LE PSAUME DE LA POLOGNE.
la nation, adresser la parole aux jeunes Polonais qui devront vivre dans Texil, je leur dirais : Persistez dans cette attitude sévère d'un peuple qui souffre, qui combat et qui attend. Prenez garde au plaisir. Défiez-vous de ceux qui vous l'offriront, et défiez-vous de vous-mêmes.
Craignez le plaisir, de tout temps le premier ministre des tyrannies. Pourquoi vous citerais-je tant d'exemples des histoires sacrées ou profanes, où Ton voit l'âme des peuples dissoute par la mollesse et la volupté? Regardez autour de vous, et comprenez. Je ne saurais vous offrir un plus frappant exemple que vous-mêmes. Vous rappelez-vous ce général Bibikoff, gouverneur de l'Université de Kiew, qui vous laissait comme mot d'ordre cette seule parole : « Mes-
sieurs, amusez-vous ^\ » Méditez ce mot, jeunes Polonais, car il est profond. Pour inoi, j'y vois le chef-d'œuvre de vos ennemis. Si, au lieu d'une jeunesse chaste, ardente, passionnée pour les souvenirs de ses pères et les saintes traditions nationales, ils pouvaient bientôt ne plus avoir devant eux que des troupeaux de libertins fatigués et stupéfiés, je vous assure qu'ils parleraient avec plus de confiance de la pacification de la Pologne. Mais, par bonheur, ceci vous regarde, Polonais; et après ce que vous avez su faire pour la justice, on a le droit de compter sur vous. Sachez donc, partout oii vous êtes, porter avec honneur le deuil de votre grande patrie. Faites-le respecter autour
. * L'Église catholique en Pologne, par le P. Lescœur, de l'Oratoire, p. 102. — Voy. la Note i3.
3l8 LE PSAUME DE f.A POLOGNE.
de VOUS. Vos ennemis vous accusent d'être une nation légère, entraînée, comme le sont les faibles âmes, par les premiers frémissements du plaisir, et incapables de résister à un chant de fête. Etonnezles par la gravité de votre vie. D'ailleurs, je le sais, le conseil que je vous adresse en ce moment a été deviné par votre instinct national ; et les provocations de vos corrupteurs officiels, leurs efforts pour vous ensevelir dans les accablements du libertinage ont soulevé parmi vous un admirable mouvement de révolte. Maintenez ce mouvement : c'est la révolte de la liberté de votre âme, qui défend, dans sa pureté, le trésor des pensées viriles, des sages audaces et des forces nécessaires à l'exécution de tout grand dessein!
Jusqu'à ce moment, chers exilés, je n'ai parlé que de vos douleurs. Mais je serais injuste et aveugle si je ne disais rien de vos consolations. Dieu en adonné de grandes à votre destinée austère : il n'y a point de martyre qui n'ait ses joies.
Le <îhant d'Israël m'avertit que tout n'est point désespoir dans la captivité.
Tout à coup, du sein de sa tristesse, et comme à travers ses voiles funèbres, le grand captif pousse un cri d'amour, fort, ardent, passionné. Il a vu dans ses rêves
sa Jérusalem. A cette \ue, il a oublié toutes ses douleurs ; il ne sent plus ses chaînes, il ne sait plus s'il erre sur les rivages de Babylone, il oublie le joug chaldéen ; Jérusalem, Jérusalem ! voilà tout son souvenir, et il n'y a plus rien dans son âme que l'immortelle joie d'un si grand amour.
Ecoutez-le : « Si je t'oublie, o Jérusalem, que ma main droite tombe oubliée de moi ! Que ma langue se glace dans ma bouche, si ton souvenir pâlit dans mon cœur ; si je ne sais plus trouver dans Jérusalem la source de toutes mes joies ! — Adhœreat lingua meafaucibus meiSy si non meminero tui; si non proposuero Jérusalem in principio lœtitiœ meœ. » Voilà tes joies, cher exilé ; voilà ta vie, ton activité, ton travail , tes es-
perances, ce qui doit diriger tous tes efforts, occuper les heures de tous tes jours, remplir ton âme : en un mot voilà Tobjet de ton amour. Israël disait : Jéru^ salent! du même cœur et avec la même foi, dis : P^arsovie/
De quoi te parlerais-je après cela? Je ne sais plus plaindre celui qui aime. Vous dites qu'il souffre ? Je réponds qu'il aime.: et ce seul mot est plein de souveraines consolations. C'est le secret de ces joies étranges, et de ces allégresses ineffables que l'on rencontre dans l'âme des persécutés ; et de ces incomparables bonheurs qu'a ressentis en lui-même quiconque a eu l'honneur de souffrir poijr une grande cause.
Pour l'honneur de l'âme humaine, et en actions de grâces à Dieu, son créateur
et son soutien, jç veux redire ici quelques-unes de ces divines joies.
La première joie du persécuté, c'est que l'âme, fille de Dieu, est, de sa nature, libre; et non-seulement libre au dedans d'une sainte liberté intérieure qui la rend inaccessible à toutes les violences, mais libre au dehors, et douée par avance de quelque commencement de l'agilité angélique.
Veut-on me permettre d'introduire une formule qui précisera ma pensée?
Je dis : F âme est. Je dis ensuite : l'dnie passe. Si tous n'avaient pas compris, j'expliquerai ma pensée ; mais si le per* sécuteur m'a entendu, j'affirme qu'il sait déjà ce que je veux dire.
D'abord Vâme est. Elle est insaisissable, imprenable, irréductible. Elle est,
et elle défie toutes les forces de Tunivers. Elle est secrète. Elle, si maîtresse du corps pour parler, elle a sur lui un empire plus souverain, s'il est possible, pour s'envelopper de silence. Elle a ses desseins, elle a son secret, elle se tait, et nulle personne au monde ne peut lui arracher un signe. Ces yeux si expressifs sauront éteindre leur flamme, et ne plus montrer qu'une vague indifférence ; ces lèvres, tout à l'heure brûlantes d'éloquence, savent s'enchaîner elles-mêmes, et demeurer souriantes dans des silences terribles, « conticescit et timetur^. » Ce corps tout entier se conforme en esclave à la volonté de son immortelle maîtresse, et se plie à tout cacher et à tout envelopper comme d'un rempart. Ainsi retirée
^ Saint Ambroise.
224 LE Psaume de la Pologne.
dans ses hautes et inaccessibles retraites, lame libre attend. Qu'importent vos triomphes du dehors.^ Un jour les apporte et un jour les anéantit. Vous faites de l'exil.^ on en reviendra. — Vous faites du silence forcé ? on parlera plus tard. — Vous faites de la violence.»^ la violence fortifie la victime. — Vous faites de la calomnie ? on ne vous croit plus. — C'est l'âme qu'il faudrait atteindre, saisir, étouffer, déprimer, comprimer... ô triomphes! — Mais, ô défaite éternelle! rien et rien n'est ici possible au persécuteur. Il a réuni des armées ; il a des lieutenants fameux ; il a des trésors ; il a des armes nouvelles et terribles : une seule âme l'arrête, et tout est dit. C'est peut-être l'âme d'un enfant, l'âme d'une jeune fille... Que faire .^ Cette
âme veut se taire : comment la faire parler? Cette âme veut parler : comment s'assurer de son silence? Pauvre persécuteur^ tu me fais pitié, et j'ai compassion de toi. Que faire ? Réfléchissons. Tu peux tuer cet enfant cent fois par heure : mais tu ne peux toucher à son âme. Un seul mot qu'elle te refuse^ tu ne peux l'avoir; et un mot qu'elle veut dire en mourant, tu ne peux l'étouffer. Tu ne peux l'empêcher de léguer à ses frères, dans son dernier soupir, un amour triomphant, et de s'écrier une dernière fois sous le glaive : Vive ma patrie !
L'âme est, et je dis aussi Vâme passe; et vous ne l'arrêtez pas. Elle passe. C'est la grande joie préparée par Dieu aux persécutés. Comnieut arrêter l'ange dans son vol ? Où est-il ? Et si vous avez cru
rapercevoir aujourd'hui , où sera-t-il demain ? Comment saisir ce subtil et incorporel messager ? Toutes les gardes et toutes les sentinelles du monde y perdent leurs soins. Elles veillent, mais c'est fait : l'âme a passé !
Tu me demandes, ô persécuteur, les secrets de cet invincible passage. Pourquoi te les dirais-je? Mais pourquoi les tairais-je aussi? car c'est ici que tu ne peux rien, rien voir et rien saisir.
C'est un regard, un signe, un mot, un mouvement, un souffle, une ombre.
C'est moins encore... ouvrez les yeux...
étendez les bras... Que tenez- vous .^^ — Rien. — L'âme a passé!
Que veux -tu faire, ô persécuteur.^^ — Je veux que Silvio et Oroboni ne soient plus rien l'un pour l'autre. — Quels
moyens as- tu de les séparer? — J'ai de triples murailles, des palissades, des portes de fer, des verrous, des régiments de sbires et une armée de trois cent mille hommes à mettre en sentinelle. — C'est bon , tiens ferme et veille. — Dix ans s'écoulent. Oîi en es- tu de ton œuvre ? — Un signe, uri chant, un cri, une larme, • une miette de papier dans une miette de pain, un mot transmis par un enfant, deux ou trois points tracés sur un lambeau, avec le sang, à l'aide d'une épingle, ont entretenu pendant dix années l'amitié des deux grands patriotes. Un jour, que personne n'a prévu, deux portes se sont trouvées ouvertes, un gardien distrait, une sentinelle écartée... Oroboni et Silvio sont tombés dans les bras l'un de l'autre, et le ravissement des larmes d'une
tendresse grandie dans le malheur a effacé dix années de Spielberg ! — rame a passé.
C'est la grande histoire des âmes séparées par la persécution : c'est leur victoire ! Elles ont reçu de Dieu, leur père, contre l'excès du malheur, le don d'enfermer dans un témoignage insaisissable, impalpable, imperceptible, l'expression immortelle de tout elles-mêmes, et de pouvoir tout se dire et tout se donner dans une forme qui n'est plus de la terre, et que pourraient seuls saisir au passage les anges de Dieu !
L'âme passe. — Elle passe en ce moment , la grande âme polonaise , elle passe, et je le sais, le long des steppes glacées de la Sibérie ; elle descend des dé^ serts asiatiques ; elle suit cette longue et
funèbre route de huit cents lieues, bordée de colonies exilées ; elle recueille au passage les larmes des mères, les espérances des fils, les encouragements, les souvenirs, les tendres prières, un mot, une recommandation, une nouvelle désirée, un nom, un serment: elle arrive jusqu'à notre Europe. Les anges de Dieu la portent. Elle va consoler dans leurs refuges des cœurs fraternels, et entretenir en eux cette flamme de Tespoir, le suprême trésor des vaincus.
Bénissez Dieu, chers exilés, d'avoir fait l'âme de l'homme si grande, si pénétrante et si libre ; et profitez de cette liberté pour recommencer sans relâche les affaires de la justice. Jouissez aussi des admirables consolations que cette liberté vous apporte. Elles sont admira-
23o LE PSAUME DE LA POLOGNE.
Lies, en effet, et vous ne saviez pas vousmêmes, avant de l'avoir éprouvé, ce que peut le cœur de l'homme à travers le temps et l'espace. Qu'importe le sî^e où l'âme s'est cachée pour traverser les déserts et arriver jusqu'à vous?
L'écriture était brève : j'en conviens ; la parole a été transmise à la hâte : je le sais ; c'est un signe tracé la nuit, c'est un nom, un mot, une paille brisée, un grain de poudre... Celui qui les a reçus à huit cents lieues de distance en pleurera longtemps de bonheur! Le signe était petit, mais l'âme était grande : çt c'est l'âme qui a passé !
Je vous demande de bénir Dieu pour une autre joie qu'il vous donne; joie d'exil, mais grande encore, et trop présente à vos âmes^ chers Polonais, pour
LE PSADME DE LA POLOGNE, a3l
que je doive en dire plus d'une parole :
c'est la joie de trouver sur les rives étrangères un grand nombre de cœurs prêts à partager vos souffrances, et qui, depuis longtemps, luttent et espèrent avec vous.
J'ai parlé des amertumes des fleuves de l'exil. .. Laissez-moi ne pas oublier la consolation des sympathies profondes, et de cette réelle fraternité d'espérances qui vousaccueilleparminous,etnevousman-' querapas. Si je regarde notre France, je n'y connais poiiit une voix libre, noble et éloquente qui n'ait parlé pour vous. Rien n'a manqué à l'éclat de votre cause, rien :
pas même l'honneur d'avoir été combattue par ceux dont il aurait fallu regretter Talliance. La France a deux épées :
l'épée de la parole et l'épée des batailles; l'épée de Mirabeau et l'épée d'Austerlitz.
S'il lui était donné d'unir souvent ces deux glaives, dans le même moment, pour la défense de la justice, ma patrie serait trop grande dans le monde, et sa gloire dépasserait sans doute les limites des choses humaines. L'épée de Sébastopol et de Solférino n'a point encore brillé dans les champs qui verront votre délivrance : qu'il soit permis à un Français qui aime l'histoire de la France, et brûle de jalousie poiir sa grandeur, de croire qu'hier la fortune s'était offerte, et de craindre que sa patrie n'ait manqué, cette fois, à l'heure delà Providence. Mais, Dieu merci, l'heure de traiter dans le mondeles affaires delà justice revientsouvent dans l'histoire de cette chère France, et, malgré tout, j'ai foi dans l'avenir *.
* Voy. la Note a.
Je ne rappellerai plus qu'une seule de vos joies, chers exilés. Si élevée qu'elle soit, j'espère qu'elle soutient beaucoup d'entre vous ; et je demande à Dieu de la faire assez grande pour compenser au centuple les amertumes de l'heure présente. Serai-je compris de tous dans ce que je vais dire.^^ Je veux parler de la joie du sacrifice, et de la convenance éternelle que Dieu a faite entre les grandes âmes et les grandes épreuves.
Il semble, en effet, qu'elles soient préparées l'une pour l'autre, qu'elles s'attendent, qu'elles se reconnaissent. M. de Chateaubriand a écrit : « Il n'y a d affreux que le commencement du malheur; au comble de l'adversité, l'âme rencontre des régions tranquilles et sereines. »
— . Plaise à Dieu que vous ayez découse.
vert ces saintes régions, et que vous sachiez goûter, avec Félévation que la religion met dans Thomme, la douceur de cette paix qui vient aux chrétiens de la croix, et qui repose l'âme dans une sérénité inaccessible. N'eussions-nous pas constamment sous les yeux le modèle de la justice crucifiée, n'eussions-nous pas l'honneur de l'adorer tous lès jours, il y aurait déjà, pour les nobles cœurs, une sorte de fière jouissance à supporter un malheur qui passe l'ordinaire, et à sentir sur son front la couronne d'une infortune de choix. Mais nous, qui avons reçu Jésus-Christ, nous devons plus et mieux comprendre ; entrer plus avant dans rintelligence du sacrifice; nous réjouir d'appartenir à la race des hommes qui souffrent et meurent avec Jésus pour
enfanter la liberté du monde; tenir à honneur de fournir à la terre notre part de la divine immolation .
Polonais, bénissez donc encore notre grand Dieu de vous avoir fait, dans le monde, les victimes et non les bourreaux de la justice : et portez avec un saint orgueil et une intime joie les stigmates de votre martyre national !
Achevons le cantique.
Israël a chanté ses douleurs d'exil ; il a dit ses joies, contenues dans un seul mot : Jérusalem ; il jette un dernier regard sur Tavenir, et parle hardiment de ses espérances.
Elles sont revêtues d'une expression terrible. Israël n*a pas reçu FEvangile; il a entendu dire par ses pères : « Œil pour œil, dent pour dent; » et ce précepte des vengeances intimes, il l'applique sans trembler à toute la vengeance d'un peuple: « Seigneur, s'écrie-t-il, souviens-toi de ceux qui ont crié : la mort !
la mort! détruisons ce peuple jusque dans ses fondements! Ah ! cruelle fille de Babylone! Bienheureux qui te rendra les
maux que tu nous as fait souffrir! Bienheureux qui tiendra dans sa main tes petits enfants et les brisera contre la pierre ! — Beatiis qui tenehitj et allidet parvulos tuos'ad petram ! »
— Colère, colère de l'homme, qu'il est difficile de te chasser entièrement de son cœur! et que le spectacle des inso-
lences de l'injustice y allume des flammes soudaines et, ce semble, irrësistibles !
Que de fois, — dois-je l'avouer? — en lisant les récits des insupportables outrages dont le despotisme russe, depuis près d'un siècle, accable la Pologne, que de fois j'ai senti cette vieille flamme de la vengeance antique courir dans mes veines, mon cœur battre, et mes lèvres répéter presque involontairement le cri d'Israël : « O Dieu, souviens-toi du persécuteur! souviens-toi de ceux qui ont crié : la mort! la mort! Souviens-toi de celui qui a ordonné Toutrage, l'exil, le supplice... Souviens-toi des bêtes fauves qui ont exécuté les ordres : Menior esta, Domine y filiorum Edom! »
Et si j'ai ressenti la colère, moi, étran-
ger à ce peuple, quelles ardeurs doivent brûler le cœur des patriotes au souvenir de tant d'horreurs qu'il a fallu subir ; mais que dis-je ? devant le spectacle de . ces horreurs persistantes et chaque jour renouvelées? Vais-je redire encore une fois les actes de ce martyre? Je l'ai fait ailleurs, et je ne le ferai plus. J'ai pour me taire plus d'une triste raison. Un grand nombre d'esprits, en ce temps, sont décidément victimes d'un abaissement morbide qui les rend indignes d'être émus, même par de tels récits ; et c'est ajouter à leur dégradation que de leur proposer des sentiments dont ils sont devenus incapables. Et quant aux cœurs vivants, ils connaissent aussi bien que moi la suite de cette lamentable histoire. Taisons-nous donc sur l'hor-
rible amas de cruautés, de perfidies, d'hypocrisies, de corruption calculée, de mensonges, de férocité capricieuse, de lâcheté, de boue et de sang qui est là-bas, et qui se dresse devant l'Europe comme un immense remords, peut-être déjà comme une sérieuse menace.
Polonais ! prenez votre cœur à deux mains, et au lieu de la colère païenne, et au lieu des appétits de la vengeance, jetez sur l'avenir un regard digne d'un peuple chrétien.
Vous auriez le droit de tenir à vos persécuteurs .un langage terrible.
Vous pourriez dire au Maître partout présent, partout invoqué, mais partout et toujours, insaisissable, qui gouverne toutes les Russies, et pouvait illustrer son règne d'une autre gloire que celle
24o LE PSAUME DE LA- POLOGNE.
des horreurs de Pologne, qu'il ne suffit pas, pour avoir les mains pures de sang, de fermer les yeux et les oreilles pendant un massacre, et de ne point entendre les cris des victimes! N'est-ce point Néron qui était délicat, et M. de Robespierre qui était sensible? Voilà une sorte de bonté qui ne trouve pas grâce devant Dieu. Dieu n'aime pas l'homme qui, par goût ou par faiblesse, s'esttaché du sang de l'homme, et il le châtie selon son caractère. L'empereur Nicolas, le plus orgueilleux des souverains, a été frappé à l'heure la plus humiliée de l'histoire de son empire. De son lit de mort, il a pu voir tomber, avec les remparts de Sébastopol, le prestige delà puissance russe en Occident, et s'évanouir un à un les rêves de son immense orgueil. Mais comme
LE PSAUME DE LA POLOGNE. 24 ï
les grands ont plusieurs manières de contrarier la Providence, la Providence a plusieurs manières de les flageller.. • L'histoire a écrit hier la justice de Dieu, on peut croire qu^elle Técrira demain.
Vous pourriez dire à cette aristocratie russe, j'entends celle que n'a point encore atteint le mouvement libéral, et qui s'est montrée, par aveuglement ou par bassesse, si implacable à votre égard, que le châtiment de Dieu la menace de près, dans une révolutien sociale effrayante par les caractères qu'elle annonce; que les pillages des châteaux de la Lithuanie, et le partage des terres aux paysans, pourront bien s'étendre au-delà des domaines des victimes, et que le jour où cet incendie s'allumera aux torches des barbares,
o/l'X LE PSAUME DK LA POLOGNE.
habile et puissante est la main qui saura rëteindre ' !
Vous pourriez dire à vos ennemis que rheure est proche peut-être, où les supplices qu'ils- bnt portés ou approuvés chez vous leur seront connus. Ces mères de famille, ces jeunes épouses, qui, dans le sein d'une superbe opulence, ont écouté, sans pleurer, ni frémir, ni demander grâce, le récit de vos excessives infortunes, sauront peut-être l'horreur de ces nuits d'épouvante où il faut voir une horde sauvage briser les portes d'un château, tout envahir, tout violenter jusqu'aux suprêmes insultes et à la mort, et porter la souillure de ses mains du cadavre du père au visage profané de la fille. Alors, devant les pleurs des en-
^ Voy. la Note 19.
LE rSAUME UE LA POLOGNE. ^43
fants, et à l'aspect des blondes chevelures rougies et roidies dans le sang, elles se rappelleront ce qu'elles entendaient hier sans s'éipouvoir. En ce moment terrible, la Pologne leur apparaîtra sous la figure d'une mère. Elles crieront à Dieu : « Sauvez mes enfants! »
— Mais le fantôme maternel leur répondra : ce Où sont les miens ? Leur sang retombe sur la tête de vos fils ! » . .
. . Eh bien ! non, non, arrête-toi, mon cœur ! Tu n'es pas venu pour maudire les hommes, ni pour attirer sur un seul d'entre eux la colère céleste.
Non, pas de désir de vengeance :
même celle de Dieu ! Non, pas d'espoir dans les cruelles représailles ! Non, pas de fureur, pas de haine, pas de malédic-
lions ! Non, chers Polonais, là n*est point Favenir.
L'avenir, c'est la justice.
L'avenir, c'est le droit triomphant par la force du droit et son indomptable réclamation ; et cet avenir.de droit et de justice, après Dieu, c'est vous qui le tenez dans vos mains.
Je voudrais adresser mes dernières paroles à la jeunesse polonaise : c'est bien elle qui tient l'avenir ; et qu'elle est digne du plus ardent intérêt cette noble et chère jeunesse, contre laquelle tout a été fait, qu'on a tenté d'abaisser, de corrompre, de désarmer de toutes les
manières, et qui erre maintenant dans le
monde, dansles villes de France, d'Angleterre, d'Italie, sans soutien, sans conseils, peut-être sans ambition et sans but!
Ah ! je me sens pressé de lui parler cœur à cœur, et comme un ami, dont on ne doute pas, et qui a tous les droits, peut et doit parler à son ami.
Chers jeunes gens, amis et frères de Pologne, souvenez-vous d'abord que, dans la grande lutte que vous aurez à soutenir, vos armes sont celles des idées :
ces idées maîtresses qui tôt ou tard décident des faits et mènent Thistoire : l'honneur, la liberté, le droit, la justice. Connaissez vos armes ! Étudiez-les, comme font les guerriers. Apprenez à posséder toutes les ressources qu'elles vous offrent, et ne cédez point à la désolante tentation de les abandonner pour d'au-
très armes qu'il n'est point temps de saisir, et qui, trop souvent, depuis. bientôt un siècle, ont trahi le courage de vos pères. Croyez que votre ennemi n'a ja-.
mais de plus grand désir que de vous voir quitter le terrain des luttes morales pour descendre sur un champ de bataille ; et que, à l'heure présente, un Polouais qui prend un fusil le reçoit de la main et par le conseil de Mourawief.
Rappelez-vous le mot du prince Gortschakoff au noble comte Zamoîski, à Varsovie, pendant les massacres: rcMais battez-vous donc ! je vous donnerai des armes ! » Pendant ce temps, Adam Czartoryski vous suppliait de ne pas tirer le glaive. Lequel de ces deux conseils portait le salut de la nation: celui du général russe, ou celui de votre grand pa-
trîote ? Hélas ! les événements vous l'ont trop dit! Polonais, vous n'avez plus à nous prouver que vous êtes de bons soldats. Toutl'univers le sait : la garde russe le sait mieux que personne. Jeunes frères des deux cents de Wengrow, vous sauriez mourir en chantant, nous le savons tous, comme vos frères sont morts, sur les canons russes. Je vous demande une plus difficile victoire : vivez! Recommencez contre vos ennemis la lutte de l'opinion, la seule décisive aux temps oii nous sommes, et gardez dans vos veines un sang qui appartient à la Pologne, votre mère, et qu'elle vous demandera demain»
Je vous supplie, au nom de l'avenir, de ne pas croire seulement à l'avenir, mais de le, préparer. Ne dites pas que vous êtes sans but. D'abord vous avez
^^8 LE PSAUME DE Lk POLOGNE.
tous le même but à atteindre : celui qu'Israël chantait en ce beau • vers : Ut œdificentur mûri Jérusalem * ! Relevezvous enfin, murailles de Sion!
Mais ce but, éloigné peut-être, — Dieu seul le sait, — exige de vous des efforts prochains. Chacun de vous doit, tous les jours, avoir apporté sa pierre à la reconstruction de l'avenir. — Et que faire .^^ me direz- vous. — Je réponds : Travaillez, étudiez, méditez, comparez, jugez; lisez rhistoire, surtout l'histoire des deux derniers siècles. Pensez par vous-mêmes.
Habituez-vous à décider dans les questions de la justice. Devenez habiles dans les sciences qui intéressent la conduite et la direction des hommes : l'économie politique, les sciences pratiques, les
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sciences sociales. Entrez dans nos écoles; étudiez les mathématiques, devenez ingénieurs dans nos départements, officiers dans nos armées : l'heure venue, la France qui vous aime saura vous rendre à la Pologne. Exercez-vous à l'art de la parole, l'art royal, l'art des victoires; devenez des orateurs capables un jour de plaider votre cause devant les conseils des nations. Suivez de près les progrès intellectuels , scientifiques , industriels des peuples qui mènent le monde. Regardez à tout, intéressez-vous à toute bonne et utile affaire. Prenez des exemples; recueillez des souvenirs; écoutez les conseils, mais à la condition de les juger devant Dieu, et de vous réserver le libre choix ; apprenez, — ceci est la science suprême, — à faire le bien libre-
25o LE PSAUME DE LA POLOGNE.
ment; en un mot, soyez aujourd'hui des hommes : Dieu vous fera demain des citoyens.
Jeunes Polonais, aimez-vous les uns les autres. Si vos pères ont rencontré trop inévitablement, dans leur douloureuse carrière, des raisons de divisions et de discordes, profitez de votre jeunesse pour oublier les discordes, et ne voyez en vous tous qu'un bataillon fraternel et sacré, quelque chose de semblable à cette cohorte romaine des Fabius, qui gardaient le même rang danà la bataille, comme ils portaient le même nom et le même sang. Bien que le malheur ait cruellement nivelé vos rangs, vos destinées ne sont point pareilles : il y a parmi vous, comme toujours parmi les hommes, les riches et les pauvres, les grands et les
Lii PSAUME DE LA POLOGNE. 2^)1
petits, les forts et les faibles. Aidez-\ous, soutenez^ vous les uns les autres. Tenez à honneur de mettre le moins possible la sympathie étrangère, même amie^ même admiratrice, dans les affaires de votre noble infortuné. Vous savez mieux que moi, ayant plus souffert, les ombràg'euses délicatesses de la dignité personnelle : n'exposez aucun d'entre vous, soit à souffrir par scrupule de fierté, soit à se courber sous le faix du malheur.
Enfin, et par-dessus toutes choses, demeurez fidèles à Dieu, à sa vérité, à sa loi, à son Eglise. Je ne prétends rien vous apprendre en vous disant qu'il y a des liens immortels entre votre cause et celle du catholicisme dans le monde^ Nul n'a le droit de dire autant que vous : «Nous sommes les fils des saints : FlUi sancto^
rum sumus^. » Vos pères sont morts pour la défense de la civilisation chrétienne ; vous portez au cœur le sang de Sobieski. Réjouissez-vous de celte intime alliance entre les choses chrétiennes et vos destinées nationales. Un seul regard jeté sur l'histoire suffît à tout homme pour comprendre que rien ne dure dans le monde comme Jésus-Christ et son Eglise. Vous avez là, croyez-le, de puissants et victorieux alliés. Restez du côté de Jésus-Christ, roi du passé, roi de l'avenir; gardez son nom pour cri de guerre ; et puisque le mouvement de la pensée nous a conduits aux pieds de Dieu, finissons ces discours en répétant une admirable prière de votre poëte na-
« Tob. il, 18.
tional Krasinski, digne de terminer, avec toute la grandeur du christianisme, le cantique d'Israël :
« Seigneur, ce que nous te demandons, ce n'est pas l'espérance : elle tombe sur nous comme une pluie de vie; ce n'est pas la mort de nos ennemis : cette mort est écrite sur les nuages de demain; ce ne sont pas des armes : tu en as mis dans nos âmes. Nous te demandons de nous donner une intention pure au fond de nos cœurs ! Esprit-Saint, toi qui nous enseignes que la plus grande puissance, c'est la force du sacrifice ; que la plus grande raison, c'est la vertu, fais que nous puissions par l'amour entraîner les peuples vers le but que nous poursuivons!
a Faut-il donc être meurtrier avec les
!254 l'E PSAUME DE LA POLOGNE.
meurtriers, criminel avec les criminels?
Faut-il mentir, tuer, haïr, blasphémer ?
Le monde nous crie : a A ce prix^ à vous la puissance et la liberté ! sinon, rien ! 9 — Mon, mon âme,. non; pas avec ces armes! Lie poids du sacrifice peut ^eul écraser à son tour le sort qui nous écrase.
<c Oh! non, ma patrie! Sois plutôt la ' patience qui enseigne comment on élève l'édifice pierre à pierre; sois l'inflexible volonté et l'humble recueillement qui préparent la victoire future ; sois le calme dans la tempête ; sois l'harmonie au milieu des cris de discorde; sois l'éternelle beauté au milieu des laideurs ; sois, pour les lâches et les pharisiens ^ le silence accablant qui méprise ; sois pour les faibles la force qui relève les courages; sois
Tespérance de ceux qui perdent Tespérance! Dans ta lutte avec Tenfer de ce monde qui se dresse pour t'anéantir, sois la force tranquille de l'amour : contre elle Fenfer ne prévaudra jamais* ! »
— Jeunes frères de Pologne, je vous confie et j'emporte moi-même ces sublimes paroles. Qu'elles soient notre adieu; qu'elles soient-la couronne de fleurs que nous déposons sur les tombes de vos chers morts ; qu'elles soient surtout l'expression de notre invincible espérance.
Prêtre et Français, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez donné, en me confiant, plusieurs fois déjà, la défense de votre grande eau se. Noussommes jeunes. Si Dieu nous permet de vivre, nous nous retrouverons. Alors, si c'est
* Krasinski, Bjesurrecturis,
l'heure de la victoire, nous chanterons ensemble Taction de grâces: si c'est encore l'heure des périls, ensemble nous recommencerons le combat.