‹ La PologneChapitre 6 sur 14 · PS., XLIV · texte numérisé non relu

PS., XLIV

» Ps., XCIIÏ, 1.

* Ps., XCIII, 2.

vincible, « précédé par une grande cause, suivi par un grand peuple ! j) «c Qu'il sache bien que le sentiment national le portera sur des ailes de flammes, et que ses plus opiniâtres adversaires béniront ses armes et pleureront de joie sur ses triomphes! »

Quant à vous, chers Auditeurs, avant de nous séparer, je vous' demande une double promesse.

Français, qui êtes venus ici honorer d'illustres morts, jeunes hommes qui m'écoutez, amis et frères, je vous demande en ce moment un serment intérieur : celui de défendre, quoi qu'il arrive, pendant toute votre vie, dans la mesure de vos forces, la cause de la justice de Dieu et de la paix à venir dans la cause de la Pologne. Par la parole ou par

la plume, par Taction individuelle ou par Taction publique, soyez les serviteurs de cette cause deux fois sainte :

Dieu vous bénira, et vous laisserez de vous, à vos fils, un souvenir et un exemple !

Et vous. Polonais, quelle que soit encore pour vous la fortune des armes,..

— mais non ! je n'ai plus le courage de penser à une ruine qui laisserait cette fois, sur la conscience des chrétiens, le poids d'un remords trop insupportable, ah! plutôt je ne sais quel instinct me pousse à vous prophétiser l'aurore d'un jour meilleur, et à saluer d'avance la résurrection de votre douce, grande et chère patrie !

Polonais, quand vous serez revenus des fleuves de l'exil dans cette Jérusalem

de vos pleurs et de vos désirs, tournez vos cœurs vers Dieu , et souvenez-vous alors de ses antiques bontés !

Souvenez-vous que, dans les jours de vos malheurs, l'Eglise catholique vous traita comme ses enfants chéris, et soyez un grand peuple, invinciblement attaché à son amour et à son service !

Souvenez-vous que, dans votre exil, vous fûtes accueillis comme des frères sur la terre de France !

Souvenez-vous de ceux qui ont honoré vos malheurs, des saints qui ont prié pour vous, des soldats qui vous ont offert leur sang, des riches qui vous ont ^donné leur or, des pauvres qui vous ont donné leur cœur, des orateurs qui vous ont défendus , des prêtres qui vous ont bénis : ceux-là verseront sur vos lauriers

88 lA JUSTICE ET LA PAIX.

les plus heureuses de leurs larmes, et laissant aux hommes, après le triomphe de votre droit , une paix embrassée par la justice, ils béniront Dieu, espéreront dans l'avenir et mourront contents !

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Au temps où mettant à profit le sommeil de la France, les despotes du Nord, Catherine II, Frédéric et Joseph II, complotaient le partage de la, Pologne; un homme se trouva en Europe doué d'une puissance incomparable, maître de l'opi-

nion, des souverains, de la foule ; celui qu'on a nammé de nos jours le rùi Voltaire; vrai roi en effet, plus roi que les rois par le prestige du nom et l'omnipotence; ayant ses ministres, ses armées, ses guerres, çt capable de gêner souverainement par un .trait de sa plume toute entreprise qui lui eût déplu.

Cet homme avait réussi à s'établir au regard des peuples comme le défenseur des droits de Fhomme, le protecteur intrépide de la justice, le libérateur de l'esprit humain. Je ne nierai pas qu'entraîné par le mouvement généreux qui poussait beaucoup d'esprits, au dix-huitième siècle, vers les désirs d'une ré-forme sociale , il n'eût pris en main la défense de plusieurs justes et nobles causes. Ce rôle heureux, soutenu avec beau-

coup d'éclat, et avec toutes les ressources d'un esprit incomparable, avait fixé pour jamais à ses pieds l'adoration du public. On croyait volontiers dans le monde qu'il ne vivait que d'amour pour l'humanité. Il en parlait du moins sans cesse, et ce mot magique, accompagné de quelques autres de création récente, n'avait pas peu contribué à propager autour de lui, et à l'égard de sa personne, une véritable idolâtrie. Ami familier des rois, consulté par eux, dispensateur unique de la popularité, ménagé comme tel par les plus puissants, il avait été averti de bonne heure des projets qui se tramaient dans le nord contre la Pologne.

On connaît la suite de ces criminels projets. Héritière des desseins de Pierre

le Grand, Catherine II poursuivait un double but : la conquête de Constanti-

nople qui lui livrait la Méditerranée, et l'invasion de la Pologne qui lui ouvrait les champs de l'Europe. Frédéric II de Prusse, et Joseph II d'Autriche, désespérant d'entraver la Russie dans ce double élan de sa dévorante ambition, avaient trouvé plus prudent de s'associer à ses efforts; et, le crime accompli, de partager la proie. L'infortunée Pologne, déjà pressée dans les serres de ses cruels voisins, et ne trouvant dans sa mauvaise constitution rien qui pût lui donner l'unité , et avec elle la vie et la force, apprit un jour que Catherine lui envoyait un roi. C'était Stanislas Poniatowskî, l'ur^ des favoris de cette reine philosophe, et dix mille soldats russes vin-

VOLTAIRE ET LA POLOGNE. gS

rent jusqu'à Varsovie, surveiller la nouvelle prise de possession du trône. Une immense indignation, des plaintes désolées, des réclamations violentes accueillirent cette audacieuse intrusion , et la diète de Pologne hésitait à la ratifier, quand, impatientée de ces retards, Catherine fit tout à coup saisir l'évêqiie de Cracovie, celui de Kiovie, une dizaine de sénateurs, des principaux de la diète, et ordonna de les transporter en Sibérie *•

La Pologne entière se souleva. Les Po-

louais s'emparèrent de Cracovie et de la forteresse de Barr, et là formèrent une confédération pour le salut de Tindcpendance nationale. Alors ils regardèrent

* Voir un petit écrit de M. Romain Cornut, publié en 4 846 chez Lecoffre sous ce titre : Voltaire et la Poîogm,

l'Europe : mais rien dans le monde ne bougea pour leur défense. L'Angleterre et la Suède ne voyaient dans la Pologne qu'une ennemie du protestantisme dont il fallait souhaiter la mort; la France dormait, au pied du trône de Louis XV, ce honteux sommeil d'où la devait tirer l'orage de la grande Révolution ; et tout ce que M. de Choiseul, alors ministre, avait jugé devoir faire au nom de son roi, avait été d'envoyer aux confédérés quinze cents hommes, commandés par un jeune officier que les guerres de la République devaient illustrer plus tard :

Dumouriez.

La Turquie, menacée comme la Pologne, s'était seule levée avec elle. L'évîdent intérêt de la France, en 1770, comme en i854? était de défendre Gons-

VOLTAIRE ET LA POLOGNE. gf)

tantinople, et d'arracher d^un même coup à la Russie la Méditerranée et tout rOrient. M. de Choiseul crut assez pourvoir à cet immense intérêt en envoyant aux Turcs quelques ingénieurs avec mission de fortifier les Dardanelles. Mais à M. de Choiseul succéda bientôt le duc d'Aiguillon, qui, d'une part, abandonna complètement la cause de la Turquie, et, de l'autre, osa prononcer cette honteuse parole conservée par l'histoire : <c Le cabinet de Versailles, — il parlait à lambassadeur de Prusse, M. de Sandoz, — verra avec indifférence tout ce qui se passera en Pologne. )>

C'est donc à la faveur des ténèbres morales, qui s'était alors répandues sur le monde, c'est à la faveur du honteux épuisement qui succédait en France aux

ivresses de la débauche et de Timpiété, que, le 5 août 1772, Catherine, Frédéric et Joseph, signèrent enfin l'acte de partage de la Pologne, et aussitôt après étouffèrent dans le sang les derniers efforts de rindépendance polonaise.

Pendant ce temps , que faisait le roi Voltaire? Que pensait-il de cet acte, jugé par tous aujourd'hui U honte majeure du dix-huitième siècle? Que disait cet homme, l'arbitre absolu des causes discutées en son temps, l'oracle consulte par tous, le maître de l'opinion? Qu'écriyait-il aux Souverains, dont les mains étaient souillées des seules gouttes de sang que l'Europe ait su, dans ce malheureux temps,verser pour la justice? Il n'est pas sans intérêt de le savoir.

Frédéric avait fait frapper une mé^ daille en souvenir du partage de la Pologne. Ce,tte médaille portait d'un côté le portrait du roi de Prusse, et de l'autre uHe carte ouverte, avec les provinces à lui adjugées, et que la Pologne lui présentait. Voltaire reçut cette médaille, et il écrivit à Frédéric :

« Ferney, 16 octobre 1772.

« Sire, la médaille est belle, bien frappée, la légende noble et simple.

« Mais, surtout la carte que la Prusse, jadis Polonaise, présente à son maître,

fait un très-bel effet. Je remercie Votre Majesté de ce bijou du Nord, il n'y en a pas à présent de pareil dans le Midi.

La paix a bien raison de dire aux palatins :

Ouvrez les yeux, le diable vous attrape, Car vous avez, à vos puissants voisins, Sans y penser, longtemps servi la nappe.

Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que les voisins partagent le gâteau.

ce C'est assurément le vrai gâteau des rois, et la fève a été coupée en trois parts; mais la paix ne s'est-elle pas un peu trompée.^ J'entends dire de tous côtés que cette paix n'a pu venir à bout de réconcilier Catherine II et Moustapha, et que les hostilités ont recommencé depuis deux mois. On prétend que parmi ces Français si babillards il s'en trouve qui ne disent mot, et qui n'en agissent pas moins sous terre... Je ne m'attendais

pas, il y a deux ans, à rien de ce que je vois. C'est assurément une chose comique que le même homme se soit moqué si légèrement des palatins pendant six chants entiers, et en ait eu un nouveau royaume pour sa peine... Jamais on n'a fait un poëme ni pris un royaume avec tant de facilité. Vous voilà, Sire, le fondateur d'une très-grande puissance ; vous tenez un des bras de la balance de l'Europe, et la Russie devient un monde nouveau. Comme tout est changé ! et que je me sais bon gré d'avoir vécu pour voir tous ces grands événements ! Je ne sais quand vous vous arrêterez ; mais je sais que l'aigle de Prusse va bien loin. Je supplie cet aigle de daigner jeter sur moi, chétif, du haut des airs où il plane, un de ces coups d'œil qui raniment le génie

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éteint... Je suis à vos pieds comme il y a trente ans, mais bien affaibli. Je regarderai le regno redintegrato * quand je voudrai reprendre des forces.

ce Votre vieux idolâtre. »

\]ii mois après (c l'aigle de Prusse planant dans le haut des airs » fait mieux que « de jeter un coup d'œil au génie éteint de Ferney, » il lui envoie un service de porcelaine de Prusse. Le vieux courtisan s'empresse d'écrire :

« Ferney, i3 novembre 1772.

« Sire, hier il arriva à mon ermitage une caisse royale, et ce matin j'ai pris mon café à la crème dans une tasse telle qu'on n'en fait point chez votre confrère

Kein-long, Tempereur de la Chine

Enfin c'est donc dans le nord que tous

* Inscription gravée sur la médaille de Frédéric.

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les arts fleurissent aujourd'hui! C'est là que l'on fait les plus belles écuelles de porcelaine^ quon partage des provinces d'un trait de plume , quon dissipe des confédérations et des sénats en deux jours ^ et quon se moque surtout trèsplaisamment des confédérés et de leur IVotre-Dame. Sire, nous autres, Velches, nous avons aussi notre mérite : des opéras-comiques qui font oublier Molière, des marionnettes qui font tomber Racine... Je me mets aux pieds de Votre

Majesté avec tout le respect et l'admiration qu'elle inspire. »

Et cinq jours après :

« On prétend que c'est vous, Sire, qui avez imaginé le partage de la Pologne ; et je le crois, parce qu'il y a là du génie. »

Cette phrase terrible, — il y a dans le monde de ces mots funestes, conservés par rhistoire pour humilier l'orgueil des hommes, — cette phrase abominable dépassa, ce semble, l'attente et l'opinion même de Frédéric. Le roi de Prusse ne repoussa pas le compliment, mais il ne l'accepta qu'avec une sorte d'hésitation, et il y répondit par d'étranges paroles qui sentent l'embarras, l'inquiétude, le besoin de se laver les mains d'une souillure, le souci du jugement de Thistoire,

l'horreur de l'avenir.

Cependant Frédéric connaît son Voltaire, et c'est sans craindre comme sans rien risquer qu'il ose écrire la lettre suivante à un Français :

« Potsdam, !•' novembre 1772.

<c J'ai connu un jésuite qui m'assurait

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gravement qu'il s'exposerait au plus cruel martyre, ne pût-il convertir qu'un singe. Je n'en ferais pas autant, mais quand on peut réunir et joindre des domaines entrecoupés pour faire un tout de ses possessions, je ne connais guère de mortels qui n'y travaillassent avec plaisir. Notez toutefois que cette affaireci s'est passée sans effusion de sang^ et que les encyclopédistes ne pourront déclamer contre les brigands mercenaires, et employer tant d'autres belles phrases dont l'éloquence ne m'a jamais touché.

Un peu cC encre à Vaide d'une plume a tout fait ^ et l'Europe sera pacifiée au moins des derniers troubles. Quant à l'avenir^ je ne réponds de rien! »

Uaçenir s'est chargé de répondre à cette inquiétude de Frédéric. L'avenir

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est le spectre qui se dresse devant tous les triomphes de l'injustice. Au fond, c'est Dieu qui est l'avenir! Les impies mêmes le savent. Pour moi, je crois entendre Frédéric disant au lendemain du partage de la Pologne : a Quant à Dieu, je ne réponds de rien! »

Pendant ce tendre écliange de lettres entre le patriarche de Ferney et l'un des complices tout-puissants de l'attentat de 1 772, Catherine II remportait, du côté de Constantinople, des victoires dont chacune était une défaite pour la France.

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Qu'on se figure la guerre de Crimée tournant mal pour nous, et la nouvelle de triomphes russes arrivant en France.

Voici comme Voltaire les accueille.

«Femey, le 30 octobre i769.

<c Madame, Votre Majesté impériale me rend la vie en tuant des Turcs. La lettre dont elle m'honore (du 22 septembre) me fait sauter dans mon lit en criant : Allah Catharina ! J'avais donc raison, j'étais plus prophète que Mahomet. Dieu et vos troupes victorieuses * m'avaient donc exaucé, quand je chantais : Te Catharinam laudamus^ te Do* minam confitemur ! L'ange Gabriel m'avait donc instruit de la déroute entière de l'armée ottomane, de la prise de Choczin, et m'avait montré du doigt le chemin d'Iassi.

« Que Votre Majesté impériale pardonne au désordre de ma joie, et agrée le profond respect d'un cœur plein de vous. »

((Ferney, ISmai 1770.

« Madame, les glaces de mon âge me laissent encore quelque feu ; // s allume pour votre cause. On est un peu Moustapha à Rome et en France ; je suis Catherin, et je mourrai Catherin... Je redouble mes vœux; mon âme est aux pieds^de Votre Majesté impériale. f>

Ce n'est pas assez pour le vieux courtisan de cette trahison indirecte de sa patrie ; pour plaire à Catherine II, il faut qu'il insulte ouvertement la France. II s'exécute de bonne grâce :

« Ferney, 7 août {11 \.

« Madame , est-il bien vrai , suis-je

assez heureux pour qu'on ne m'ait pas trompé ? Quinze mille Turcs tués ou faits prisonniers auprès du Danube, et cela dans le même temps que les troupes de

[ Votre Majesté impériale entrent dans Pérécop ! Cette nouvelle vient de Vienne,

* puis-je y compter? Mon bonheur est-il certain ? •

« Je \eux SLUSsi^Màdsixne, vous vanter les exploits de ma patrie : nous avons depuis quelque temps une danseuse -excellente àrOpéradeParis. On dit qu'elle a de très-beaux bras. Le dernier opéra comique n'a pas eu un grand succès, mais on en prépare un qui fera l'admiration de V univers. Jl sera exécuté dans la première ville de Y univers^ par les meilleurs acteurs de Vunii^ers.

«' Notre contrôleur général, qui n'a

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pas tout l'argent de Vunwers dans ses coffres, fait des opérations qui lui attirent des remontrances et quelques malédictions.

<c Notre flotte se prépare à voguer de Paris à Saint-Cloud. Nous avons un régiment dont on à fait la revue... les politiques en présagent un grand événement... Je ne manquerai paSy Madame^ si Votre Majesté impériale le juge àpropoSy de lui* rendre compte de la suite de ces grandes révolutions. Pendant que nous faisons des choses si mémorables, Votre Majesté s'amuse à prendre des provinces en terre ferme ^ à dominer sur la mer de l'Archipel et sur la mer Noire, à battrç des armées turques.

ff Je n'en suis pas moins attaché à Votre Majesté impériale avec un profond

respect et un inviolable dévouement, qui ne finiront qu'avec ma vie.

« Le Dieux malade de Ferney. »

Il termine une autre lettre, écrite le 10 juillet 1771, par ces mots: « Et je suis encore chez les F'elches (sobriquet par lequel Voltaire désigne lès Français), ^t je respire leur atmosphèrcy et il faut que je parle leur langage!... Madame^ il est vrai que je ne suis qu'à un mille de la frontière des Velches^ mais je ne veux pas mourir parmi eux . »

Cependant, il y avait en ce temps même quelques Français, les seuls qui eussent deviné le jugement de l'avenir sur le partage de la Pologne et l'immobilité déshonorée de la France ; les seuls que la générosité de leur cœur eût emportés jusque dans les rangs des confédérés po*

lonais, et dont Voltaire ne pouvait éviter de parler à ses augustes camarades du Nord, Voici de quel air il les traite.

« Femey, 6 juillet 1771.

ce Si je questionnais le chevalier de Boufflers, je lui demanderais comment il a été assez ybZ/e* pour aller chez ces mal-heureux confédérés^ qui manquent de tout, et surtout de raison ^ plutôt que d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison.

« Je supplie J^otre Majesté de lepren* dre prisonnier de guerre; il vous amu-sera beaucoup ; rien n'est si singulier que lui, et quelquefois si aimable. // vous fera des chansons; il vous dessinera^ il vous peindra^ non pas si bien que mes colons de Ferney vous ont peinte sur leurs montres, mais il vous barbouillera.

ce Le voilà donq, ainsi que M. deTost, protecteur de Moustapha et de Valcoran.

Pour moi, Madame, je suis fidèle à TÉgUse grecque, d'autant plus que vos belles mains tiennent en quelque façon Tencensoir, et qu'on peut vous regarder comme le patriarche de toutes les Russies.

« J'ai un petit démon familier qui m'a dit tout bas à l'oreille qu'en humiliant d'une main F orgueil ottoman vous pacifieriez LA POLOGNE de l'autre. »

Je laisse au lecteur de juger quelle monstrueuse complicité avec le crime se cache sous ce mot hypocrite : a Vous pacifierez la Pologne. »

Ce qui paraît à Voltaire le comble du ridicule, c'est toujours de voirdes Français donner leur sang pour la malheureuse Pologne.

lia VOLTAIRE ET LA POLOGNE.

« Ferney» 48 octobre 1771.

« Madame, — je n'écris point par cette poste à Moustapha; permettez-moi de donner la préférence à Votre Majesté impériale. J*ai le cœur navré de voir qiCil y a de mes compatriotes parmi ces fous de confédérés. Nos Velches nontjamais été trop sages ; mais du moins ils passaient pour galants, et je ne sais rien de si grossier que de porter les armes con-tre vous. Cela est contre les lois de la chevalerie. Il est bien honteux et bien fou qu'une trentaine de blancs-becs de mon pays aient t impertinence de vous aller faire la guerre^ tandis que deux cent mille Tartares quittent Moustapha pour vous- servir. Ce sont les Tartares qui sont polis et les Français sont devenus Scythes. Daignez observer, Madame,

que je ne suis point Felche : je suis Suisse, et sij' étais plus jeune y je me ferais Russe. s>

Vraiment ce n'était point la peine.

Russe, il rétait déjà ; à l'égard du moins de la Pologne. En 1772, le vieux ma- Iode, comme il signe, redouble de mépris et de haine contre ces généreux Français, seuls représentants de l'honneur et de l'opinion de l'avenir au milieu des abaissements de leur temps. Il les voit dans ses rêves, et sans doute dans ses désirs, mourant de faim ou du charbon, quand ils n expirent pas sous les pieds des escadrons russes, et cette vue le jette dans une gaieté ignoble qu'il exprime par les facéties suivantes :

« Ferney, l*"^ janvier.

« Madame, je souhaite à Votre Majesté

1 l4 VOLTAIRE ET LA POLOGNE.

impériale, pour V aimée 1772, non pas une augmentation de gloire, carîl n*y^ a pas moyen, mais une augmentation de croquignoles sur le nez de Moustapha et de ses vizirs , quelques victoires nouvelles , votre quartier général à Andrinople, et la paix. . .

a Une autre peste est celle des confédérés de Pologne; je me flatte que Votre Majesté impériale les guérira de leur maladie contagieuse. Nos chevaliers velclies, qui ont été porter leur inquiétude et leur curiosité chez tes SarmateSj doi^>ent mourir de faim s'ils ne meurent pas du charbon. Voilà une plaisante croisade quils ont été faire! Cela ne servira pas à faire valoir la prudence et la galanterie de ma chère nation.

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a Votre admiratear et votre très-humble et très-passionné serviteur,

« Le vieux malade de Ferney. »

« Feraey, 12 mai^ 4772.

a Tout mon chagrin est d'être dans un âge à ne pouvoir être témoin de tous vos triomphes en tout genre, et d'être obligé de m'en rapporter à la voix de l'Europe.

« J'ai bien un autre chagrin, c'est que mes compatriotes soient dans Cracovie au lieu d'être a Paris. Je ne peux pas dire que je souhaite qi£ils vous soient présentés y avec le grand vizir ^ par quelqueS'Uns de vos ojficiers ; cela ne serait pas honnête j et on dit qu'il faut être BON CITOYEN, J'attcuds le dénoûment de cette affaire. »

« Fertiey, 29 mai 4772.

a Nos extravagants de chevaliers er-

Il6 VOLTAIRE ET LA POLOGNE.

runtSn qui ont couru, sans mission, vers la zone glaciale, combattre le liberum

veto, MERITENT ASSURÉMENT TOUTE VOTRE

INDIGNATION, mois les dévots à Notre-- Dame de Czenstokova sont cent fois plus coupables. Du moins nos don Quichottes Velches ne peuvent se reprocher ni bassesse ni fanatisme; ils ont été très-mal instruits, très-imprudents et très-injustes. »

Le lecteur comprend-il ce que fait un Français, quand il écrit à un vainqueur farouche et disposé aux vengeances : Que des Français ^vaincus méritent toute son indignation ; et qu'il affecte de ne chercher à atténuer Todieux supposé de leur cause, qu'en les présentant comme très- mal instruits , très-imprudents, très-injustes; toutefois

bien moins œupables que ces héroïques et admirables Polonais qui léguaient alors à la postérité le soin de venger leur sang et leur mort?

Comment Fhomme qui a eu le malheur d'écrire les platitudes qu'on vient de lire trouve-t-il grâce devant l'opinion d'un grand nombre ; et subsiste-t-il, dans l'esprit d'unpublic trompé, comme le type du génie et de la liberté moderne ?

Comment l'opinion libérale, aujourd'hui sensible, il faut le reconnaître, aux grandes injustices de l'histoire, et très-?

attachée en ce moment même, — ce sera une gloire pour elle, — à la défense de la sainte cause de la Pologne, comment cette opinion libérale ne se hâte-t-elle pas de répudier les souvenirs de ce vieux

1 l8 VOLTAIRE ET LA POLOGNE.

comédien de Ferney, occupé à se pâmer d'admiration devant le meurtre d'un peuple libre, et à compter et vanter, comme le valet du bourreau, les coups de son maître?

Je demande à la jeunesse Polonaise de ne jamais oublier cette page de son histoire ; et si les tentations de l'impiété venaient l'assaillir, je lui demande de se rappeler quels secours et quels cœurs elle a trouvés dans le camp des ennemis de Dieu.

C'est Voltaire qui le i8 novembre 1772, c'est-à-dire trois mois après l'accomplissement du grand crime, écrivit à Frédéric ces lignes que je prie le lecteur de se rappeler :

« On prétend que c^est vous y Sire, qui avez imaginé le partage de la Pologne^

et je le crois j parce quil y a là du génie. »

Du génie? — Oui, c*est vrai. Le génie de Voltaire. Le génie qui pendant soixante ans de vie a blasphémé le Christ qu'il appelait Y infâme, insulté le peuple qu'il appelait la canaille ^ outragé la céleste enfant dont il n'est permis à aucun Français de prononcer le nom sans un religieux amour : Jeanne d'Arc! Oui, c'est bien le même génie qui a partagé la Pologne, et c'est le même encore qui a courtisé, flatté, chanté les auteurs couronnés du crime ; et qui, au lendemain du premier massacre, que tant de massacres devaieiit suivre, a léché leurs mains et leurs pieds jouges du plus pur saiig de l'Europe :

Hardi contre Dieu seul!

On prétend que c'est toi, Voltaire, qui as encouragé le partage de la Pologne, et je le crois, parce qu'il y a là ton

génie!

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