LU
Je me laissai donc saisir, et seul, dans un noir caveau, enchaîné à des colonnes de granit, comme l'araignée, cette sombre travailleuse, je me mis à tisser de mes chagrins et de mes insomnies une longue trame
de pensées. Il me semblait voir s'asseoir sur mon casque des fantômes d'aigles et mes épaulières se charger de têtes de Méduse toutes pâles et sanglantes.
Lin.
Mon âme était si forte, si riche de facultés, elle gouvernait avec une telle puissance mon corps, (qu'elle parlait sans cesse par l'écho d'un monde spirituel; de son abîme pleiiT d'horreurs, car notre âme est un abîme où tourbillonne un essaim de noires pensées, elle puisait la force terrible de lancer un coup et en frappait comme avec une foudre.
LTV.
Celui qui croyait me calmer et apaiser les orages de mon esprit par la prison, celuilà était' dans l'erreur. Mon âme grondait sans cesse; le roi Lekh l'entendait, il sentait que, vampire invisible, je le mordais et le courbais jusqu'à terre. Encore enfermé en moi-même, je ne faisais faire aucun effort à mon esprit, et cependant je commandais déjà une phalange de génies infernaux, esclaves fidèles qui ne me quittaient jamais.
vous qui ne rencontrerez jamais ici bas votre véritable ange gardien, qui ne voyez la vie que dans votre chaumière, et pour qui Dieu se voile de nuages éphémères, pour vous l'image de ces faits ne signifie rien.
Pour d'autres, en dépit du diapason de mon âme et du terrible orage qui gronde dans mon chant funèbre, ce chant ne paraîtra pas différent de toutes les rapsodes connues.
Une fois vers minuit, tandis que je dévorais ma colère, je crus apercevoir tantôt une apparition blanche, tantôt une forme noire et indécise, tantôt enfin une étoile qui me jetait son regard en filant. Et en eflfet, je voyais la ravissante figure de la fille du roi, dont un rayon de lumière, parti de ses doigts de rose changés en rubis, perçait la poussière et les toiles d'araignés de mon cachot.
Ses cheveux dorés, tombant en tresses jusqu'à ses pieds, se traînaient sur les dalles
verdâtres; les tresses étaient fermées par deux épis d'or que surmontaient des fleurs de pierres précieuses. Ces fleurs semblaient être deux génies animés, regardant le ciel et pareilles à des figures d'anges ou d'esprits malins qui sortent de l'onde et fixent les yeux sur l'ondine qui marche au-dessus des vagues.
Lvm.
Les joyaux éclatants se rappellent à ma mémoire, plutôt que le reste. Un brouillard épais me le dérobe encore, à ce point que je ne tente pas même d'évoquer en rêve l'image de cette divine créature. Mais le génie de la mémoire me représente éternellement et le plis de sa robe et les deux épis d'or, et ses pieds blancs qui s'avançaient vers moi comme deux croissants fantastiques.
Et moi, caché au fond de mon antre de granit, accroupi comme un monceau d'esprits infernaux que la lumière fait ressembler à
un amas de couleuvres, de membres et de chaînes, hérissé d'ailes comme un des démons de cette nature antique et primitive qui, ainsi qu'on le sait, a produit des dragons couverts de flammes et volant dans les airs;
Moi, me rappelant qu'après avoir servi le trône j'avais été injustement payé de la plus noire trahison et croyant le roi nâon débiteur, moi, dis-je, alors eflleuré par le regard de sa fille, je hérissai mes ailes toutes salies contre elle, et, le visage tout pâle, je lui montrai mes yeux par-dessous mes plumes avec une telle intensité de colère que j'aurais pu la brûler de mon regard comme d'une flamme dévorante.
Pauvres esprits que nous sommes, forcés de puiser toujours à la même source nos plus belles couleurs. Voilà encore le dragon d'Andromède, faisant briller ses défenses; voilà encore cet autre aflfreux serpent étoile
qui, dans l'Edda, s'avance vers le soleil, ramasse avec sa queue les étoiles, ces fleurs de la voûte azurée, les engloutit dans ses poumons embrasés et les rejette imprégnées de son haleine de feu.
C'est sur la splendide vierge que, furieux, infernal, puissant et d^autant plus terrible que j'étais malheureux, je fixai tous les éclairs de mes yeux, ayant plus soif de sa possession que de la liberté. Gomment alors cette vierge de bon secours m'ouvrit^elle un guichet dont l'huile avait silencieusement forcé les gonds? c'est là ce qu'il faut laisser dans l'oubli, car un nuage sanglant me dérobe le tableau.
Lxni.
Mais elle, chaste, pure, et n'ayant pas la conscience de son action, m'enleva d'une seule parole vers des régions sublimes. Alors cette divine maîtresse du chant et de la harpe, animée d'un esprit tout céleste et se rappe-
lant peutrêtre une existence primitive menée par elle dans l'antique Rome, se mit à me raconter comment elle avait lu dans le livre d'une Sybille qu'un jour des a^les, montés sur des chevaux, lui arracheraient sa couronne de la tête.
L'étrange songe fixa si profondément sa vision dans sa mémoire qu'elle en fit un récit exact à son père, et déjà, tout pensif et le front assombri, il allait appeler les devins pour avoir l'explication du rêve quand, revenant soudain, moi aigle armé, je rangeai dans la cour du château mes guerriers parés de leurs dépouilles ailées, et réalisai ainsi le rêve aussi clairement que si c'eût été à la lueur des éclairs.
Voilà ce que me dit l'infortunée en s'accusant presque elle-même comme d'un crime d'avoir rêvé au moment où, à la clarté de la lune, aux éclats de la foudre et hérissés
de nos ailes, nous réalisions sa vision. Mais par la puissance que les sombres démons exercent sur la volonté des humains, les images du songe tombèrent sur elle, le carnage sur les aigles et les ailes sur moi.
CHANT n.
La lune planait en plein et les étoiles scintillaient dans toute leur clarté; les grillons et les cigales chantaient au milieu des herbes; le château s'élevait tout pensif sur sa .montagne sablonneuse: le froid du nord, l'odeur des fleurs sauvages et les battements de mon cœur attristé en présence de cette sombre nature, toutes ces impressions se faisaient doublement sentir en moi, alors que je l'avais, elle, à mes côtés et mon cheval prêt à m'emporter au vent.
Qu'elle était ravissante! d'une main elle soulevait ses tresses et de l'autre m'indiquait les
déserts du nord. «J'ai horreur du nord; lui dis-je, car Thomme y est impuissant contre > les orages; mais j'ensanglanterai mes éperons dans les flancs de mon cheval, et je courrai à travers le monde jusqu'à ce que les nations de la terre me montrent une femme aussi belle que toi, fût-ce la reine du feu ou des ondes.
Sinon je reviendrai comme un spectre en courroux. Et toi, enchanteresse, rappeUe-toi de l'ombre qui aura fui d'ici, projetée par la lune sur la verdure et formée par le coursier, les ailes d'aigle et le cavalier. C'est la lune qui en ce moment donne à ce fantôme un si terrible aspect; le vent le chasse de ces lieux; le malheur le rend fou et si Dieu l'épargne au milieu des orages, il se peut qu'il revienne ici porté par la foudre. » '