IV
A ces mots je menaçai le monde d'un geste de la main, d'un air d'autant plus furieux que
j'étais seul et sans forée. Des étoiles fixées à leur voûte diaphane avaient les yeux ouverts et Fouie tendue; à l'orient un ruban boréal brillant d'un sombre écarlate formait à l'horizon des plaines grisâtres un mirage si décevant qu'elles paraissaient ondoyer comme une mer sur la route de l'aurore.
Diane, l'étoile matinale, tantôt blanchâtre comme une feuille de bouleau, tantôt verte ou purpurine comme une feuiUe de rose dorée, se plongeait dans le sein des brouillards diaprés, aussi inconstante que la mélancolie au cœur d'une jeune fille. Moi, dans ma soif d'une nouvelle vie, déployant comme des ailes mes bras vers l'orient, et pareil à un esprit aux traits pâles de souffrance, je fuyais ma propre pensée plus encore que mes geôliers impitoyables.
Aujourd'hui le monde entier est connu, est découvert par l'esprit; mais alors, mystérieux
comme une apparition fantastique, il excitait d'une manière fascinatrice à la conquête, par le brillant de la nouveauté, pour détruire aussitôt le charme par Thorreur du carnage.
U poussait des cris pareils à ceux d'un enfant qu'on étoufferait et qui prendrait les éclairs de votre armure pour une vision infernale.
vn.
Il n'est pas de sombres forêts où je n'aie erré en aiglon terrible de l'avenir porté sur les ailes du vent. Quiconque me rencontrait, croyait voir Satan, car avant que ma figure ne le frappât, il apercevait déjà tout, et mon armure, et mes ailes, et le grand marteau qui pendait jusqu'à mon genou, et ma lance qui flamboyait parmi les sapins dans les airs, avec sa pointe d'acier plus brillante que la flamme.
Dans un cimetière isolé, au milieu des sapins, un jour je rencontrai les sauvages Germains au front toujours pensif. esprit,
peintre d'un passé depuis longtemps évanoui tu vois encore leurs murailles de bois, leurs chars, leurs foyers, leurs figures éclairées par la flamme, les blancs tombeaux des ossements romains, et sur ces tombeaux les aigles arrachées aux légions de Varrus et semblables à des lampes et à des couronnes d'or.
Tu les vois, et aujourd'hui encore tu te demandes quelle force a animé ta voix et ta langue: « vous, m'écriai-je, qui êtes aussi nombreux que les étoiles du firmament, aussi terribles que la foudre quand elle brise les portes du ciel, sachez-le bien, c'est par vous que moi, fils de la cendre et du génie de la mort, j'exterminerai le monde; oui je l'ensevelirai sous vos pas. A moi donCj guerriers, à moi!» Cela dit je leur montrai la blanche étoile du jour qui poignait au-dessus des forêts. Et tous se levèrent comme un seul homme.
Oui, tous par milliers se levèrent farouches et prêts à voler au carnage. Une seule figure,
placée à Técart au milieu des fleurs, resta immobile. Sa blancheur transparente me frappa; elle était endormie; une bonté merveilleuse s'épanouissait sur son front calme et serein que Taube argentait. C'était une statue gisant dans les herbes sauvages, aux bords d'un ruisseau et comme enflammée par les feux de l'aurore.
Et en la voyant je me dis: «cet être à la blancheur immaculée, est-ce quelque reine de peuples exterminés, que des paroles tristement magiques ont endormie ici sur ce lit de violettes?» Mais soudain un barbare lui asséna un tel coup que la tête vola du tronc, pareille à une lampe, ennemie joyeuse des ténèbres: elle s'arrêta un instant dans les airs comme une étoile et fila toute rayonnante.
La colère fit bouillonner le sang dans mes veines. Tirant mon glaive, j'en portai un si rude coup au barbare que sa tête éclata en
deux coDàme une grenade purpurine. Alors je me jnis à la contempler, cette horloge de la vie ouverte à mes yeux, avec ses veines rouges mystérieusement entrelacées, et voyant en mouvement tous ces ressorts de l'âme, je comparai les deux têtes comme deux esprits.
xin.
A peine l'eus-je fait que de nouvelles puissances, évoquées sans doute par la statue vengeresse, accoururent à mon secours. En vain alors mille frondes m'assaillirent de leurs projectiles; plus terrible que Ja foudre qui broie les forêts, je parvins à imprimer à ce peuple une telle terreur, à le remplir d'un tel enthousiasme qu'il m'adora et me proclama son César.
Aujourd'hui cette contrée est plongée dans un sommeil profond: peut-être la blanche statue y git-elle encore; peut-être dans quelque chaumière aux boçds de l'Ister, chante-t-on encore mon histoire à laquelle personne ne veut ajouter foi, et personne ne sait comment
la statue vengée m'envoya des héros pour Textermination du monde, comment,, après m'avoîr aperçu, elle évoqua autour de moi un essaim d'esprits lumineux.
Les hommes ignorent par quelles paroles, par quels faits, par quelles tortures je suis parvenu à rassembler ces millions d'esprits dont la vue maintenant m'efifraie toutes les fois que je les appelle: mais aussi je ne demande leur secours que quand les forces me manquent; et ils m'arrivent de différents côtés et de sphères différentes, et rayonnent autour de moi comme des cercles de feu qui se croiseraient au sein des nuages.
Ce sont là les réflexions que roi-esprit, seul au milieu des barbares, je faisais jadis sur les phénomènes qui apparaissent à la naissance des peuples et disparaissent dès que la greffe a pris sur l'arbre. Les foudres et les éclairs qui accompagnent ces moments primitifs, la
terreur et l'angoisse qui alors président le monde, saisissent de frayeur comme le chant du coq au tribunal de Pilate.
Il semblerait que les oiseaux du matin ne veuillent pas cesser de chanter, et leur chant est triste comme le cri d'un enfant; le ciel s'obscurcit comme saisi de cette espèce d'horreur qui précède l'aube; les étoiles brillent d'une lueur plus forte; les hommes r'échauffent leurs mains à la flamme des villes incendiées ; épouvantés par le silence du moment, ils semblent tout prêts à renier l'esprit divin, et cependant ils jettent autour d'eux un regard inquiet pour voir si Dieu ne les entend pas.
Eh bien je sentais alors tout cela, bien que • mon sang battît comme une foudre dans mes veines; mon casque résonnait, mon panache brûlait d'un feu ardent, mon marteau lançait des étincelles pareilles à des croissants; tout enfin prenait vie autour de moi ; et mon cour-
sier de parler, ma lance de grandir, mon glaive de s'animer, les vents de m'apporter des conseils, les nuages de me défendre, tandis que les croassements des corbeaux m'annonçaient un jour fatal et que des phalanges circulaires de grues me. prédisaient au contraire le bonheur.
C'est ainsi qu'averti par toutes les puissances terrestres, je vins à fondre sur ma malheureuse patrie. Le roi n'était plus, et son peuple décimé contemplait sa jeune reine comme une étoile vivante. Elle aussi, couverte de sa cuirasse d'or peinte de diverses couleurs, elle se montrait, fantôme brillant, dans le terrible tourbillon des combats. On eût cru voir l'ange blanc de la gloire.
Autour d'elle c'étaient un camp continuel de guerriers, des cuirasses noires, des glaives, des boucliers et au-dessus de sa tête un dais mouvant d'étendards. Chaque fois que le soir
ternissait le ciel de ses brouillards, alors, à l'instar des oiseaux de nuit ou des fantômes, surgissaient des marais les Venèdes et les Tchoudes, les jaunes Pétchénègues, les Tartars d'outre mer, qui remplissaient l'horizon de milliers de flèches. Mais ce n'était rien encore que de les voir au combat; le plus horrible c'était de les entendre hurler.
Je me rappelle encore ces cris et ces hurlements de différentes nations et en différentes langues, lorsqu'avec les flots de mon armée j'acculais les phalanges de ces peuplades aux rives de la Vistule. Enfin, à la pointe du jour, ils m'expédièrent les Anciens de leur armée, en implorant la paix et un morceau de terre à peine suffisant pour un tombeau.
xxn.
Assis sur la peau d'un lion à la crinière dorée, dans un modeste char germain, je leur dis: «que les vierges, filles des premiers vayvodes dénouent d'abord leurs tresses, que
Vanda elle-même, fondant en larmes et pâle de douleur, vienne verser du vin dans nos coupes, et que mes Germains élèvent cette belle aux cheveux d'ambre sur leurs boucliers.
XXIU.
Et quand, placée sur le disque d'un bouclier de cuivre,, proclamée reine par les peuples sauvages, elle nous aura entonné un hymne pour les générations futures et charmé ainsi nos âmes farouches, moi alors, j'ouvrirai mes bras palpitants pour qu'elle s'y réfugie comme une colombe et me demande de ses lèvres rosées, tout ce qu'elle voudra, la terre, oh même la moitié du ciel!»
Les vieux Svityne et Tchertchak s'éloignèrent avec cette réponse. A mes yeux, vague jusqu'alors, la figure de l'enchanteresse commença à briller d'un éclat solaire et rayonna de plus en plus. Aussi quanfl je m'étendis sur mon lit de camp, tout un enfer m'apparut, sillonné sans cesse par la foudre, sombre et rouge de vapeurs comme une forge.
Je déchirais sur ma poitrine mon pourpoint de cuir et j'étais comme cloué à mon lit. C'est alors qu'elle se montra dans cet effrayant tourbillon de flamme, pareille à un esprit enveloppé d'arcs-en-ciel radieux. Audessus d'elle une chaîne d'étoiles harmonieuses qui composaient un chœur d'une mélodie toute aérienne, faisait vibrer sur des tons magiques et divers le plus sublime des chants.
En entendant ces voix avec lesquelles s'avançait vers moi la jeune vierge, mon âme sortit presque de mon corps pour aller à sa rencontre. Elle bleuâtre et rouge au milieu de ce chœur de feu, et faisant tournoyer son chant comme les ailes aériennes d'un moulin, elle troubla mon esprit 'au point que je m'arrachai les cheveux et qu'en suivant ces chants je me sentis déjà presque fou et comme entraîné dans un précipice.
Il faisait encore nuit; je ceignis mon casque, je mélançai sur mon coursier à bride abattue. Je me rappelle encore cette atmosphère d'un gris perlé vaporeux et la tour ébréchée de ce château dominant la Vistule, où le peuple avait enfermé sa reine dans des remparts de guerriers et de pierres. Arrivé là, je sonne de mon cor d'airain, j'en fais trembler les airs jusqu'à ce que le hennissement des chevaux me réponde à l'entour.
xxvin.
Alors parait le vieux vayvode Svityne, frottant ses yeux encore rouges de sommeil. «Va, lui dis-je, je regrette mes paroles d'hier, je t'ai montré un visage trop sévère. Que votre jeune et belle reine vienne remplir ma coupe, soulever ma visière et peut-être alorg lui sera-t-il plus facile de me chanter un hymne et de tomber dans mes bras.»
A ces mots, le vieillard sans me répondre me conduisit aux bords de la rivière vers un
groupe de peuple. Des pêcheurs tenaient leurs filets argentés, des prêtres portaient des torches, bien que le jour brillât déjà; quelques rapsodes avec leurs luths étaient assis au somanet d'un petit rocher sous un saule pâle, enveloppés des brouillards du matin. Sur les collines on allumait des signaux.
Ici je vis dans la prairie un grand mouvement parmi les jeunes filles et les femmes vouées au service de la reine. Les unes portaient des fleurs, des encensoirs d'argent, des diadèmes d'or en forme de croissants. Lès autres, cueillant dans les herbes des bluets pour en faire une couronne, jetaient dans l'air argenté, dans les brouillards grisâtres, des milliers de couleurs en offrande aux divinités du fleuve national.
Monde étrange! étrange tableau que j'évoque! mais combien de fois l'aurore purpurine, et les fleurs que je cueille couvertes de rosée.
et les oiseaux de la forêt qui se réveillent à l'aube du jour, et les couleurs du prisme que j'emploie à peindre mes pensées, quand mon esprit s'allume comme un flambeau, combien de fois, dis-je, ne m'ont-ils pas rappelé ce tableau si douloureux, cette jeune reine gisant morte sur la prairie.
Elle ressemblait à la lune dont le soleil, par un jour d'automne, efface à son lever le premier éclat; aussitôt l'astre des nuits se fond dans l'air azuré, le front légèrement coloré, et ensuite, planant au-dessus d'une guirlande de forêts où le vent fait frissonner les feuilles d'or à côté des feuilles de flamme, pleine, ronde, pâle, elle finît par se vaporiser comme une ombre argentée qui s'enfonce dans les airs.
Telle était sa pâleur déjà un peu bleuie par rhôiTeur du trépas; telles étaient les perles de ses lèvres qui grimaçaient d un sourire convulsif devant les Ondines de la Vistule.
Du reste elle se laissait tranquillement parer par ses femmes de sombres feuilles d'if, d'une couronne d'or et d'un collier d'ambre. La terreur rendait le cadavre plus effrayant encore aux yeux du peuple.
Mais cette terreur arriva à son comble lorsque, découvrant mes traits farouches et jetant un regard sombre de dessous ma visière, je brisai mon glaive et en fis voler les morceaux et les éclairs au-dessus de ma tête. Les vapeurs ténébreuses de mon âme et les étincelles dorées du glaive s'élevèrent comme un ouragan olympien audessus de mon panache flamboyant. On eût dit que mon génie était venu tout en feu se poser sur mon casque.
Le premier cri qui sortit de ma bouche ne ressemblait plus à une voix humaine, c'était le cri d'une bête féroce. Il réveilla mes cent mille Germains qui s'avancèrent sourdement comme une mer qui gronde au loin. Alors j'élevai un bûcher effrayant, royal et si haut
que les ondes de la Vistule arrêtées par cette digue, par cette hécatombe de cadavres, se dressèrent comme un spectre ensanglanté de géant.
Mais avant que d'être livrée aux flammes, que de plaintes affreuses n'a-t-elle pas entendues! ))0 cheveux, m'écriai-je, je ne laisserai pas vos boucles se sécher dans le feu de leurs liquides diamants; j'ordonnerai aux ombres souterraines de se transformer magiquement en un temple plein de détours et de piliers, et là, ô vierge, je te déposerai dans un cerceuil d'albâtre, je te ferai garder par l'éloquente mnémosine des siècles passés, par la Colonne funéraire!
Oui, je te déposerai en silence sur un linceul de satin blanc, embaumée, endormie d'un soleil éternel; puis comme un lion, couché à tes pieds, je troublerai ton sommeil tranquille de mes profonds soupirs. Alors peut-être toi, tu te lèveras et, par un baiser, me faisant
connaitre l'aurore du jour du réveil suprême, tu me fixeras, ô mon amie, dans ces sombres souterrains, en lisant éternellement des paro-' les mystérieuses sur des blocs de rochers.
xxxvm.
Et tandis que je serai là dans un séjour sans soleil, sans étoiles et sans lune, où règne une tristesse sottibre et sans fin, moi, guerrier semblable à un ouragan assoupi, les paupières ouvertes, fixes et sèches, comme alors toi, ma rêveuse lectrice, en versant ta mélodie perle par perle dans mon oreille, toi maîtresse de la parole et du chant, comme alors, dis-je, tu changeras pour moi des siècles en minutes par la magie de ta voix.»
C'est ainsi que je parlais en pressentant les mystères d'outre -tombe. Et embrasé * d'une nouvelle ardeur, je voulus la déposer sur un pavois de glaives, l'envelopper dans un sanglant étendard de guerre et, loin d'une contrée où le soleil meurtrit le corps de ses feux im-
pitoyables et précoces, fuir avec elle dans la froide Islande, terre calcinée par la flamme de sept volcans aujourd'hui éteints.
«Là, m'écriais-je, là sur les glaciers, je la déposerai pareille à une fleur crifetalisée, je l'ensevelirai brillante sur . un rocher rougi par des éclairs de volcan. Et alors sur sa cîme, parmi les aigles sauvages, plus farouche que les ouragans, plus terrible que les vagues, je me laisserai glacer par le froid et dévorer par le feu,»
C'est ainsi que mes pensées prenaient des formes colossales; ^'est ainsi que mon esprit, faisant jaillir les éclairs de sa nature primitive, brisait les chaînes fatales de son nouveau corps, et cachait toujours la foudre au sein du nuage. Bientôt une assemblée solennelle du peuple se réunit et me revêtit de la pourpre royale des Lekhs. Tous étaient frappés d'une ignoble frayeur: je m'assis sur mon trône; mon front s'assombrit.
Qui oserait se vanter de ce que je vais avouer? qui oserait le mettre dans des pages /humaines non comme une confession mais pour une gloire éphémère? J'avai» résolu d'épouvanter les cieux eux-mêmes, de frapper à leur voûte comme sur un bouclier d'airain, d'en déchirer, d'en ouvrir l'azur par mes crimes, et de faire trembler sur leur base. les colonnes de la loi, siège de l'ange de la vie, jusqu'à ce que enfin Dieu se montrât dans les cieux à moi, oui Dieu, mais la face toute pâle!
(c Et si Dieu même, me disais-je, ne fait pas voir sa figure au-dessus de cette cité violée de la vie, il se peut qu'alors des comètes flamboyantes accourent à travers le ciel, présentent à la terre leur face étonnée et comme des fantômes déploient leurs queues au-dessus de mon bourg; l'une, d'abord, puis une autre et après elle une troisième. Qui sait si, tout souillé de sang, je ne m'en eifrayerai
pas moi-même, et peut être alors à leur suite des soleils rouleront-ils par milliers.
Peut-être aussi les deux se rempliront d'apparilions et de figures solaires à l'œil sanglant. £t ce ne sera plus autour de moi qu'une vapeur de cimetière, que des orages, des vents, des flammes et des. frimas continuels, des pluies de. sang et des voix parties du fond des sépulcres. Le soleil pâlira, la lune s'arrêtera dans son cours, l'étoile gémira ou hurlera de désespoir, la nature montrera que l'homme ne lui est pas indifférent.
Autrement, continuais-je, si j'agis avec ce peuple comme un roi en démence et que la vie se cache comme un serpent dans son trou et comme si elle ne sentait aucune de ses plaies, les honmies ne seraient dès lors que poussière, et moi-même que serais-je? poussière aussi, matière forgée ici bas en glaive d'un jour, glaive d'autant plus teitible que ce
n'est pas la main des esprits mais sa propre volonté qui l'aurait jeté sur la terre. »
A peine avait-je conçu cette idée que mon regard, un de ces regards clairs et secs* qui pénètrent sourdement dans les pensées humaines pour fouiller jusque dans les os les vestiges des esprits, la réfléchit autour de moi. Aussitôt Tchertchak qui implorait lâchement sa grâce à mes pieds, fut livré aux bourreaux, et après lui je ne sais quelsdevins dont je vois aujourd'hui dans les ténèbres les deux têtes sanglantes.
J'envoyai la cour et les serviteurs du Vayvode le rejoindre, sous prétexte qu'ils tramaient un complot. Du haut de ma tour je contemplais cette longue chaîne de condamnés qui allaient à la mort, les fers aux pieds et des torches à la main. Et les cieux?
hélas les cieux conservant leur azur comme s'ils eussent ignoré le sort de ces malheureux, regardaient ce spectacle d'un air calme et in-
différent où perçait cependant une certaine tristesse.
xLvm.
Un cortège immense de victimes défila; je crus que je verrais apparaître leurs fantômes, pareils aux cygnes rosés dont les cris semblent faire gémir et pleurer l'air, ou que des murailles couvertes de caractères flamboyants sortiraient, fileuses terribles, des araignées de de feu se balançant sur leurs toiles ignées et traçant dessus le plus infernal an'êt contre moi.
Je crus encore que mes nuits seraient agitées, mes journées sombres comme des nuits sans étoiles, que j'entendrais des gémissements dans les ténèbres, un cliquetis d'armes et des souffles de glace ou de feu sur mon front? Et de tout cela rien n'eut lieu; cet esprit tout puissant auquel j'avais déclaré la guerre laissa son enfant impuni. Alors ma fière et dure poitrine se souleva, car j'étais résolu à provoquer à outrance le mépris divin.
Je vois de mon ancien regard cette œuvre hideuse de mon esprit d'autrefois, alors que des steppes -entières, couvertes aujourd'hui de tombeaux, étaient appelées steppes rouges par le peuple. On s'aperçut soudain. que mon corps enlaidissait, que je prenais les formes de l'ange maudit. Les hommes croyaient voir mes entrailles pourrir; je gisais assoupi comme un boa qui bâille.
Parfois, monté sur la plate forme de ma tour, j'ordonnais qu'on m'amenât comme un troupeau de blebis et par différents chemins les premiers Vayvodes et Joupanes de l'empire. On les déposait dans des tombeaux ensanglantés, on couvrait leurs bûchers de ronces et de noirs genièvres et d'en haut, comme un vautour farouche, je regardais ces milliers d'incendies mouvants.
Ln.
Souvent à mes yeux dix étoiles, dix soleils s'embrasaient à la fois, j'entendais à la fois
dix cris épouvantables. Et cependant ma poitrine ne se gonflait pas d'émotion, Tefiroi ne saisissait pas mon cœur. Comme un démon, je restais là tranquille sous le poids de ma couranne, et les compagnons dé mes crimes regardaient le plus grand de tous les objets d'horreur^ ma figure couverte d'une pâleur mortelle.