‹ La Pologne captive et ses trois poètes, Mickiewicz, Krasiński, SłowackiChapitre 6 sur 8 · LV · texte numérisé non relu

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J'allai plus loin encore et dans le choix du supplice, ne pouvant créer rien de plus horrible, je commençai à violer les lois divines les plus sacrées, pour ravaler la nature ellemême. On amena ma propre mère à ma cour et au lieu de me jeter à ses pieds, de tomber dans les bras de cette vieille Sibylle en haillons, je fis servir son corps de mèche à une torche résineuse.

Je dis au peuple qu'elle m'avait jeté un sort, qu'elle me rongeait le cœur, qu'elle empoisonnait mes épouses; elle se mit à courir comme un oiseau, la chevelure toute en flam-

mes et s'éteignit enfin dans d'indicibles souffrances. Alors la corruption envahit ma figure et montra par sa teinte verdâtre que l'enveloppe de mon esprit se déchirait. Et cependant il n'avait pas conscience de lui-même dans son corps, plongé qu'il était dans une profonde léthargie, dans un mal noir.

Une seule fois, j'eus le courage de me mirer dans mon bouclier; je me vis plus noir qu'un cadavre qui depuis un siècle eût reposé dans son cerceuil, abandonné déjà des vers épouvantés à l'aspect de ses yeux flamboyants comme des torches, de ses larmes toutes rouges et du souffre enflammé de ses os moisis^

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Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'ainsi corrompu, déchu et usé, je me sentais parfois rempli de l'ardeur d'un ange, prêt à aimer cette terre, à l'enlever dans les cieux au son d'une hymne qui vibrait d'une harmonie métallique et, passant par deâ tons de

plus en plus douloureux, dégénérait enfin en un chant convulsif.

Dès qu'une pareille ivresse s'emparait de moi et. que je restais là les mains comme détachées des bras, bien que Técume et les larmes ruisselassent sur ma figure et que ma bouche gardât le silence, alors mon esprit fasciné semblait faire toui;noyer toutes les lunes, saisir toutes les étoiles comme des notes de musique et, exprimant ici bas son langage en caractères terrestres, il créait déjà non plus le chant du rêve mais bien une hymne de roi-prophète.

Un seul page se tenait à mes côtés, un seul petit page, et ce chant l'empoisonna.

Des voix terribles, se précipitant dans son corps, lui disloquèrent les membres; sa poitrine tomba en putréfaction. Il marchait, parlait en dormant et tremblait de tout son corps ainsi qu'une boîte mélodieuse en bois de

cèdre, où Tartiste a enfermé toutes les voix de la tempête, tous les éclats du tonnerre.

En attendant, le roi des cieux m'armait d'une puissance qui jetait l'effroi dans tous les cœurs, effroi sombre, royal, qui remplissait jusqu'aux murs de mon château lui-même.

Le parquet sec de ses salles résonnait sous mes pas comme les ais d'un cerceuil. Dans les villages le peuple curieux racontait avec épouvante que mon habitation respirait fétidement le sang et le mystère. Et partout ici bas on ne rêvait que de moi.

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Dans les cuisines souterraines mes serviteurs devisaient sur mon compte, disant que j'étais pâle comme la lune quand elle se mire dans un bassin de sang où nagent des vipères entrelacées; qu'une étoile d'or me guidait en marquant mes traces de sang, à travers la sombre région où toute âme exhale sa rage contre le roi des esprits immondes.

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Et prodige plus étonnant encore, on se mit à m'adorer pour ma force, pour l'effroi que j'inspirais et les tortures de mon invention. A mon abord le peuple pliait le genou devant moi, peuple de brebis qui court toujours après son berger. On courbait la tête devant mon effroyable figure, croyant voir deux lanternes dans les deux ailes de mon casque, et ma figure suspendue au milieu d'elles comme une lampe sépulcrale et livide.

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