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LES SLAVES DO NORD ET DE L'EST DE L'EUROPE

JI y a des époques clans l'histoire et dans l'existence des peuples, qui marquent mieux leur génie et leurs destinées que les traditions populaires ou les désignations arbitraires des conquérants el fondateurs d'empires. Ainsi le nom de Russie, donné au vaste pa\ squi occupe lamoitié de l'Europe

et un tiers de l'Asie, appartiendrait beaucoup plus aux provinces russo-polonaises qu'au territoire moscovite. En effet, lorsque les grands princes de Moscou ont pris le titre de Czars, et plus tard d'Empereurs de toutes les Russies, ils n'exerçaient encore leur domination que sur la Russie centrale, dite Russie noire, tandis que les Polonais possédaient la Russie rouge, la Russie blanche et la petite Russie. La Russie rouge ne fait pas partie de l'empire actuel de Russie, qui en a toujours convoité la possession; l'Autriche s'en étant emparée lors du premier partage de la Pologne , tient à la conserver, et lui a donné le nom de Gallicie.

Le vaste empire moscovite, aujourd'hui empire de Russie, comprend deux nations, deux peuples entièrement distincts par leurs traditions, leur caractère, leur esprit, et surtout par la marche qu'ils ont suivie dans la voie de progrès, de liberté et de civilisation. Une triste et fatale époque, en changeant les destinées des deux peuples, les a

placés dans des conditions tout à fait différentes et a établi entre eux une ligne de démarcation qui existe encore. Cette époque, c'est l'invasion des Mongolo-Tatars, qui ne s'est arrêtée que devant la vaillance et le dévouement des Polonais et des Lithuaniens. Ces derniers restèrent dès lors à l'extrême avant-garde de la civilisation européenne, dont ils se sont faits les défenseurs et les propagateurs. Pendant plus de deux siècles, les Tartares ont versé dans la Russie moscovite la barbarie et tous les vices de l'esclavage, en faisant plier et façonnant à leur terrible despotisme et les nobles et les serls.

Les grands-princes de Moscou ont donné les premiers l'exemple de la plus humiliante soumission. Ils ont rivalisé entre eux de bassesse et de perversité. Ils se faisaient dénonciateurs de leurs propres parents pour capter la bienveillance des khans tartares, qui les traitaient avec une cruauté barbarcet le dédain le plus outrageant. Les peuples,

frappés de stupeur par la justice cxpéditive des Tartares, réduits à la misère par les exactions et le pillage de leurs princes et des gouverneurs tartares, furent réduits à la servitude la plus absolue qui les transformait en troupeaux de bêtes de somme.

Aussi cette partie de l'empire russe, au delà de Kief, porte encore i empreinte de la domination tartare , et Napoléon 1 er a pu dire avec raison : f Grattez un Musse, vous trouverez un Tar-

tare. En effet, les voyageurs qui parcourent au* jourd'hui ces vastes espaces au centre de l'empire, qui se rendent à la célèbre foire de Nijni-Nowgorod, peuvent distinguer dans la physionomie de ces populations les traits caractéristiques de la race mongole-tartare, dont les habitudes, les mœurs sont encore tout à fait asiatiques. La masse de la population est douce, laborieuse et n'a aucun instinct belliqueux. Qu'un officier, un employé quelconque du gouvernement, lève un bâton dans

un groupe d'hommes en rébellion, les plus mutins se mettront à genoux et demanderont pardon, les mains jointes, en recevant sans murmure les plus barbares et les plus humiliantes punitions. Mais ces mômes hommes sont des commerçants hardis, courageux et persévérants. Avec une patience et une résignation, dont aucune autre race d'hommes n'est capable, les paysans moscovites entreprennent des excursions lointaines à travers des déserts immenses, couverts de neige éternelle, ou des steppes desséchés par les chaleurs tropicales, pour trafiquer avec Khiva, Boukhara. la Perse et la Chine.

11 en est tout autrement dans la partie ouest de l'empire russe, en deçà de Kief, qui, depuis le Dniester et la Dwina, s'étend en vastes plaines vers la Yistule et l'Europe occidentale, et forme depuis plusieurs siècles le patrimoine des Polonais et des Lithuaniens.

Pendant que les princes moscovites se rendaient

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à la grande horde tartare pour y intriguer et porter humblement leurs tributs, les souverains de la Pologne envoyaient des ambassadeurs en Allemagne, en France et en Italie. Les enfants des familles les

plus puissantes étaient élevés dans les Universités de Bologne, de Pise, de Pavie et surtout de Padoue, dont un Polonais, dès le seizième siècle, a été recteur. Les nobles polonais s'alliaient avec las » maisons régnantes et princières de France et d'Italie et rapportaient dans le pays les lois, les institutions, les mœurs, les habitudes des cours les plus civilisées et les plus policées de l'Europe.

La ville de Kief, cette mère de toutes les villes russes, peut être considérée comme le point de séparation entre les deux peuples, la Pologne et la Moscovie, entre les deux civilisations européennes et asiatiques. Cependant, bien que cette ville ait relevé plus longtemps de Moscou que de la Pologne, elle est aujourd'hui plus polonaise que moscovite. En effet, après les derniers événements qui ont eu

— milieu cette année à Varsovie, la jeunesse de Kief a fait des manifestations en faveur de la Pologne, qui ont attiré sur elle les persécutions du gouvernement impérial (1).

Aujourd'hui encore, sous des formes plus régulières et en apparence plus humaines, le système tartare fait la base du gouvernement, la force brutale prédomine partout.

Pour empêcher les idées et les institutions des États voisins de pénétrer dans le pays, r Empereur Nicolas faisait entretenir sur les frontières occidentales les troupes les plus barbares et les plus vigilantes de l'empire et fermait hermétiquement tous les débouchés. 11 semblait vouloir calfeutrer toutes les fissures par lesquelles pourraient pénétrer les idées et la civilisation occidentales. Cependant, le pays entier séquestré, surveillé, a fait, sous ce despotisme barbare, le plus de progrès dans la voie de

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ta civilisation européenne ; à aucune époque il ne s'était établi autant de sympathie entre les diverses populations de l'empire et les classes de la société. Le peuple polonais asservi et opprimé a été l'initiateur du peuple qui l'opprimait. Varsovie servit d'école d'idées libérales et de véritable métropole morale et civilisatrice pour les Moscovites. Les sentiments d'humanité, le caractère chevaleresque des Polonais, leurs idées générales de liberté et de progrès, leurs mœurs plus douces ont fait beaucoup de prosélytes parmi les Russes et leur ont assuré un ascendant moral qui grandira tous les jours au contact des lois et des institutions européennes dont ils sont les interprètes les plus intelligents. En effet, seuls dans tout l'empire , les Polonais ont pu préserver de la hache destructive de Nicolas le Code Napoléon, l'égalité civile, le système administratif, le contrôle financier et tous les principes de la révolution de 89, qu'ils ont rapportés de la France et introduits dans le pays

pendant l'existence du duché de Varsovie et sous l'égide de l'armée nationale.

L'émancipation des paysans est Pœuvre des Polonais qui, les premiers, en ont hautement proclamé le principe et l'urgence, Dès 1832, des sociétés, la plupart occultes, se sont formées en Pologne et, en France, dans l'émigration, pour répandre dans le pays les idées d'émancipation et de liberté. Plusieurs ont payé de leur vie l'honneur d'avoir été les premiers apôtres de cette mesure dont le gouvernement a voulu ensuite tirer gloire et profit.

Quiconque a pu observer et étudier l'esprit, la discipline de l'armée russe, où se concentrent toute l'action et toute la force de la Russie, sait quel immense changement s'est opéré dans le caractère et le moral des troupes. Ce n'est plus le soldat de Souvaroff qui, expirant sous les murs d'Otchakow ou d'ismaïl, croyait recevoir à Pétersbourg, des mains de la Czarine, sa récompense; ni le soldat

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de Munich qui, saisi de terreur à la vue de ses camarades enterrés vivants, marchait épuisé et affamé jusqu'à son dernier souille sur la route de Constantinople. Ce sont encore les Polonais qui ont fait pénétrer plus de dignité et d'humanité dans ces bataillons formés de masses inertes et abruties. Nous en exceptons les Tartares, Cosaques, Cabardiens et ces régiments asiatiques que le gouvernement russe emploie en ce moment en Pologne pour étouffer le réveil de l'esprit national.

Les soldats de l'ancienne armée polonaise qui, en 1831, ont tenu en échec, pendant près d'une année, toutes les forces de la Russie, devinrent ensuite, dans les rangs de l'armée russe, les prosélytes et les martyrs de la civilisation. Tous ceux qui après la guerre n'ont pas été envoyés en Sibérie, ou n'ont pu gagner la terre hospitalière de la France, ont été incorporés dans les régiments russes et dispersés dans tout l'empire.

Ces nobles défenseurs d'une patrie vaincue et

malheureuse, lorsqu'ils se sont trouvés soumis à une discipline sauvage dont l'imagination des hommes de l'Occident ne saurait concevoir la cruauté et le raffinement, se résignèrent avec douleur, mais sans bassesse, h leur triste destinée. Leur attitude digne et résolue imposait souvent à leurs bourreaux et étonnait leurs camarades russes qui, avec une patience stupidement résignée, supportaient les traitements les plus avilissanls.

Beaucoup d'entre eux expirèrent sous les verges en vrais martyrs, mais jamais ils ne s'humilièrent jusqu'à mendier la pitié ou le pardon de leurs bourreaux (i).

La noble résignation des soldats polonais a convaincu les Russes qu'il était impossible de traiter de la même manière un Tartare Mongol de Kazan, un serf de Penza, un petit-russien de Pullawa

(i) Voir la noie î>.

uign

aimant l'indépendance, ou un Polonais rempli de sentiments d'honneur et do dignité. La guerre d'Orient a fait mieux sentir encore tous les inconvénients d'une discipline aussi barbare, et les troupes russes si renommées autrefois pour leur abnégation, leur aveugle attachement à leurs chefs, se sont montrées insouciantes dans cette lutte, bien qu'on eût tant cherché à exciter leur fanatisme religieux et leur patriotisme. *

On ne saurait nier que l'armée russe, dans la dernière guerre d'Orient, s'est montrée à Ollenitza, à Aima, à Eupatoria, à Traktir (1), bien dégénérée de celles qui avaient autrefois combattu en Turquie et en Europe.

Ce que les soldats polonais avaient fait dans les rangs de l'armée russe, les habitants de Varsovie, deVilna, de Kief et des autres villes polonaises l'accomplissaient à l égard des autres classes de la

(I) Voir noie u.

société. Ils répandaient tout autour d'eux, les principes de liberté et les idées de civilisation, de fraternité et de tolérance, qui sont aujourd hui leurs armes les plus puissantes contre la barbarie moscovite.

L'ouvrier de Varsovie qui, la poitrine découverte, sans armes, se présente devant les baïonnettes russes et reçoit la mort sans se délendre, en protestant ainsi contre l'oppression et la violation de tous les droits, fait plus pour le triomphe de la loi, de la justice et de l'humanité, que s'il avait ourdi des complots ou fait partie d'une insurrection armée. C'est de cette manière que les Polonais remportent journellement une victoire morale sur les cruels dominateurs de leur pays, énervent leur force brutale et les obligent à recourir à des procédés plus en rapport avec l'esprit du siècle. Les Polonais sont ainsi les initiateurs, les réformateurs, les guides de leurs frères slaves dans la voie de progrès et de civilisation.

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