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PIÈGES JUSTIFICATIVES

La révolution française servit de prétexte aux trois puissances spoliatrices pour accomplir le dernier et définitif partage de la Pologne.

Au moment où les Polonais votaient à l'unanimité et avec enthousiasme une constitution monarchique sage et libérale, la Russie et la Prusse, alléguant le danger que l'exemple de

la révolution française donnait aux Polonais, et pour assurer leur sûreté réciproque, voulurent, comme ils le disaient dans leurs déclarations officielles, resserrer la république de Pologne dans des limites plus étroites. Ils ont fini par l'absorber tout entière dans leurs Etats, en lui faisant un crime des principes qui triomphaient en France, bien qu'il n'y eût alors aucune analogie entre les deux constitutions et la situation des deux pays.

Dans un manifeste que Frédéric-Guillaume publia le 25 mai 1793, en faisant entrer ses troupes sur le territoire polonais, il feignait surtout d'éprouver de vives alarmes pour la sûreté de ses propres Etats par V extension des principes français en Pologne. Ces motifs V obligeaient, ajoutait-il, de prendre des précautions salutaires et de s'emparer provisoirement de Thorn et de Dantzig et d'une partie de la grande Pologne, pour assurer sa tranquillité et protéger les Polonais bien intentionnés. *

C'est ainsi que la Pologne, cernée d'un cordon de troupes ennemies, n'ayant pas de communications non-seulement avec la France, mais môme avec ses plus proches voisins et alliés, payait de son asservissement les premiers triomphes de la révolution française. La Prusse voulait trouver en Pologne la compensation des échecs qu'elle venait d'éprouver en Champagne. La Russie et l'Autriche mettaient à contribution les provinces polonaises pour en tirer le plus de ressources pos-

sibles en hommes et en argent contre la France, dont elles allaient combattre les idées et la puissance en Italie et en Allemagne , ce qui amena la création des légions polonaises, si redoutables aux oppresseurs de leur patrie.

Pour rappeler les incidents et les faits principaux du partage de la Pologne, nous citerons quelques extraits des notes et documents officiels qui font voir la fourberie et l'iniquité des trois souverains spoliateurs de la Pologne.

La Russie est la puissance qui a le plus profité du démembrement de la Pologne; la Prusse en a été le principal instigateur; l'Autriche, du moins, tout en prenant sa part du butin, se montra timide et semblait honteuse du crime politique dont elle se rendait complice.

Une fausse et impolitique alliance, dans laquelle la Pologne se laissa entraîner par Pierre contre la Suède, est la première cause de l'asservissement des Polonais aux Russes. Dès lors, sous le titre d'amie, d'alliée et de protectrice, la Russie infesta la Pologne de ses armées , pilla ses villes, ravagea ses campagnes et s'immisça avec astuce et persévérance dans les affaires intérieures du pays.

Dès son avènement au trône, Catherine II consentit au partage de la Pologne, et conclut dans ce but, en 1763, un traité d'alliance défensive avec Frédéric H, roi de Prusse. Un article secret assure, avec une perfidie calculée, aux Polonais le droit

— Ml -

• d'élection de leurs rois, dont cet article était déjà une violation manifeste.

Voici cet article :

t Comme il est de l'intérêt de Sa Majesté le roi de Prusse et « de Sa Majesté l'impératrice de toutes lesRussies d'employer • tous leurs soins et tous leurs efforts pour que la république « de Pologne soit maintenue dans son état de libre élection, a et qu'il ne soit permis à personne de rendre ledit royaume « héréditaire dans sa famille, Sa Majesté le roi de Prusse et « Sa Majesté impériale ont promis et se sont engagés mutuel- « lement et de la manière la plus forte, par cet article se- « cret, non-seulement à ne point permettre que qui que ce « soit entreprenne de dépouiller la république de son droit « de hbre élection, de rendre le royaume héréditaire dans a tous les cas où cela pourrait arriver, mais encore à prévet nir par tous les moyens possibles, et d'un commun accord, « les vues et les desseins qui pourraient tendre à ce but, « aussitôt qu'on les aura découverts, et à avoir même, en cas a de besoin, recours à la force des armes pour garantir la « république du renversement de sa constitution et de ses « lois fondamentales. »

C'est aussi Catherinell qui choisit le moment qu'elle croyait le plus propice pour l'accomplissément de son œuvre. Ayant accueilli le projet que le prince Henri de Prusse est venu lui

apporter à Saint-Pétersbourg, elle lui traça en ces mots la situation des cabinets de l'Europe :

t J'épouvanterai la Turquie, je flatterai l'Angleterre; char- « gez-vous d'acheter l'Autriche, afin qu'elle endorme la c France. »

L'éditeur des mémoires secrets trouvés à Berlin et publiés en 1806, à Paris, qui rapporte cette opinion de Catherine, ajoute les réflexions suivantes :

« En effet, l'histoire du partage de la Pologne est tout en- « tière dans celte phrase. La Turquie fut effrayée des dangers • d'une guerre ; l'Angleterre fut gagnée par l'espoir d'un « traité de commerce avantageux ; l'Autriche fut appelée à a prendre sa part des dépouilles, et le cabinet de Versailles, a plus vieilli que le monarque, oubliant la dignité de sa cou- ' « ronne, vit avec tranquillité la consommation d'un attentat « inouï dans l'histoire, et qui allait ébranler tous les fonde- « ments de la société européenne. »

Quatre-vingts ans plus tard, le petit-fils de Catherine, Nicolas I er , a exposé en termes analogues la situation de l'Europe à l'ambassadeur d'Angleterre, en vue du partage de la Turquie. Mais l'Angleterre s'étant montrée mieux avisée et la France ne se laissant pas endormir, la Russie fut arrêtée dans ses projets ambitieux.

Le premier traité du partage de la Pologne fut signé à l'é-

tersbourg, sous les yeux de Catherine qui en régla les conditions.

Ce premier partage coûta cinq millions d'habitants à la Pologne. Il Téloignait de la mer Baltique et des monts Karpatlies, et la séparait de ses alliés naturels. Le territoire de la Pologne fut livré aux incursions des armées russes et prussiennes qui, sous plusieurs prétextes, y pénétraient et y séjournaient.

Néanmoins la Pologne pouvait encore exister comme nation ; mais il était urgent de corriger les abus de son ancienne constitution, dont la Russie se déclarait perfidement garante et protectrice.

Les Polonais, animés du sentiment de l'amour de la patrie, se sont mis courageusement à l'œuvre ; la noblesse donna l'exemple en faisant le sacrifice de ses privilèges, et une diète générale a voté une constitution conforme à l'esprit du siècle, et qui, mise en vigueur, aurait permis au pays de reprenne son rang dans la famille européenne. Ce n'était point le but que se proposait Catherine. Etant parvenue à gagner, par ses promesses et par ses menaces, quelques oligarques polonais ayant de vastes possessions limitrophes de ses Etats, l'astucieuse Catherine leur fit organiser une confédération contre la nouvelle constitution. Cette confédération, agissant sous l'influence de la Russie et avec l'appui de ses armées, rétablit l'ancienne constitution, où Catherine exigeait le maintien de

la forme du gouvernement républicain et du liberum veto, l'une des causes des malheurs delà Pologne, afin de perpétuer l'anarchie des diètes et d'assurer la faiblesse du pouvoir exécutif.

Les plus fougueux Jacobins n'ont jamais émis des doctrines et des théories aussi immorales que celles que l'on trouve dans les notes diplomatiques et les manifestes publiés à cette époque au nom des trois souverains copartageants. Pour diviser les Polonais entre eux et faciliter les opérations de ses armées dans le pays qui se levait en masse pour -défendre la constitution votée par la diète générale, Catherine les engageait à se parjurer, en cherchant à violenter les consciences et à interpréter au profit de ses intérêts la sainteté du serment :

« S'il en était quelques-uns (disait-elle dans son manifeste du 18 mai 1792) qui balançassent à cause du serment que l'illusion leur fit prononcer ou que la force leur arracha, qu'ils soient bien convaincus que le seul serment sacré et véritable est celui par lequel ils jurèrent de maintenir et de défendre jusqu'à la mort le gouvernement libre et républicain sous lequel ils sont nés, et que reprendre cet ancien serment est le seul moyen de réparer le parjure qu'ils ont commis en prêtant le nouveau. »

Lorsque le second partage fut décidé, c'est l'ambassadeur russe Stackelberg qui fut chargé de communiquer au roi et

au sénat de la Pologne cette odieuse spoliation. La note de ce représentant de Catherine est un monument de perfidie et de mensonge.

Catherine, feignant pour son empire des dangers dont il n'y avait pas la moindre apparence, exprime la crainte que l'esprit de désordre, qu'elle n'a cessé de susciter en Pologne, puisse altérer V amitié et la bonne harmonie qui subsistent entre les trois puissances. Cette note se termine ainsi qu'il suit :

• Les puissances (la Russie, la Prusse, l'Autriche) ont ar- « rèté entre elles de travailler, sans perdre de temps et « d'un commun accord, à ramener la tranquillité et le bon c ordre en Pologne, et à y établir, sur un fondement solide, « l'ancienne constitution de cet Etat et les libertés de la na- « tion.

« Mais comme, en empêchant dans ce moment la ruine et « la décomposition arbitraire de ce royaume, par un heureux « effet de l'amitié et de la bonne intelligence qui régnent ac- « tuellement entre elles, elles ne sont pas en droit de pou- « voir compter sur un égal succès, elles ont des prétentions « considérables sur plusieurs possessions de la république ; « elles ne peuvent pas se permettre de les abandonner au « sort des événements ; elles ont donc arrêté et déterminé « entre elles de faire valoir leurs anciens droits et leurs pré-

« tentions légitimes, que chacune d'elles sera prête à justifier « en temps et lieux.

« En conséquence, Sa Majesté le roi de Prusse, Sa Majesté « l'impératrice, reine de Hongrie et de Bohème, et Sa Majesté « l'impératrice de toutes les Russies s'étant communiqué réci- « proquement leurs droits et prétentions, et s'en faisant rai- « son en commun, prendront un équivalent qui y soit pro- « portionné, et se mettront en possession effective des par- « ties de la Pologne les plus propres à établir dorénavant * entre elles une limite plus naturelle et plus sûre ; chacune « des trois puissances se réservant de donner par la suite un a état de part. Au moyen de quoi, Leurs Majestés renoncent a à tous les droits, demandes et prétentions, répétitions de « dommages et intérêts qu'elles peuvent avoir à former d'ail- « leurs sur les possessions et sujets de la république....

a A Varsovie, le 2 septembre 1792.

« Signé : Stackelbbrg. »

uigmze

Les peuples slaves ont toujours montré beaucoup de penchant et d'attachement pour les institutions constitutionnelles. Au moyen âge, plusieurs États slaves avaient des assemblées délibérantes, de grands législateurs et des orateurs instruits et éloquents. Sous le gouvernement de Juillet, les habitants des divers pays slaves, qui arrivaient à Paris, aimaient à assister aux séances des chambres et se passionnaient pour les discussions parlementaires. J'ai eu souvent l'occasion d'être

l'introducteur et le cicérone de ces futurs législateurs des pays slaves, qui m'accablaient de questions sur les moindres détails des travaux intérieurs de la Chambre des députés et sur les incidents alors si nombreux des luttes parlementaires, dont l'écho parvenait jusqu'aux points les plus reculés de l'Europe. Dans l'intention d'être agréable à ces néophytes parlementaires, je conçus alors l'idée de publier un livre intitulé : Voyage autour de la Chambre det députés par un Slave. C'était uniquement pour donner, sous une forme légère, une idée du mécanisme intérieur du gouvernement parlementaire, l'ennemi et la plus forte négation de l'absolutisme sous lequel, aujourd'hui encore, gémissent presque toutes les populations slavet.

(Extrait des Mémoire» Mils.)

J'étais arrivé à Constantinople, en 185&, avec les premiers détachements de l'armée française, dans l'espoir d'y trouver l'occasion de servir contre l'ennemi implacable de ma patrie. L'ouvrage que j'avais publié à Paris vingt ans auparavant (1), et qui m'avait valu le grade de capitaine dans la légion étran-

(1) Tableau statistique, politique et moral du système militaire de la Russie.

gère en Algérie, avait été connu par quelques-uns de mes anciens camarades. Plusieurs exerçaient des commandements supérieurs dans l'armée d'Orient et m'adressèrent, par écrit ou verbalement, de nombreuses questions sur l'organisation de l'armée russe et sur l'esprit du soldat qui depuis quarante ans ne s'était pas trouvé en face des baïonnettes françaises. N'ayant conservé aucune relation dans le pays, je savais seulement que l'empereur Nicolas, qui gardait toute sa sollicitude pour l'armée, y avait introduit de grands changements. Cependant, dans mon désir d'être utile à la cause que les

puissances alliées semblaient vouloir servir en Orient, je rédigeai un mémoire où, après avoir exposé combien il était difficile d'avoir des notions exactes sur ce qui se passait dans un empire séquestré du reste du monde par la politique ombrageuse de ses souverains, je proposais la création d'un service de renseignements militaires, une sorte de chancellerie politique de l'armée. Ce service devait centraliser toutes les données et tous les avis qu'on pourrait se procurer par la presse, les prisonniers, les déserteurs, les agents secrets et les agents diplomatiques accrédités près des États limitrophes de la Russie.

Mon projet, accueilli très-favorablement par le général Canrobert, commandant l'armée par intérim, fut soumis au maréchal Saint-Arnaud aussitôt son arrivée à Gallipoli. Le maréchal, qui avait servi comme lieutenant dans la légion

étrangère lorsque j'y étais capitaine, me connaissait particulièrement, et, après les explications que je lui donnai sur les diverses questions qu'il m'adressa, il me proposa de me charger de l'organisation et de la direotion du service tel que je l'avais défini dans mon mémoire. J'acceptai cette mission, plus difficile et plus délicate que je ne l'avais pensé d'abord, mais à condition que je ne jouirais d'aucun traitement personnel et que. j'aurais la faculté d'y employer les Polonais que le sort de la guerre mettrait à ma disposition. Mes conditions acceptées, le maréchal me laissa très-généreusement fixer moi-même le chiffre du budget de ce service improvisé et jusqu'alors sans précédent.

Avant que l'armée alliée eût été en mesure de commencer ses opérations et de se rapprocher du théâtre de la guerre, je crus devoir me rendre à Schumla èt ensuite devant Silistrie, assiégée par les Russes, pour me mettre en rapport avec des prisonniers et des volontaires polonais qui, ayant appris l'arrivée des Français en Turquie, accoururent de tous Côtés pour offrir leurs services. La retraite inattendue de l'armée russe, qui quitta précipitamment les provinces moldo-valaques, ayant modifié les plans de campagne des alliés, je revins à Varna, où je fus informé que Ton se proposait de faire un débarquement en Crimée.

Dès lors, il me fallut faire entrer 4e nouveaux éléments

dans mon service : heureusement, je pus trouver à Varna et en Bulgarie des Tartares émigrés de Crimée, très-disposés à servir contre les Russes spoliateurs et oppresseurs de leur patrie. J'attachai à mon service un iman, Ahmet Effendi, ancien maître d'école de Baktchisseraï, Mahmoud, commandant turc, Ibrahim Yaya, négociant, et plusieurs autres Tartares. Le prince Sélim-Gueray, descendant des anciens khans de la horde dorée de Crimée, m'envoya sa généalogie en m'exprimant le désir de me prêter son concours. J'obtins du général en chef l'autorisation de l'emmener en Crimée avec toute sa suite. Il était pensionné par le Sultan et entretenait cinquante chasseurs qui faisaient la police dans les montagnes en détroussant, pour leur compte, les voyageurs qui traversaient les Balkans. Cette circonstance me fut malheureusement révélée trop tard et lorsque j'étais déjà devant Sébastopol. Le prince, que j'avais laissé à Eupatoria pour organiser un soulèvement parmi les Tartares, commença par exercer sur les marchands grecs et les habitants de la ville le métier qu'il faisait sur les routes et dans les défilés des Balkans. J'envoyai Ahmet Effendi pour l'arrêter et le conduire devant le conseil de guerre, mais il se sauva sur un bâtiment de la flotte turque dont le commandant s'était associé à ses brigandages.

Dès notre débarquement en Crimée, et après la bataille de l'Aima, plusieurs Polonais, la plupart jeunes sous-officiers, se

présentèrent à nos avant-postes, demandant à servir dans les corps polonais. Ils croyaient que ces corps allaient être formés à la suite des armées alliées, comme le bruit s'en était répandu dans l'armée russe. Ils montraient tous le plus grand enthousiasme et imploraient la faveur d'être attachés au détachement de guides que je venais d'organiser auprès du quartiergénéral français dans l'intention de pouvoir fournir aux colonnes en marche des éclaireurs, lorsque, comme je l'espérais alors, l'armée serait obligée de pénétrer dans l'intérieur du pays.

Un détachement aux aigles polonaises et aux couleurs nationales eût alors suffi pour attirer aussitôt tous les Polonais de l'armée russe, composant plus d'un quart de chaque régiment, près de la moitié des sous-officiers. Malheureusement, l'idée d'une telle formation, résolue par la Turquie dès le début de la guerre, fut écartée par les alliés. Ils crurent, à tort, que soulever la question polonaise empêcherait l'Autriche de prendre part à la guerre contre la Russie ; ce fut le contraire qui arriva : l'Autriche résolut de s'abstenir dès qu'elle vit que la guerre n'était pas portée en Pologne. Elle ne pouvait en effet s'engager contre la Russie qu'avec la certitude de ne plus la retrouver à sa frontière lorsqu'on signerait la paix.

Au surplus, mon budget ne me permettait pas d'entretenir,

en outre des Tartares attachés à mon service, plus de douze guides. Je réussis cependant à les monter tous sur les chevaux tartares et à les habiller avec les uniformes de soldats français que les ambulances de l'armée mettaient à ma disposition. Quelques-uns de mes guides ont gagné les terribles maladies qui ravagèrent alors les camps français et ont payé ainsi de leur vie le bonheur de porter la veste ou la capote d'un artilleur ou d'un lancier français, qui leur rappelaient le plus l'ancien uniforme national.

L'empereur Nicolas, pour fanatiser le soldat, avait envoyé à l'armée de Sébastopol les aumôniers les plus exaltés, entre autres l'évêque de Kief, le patriarche le plus vénéré de l'Église schismatique ; mais leurs prédications n'eurent pas le moindre succès. Les troupes ne montrèrent ni enthousiasme ni même bonne volonté pendant toute la campagne ; les marins des vaisseaux coulés dans la rade de Sébastopol, les Cosaques à pied de la mer Noire et le bataillon d'Arnautes, colonisé en Crimée sous Catherine II, firent seuls preuve d'un peu d'entrain au commencement de la campagne. Cependant, ces tentatives des popes schismatiqucs excitèrent l'ardeur des prêtres catholiques, qui, presque sous les yeux des chefs, prêchèrent aux soldats la désobéissance, en promettant la couronne du martyre à ceux qui s'abstiendraient dans le combat de tirer contre les Français, leurs frères en religion, leurs anciens alliés et les seuls amis de la Pologne. Ces prêtres

furent dénoncés et envoyés en Sibérie. J'ai observé qu'un profond sentiment religieux soutenait le courage des Polonais et leur patriotisme poussé souvent jusqu'à l'exaltation ; c'est au milieu des prières et des larmes maternelles, adoucies par les consolations de la foi, que fut élevée la nouvelle génération, vouée à la servitude et à la tyrannie des sbires et des agents de Nicolas. Le hasard m'en a fourni des preuves incontestables.

Après la bataille de l'Aima, l'armée ayant établi ses bivouacs pour la nuit sur les rives du Belbek, en vue de Sébastopol, le prince Napoléon me fit appeler à ses avant-postes, et dans une clairière, au milieu d'épaisses broussailles, me fit voir une masse de sacs russes rangés en ordre , comme si on devait en passer l'inspection. Nous descendons de cheval et nous ouvrons plusieurs de ces sacs : ils contenaient tous les mêmes objets; seulement dans quelques-uns se trouvaient de petits livres de formes différentes, usés comme des livres qu'on a beaucoup lus. C'étaient des livres do prières en langue polonaise intitulés : Petit autel de la Sainte-Vierge roiraculeuse de Vilna. J'en pris deux avec moi , sans pouvoir m'expliquer comment tous ces sacs se trouvaient abandonnés dans ces lieux écartés. Deux mois plus tard , après la bataille d'Inkerman , on m'amena deux jeunes cadets nobles polonais prisonniers de guerre que je reçus dans ma tente. L'un d'eux, nommé Golowinski, voyant sur ma table un des livres de

prières que j'avais apportés de Belbek, me dit que le livre lui avait appartenu et en sollicita comme une grande faveur la restitution. Ce livre lui avait été donné par sa mère lorsqu'il fut enlevé du sein de sa famille pour être incorporé dans l'armée.

Ce jeune cadet et son camarade m'apprirent que l'armée russe , après la bataille de l'Aima , s'était retirée si découragée et avec une telle précipitation, que la plupart des corps n'avaient pu être ralliés que sous le canon de Sébastopol. Les quatre bataillons du régiment de Taroutine étaient placés sur le Belbek , sous les ordres du général Wierofkin ; mais aussitôt que les cosaques annoncèrent l'approche des troupes alliées, ces bataillons abandonnèrent leurs positions avec tant de hâte que plusieurs détachements laissèrent leurs sacs, de crainte d'être séparés de l'armée principale de Mentschikoff qui se retirait sur Simphéropol, ne se croyant pas en état de défendre Sébastopol.

Tous les jours, de jeunes Polonais, patriotes exaltés, venaient m'avertir des sorties de la garnison russe, de l'arrivée de nouveaux corps du fond de la Russie, m'apprenant que les troupes restaient parfois une année en marche; plusieurs régiments laissèrent en route ou dans les hôpitaux plus de la moitié de leur monde. Quelques-uns de ces jeunes gens demandaient à être conduits aux batteries pour rectifier le

tir de nos canons, ou d'être envoyés aux postes les plus périlleux de l'armée. L'un d'eux m'apprit qu'un pharmacien de Sébastopol , Polonais d'origine , ayant su que nous cherchions à couper l'aqueduc et les conduits d'eau douce qui alimentaient la ville, avait conçu le projet inhumain d'empoisonner tous les puits. Il fut envoyé en Sibérie avant d'avoir pu mettre son projet à exécution.

Désirant surtout étudier l'esprit du soldat et le moral de l'armée , mes investigations se portaient particulièrement sur les complots, les conspirations militaires; car l'armée était en quelque sorte le seul refuge de la liberté sous le régime terrible et soupçonneux de Nicolas. En effet, l'esprit de corps, le sentiment de l'honneur et la camaraderie déjouaient l'espionnage et laissaient aux officiers une certaine liberté de discussion; eux seuls pouvaient recevoir des livres et des journaux prohibés et avoir quelques notions sur les affaires 'politiques de l'Europe. Mais, à mon grand désappointement, je ne reçus à cet égard que des déclarations vagues, confuses, et je compris que ceux qui dirigeaient ces associations savaient les couvrir d'un voile impénétrable. On me citait cependant le nom de quelques patriotes qui faisaient de la propagande nationale dans les rangs de l'armée russe. J'avais retenu, entre autres noms, celui du baron deRomer, appartenant à l'une des plus anciennes familles de Lithuanie. Ma mémoire me servit bien a cette occasion , car elle me permit d'empêcher

un acte d'injustice dont deux de mes compatriotes faillirent être victimes.

Un jour , Tinlerprète attaché au brigadier sir John Campbell, qui commandait le camp anglais devant Balaclava, vint me prévenir que deux Polonais, l'un capitaine et l'autre simple soldat, étaient arrivés la veille aux avant-postes anglais. Ils étaient suivis d'une vingtaine de cavaliers.qui avaient rebroussé chemin, ayant essuyé quelques coups de feu des dragons anglais placés du côté de la Tchernaïa. Les deux Polonais, aussitôt leur arrivée , avaient demandé que les chevaux cosaques qu'ils montaient fussent renvoyés au camp russe avec leurs harnachements et offraient au besoin d'en payer le prix aux dragons anglais. Cette demande insolite, ainsi que leur attitude, ayant paru suspecte au général anglais, il les avait fait diriger vers son quartier-général, où on les avait fouillés et traités comme des déserteurs soupçonnés d'espionnage. Bien qu'on n'eût trouvé sur eux ni papiers ni aucune pièce compromettante, on les avait retenus prisonniers et gardés à vue comme les criminels les plus dangereux. On se proposait même de les envoyer à Constantinople, où je savais que, dans leur insouciance pour les étrangers et leur sollicitude égoïste pour leurs nationaux, les Anglais n'hésitaient pas parfois h livrer, en échange de leurs prisonniers, les Polonais qui tombaient en leur pouvoir. Heureusement que l'interprète du général Campbell avait pu retenir le nom d'un de

ces prisonniers et me le répéta en m'apprenant aussi le régiment dont il faisait partie. C'était le baron de Romer, que tous mes guides connaissaient et me signalaient comme le plus chaud patriote, devenu suspect aux Russes par ses sympathies pour la France. J'adressai immédiatement au général Canrobert un rapport pressant dans lequel je 'lui disais qu'il était impossible de traiter les Polonais au service de la Russie comme des déserteurs. Obligés de servir un gouvernement spoliateur de leur patrie, les Polonais croyaient faire acte d'héroïsme en brisant leurs chaînes au risque des plus cruelles tortures, car ceux qui tentaient de recouvrer leur liberté étaient impitoyablement condamnés à mourir sous les verges. J'ajoutais que mes compatriotes se considéraient, chacun individuellement et tous ensemble, comme en état permanent de guerre contre les Russes, et que les moyens les plus audacieux leur paraissaient les plus dignes pour combattre los oppresseurs de leur pays.

Je suppliai donc le général en chef d'intervenir auprès de lord Raglan pour que le baron de Romer et son camarade me fussent immédiatement envoyés, répondant sur ma tête de leur fidélité à la cause des alliés qui était la leur propre. J'étais décidé à quitter immédiatement mon poste et à retourner en France, si l'espoir même de voir cette guerre tourner au profit de mon pays m'eût été enlevé. Deux heures ne s'étaient pas écoulées que je vis arriver à

mon cantonnement mes deux compatriotes. Ils étaient libres et accompagnés d'un sous-officier anglais avec ordre de son quartier-maîlre général de laisser les deux prisonniers à ma discrétion.

Je les accueillis avec une véritable émotion, particulièrement Romer, que je considérais comme un apôtre et un vrai martyr de la cause nationale. En effet, dès sa plus tendre jeunesse, encore sur les bancs du collège, Romer fut signalé comme un esprit dangereux à la police vigilante et ombrageuse de la Russie. Incorporé dans un régiment et envoyé au Caucase, il obtint par son courage et sa bonne conduite le grade d'officier; il avait le droit alors de donner sa démission, il en profita pour rentrer dans sa famille. A dater de ce moment, il fit partie de toutes les associations qui se formèrent pour la délivrance du pays, et lorsque, en 18/»8, la Hongrie fit son soulèvement, Romer parcourut toutes les provinces polonaises pour tenir les patriotes en éveil et les préparer à une insurrection générale de la Pologne. Ce fut alors que l'empereur Nicolas se décida à intervenir en faveur de l'Autriche, non, comme disaient ses panégyristes ignorants, par un sentiment de générosité chevaleresque, en voisiu loyal et désintéressé, mais dans son propre intérêt et pour éteindre l'incendie qui menaçait de gagner ses États. Romer, au moment de l'entrée des troupes russes en Hongrie, se trouvait sur les frontières de la Transylvanie, où il cherchait à nouer des intel-

ligences avec les Hongrois et les Polonais sous les ordres du brave général Bem. Il fut trahi par un habitant d'origine allemande qui lui donnait l'hospitalité et livré aux Russes. Jeté en prison, soumis à toute espèce de tortures, il ne révéla rien, et quoiqu'on n'eût aucune preuve de sa culpabilité, il fut incorporé, comme simple soldat, daus le régiment de Taroutine en garnison \ Moscou. Ce régiment ayant été envoyé en Crimée, Romer se montra brave et impassible au feu, ce qui lui valut la croix de Saint-Georges pour laquelle sa compagnie le désigna par acclamation.

Son camarade était un capitaine du môme régiment, fils d'un ancien officier supérieur de l'armée polonaise qui avait servi dans sa jeunesse sous les drapeaux français. Il s'appelait , Chodasiewitch et sortait du corps des cadets de Pétersbourg. Excellent dessinateur, il avait été chargé de lever le plan des positions occupées par les armées alliées, ce qui lui permettait de visiter les avant-postes des cosaques destinés plutôt à empêcher la désertion des Polonais qu'à surveiller le mouvement des troupes alliées occupées aux opérations du siège de Sébastopol. Chodasiewitch prépara le projet d'évasion que Romer lui avait suggéré. Ils avaient été induits en erreur par les rapports inintelligibles de quelques déserteurs allemands ou algériens qui avaient pris pour une troupe polonaise les quelques guides attachés à mon service.

Un grand nombre de jeunes cadets promus officiers et qui

venaient d'arriver au camp russe, demandèrent à Chodasiewitch de faire ensemble une excursion aux avant-postes pour observer les positions occupées par les Anglais, qui excitaient surtout leur verve guerrière. Chodasiewitch s'empressa d'accepter cette proposition, prévint Romer, et ayant emprunté les chevaux des cosaques, moyennant une légère rétribution, ils se dirigèrent tous du ^ôté des lignes anglaises où les deux Polonais pénétrèrent seuls et se rendirent à la grande-garde qui les constitua prisonniers.

Romer et Chodasiewitch restèrent au camp des armées alliées, devant Sépastopol, jusqu'à la fin de la campagne. Ce dernier fut attaché, sur sa demande et sous ma responsabilité, au quartier-général de lord Raglan, où il fut traité avec les plus grands égards.

Romer, qui comprenait parfaitement le français, fut retenu par moi au quartier-général de l'armée française.

Tous les deux ont eu, par l'intermédiaire des Tartares qui leur servaient d'espions, des rapports suivis avec leurs compatriotes restés dans les rangs de l'armée russe. Us recevaient souvent des lettres collectives de leurs anciens frères d'armes qui les suppliaient de leur apprendre si les puissances alliées songeaient à la Pologne. Mais, comme aucune formation polonaise n'avait lieu, les deux patriotes ont été obligés d'eni-

ployer tous leurs moyens de persuasion pour empêcher leurs compaUiotes de les rejoindre.

Chodasiewitch, dont les travaux topographiques furent trèsutiles à l'état-major de l'armée anglaise, s'est rendu à l'issue de la campagne à Londres, où il publia sur la guerre de Crimée un livre qui a eu beaucoup de succès en Angleterre. J'ignore ce qu'il esH devenu depuis; on m'a dit qu'il a été employé comme officier supérieur dans les troupes de la compagnie des Indes.

Romer resta auprès de moi pendant plus de sept mois devant Sébastopol, en donnant tous les jours à la cause des alliés contre la Russie des témoignages d'un dévouement absolu. Lorsque l'état de ma santé me força do revenir en France, Romer continua à remplir les mêmes fonctions, avec le même dévouement, sous les ordres du colonel Dessaint, auquel j'avais remis mon service tel que je l'avais organisé et dirigé dès le début de la campagne. Au moment où la paix fut conclue avec la Russie, on n'oublia pas Romer ; il fut naturalisé Français et envoyé en Afrique, dans la légion étrangère, avec le grade de lieutenant. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque, six mois après, je le vis arriver chez moi, à Paris. Je crus d'abord qu'il avait obtenu un congé pour rétablir sa santé, fortement ébranlée par les terribles épreuves de sa vie aventureuse, mais il me détrompa en m'annonçant qu'il avait

donné sa démission et qu'il n'était que de passage à Paris, car il quittait la France probablement pour toujours. Il me dit qu'il avait été reçu avec distinction par ses chefs et par ses camarades, et que même on lui avait fait entrevoir la perspective du grade de capitaine avant deux ans. Mais Romer n'était accessible à aucune idée d'intérêt personnel : l'amour de la patrie, qui inspirait tous ses actes, lui faisait considérer le service en Algérie, si avantageux qu'il fût pour lui, comme l'abandon de la cause sacrée de la Pologne à laquelle il a voué sa vie entière. Il retournait en Turquie, où il espérait, soit en se rendant au Caucase, soit en restant dans un pays voisin de la Pologne, trouver l'occasion de servir encore contre la Russie.

De tous les Polonais qui sont venus chercher un refuge sous les drapeaux des armées alliées, pas un ne s'est rendu indigne de l'hospitalité qui leur fut accordée, bien qu'ils aient été déçus dans leurs espérances et qu'ils n'aient obtenu que vers la fin de la campagne d'être réunis en un corps distinct, que le gouvernement anglais autorisa le général Zamoyski à former sous le nom de Cosaques du sultan.

Parmi mes compatriotes que j'envoyai en Turquie pour faire partie de ce corps, plusieurs ont obtenu des témoignages de satisfaction du général en chef, qui a pu apprécier leur conduite. Trois d'entre eux furent l'objet d'une sollicitude toute particulière de la part des deux quartiers-généraux

témoins de leur admirable dévouement. Ils ont été les héros d'un des épisodes intéressants de cette guerre gigantesque.

Vers le milieu du mois de décembre 1854, après la bataille dTnkermann, si meurtrière pour l'armée russe, le général Liprandi quitta subitement ses positions devant Balaclava pour se retirer derrière la Tchernaïa. Cette retraite, à laquelle on ne s'attendait pas, préoccupa vivement les deux quartiersgénéraux de l'armée alliée. On ignorait si c'était un mouvement combiné avec les opérations de l'armée principale ou si le manque de vivres obligeait l'ennemi à resserrer ses cantonnements. Le général Canrobert, qui poussait alors avec vigueur le siège de Sébastopol, me donna l'ordre d'envoyer sur les derrières de l'armée russe les Tartares les plus dévoués pour connaître au juste la situation du corps de Liprandi et la cause réelle de sa retraite spontanée. Je réunis immédiatement tous mes Tartares, je leur fis les offres les plus séduisantes pour les engager à se charger de cette mission qui n'était pas sans danger. En effet, les Cosaques et les* Grecs au service de la Russie redoublaient de surveillance sur tout le parcours de la Tchernaïa et des montagnes qui séparent Balaclava de la vallée de Baydar ; en outre, un grand nombre d'espions grecs se glissaient au milieu de nos camps et donnaient le signalement des Tartares et des Polonais qui se trouvaient à notre quartier-général. Aussi, ni mes offres, ni

les menaces de les renvoyer ne purent décider aucun de mes Tar tares à accepter ma proposition.

Alors je fis comprendre à mes guides polonais que c'était à eux de se dévouer dans l'intérêt de l'armée alliée. Trois d'entre eux s'offrirent sans hésiter : de Vemy, d'origine française; Golowinski, ancien employé à la Banque de Pologne, qui après avoir été détenu et torturé dans la citadelle de Varsovie, fut condamné à servir comme simple soldat ; enfin Kopec, fils d'un paysan, enrôlé de force dans l'armée russe. Aucun d'eux ne connaissait ni la langue ni le pays où ils venaient d'arriver avec leurs régiments par la grande route de Simphéropol. J'offris de nouveau aux Tartares toutes sortes de récompenses pour les engager à servir seulement de guides à mes émissaires. Deux acceptèrent, mais à condition que mes émissaires polonais ne seraient point armés, ce qui parut suspect à mes compatriotes et à moi. Les Russes, en effet, employaient souvent les Tartares pour faire la chasse aux déserteurs et payaient tant par tête de chaque soldat amené au camp mort ou vif; aussi mes guides polonais préférèrent partir seuls pour remplir leur dangereuse mission. Trois jours se passèrent sans que j'entendisse parler d'eux, lorsqu'une nuit on introduisit dans ma tente un berger tartare qui insistait pour m'entretenir sans délai. Ce berger m'apprit que deux de mes émissaires se trouvaient cachés près de la mer, sur le sommet d'un rocher à pic inaccessible par terre, mais

que peut-être en envoyant une barque par mer on pourrait les recueillir. Je rendis compte de cet incident au général en chef Canrobert, qui fit immédiatement demander à lord Raglan de faire expédier du port de Balaclava un bateau à vapeur ou une embarcation quelconque afin de leur porter secours. La chose n'était pas facile, car la mer était grosse et le jour on ne pouvait s'approcher de la côte sans être en vue des cosaques, qui auraient ainsi découvert la retraite de mes guides. On craignait, d'un autre côté, si on tardait trop, de ne plus trouver que des cadavres; car, transis de froid, mourant de faim et de soif, les malheureux restaient blottis dans le creux d'un rocher sans faire aucun mouvement, de crainte d'être aperçus. Cependant, après deux jours d'angoisses, je les vis arriver à mon camp ; une barque de pêcheur avait pu arriver pendant la nuit jusqu'au pied du rocher et les avait ramenés dans un état pitoyable. Golowinski s'était blessé grièvement à la jambe droite et je fus obligé de l'envoyer à l'hôpital ; l'autre resta plusieurs jour* malade par suite des fatigues et des privations qu'il avait endurées.

Le général en chef m'ayant demandé un rapport spécial sur leur conduite, je l'informai que mes trois émissaires, après avoir franchi, dans la nuit, la ligne des avant-postes russes, étaient parvenus sur la crête des montagnes qui dominent la Tchernaïa et avaient pu, d'après la disposition des bivouacs et des feux de l'ennemi, reconnaître la position du corps de

Liprandi. Ils revenaient déjà vers notre camp lorsqu'ils furent dépistés par les cosaques qui se mirent à leur poursuite. Surpris par la tempête et les rafales de neige qui couvraient tous les sentiers, ils s'égarèrent. Kopec s'étant cassé la jambe, resta en arrière et je n'ai jamais pu savoir ce qu'il est devenu. On me rendait tous les jours compte des exécutions

barbares, par les verges, des soldats soupçonnés de désertion : peut-être Kopec a-t-il payé par cette mort affreuse son dévouement a la France. Les deux autres, épuisés par une marche forcée et ne pouvant franchir les montagnes qui les séparaient de Balaclava, se réfugièrent sur un rocher près de la mer. C'est alors que la Providence leur fit rencontrer un chevrier qui avait un frère dans notre camp; ils se confièrent à lui pour me donner avis de leur fâcheuse position.

Le général en chef touché de leur dévouement, me chargea de leur remettre une somme d'argent assez considérable pour leur témoigner sa satisfaction. Tous les deux me supplièrent de dire au général qu'ils seraient très-heureux de verser leur sang jusqu'à la dernière goutte pour le service de la France, mais qu'ils se trouveraient humiliés d'être récompensés comme des soldats mercenaires ou de vils espions. Cependant, lorsque, vers la fin de la campagne, mes deux guides furent envoyés à Constantinople à la division, polonaise, le général en chef demanda au gouvernement turc le grade

d'officier pour tous les deux et me chargea de pourvoir, aux frais de la France, à leur premier équipement.

Il en fut de même de ceux qui, volontaires ou prisonniers de guerre pris à Bomarsund et devant Sébastopol, furent admis à servir dans la division polonaise. Tous, par l'organe de leur chef, le général Zamoyski, ils ont refusé la prime trèsconsidérable (A 00 fr.) que le gouvernement anglais accordait alors aux soldats étrangers comme à ses nationaux servant sous les drapeaux britanniques.

L'époque tardive où l'on se décida à les employer, et bientôt après la signature de la paix, ne permit pas d'en réunir plus de deux mille. Mais ils auraient été dix et peut-être vingt mille, si, après la prise de Sébastopol, on eût enfin abordé la Russie par son côté le plus vulnérable, ses provinces polonaises.

Pendant la guerre de Crimée, lorsque je fus chargé du service des renseignements militaires à l'armée française, j'ai reçu un rapport détaillé sur l'esprit qui animait cette ville et la province dont elle est la métropole. Dans ce rapport on m'apprenait que les paysans montraient leurs sympathies pour la France d'une manière si ostensible, que le gouvernement en avait pris ombrage. — Ils refusaient de travailler aux fortifications que les Russes faisaient élever autour de la

ville, et disaient hautement qu'ils attendaient avec joie l'arrivée des Français qui leur apporteraient la liberté. Dans quelques villages on fut obligé d'employer la force pour dissiper les rassemblements; un grand nombre de paysans furent passés par les verges, d'autres ont été envoyés dans les mines de Sibérie,

Tout officier, tout supérieur, le dernier caporal, peut infliger une punition corporelle au soldat, non-seulement pour le manque à la discipline, mais pour la moindre erreur à l'exercice ou dans le maniement des armes. A cet effet, toutes les fois qu'il y a des manœuvres, on conduit des chariots remplis de verges sur le terrain. Le soldat condamné à être fustigé est dépouillé de ses vêtements et couché le ventre par terre ; il est frappé par deux de ses camarades désignés par

le chef Les Russes moscovites ont l'habitude, dans cette posture et après chaque coup de verge, d'adresser les supplications les plus humbles et de donner à leurs bourreaux les noms les plus tendres, de père, bon père, père clément, miséricordieux, etc., etc. ; les supplications désarment quelquefois le courroux de l'officier, qui fait cesser cette barbare torture; mais il faut que Je patient se relève rapidement quoique meurtri et ensanglanté et remercie l'officier de sa générosité. S'il parvient à montrer de la gaieté, à dire le mot plaisant, l'officier quelquefois fait donner au sujet si bien façonné à la discipline un verre d'eau-de-vie ou une pièce de monnaie. - Les soldats polonais n'ont jamais pu vaincre leur caractère et leur dignité d'homme, pour implorer leur pardon ou remercier le barbare qui les faisait martyriser. Us gardaient un silence morne et résigné sous les verges qui déchiraient en lambeaux leur corps ; on les traitait en rebelles, ils expiraient mais ne se dégradaient pas.

A la bataille de Traktir, le général Read, qui commandait en chef, fut tué par un boulet de canon au milieu de ses troupes. Son cadavre tomba au pouvoir des troupes françaises, et on trouva sur lui son portefeuille, qui contenait les états des troupes et des indications précieuses pour les opérations ultérieures de notre armée. De pareils faits sont sans exemple dans les armées régulières en Europe, où souvent les aides de camp, les officiers, les soldats, au risque de leur

vie, arrachent des mains de l'ennemi les corps de leurs chefs. Les Russes, autrefois, poussaient jusqu'au fanatisme leur dévouement à leurs officiers ; il existe même dans le règlement de l'armée une disposition spéciale qui accorde à chaque officier envoyé en tirailleur deux soldats appelés gardes de corps. Ces soldats n'ont d'autre mission que de veiller sur la personne de l'officier; ils poussaient souvent leur dévouement au point de se mettre devant l'officier pendant le feu, afin de le couvrir de leur corps contre les balles de l'ennemi.

Le principe de nationalité n'est entré dans le langage officiel qu'en 1831, lorsque le roi Louis-Philippe, dans un discours de la couronne, a prononcé, au grand mécontentement des trois monarques spoliateurs de la Pologne, ces paroles mémorables : La nationalité polonaise ne périra pas. Ce mot de nationalité, diversement interprété, donna lieu à une i>olémique très-animée dans la presse à cette époque.

Parmi les publications qui ont paru sur cette question, on doit citer une brochure, éditée déjà en 1840, sous le titre dé la Reconstitution des nationalités européennes. L'auteur de cette brochure, M! Henri Chonski, après avoir fait une étude approfondie des éléments principaux sur lesquels repose, selon lui, l'idée de nationalité, fait ressortir les traits principaux de la division ethnographique de l'Europe. Nous reproduisons textuellement cette partie de sa brochure :

« L'Europe est la contrée japhé tique, peuplée presque en totalité de race blanche ou caucasienne. Les premières tribus de celte race, connues sous le nom de Pelages, de Keltes, Gaulois, Kimris, Teutons, Sarmates, etc., partirent probablement du haut plateau de l'Asie centrale et des frontières de l'Inde, en se dirigeant vers la mer Caspienne, le Caucase pontique et l'Asie Mineure. Les uns franchirent les mers (d'où leur vient probablement le nom des Pélagiens) et peuplèrent d'abord la Grèce ; les autres se disséminèrent au nord du Pont-Euxin, du mont Hœmus et des Alpes. La race dominante en Europe dans l'antiquité est la race gréco-latine, peuplant sle pays riverains de la Méditerranée, et se mêlant plus loin au nord aux populations celtiques. Vers la fin du deuxième 8 iècle avant l'ère chrétienne, apparaît une aulre famille issue de la même souche, les Cimbres, les Teutons, race germanique, qui six siècles plus tard vient s'asseoir victorieuse sur les décombres de l'empire romain. L'Europe du moyeu âge est sous la domination de celte race, qui tient sous son joug la race gréco-latine, devenue race romano-cellc. La lutte de l'élément latin avec l'élément germanique remplit toute l'histoire moderne et ne finit qu'à la révo-

lution française cl la chute de Napoléon, par l'intervention d'une troisième race européenne, longtemps ignorée, dominée, mais qui à son tour vise à une prépondérance absolue en Europe, la race slave. Voici donc cette puissante trilogie ethnographique européenne. À l'heure qu'il est, les populations des trois races principales en Europe sont presque équivalentes. Chacune d'elles compte environ soixante et quelques millions d'habitants, et domine plusieurs familles secondaires, qui finiront par se fondre en elle : telles sont les familles basque, bretonne, flamande au milieu de la race romane; les familles hollandaise, gaélique, irlandaise aux confins de la race germanique; telles sont enfin les familles finnoise, leltone, magyare, valaque, albanaise et grecque au milieu de la race slave. La famille turque, de race asiatique mongole, n'est que campée en Europe.

« Chacune des trois races principales admet encore une division trinaire. Ainsi, la race latine ou romano-celte se subdivise en trois grandes familles : italienne, espagnole (y compris la portugaise ) et française. La race germanique comprend l'Allemand, l'Anglais et le Scandinave. Enfin, la race slave embrasse trois divisions principales, Russes, Polonais et Slaves méridionaux, ou transcarpathiens (Autrichiens).

« Cette division en trois races et neuf grandes nationalités est de plus en parfaite harmonie avec les grandes divisions géographiques de notre partie du globe. En effet, la famille espagnole et portugaise occupe la péninsule Ibérique, bornée par la mer et les Pyrénées, la famille italienne peuple ce beau pays che il mar circonda e VAlpe (1). La France, entourée de l'Océan et de la Méditerranée, s'appuie aux barrières naturelles des Pyrénées et des Alpes, et sur

(1) Pétrarque.

la ligne stratégique du Rhin. La Grande-Bretagne est ceinte de ses flottantes murailles de bois (wooden walh). L'Allemagne, appuyée aux Alpes et à l'Adriatique, flanquée à l'est des contrées slaves et de la France à l'ouest, descend en pente douce vers les deux mers du nord. La Scandinavie s'allonge entre les deux mers et la ligne des lacs de la Finlande. La Dzwina, le Dniépcr et les Carpathes séparent la Pologne de ses deux voisines de l est et du sud, issues de la môme souche. »

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Dans l'intervalle des vingt ans qui se sont écoulés entre le premier et le dernier partage, la Prusse prit à l'égard de la Pologne un rôle non moins odieux que la Russie, mais plus perfide encore, car elle y joignit le mensonge et la trahison. Frédéric-Guillaume II proposa une alliance offensive et défensive aux Polonais, leur promit l'intégrité de leur territoire, en désavouant de la manière la plus formelle toute idée de nouveau partage. Il félicita même, par une lettre qu'il adressa au

roi Stanislas-Auguste, du choix que la diète, de concert avec le roi, ont fait de la princesse de Saxe, l'infante Augusta, pour l'héritière de la couronne. Son ambassadeur Lucchesini déclarait ostensiblement, à Varsovie, que le dessein de son roi était de rendre à la Pologne son éclat, sa gloire et sa liberté, et de garantir ï Europe de l'ambition des barbares du Nord. Cependant, le cabinet de Berlin n'a pas cessé de conspirer avec la cour de Saint-Pétersbourg, et sollicite avec instance de Catherine l'autorisation de s'emparer des villes de Thorn et de Dantzig, dont la politique prévoyante de l'Angleterre lui avait interdit la prise de possession lors du premier partage.

C'est ainsi que Frédéric-Guillaume, qui avait excité pendant trois ans, par tous les moyens possibles, les Polonais pour secouer le joug moscovite, n'a pas eu le moindre scrupule de démentir ses paroles et ses traités, et s'est enrichi sans remords des dépouilles du pays dont il se disait publiquement ami et allié.

I) y a deux mois, a paru en Prusse une brochure publiée par le docteur Mertzig, sous le titre : Lettre adressée à la Société nationale allemande [National Verein) réunie à Dantxig. La Gazette de Cobourg, qui reproduit en entier cette lettre, déclare qu'elle est autorisée à la publier comme un document important à signaler dans la situation actuelle. On sait que la Gazette de Cobonrg est l'organe du duc régnant de

Saxe-Cobourg-Gotha, promoteur et protecteur de la Société nationale allemande, qui agit dans les intérêts de la Prusse et sous ses auspices.

Le docteur Mertzig cherche à établir dans sa brochure que le rétablissement de la Pologne était une entrave imposée par les cabinets européens à la Prusse, ce représentant naturel, comme ce docteur le prétend, de l'Allemagne. En conséquence, il indique comme le seul moyen, le moyen indispensable de délivrer la Prusse de ses entraves, de proposer au congrès européen le rétablissement de la Pologne sous son roi légitime, Jean de Saxe. La Prusse devrait, pour atteindre ce but, ajoute l'auteur de la brochure, conclure une alliance avec la Suède, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre, la France, la Russie et la Sardaigne (actuellement l'Italie). Une pareille coalition n'aurait nul besoin d'employer la force armée. Le droit d'hérédité dans les principautés saxonnes passerait à la maison de Hohenzollern, le droit des agnats serait reversé sur la couronne de Pologne... La Pologne et le Zollvbrein allemand formeraient la même association commerciale; Posen et Dantzig deviendraient des forteresses fédérales prusso- polonaises.

La Gazette d'Augsbourg, qui dans son numéro du 1 er octobre publie le résumé de cette brochure, n'a élevé

aucune objection contre le système proposé par le docteur Mertzig, bien que celui-ci signale le partage de la Pologne comme une entrave pour l'Allemagne qu'il faut se hâter de faire disparaître.

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