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RECONSTITUTION DE L'EUROPE. RETABLISSEMENT DE LA POLOGNE

La transformation politique et sociale qui se prépare au nord et à l'orient de l'Europe ne pourra malheureusement s'accomplir sans soulèvements populaires, et peut-être sans des guerres longues et acharnées, à moins qu'un congrès européen ne mette promptement un terme à une

situation qui tous les jours devient de plus en plus compliquée et périlleuse. L'époque actuelle a une surprenante analogie avec l'époque de la première révolution française, contemporaine du démembrement de la Pologne. Aujourd'hui comme alors, des principes et des droits nouveaux agitent les peuples et ébranlent jusque dans leurs fondements les trônes les plus anciens et le plus solidement assis.

La lutte recommence, mais elle aura désormais lieu entre le droit divin et la révolution unie au principe de nationalité (1); l'un et l'autre de ces deux principes reconnaissent le sulfrage universel comme le fondement de tout ordre politique, comme le droit sacré et inaliénable de tous les peuples.

La sainte-alliance des souverains pourrait bien être remplacée par une sainte-alliance des nations, et les coalitions des monarques abso-

(1) Voir note 7.

lutistes par une union des Etats libres et indépendants. La France qui, lors de la première révo-

lution, fut seule contre l'Europe entière, n'est plus aujourd'hui que la mère-patrie de tous les peuples qui adoptent les principes et les droits nouveaux. Elle les propage et les règle selon les circontances, et n'intervient qu'au moment suprême et décisif, en jetant son épee dans la balance. L'Italie, la Hongrie, la Pologne sont ses auxiliaires et attendent son mot d'ordre.

La plus puissante et la plus dangereuse ennemie de la France libérale et de ses alliés est sans nul doute l'Autriche, car elle est aujourd'hui encore l'appui et l'espoir des trônes absolutistes et des castes privilégiées. L'empire d'Allemagne, dont l'Autriche n'est qu'une héritière dégénérée, a eu pendant longtemps les mêmes principes d'ordre politique que la France. Jusqu'à l'époque de la révolution de 89, quoique rivales et ennemies, ces deux monarchies ont été toujours également les

protectrices de la religion catholique et des droits légitimes des souverains et des nations. Elles observaient religieusement les traités et les faisaient respecter en les considérant comme une émanation de la justice divine, le fondement de la morale publique, qui devaient être aussi sacrés pour les souverains, que la loi qui réprime le brigandage l est pour les particuliers.

La première atteinte grave à la sainteté des traités a été faite par l'État le plus nouveau de la famille européenne, la Prusse, qui commit un acte de véritable brigandage en s 'emparant en pleine paix de la Silésie, ce qui amena une longue guerre et uausa le premier ébranlement du vieil édifice européen. Aussi aucune guerre ne fut plus nécessaire et mieux justifiée, aucune alliance plus politique que celle qui réunit, pendant la guerre de Sept ans, l'Autriche et la France contre la Prusse pour la forcer à se soumettre aux principes éternels de morale et de

justice. Malheureusement leur cause ne triompha pas; le czarisme moscovite sauva l'État naissant de Frédéric et en fit son auxiliaire et son instrument en Europe.

L'Autriche, bien qu'elle ne soit qu'une mosaïque de nationalités, contient cependant des principes d'ordre, des éléments de force et d'organisation, qui pourraient toujours lui permettre de jouer un grand rôle dans le monde, si elle voulait comprendre sa situation et les véritables intérêts de ses peuples.

Il est incontestable que la domination de l'Autriche en Italie n'est plus possible. D'un autre côté, la fusion de la race slave avec la race germanique ne lui a jamais réussi. Aussi l'avenir de la maison de Habsbourg dépend de la résolution qu'elle va prendre à l'égard de l'Italie et de ses provinces slaves.

Deux aigles et deux bannières formaient au-

trefois l'emblème de la dignité impériale. Les empereurs d'Allemagne ont voulu avoir un seul étendard de leur monarchie et ont pris une seule aigle, mais ils lui ont donné deux têtes, l'une tournée vers l'orient, l'autre vers l'occident de l'Europe.

Pourquoi donc les descendants de Rodolphe de Habsbourg ne renonceraient-ils pas franchement et loyalement à leurs emblèmes équivoques, qui font trop voir leurs tendances vers le midi et l'occident de l'Europe? Ils ne peuvent plus espérer, de ce côté, ni de gloire pour leur maison, ni de succès pour leurs armées. Pourquoi, en saisissant d'une manière vigoureuse la bannièred'Orient,ne se tourneraientils pas vers les contrées aujourd'hui encore au pouvoir de la barbarie? C'est en Orient qu'ils pourraient fonder un grand Empire, dont ils ont posé déjà les premiers jalons, lorsque, aidés des Hongrois et des Polonais, ils refoulaient vers les contins de l'Europe les hordes musulmanes.

La maison de Habsbourg, qui est la plus ancienne et la plus illustre entre toutes les familles souveraines de l'Europe, possède, en ce moment, plusieurs princes jeunes, vaillants et intelligents, qui pourraient revendiquer un jour dans l'histoire une place digne de leurs ancêtres, s'ils voulaient sincèrement accepter les idées du siècle.

L'archiduc Maximilien tient parmi eux la première place, tant par son rang que par ses qualités personnelles. Allié à la famille de Belgique, qui est restée fidèlement attachée aux institutions constitutionnelles, il a toujours montré un esprit exempt de préjugés et des tendances libérales. Son caractère ferme et conciliant lui a valu Pestime des libéraux en Allemagne et des sympathies même en France et en Italie, Ce jeune prince, placé par son frère sur le trône de Hongrie, proclamé Empereur des Slaves ou Empereur d'Orient, remplirait la mission la plus grande et la plus civilisatrice des

temps modernes ; il serait le libérateur et le réformateur de l'Orient.

Le rétablissement de la Pologne serait une des premières nécessités du nouvel empire. Débarrassés de l'oppression allemande, les Polonais se lèveraient en masse pour secouer le jour moscovite et deviendraient de puissants auxiliaires pour l'empire d'Orient. Alors, une race jeune, brave, industrieuse, ayant à sa tête un monarque issu de l'antique maison de Habsbourg, remplacerait cet empire ottoman décrépit, dont la domination dans ce pays le plus beau, le plus favorisé du monde, est une honte pour l'Europe et un malheur pour l'humanité. L'empire d'Orient, s'étendant depuis les Karpathes jusqu'à l'Archipel, baigné par l'Adriatique et la mer Noire, ces deux golfes de la Méditerranée, possédant une armée belliqueuse et de nombreux vaisseaux, serait aussi puissant que le Saint-Empire aux temps les plus glorieux de son existence. C'est au descendant de Rodolphe de

Habsbourg, le*plus digne et le plus vaillant des guerriers allemands, qu'il appartient de remplacer le croissant par la croix latine sur le dôme de Sainte-Sophie.

Le système politique des empereurs d'Autriche, plus que les dissensions intérieures, arrête le développement et l'union fraternelle des peuples d'Allemagne. François-Joseph, en renonçant à l'Italie, en détachant ses provinces héréditaires de ses Etats slaves, deviendrait le chef le plus vénéré, le plus puissant de la Confédération germanique. Allié de la France et de l'Italie, il pourrait, en se proclamant Empereur constitutionnel de toute l'Allemagne, lui donner une organisation plus conforme aux intérêts de tous les États de la race germanique. Protecteur du nouvel empire d'Orient où régnerait la ligne cadette de sa maison, l'Empereur d'Allemagne exercerait une heureuse influence sur les destinées de toutes les populations chrétiennes soumises au joug musul-

man . La plupart des Ktats allemands , la Bavière^ ie Wurtemberg, la Hesse, se grouperaient immédiatement autour de la vieille bannière des Habsbourg, 'et entraîneraient dans leur sphère d'action les États du centre et du nord. La constitution actuelle de l'Autriche, qui soulève tant d'opposition chez les Hongrois et les Slaves, modifiée dans un sens plus pratique, serait accueillie avec satisfaction par toute l'Allemagne. Les velléités démocratiques de Guillaume I er et du duc de Saxe-Cobourg montrent trop visiblement leur ambition égoïste pour inspirer de la

confiance aux esprits éclairés.

La Russie présente, en ce moment, le phénomène rare dans l'histoire d'une décadence et d'une dissolution aussi complète, sous les apparences trompeuses d'une robuste vitalité.

11 y a huit ans à peine, la Russie menaçait la Turquie, dominait l'Allemagne, effrayait PAu-

triche, défiait la France et l'Angleterre et tenait un

million de soldats sous les armes, prêts à être lancés sur l'Orient ou sur l'occident de l'Europe. Ses ressources immenses, ses populations disciplinées quoique abruties, sa politique habile et riche d'expédients, protégeait les souverains dont elle convoitait les États et encourageait les insurrections des peuples dont elle préparait la conquête et l'asservissement. Une seule campagne en Crimée a suffi pour montrer son impuissance et dévoiler les vices de son organisation politique et sociale. Aujourd'hui, l'anarchie administrative jette la perturbation dans toutes les classes; l'armée diminuée de plus de moitié n'a plus l'esprit de corps ni la discipline qui faisaient sa force et son prestige ; ses finances en désordre sont livrées à l'incurie et à la dilapidation des employés ; son crédit perdu au dedans est nul au dehors ; enfin, la construction des lignes de chemins de fer qui devaient porter la vie et la prospérité dans cet immense empire, vient d'être abandonnée dans les provinces du centre et

du midi, ce qui place la Russie plus loin de l'Europe que l'Afrique et l'Amérique.

La civilisation occidentale, plus encore que les forces armées de la France et de l'Angleterre, est la cause de cette effrayante décomposition de la Russie. La vapeur, qui a permis aux flottes alliées de devancer à Constantinople le pavillon russe, a porté la première à la puissance moscovite un coup terrible dont elle ne pourra peut-être jamais se relever.

Du reste, qu'aurait fait la Russie en Orient, si même la victoire avait couronné d'un plein succès ses entreprises? Elle aurait remplacé le fanatisme musulman par le fanatisme moins tolérant encore de l'Église gréco-schismatique, et le despotisme grossier et sauvage des Turcs par une oppression plus raffinée, mais aussi abrutissante et plus corruptrice.

Repoussée de Constantinople, la Russie voit journellement son autorité menacée à Varsovie,

el si elle ne change pas de politique et de tendances, si elle ne se hâte pas de rétablir la Pologne, elle aura à combattre continuellement chez elle l'insurrection et la révolution , et sera impuissante à rien entreprendre, même du côté de l'Orient et de l'Asie.

Le czarisme et le parti allemand, qui tient le premier sous sa tutelle, envisagent la Pologne comme leur plus grand ennemi, comme l'obstacle le plus redoutable à leurs projets ambitieux. Ils craignent surtout que le rétablissement de la Pologne, en séparant la Russie de l'Europe, ne la réduise au rôle de puissance asiatique ; c'est cette crainte mal fondée qui fait que les Russes supportent avec tant de résignation le czarisme et la domination allemande.

Cependant, à Pétersbourg comme à Moscou , on commence à s'éclairer sur la véritable situation du pays, et à voir qu'en opprimant la Pologne on tue

la civilisation occidentale , qui seule peut sauver la Russie d'une complète décadence.

Aussi , au lieu de rapprocher la Russie de l'Europe, c'est l'Asie qu'on avance vers l'Europe.

Alexandre 1 er a voulu organiser la Pologne contre l'Europe , la Pologne a tourné ses armes contre lui pour ne pas servir d'instrument à la barbarie asiatique contre la civilisation. En effet , en ne recouvrant qu'une portion de leur territoire , les Polonais, avant tout, tendront toujours à se reconstituer, tandis que, si, mieux avisé, l'Empereur actuel leur rendait tout ce qui leur fut enlevé* depuis le premier démembrement, la Russie trouverait parmi les Polonais d'immenses ressources pour sa réorganisation.

A aucune époque la Russie n'avait eu autant besoin de se rallier la Pologne que dans la situation où elle va se trouver par suite de l'émancipation des serfs. Cette grande et nécessaire mesure vient mettre à nu la plaie béante de la Russie , le

communisme, dont l'Europe et les Russes euxmêmes ne soupçonnaient pas l'existence dans les conditions où il vient de se manifester.

Le czarisme et le parti allemand sont moins que jamais en état de combattre le communisme , aujourd'hui qu'il n'est plus renfermé dans les limites restreintes des propriétés seigneuriales. Il n'y a que la civilisation occidentale , les principes de la Révolution de 89, et particulièrement le Code Napoléon approprié au pays, qui peuvent lutter dans ces milliers do phalanstères contre le communisme, qui dispose aussi arbitrairement des terres que le Czar et la noblesse ont disposé jusqu'à présent de la personne de leurs serfs.

Les Polonais, qui se sont montrés toujours partisans décidés des idées nouvelles , propagateurs ardents de la civilisation, en portant vers la Russie l'exubérance de leur activité, feurs lumières et l'expérience des lois et institutions des Etats occidentaux de l'Europe, aideraient puissamment la

Russie à opérer dans son vaste empire des réformes

politiques, sociales et morales, qui lui permettraient à son tour de porter la civilisation vers ces immenses contrées de l'Asie , qui attendent d'elle leur régénération.

Moscou , centre de force et de puissance de la Russie, redeviendrait la capitale de l'empire, et déjà des hommes d'Etat prévoyants pensent que les Czars devraient y transporter leur résidence. En effet, Moscou a plus de rapports directs avec Kiachta qu'avec Paris et Londres, et il serait plus facile à l'empereur Alexandre d'envahir toute la Chine que de faire bivouaquer les Cosaques sur les bords de la Seine. Les bassins du Volga et du Don deviendraient la base de l'empire, qui pourrait devenir plus vaste que l'ancien Empire mongolo-tartare. En s 'avançant au sud de l'Altaï, du Caucase et de la mer Caspienne , la Russie pourrait rendre tributaires Khiva , Roukara , Kaboul , Kachcmir, établir ses comptoirs jusque dans le golfe Persi-

que et sur les rives de l'Inclus, et jalonner dans tous les sens et dans toutes les directions ses futures entreprises. Le Céleste-Empire, surtout, auquel elle a pris déjà de vastes territoires , ouvrirait à son ambition et à son activité un champ inépuisable de richesses et de prospérité.

Chaque pas quelle ferait en Asie serait un progrès pour la civilisation, un bienfait pour l'humanité; tandis que ses entreprises en Europe, la vue seule de ses Cosaques, de ses Tartares, de ses Cabardiens mêlés aux soldats polonais, est un outrage à la raison publique , à la morale et à la dignité des souverains et des peuples civilisés de l'Europe.

On voit que si l'Autriche voulait opérer un divorce politique entre l'Allemagne et la Hongrie, la Russie rétablir la Pologne et introduire des réformes que les exigences de l'époque rendent nécessaires, ces deux monarchies pourraient encore conjurer l'orage qui les menace et sortir

plus grandes et plus puissantes de la crise actuelle.

La Prusse se trouve dans une position exceptionnelle. Son origine est différente de tous les autres États européens. Elle sort d une corporation religieuse et militaire qui fut le refuge des aventuriers et des enfants perdus des croisades. D'abord milice dévouée des papes, séide ensuite, la plus acharnée de la réforme , cette corporation dite des Chevaliers teutoniques, jetait des racines vers le nord et vers l'occident de l'Europe, en arrachant des lambeaux de territoire aux peuples

qui l'appelaient à leur secours et aux souverains qui lui confiaient la défense de leurs pays. C'est ainsi que se forma cet Etat irrégulier et difforme qui servit d'échelle à la Russie pour monter vers l'Occident, et à la France pour descendre vers le Nord. A la merci de l'une et de l'autre, la Prusse ne se soutient que par une organisation

artificielle et par une politique perfide et subordonnée à celle de la Russie. La plus grande force de la maison de Hohenzollern consiste dans son alliance intime avec la famille Romanoff, qui en a fait le pivot de sa politique en Europe. Aussi, à chaque difficulté, à chaque contestation [qui surgissait, on a vu Alexandre 1 er et Nicolas accourir de leur personne en Allemagne, pour prêter par leurs conseils, et au besoin par leurs armées, leur concours au cabinet de Berlin qui devint leur instrument complaisant et leur satellite dévoué.

La Prusse a une triste page dans ses annales, c'est d'avoir ouvert les portes de l'Europe à la barbarie. Les descendants des croisés, ces pieux chevaliers teutoniques, vaillants défenseurs de la chrétienté, furent les premiers éclaireurs et les guides des Moscovites, des Tartares, des Cosaques, et se sont montrés eux-mêmes parfois aussi barbares que les hordes asiatiques qu'ils

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conduisaient en Europe. la France garde un triste souvenir de leur invasion. L'Alsace, la Lorraine, toutes les provinces qu'ils traversaient, et même les faubourgs de Paris, gardent encore les traces de leur cruelle rapacité.

La guerre de Crimée, qui détruisit tant le prestige de la Russie en Europe, paralysa aussi l'action et l'influence de la Prusse en Allemagne. \jc cabinet de Berlin, ne se voyant plus appuyé par la Russie, n'osa prendre aucun parti dans la guerre d'Italie , et laissa aux sociétés démocratiques organiser ce mouvement national dont en vain il croit pouvoir au moment propice ressaisir la direction.

La Prusse, en évoquant aujourd'hui des dogmes et des principes auxquels elle n'a jamais cru ellemême, fait voir toute l'incohérence de ses idées et l'ignorance complète de l'esprit du temps. Guillaume I er , oubliant qu'il n'y a pas plus d'un siècle que l'électeur de Brandebourg n'était encore

que vassal du Saint-Empire, et que les princes de Prusse recevaient à genoux l'investiture de leur fief des mains des Rois de Pologne, proclame avec une ostentation prétentieuse, en face de l'Allemagne et de la Pologne stupéfaites de cette rodomontade, le dogme suranné du droit divin.

Cette déclaration est d autant plus inopportune en ce moment, que la Prusse ne saurait arriver à la suprématie en Allemagne, qui fait l'objet de toute son ambition, que par une élection volontaire des souverains et des peuples.

Par la même contradiction, Guillaume P r fait placer sur ses emblèmes, sur les médailles commémoratives de son couronnement, cette belle et désintéressée devise : Suum cuique. Mais alors, pour meltre d'accord sa conduite avec les principes qu'elle émet, la Prusse devrait restituer à l'Autriche, à la Saxe, à la Pologne, les provinces qu'elle leur a enlevées en violai ion traités,

ce qui la ferait descendre au second ou au troisième rang des puissances européennes.

L'agitation actuelle de l'Europe , sans atteindre directement la Prusse , la menace peut-être plus que les autres États dans un avenif peu éloigné. Elle doit donc se hâter de se ménager des alliés et des auxiliaires. Or, elle ne pourra le faire sans abandonner la politique qu'elle a suivie jusqu'à présent, et sans donner des gages d'une conduite plus conforme à la justice et aux intérêts européens.

La plus jeune de la famille européenne, la Prusse a présenté l'exemple des plus grandes iniquités politiques, elle a commis de véritables attentats aux droits de souveraineté des monarques et des nations. Le rapt de la Silésie et le partage de la Pologne, dont elle fut la principale instigatrice (1), sont des crimes qui, dans

(1) Voir note 8.

l'ordre politique comme dans l'ordre moral, reçoivent tôt ou tard leur châtiment. La disparition de la Pologne sur la carte de l'Europe est une des principales causes du malaise qui mine l'état social des principales puissances. L'équilibre européen, la morale publique réclament une prompte réparation envers la Pologne de la part de ceux mômes qui l'ont poussée perfidement dans l'abîme au lieu de la secourir fraternellement dans ses défaillances. La Prusse, qui ne possède que la portion la moins considérable de l'ancienne Pologne, devrait profiter de la première occasion que la situation des affaires au midi ou au nord de l'Europe offrirait, pour demander un congrès général, et faire de la reconstitution de la Pologne la base de sa politique. C'est le seul et unique moyen pour elle de s'allier à la France, avec laquelle elle a le plus grand intérêt aujourd'hui d'entrer en communauté de principes et d'action. Une puissance vraiment allemande qui n'agirait

que dans les intérêts de la nationalité des peuples germaniques, comprendrait facilement qu'on ne peut pas être à la fois Allemand dans le Holstein ctàPo-

sen. Mais la Prusse semble plutôt guetter avec avidité les symptômes dedissolution qui se manifestent en Russie, pour en détacher quelques provinces limitrophes, comme ellb convoi lait autrefois laSilésie et les provinces rhénanes. Avant tout, elle veut non une Allemagne unitaire, mais une Prusse toutepuissante.

Trois monarques s'étaient réunis pour partager la Pologne; un seul, éclairé par l'opinion publique ou guidé par l'intérêt bien compris de ses peuples, suffirait pour réparer cette grande iniquité. Mais il faut qu'il se détaché de ses complices et prenne la France et l'Angleterre pour arbitres et garants de sa conduite, caria Pologne n'aura plus jamais confiance dans ses spoliateurs, dussent-ils tous les trois tomber d'accord pour lui rendre son existence

nationale, comme ils se sont entendus pour opérer son démembrement. Elle n'acceptera d'eux aucune réparation partielle ni générale que sous les auspicesdes puissances occidentales dont les principes et les décisions forment pour elle son droit international et ses devoirs politiques et sociaux.

La Pologne, plus que jamais, considère aujourd'hui son sort dépendant du développement de ia civilisation occidentale, et lié aux destinées de la France qui en est la plus forte expression. Tant que la Sainte-Alliance, cette trinité monarchique ennemie de la Pologne, de la France libérale et de la dynastie napoléonienne, existera en principe, l'indépendance de la Pologne, fût-elle proclamée et garantie par les traités les plus solennels, ne sera toujours que problématique et passagère. La France, de môme, dût-elle étendre ses frontières au delà du Rhin et jusqu'à l'Adriatique, tenir des garnisons dans les villes et les places fortes d'Allemagne, ne pourra jamais se livrer en paix et avec

sécurité à tous les développements matériels et moraux de son génie national, tant que subsisteront en Europe les principes et les intérêts qui ont formé et cimenté la coalition des trois spoliateurs

de la Pologne.

Le rétablissement de la Pologne est donc le moyen lé plus sûr d'empêcher les coalitions et de rompre le faisceau qui tient réunies et liées, par des contrats et des engagements réciproques, les familles des Romanoff, des Habsbourg et des Hohenzollern.

La Prusse doit bien réfléchir sur la situation d'isolement où elle va se trouver. Les souverains et les peuples ont les yeux fixés sur elle et attendent, pour dessiner leur politique, de savoir au vrai la conduite qu'elle adoptera dans les événements qui d'un moment à l'autre peuvent surgir au midi comme au nord de l'Europe. Si elle reconnaît l'unité italienne et prend l'initiative des changements favorables aux principes

des nationalités, elle se trouvera d'accord avec les puissances occidentales et pourra aussi avec autorité intervenir en faveur de la nationalité allemande qu'elle protège avec tant de zèle dans les duchés de Schleswig et de Ilolstein.

Si, au contraire, elle persistait dans les errements de son ancienne politique et restait fidèle à ses complices, leCzar de Russie et l'Empereur d'Autriche, elle pourrait s'attirer tout le poids de la vengeance des États et des peuples de la race latine et slave. Si une campagne et la menace d'une révolution intérieure ont suffi pour réduire la Russie à l'impuissance, une seule bataille peut renverser la monarchie prussienne, dont l'ambition et les prétentions lui ont aliéné les gouvernements et les peuples. La Prusse en a fait déjà l'expérience

à une époque qui a beaucoup d'analogie avec celle

dans laquelle nous entrons. Les prédictions ne lui ont manqué pas plus alors qu'aujourd'hui. Il y a soixante ans le célèbre Durke écrivait, au sujet du

partage de la Pologne, ces mémorables paroles :

« On se repentira un jour, disait-il , d avoir toc< léré la consommation de cette grande iniquité ,

« et plus que tous les autres, les Etats qui y prirent « le plus de part. »

Quelques années après , sous le premier Empire, à la veille de la guerre contre la Prusse et de la bataille d'Iéna, parut un opuscule qui eut alors la môme signification que la fameuse brochure sur l'Italie publiée la veille de la bataille de Solférino. Son auteur anonyme , en glorifiant Napoléon 1" d'avoir élé le fondateur d'un nouvel édifice social , I encourageait à venger la morale des rois ; il adressait aux trois copartageants de la Pologne cette terrible apostrophe :

« ... Ces souverains sont arrivés en Pologne pour « partager ses dépouilles, comme des brigands <« qui se rendent au coup de sifflet du meurtrier « qui vient d'assassiner un paisible voyageur. On <« a v u des invasions soudaines entre des barbares,

« des conquêtes entre des peuples qui s'étaient « déclaré la guerre ; le plus faible subissait la loi du « plus fort ; mais jamais des gouvernements civili- « sés n'avaient donné l'exemple de cette immora- « lité politique.

« Qu'y eut-il ensuite de respectable et de sûr « dans les relations de leurs cabinets et dans Tem- « ploi dé leur puissance? Ils donnèrent eux-mé- « mes le droit de les faire descendre du trône ; ils « brisèrent les liens sacrés cfui faisaient leur sécu- « rité commune. Ils avertirent que l'amitié, la « confiance , les traités n'étaient rien dans leurs « rapports mutuels ; ils donnèrent le premier « exemple d'une anarchie de rois. . . Aussi , ce crime « une fois consommé , on ne vit plus entre eux ni

« principes, ni confiance, ni sécurité... C'est dans « le môme esprit que la Russie cherchait des quec relies à la Porte-Ottomane et excitait des mou - « vements en Suède. Sa première violation com- « mise ouvrait la porte à toutes les autres , et les

« rois de l'Europe, spectateurs tranquilles du « scandale , ne virent pas l'abîme où leur honneur « et leur puissance allaient tomber ! »

L'Europe monarchique et absolutiste a pu, à différentes époques, établir par des traités solennels un ordre politique et social , qui fut , autant que les mœurs du temps le permettaient, un frein à l'ambition des souverains et un gage de paix et de sécurité pour les nations. Le traité de Westphalie. bien qu'il n'assignât aucune place à la Russie ni à la Prusse, n'a-t-il pas préservé pendant plus de cent cinquante ans l'Europe, sinon des guerres, du moins de grandes commotions politiques et sociales? Pourquoi donc l'Europe libérale, l'Europe civilisée, ne pourrait-elle pas fonder un ordre de choses plus conforme à l'esprit de l'époque? Pourquoi ne réunirait-on pas aujourd'hui dans un congrès général, sous les auspices de la France et de l'Angleterre , les puissances do nouvelle création , l'Italie

et la Belgique , et les vieilles monarchies devenues constitutionnelles, comme l'Espagne, la Suèdç et môme l'Autriche, qui essaye en ce moment du gouvernement parlementaire?

Devant un tel aréopage, la Pologne , la Hongrie et l'Allemagne libérale se présenteraient fîères et confiantes pour faire valoir leurs antiques droits. Elles accepteraient avec soumission tout ce que la sagesse d'un pareil congrès déciderait pour la paix et la sûreté de tous les membres de la grande famille européenne. m

L'idée d'un congrès est très-populaire en Allemagne. Les publicistes les plus éminents en font ressortir la nécessité, et presque tous sont d'avis qu'aucun congrès général ou partiel ne pourra désormais se réunir sans s'occuper du rétablissement de la Pologne et de la reconstitution de l'Allemagne. Malheureusement les écrivains de Berlin se préoccupent un peu Uop de la suprématie de la Prusse sur les autres puissances de la Confédération

germanique, landis que les Etats du midi de l'Allemagne, lorsqu'ils jouiront des institutions constitutionnelles, pourront, plus sûrement que les Etats du nord, conduire vers l'union libérale et fraternelle toutes les populations de la race germanique.

Une brochure récemment publiée, et qui a eu beaucoupde retentissement par le caractère semi-officiel qu'on lui attribue , demande le rétablissement de la Pologne par des combinaisons favorables à la Prusse, qui se trouve, en effet, la mieux placée pour profiter de tous les remaniements de territoires en Europe. L'auteur de la brochure (1) propose de donner la couronne des Jagellons à la dynastie saxonne, en échange du riche et fertile territoire «le Saxe, qui est l'objet constant de la convoitise de la Prusse.

La maison de Saxe est, il est vrai, la dynastie légitime de la Pologne, qui est représentée en ce

(1) Voir notoî».

moment par une princesse qui vit à Dresde isolée et oubliée. On sait que la diète polonaise constituantè, par le dernier acte de sa volonté souveraine, a appelé au trône de Pologne la dynastie saxtonne et a désigné comme héritière du trône l'infante Augusta, tante du roi Jean, aujourd'hui régnant. Cet héritage ne porta pas bonheur à cette noble princesse, qui, condamnée au célibat, a vu sa fortune, comme celle de la Pologne, s'engloutir dans les flots de PElster. Le vaillant prince Joseph Poniatowski, qui y trouva une mort glorieuse, fut désigné par la politique de Napoléon I er , comme par les vœux de la nation polonaise, pour le futur époux de la seule légitime reine de Pologne.

Du reste, le roi Jean est l'héritier naturel des droits de l'infante Augusta, âgée aujourd'hui de quatre-vingt-deux ans. Nous n'aurions aucune objection à faire à cette restauration, ni à d'autres combinaisons et arrangements ayant pour but le rétablissement de la Pologne, pourvu qu'ils soient

sanctionnés dans un congrès général des Étals de l'Europe.

Simples sentinelles de l'opinion publique, nous n'élevons notre faible voix que pour revendiquer les vrais principes de justice et de morale, si outrageusement violés par le partage de la Pologne, et pour signaler, comme une nécessité de l'époque actuelle, le retour vers un équilibre européen plus en harmonie avec les intérêts généraux des nations et des dynasties qui président à leurs destinées.

Aveugle serait celui qui ne s'apercevrait pas que la civilisation moderne, celle que la révolution française de 89 a inaugurée, est aujourd'hui, après tant de luttes et de phases diverses, triomphante à l'occident et au midi de l'Europe. Cette civilisation, à l'aide de toutes les merveilles des inventions de ce siècle, de tous les progrès matériels acquis comme des bienfaits de l'humanité, s'avance victorieuse vers l'orient et le nord de l'Europe. C'est un flot qui

monte toujours, se répand sur le sol qu'il arrose, mais qui ne recule et ne se perd jamais.

Un congrès général pourra seul prévenir les guerres et les insurrections populaires en Europe, opérerlestransformationsreconnuesindispensables, et taire triompher sans de grands bouleversements politiques et sociaux ce double principe de nationalité et de la révolution de 89, dont le peuple italien au midi, et la nation polonaise au nord de l'Europe, sont par leur long martyre les représentants les plus illustres et les défenseurs les plus persévérants.

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