‹ La Pologne et l'EuropeChapitre 1 sur 2 · É. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

É. DENTU, ÉDITEUR

Palâis-Royal, 19 «t 17, f«l«rt« tf'Orléns.

V n in

Il se passe en ce moment quelque chose de grave, de solennel. La Pologne inlervient dans les affaires de l'Europe, dans les affaires du monde. Elle déclare qu'elle est vivante : elle déclare qu'elle est immortelle. Elle le déclare et elle le prouve. Elle soutient contre la Russie une lutte inégale. Celte lutte se prolonge, s'étend, se généralise. On parle de reconstituer la Pologne. On commence à entrevoir l'unique solution, la seule qui soit de taille à satisfaire la conscience de l'Europe. Pendant que les Polonais se font tuer avec un abandon qui manifeste l'origine chrétienne de leur courage, l'Europe est condamnée à regarder en face la question de Pologne ; et si l'Europe baisse ou détourne les yeux, n'importe ! Dieu a mis l'Europe en demeure. Il faudra bien que la question soit résolue. La question que la Pologne vient de laisser éclater devant l'Europe n'a pas l'air en effet d'avoir été posée par l'homme : elle a l'air d'avoir été posée par Dieu. Voici l'heure de juger la vieille politique, et d'en faire justice: voici Theure d'inaugurer la politique franche et complète, la politique radicale et réparatrice, la politique de l'avenir. Voici l'heure d'en finir avec* l'iniquité, de la balayer.

Un journal anglais qui semble avoir pour but et pour essence de se démentir indéfiniment, et qui prend, quand il défend une

cause, l'engagement implicite de Tabandonner, le Times reproche à la Pologne d'avoir mal choisi le moment de l'insurreclion. Il est vrai que le Times^ qui a l'habilude de se contredire d'une semaine »i l'autre, le fait ici dans un plus bref délai, en reconnaissant que le moment de l'insurreclion actuelle n'a pas été choisi par la Pologne, mais par la Russie. Celle observation suffit pour détruire le reproche adressé par le Times à ces marlyrs improvisés. La Pologne, toujours prèle au sacririre,nc choisit pas. Elle laisse la Russie marquer l'heure comme il lui convient. La Pologne est délachée, dégagée, libre, elle a fait pénétrer dans la polilique l'abnégation chrétienne. C'est là • sa gloire, el aussi sa garantie. Elle prend avec une sublimr îndifférencecequiseprésenleàeIle:hier,larésignalion passive, aujourd'hui la colère indignée delà conscience poussée à bout. Pour elle, la vie et la mort sont devenues synonymes. Le Polonais est prêt à mourir: il est prêt aussi à ne pas mourir. Le choix ne le regarde pas. Il consent à vivre, si la Russie ne dépasse pas une certaine limite: il consente mourir si la Russie dépasse une certaine limite. Tout revient au même. Vie ou mort manifestent diversement le môme principe, la même vitalité. Si le moment vous paraît mal choisi, s'il déconcerte vos combinaisons, vos calculs, plaignez-vous-en à la Russie. La Pologne obéit. Sa manière d'obéir, c'est de suivre tranquillement la Russie dans sa marche, de la refléter : c'est de laisser faire le Czar tant que le Czar n'est pas fatigué, et ne commande pas à la Pologne, par l'excès des provocations, de perdre patience.

Je n'ai encore nommé que la Russie ! Ce n'est pas que j'oublie les deux autres puissances co-partageantes , la Prusse et l'Autriche. Mais la Russie possède le cœur, le cenire de la Pologne, et c'est le Czar qui, dans le drame des destinées de ce grand peuple, joue le rôle le plus apparent.

La Russie règle les mouvements de la Pologne, les détermine, et, selon sa fantaisie, amène la nation immortelle à se manifester sous l'une ou l'autre face.

La Russie, empruntant pour ce ministère la main d'un Polonais, qui s'appelle le marquis Wielopolski, a sommé la Pologne de s'enrôler sous le drapeau étranger. Le marquis Wielopolski, irrité de voir que sa nation ne suivait pas ses

conseils, et qu'au lieu de s'ensevelir avec lui dans le panshi" i)ismc{i)j ellecontinuait àvivre malgré ladéfcnsedesCosaques, n'a rien trouvé de mieux pour séduire la Pologne, et la gagner à ses desseins, que cetlc chose encore innommée dont il est rinvenleur. On ne peut pas dire la conscription. Chez nous. Européens, la conscription réveille des idées d'ordre imparlial et de régulière équité. Les rigueurs du sort sont après tout des tempéraments : le hasard^ disait Joseph de Maistre, est l'inco- (jnito de la Providence. Le paysan français que la conscriplion éloigne de son clocher a l'intuition confuse de cette vérité. Il est soulagé, sans le savoir, par ce sentiment. Le marquis Wielopolski s'est déGé du sort, du hasard : il l'a remplacé par l'arbitraire de la police. Son organisation de Tarméeest une loi des suspects. Il a fait du drapeau russe le poteau d'un bagne : il a fait de l'armée une Sibérie. Le sort ne fait pas acception de personnes : il ne frappe pas avec une froideprémédilation. C'est un instrument entre les mains de Dieu : ce n'est pas un instrument entre les mains de l'homme. Le marquis Wielopolski qui, s'il n'est pas russe, est digne de le devenir, a Irailé le hasard en suspect, et l'a éliminé. 11 a voulu tenir entre ses mains tous les rouages d'une conscription obéissante. L'i.n 1er ven lion du sort en ces matières lui a paru sans doute une infraction anticipée à la discipline militaire. La Russie en est venue à se défier du sort, que nous avons coutume de trouver terrible, mais qui l'est moins qu'elle. Rien de plus simple. La Russie veut être dans le monde moderne ce qu'était le Destin dans le monde antique. En sacrifiant quelque chose au hasard, elle croirait se relâcher de ses droits : elle croirait abdiquer.

Le marquis Wielopolski semble chargé de prouver au monde l'impossibilité de ces fusions entre deux nations constituées et formées, fusions contre-nature. Les races peuvent se

(1) Les projets de domination universelle, de la part de la Russie, ne sont pas un mystère. Le panslavisme (ou domination universellu de la haco nlave que la Russie croit représenter), est la formule de ces projets. Les Polonais ne reconnaissent pas aux Russes l'origine slave. Mais le mot panslavisme n'en est pas moins admis. Une correspondance de Varsovie, publiée dans \e Journal des Débats il y a quelques mois, déclarait que les Polonais, tout en sachant gré au marquis Wielopolski de ce qu'il semblait alors vouloir faire, n'étaient nullement disposés à le suivre « dans la fosse commune du panslavisme. »

fondre : les nations jamais. Les races sont les éléments, la matière des nations. Les nations, tant que Dieu ne les abandonne pas, tant que Celui qui leur donne la forme ne se retire pas d'elles, sont ineffaçables, inaltérables. Le marquis Wielopolski voulut être à la fois Polonais et Russe. Quelle impureté! Mais cet homme d'État, qui ne voulait pas choisir, a choisi malgré lui. Il a perdu promptement ce qui lui restait de physionomie polonaise : on le voit de plus en plus tourner au cosaque.

Cela ne veut pas dire qu'il ait satisfait la Russie. La Russie ne peut pas se fier au marquis Wielopolski. Nul n*a confiance dans celui qui devrait le combattre.

Mais la mesure inqualifiable, qui s'appellera peut-être dans rhistoire la conscription Wielopolski, n'est qu'un détail, un accident, une occasion. Comme Ta remarqué dans un réceut écrit M. le comte de Montalembert, cette mesure n'aurait pas mis le feu à la Pologne si la Russie ne s'était pas permis de surexciter l'âme de la nation en constatant officiellement la gatté des conscrits, ce qui était les représenter comme les complices de la Russie '(!)• Capable de supporter les tortures matérielles, et de se résigner au supplice de son corps, la Pologne n'a pas été capable de laisser passer, sans éclater de colère et d'indignation, le mensonge qui faisait retomber sur elle une part du crime dont elle est la victime. La remarque de M. de Montalembert indique la grandeur de la situation. La Pologne, fidèle à ses antécédents, était prête à se laisser immoler de nouveau. Elle est habituée au martyre. Elle a fait amitié avec lui. Voilà près d'un siècle qu'on l'immole : mais voilà aussi près d'un siècle qu'elle parle, répandant sans relâche sur ses assassins la lumière accusatrice que jette la protestation. Elle veut être vraiment martyre. Martyr veut dire témoin. La Pologne veut rendre témoignage : elle veut dégager de ses souffrances une parole et un cantique. Quand elle a entendu la Russie répondre par un mensonge à la résignation , elle s'est levée, elle s'est armée, de peur de mentir. Pour obtenir la gaîté qu'on voulait constater, la Russie avait eu recours au moyen que voici. Elle avait refusé aux conscrits toute

(4) U Insurrection poUmaiH.

nourriture, et ne leur avait donné que de l'eau-de-vie : un moment vint où ces malheureux tombèrent dans une gaîté capable d'être enregistrée par un Moniteur russe. Le journal officiel s'empara de cette gaîté, la constata dans une de ces grandes phrases à l'aide desquels le Cosaque, qui est très-fort en rhétorique, espère abolir la conscience de l'Europe. Alors, la Pologne donna au journal officiel un démenti : et ce démenti fut l'insurrection qui dure encore, et grandit tous les jours. Si la Pologne a donné au monde ce grand spectacle d'un peuple qui peut tout subir y tout endurer ^ hormis Vhypocrisie officielle^ hormis le mensonge impuni et œuronné (1) , c'est que, depuis son assassinat, elle s'est trempée dans la justice, dans la vérité, dans la lumière, et la voilà qui trouve aujourd'hui, dans la force acquise et la richesse accumulée, la faculté d'étonner le monde par l'énergie glorieuse de sa résistance .

Des événements comme llnsurrection polonaise ne sont pas sans profondes racines. Us manifestent une puissance ramassée dès longtemps. Ils proclament et mettent au jour ce qui s'est fait dans l'ombre, dans le secret; ils disent le nom de ces milliers d'actes intérieurs, invisibles, inaperçus, qui ont rendu témoignage, dans le fond des cœurs, à la justice violée, et recueilli, pour l'heure du combat, les ressources du sacrifice. Il y a dans le fait seul de l'insurrection polonaise je ne sais quoi d'auguste et de séculaire : je veux dire que dans cette lutte héroïque on voit engagé tout un capital d'actes intérieurs, d'acceptations, d*oblations, de désirs glorieux, accomplis, soit par ceux qui se battent, soit par leurs ancêtres, et échelonnés dans l'histoire du xix* siècle. Ce n'est pas là l'œuvre d'un jour, d'un mois, d'une année. Il n'y a là rien de court, rien qui menace de s'épuiser vite. Derrière ces bataillons qui tiennent en échec, avec leurs bâtons et leurs faulx, les armées de la Russie, il y a d'autres bataillons qui sont patients, qui se lèveront à l'heure opportune, qui viendront, au jour voulu, renforcer les libérateurs.

Le prince Czartoryski, patriarche de Témigration polonaise, roi sans couronne d'un peuple exilé, le prince Czartoryski, à la veille de mourir, adressait à la Pologne ces paroles pacifi-

(4) VlmwrretHim polonaise.

calrices tant de fois citées : « Ne descends pas, 6 ma nation^ de cette hauteur où les puissants euoû-^nêmes sont forces de (admi^ rer...f etc. ;>

Le prince Czartoryski voulait la hauteur de sa nation, et il avait l'intuition de cette vérité que la douceur d'une nation est la mesure de sa hauteur.

Le prince Czartoryski fut un de ces hommes capables de conseiller la douceur aux nations, et la Pologne est une nation douce, parce qu'elle est une nation chrétienne, une nation catholique. Mais il y a des cas où la nation la plus douce, se redresse invinciblement en face de ses assassins étonnés, qui se croyaient tout permis, et transforme sa résignation en une colère terrible, d'autant plus digne d'attention, et d'autant plus digne de victoire, qu'elle n'est pas suspecte et qu'elle est pure dans sa source. La Russie, qui est aveugle, n'a rien compris, en aucun temps, à l'angélique douceur de cette nation, qui a répondu par des hymnes à ses provocations brutales, et qui, sous le fouet des Cosaques, élevait avec une inviolable candeur sa prière ininterrompue vers le Dieu des nations. La Russie a provoqué, mordu de mille manières la Pologne, et un jour il s'est trouvé que la Pologne s'est soulevée d'indignation. Que la Russie recueille ce qu'elle a semé! Qu'elle triomphe par son poids, par sa masse, qu'elle triomphe provisoirement de cette indomptable nationalité que le Czar foule en vain, et ne parvient pas à écraser. Son triomphe serait le plus sanglant échec qu'elle pût Recevoir ; et si de nouveau Vordre règne à Varsovie^ ce sera pour elle un contre-temps plus irréparable que la ruine de son orgueilleuse ambition sous les murs de Sébastopol.

Mais j'espère encore que cela ne sera pas, et que nous ne verrons pas l'Europe assister impassible au renouvellement de l'assassinat d'un peuple. Je Tespëre pour l'Europe! car la Pologne est hors de cause. Je ne m'occupe pas d'elle : je ne pense pas à elle. Quoi qu'il arrive, elle est assurée de vivre :

el son immortalité a fait ses preuves. Je me préoccupe de l'Europe, que la justice de Dieu somme de choisir et de choisir promptement, entre Finiquilé et la réparation.

Je ne plaide pas ici en faveur de la Pologne : je plaide en faveur de l'Europe. Les destinées européennes sont en jeu beaucoup plus que les destinées polonaises.

La Pologne a subi la mort : elle Ta traversée. Elle n'a donc plus rien à redouter d'elle. D'où vient la physionomie surhumaine de cette nation? D'où vient ce mépris de la mort qui l'anime tout entière? Rien de faux : rien de théâtral. La simplicité resplendit sur l'héroïsme polonais. Ordinairement, le mépris de la mort est tendu, raide : il procède d'un effort, et semble maintenu par le jeu d'un ressort. Il a quelque chose d'impatient et de farouche, de précipité el de menaçant. Il manque de mesure, d'équilibre. C'est un faux mépris de la mort, un mépris affecté. Il trahit une secrète préoccupation. Aussi n'éveille-t-il pas l'idée de la vie supérieure, l'idée de la gloire. Mais voici des hommes qui méprisent assez la mort pour n'être pas pressés de faire l'épreuve; ils ont confiance dans la loyauté de leur sacrifice, ils sont également prêts à mourir et à ne pas mourir. Cet héroïsme est le caractère de toute la nation, des jeunes gens comme des hommes faits, des femmes comme des hommes. Les femmes sentent qu'elles doivent leurs enfants à la patrie, à Dieu; on ne voit pas la méra étouffer par une fausse tendresse la vie qu'elle a donnée. Les mères polonaises se tiennent debout au pied de la Croix où leurs fils montent pour rejoindre la patrie: je puis sans sacrilège faire ce rapprochement, et faire allusion à la Mère de Dieu à propos des mères polonaises, parce que la Pologne est une patrie chrétienne, et unit ses souffrances à la passion de Jésus- Christ. Tout cela se fait avec calme, dans la paix. C'est une exaltation tranquille, qui rappelle l'étymologie du mot (exal-tarsy élever). C'est une élévation! C'est la hauteur qu'admiraient, au moment de se fermer, les yeux du prince Adam Czartoryski ! Ainsi, ce vrai mépris de la mort, qui est parmi nous le signe du vrai soldat, et qui, à propos de lui, rappelle la pensée du prêtre, est le caractère de tout un peuple, sa marque, son auréole. La Pologne n'est plus une nation dans le sens officiel du mot : mais elle est plus qu'une nation. Elle est

un Ordre Militaire. Le soldat est familier avec la mort : il est mort tant de fois par racceptation, il a fait son sacrifice sur tant de champs de bataille, qu'il a l'air de connaître un mystère ignoré des autres, d'avoir vu ce que la mort cache, et de savoir à quoi s'en tenir : il a l'air d'avoir traversé la mort, et d'en revenir complètement rassuré. Il a été au feu. C'est ce qui arrive à la Pologne : elle rassure ses enfants : elle leur dit le nom de la mort. Elle leur affirme que la mort du corps n'entraîne pas la mort de l'âme : elle leur affirme qu'assassinée elle a survécu en vertu de rimmortalité de l'âme. Elle leur dit de n'avoir pas peur. Elle leur fait part de son expérience. Elle leur déclare qu'elle sait à quoi s'en tenir, et que la mort cache la résurrection.

Mais l'Europe n'a pas ces garanties. Elle n'a pas fait cette épreuve. Elle n'a pas survécu. Elle a même fait le contraire. Je m'explique. L'Europe officielle existe. Mais l'Europe vivante, où est-elle ? L'Europe mécanique existe. Mais l'Europe organique, où est-elle? La Pologne assassinée montre la vie dans la mort apparente : l'Europe, qui a assassiné, ou laissé assassiner la Pologne, semble faire la démonstration contraire. Son état est inquiétant. Elle a des ressources matérielles prodigieuses : ses ressources morales semblent taries. Les questions la prennent au dépourvu. Elle les voit surgir avec mauvaise humeur : elle les reçoit, non pas comme des occasions, mais comme des embarras. Au lieu de remercier ceux qui posent les questions, et qui, en les posant, lui épargnent le fond de l'ouvrage pour ne lui laisser que la gloire de les résoudre; au lieu de saisir, avec l'empressement de la jeunesse et le calme de la maturité, les questions qui viennent à elle, l'Europe les reçoit mal, cherche à les congédier, et veut leur faire entendre qu'elles sont importunes. Que l'Europe y prenne garde ! Elle joue un jeu terrible. Dieu lui accorde des délais. Mais nul ne connaît leur étendue. Les questions congédiées reparaissent tôt ou tard, agrandies, terribles. Car les questions posées sont les sommations de la justice, et la justice ne souffre pas qu'on réconduise indéfiniment.

II y a dans Thistoire beaucoup d'iniquités, mais rien qui ressemble au partage de la Pologne. Ce partage a porté atteinte aux lois de la vie.

Croyez-vous que l'Europe soit une machine? Croyez-vous que sa croissance et son développement ne soient pas soumis aux lois générales, aux lois organiques ?

D'où vient que l'Europe a l'air d'un condamné à mort?

Quand un homme a tué un homme, la société se reconnaît à elle-même le droit de demander à l'assassin sa vie, de la lui prendre. La société considère donc cet homme comme déjà retranché du nombre des vivants, en vertu d'un décret supérieur qu'elle proclame pour l'exécuter : autrement la décision sociale serait inexplicable. La société considère cet homme comme déjà frappé invisiblement par le choc en retour des lois générales de la vie. Or, il semble qu'un jury invisible se soit rassemblé quelque part, et que son verdict souverain ait condamné l'Europe. Seulement, il peut y avoir des circonstances atténuantes. 11 y en a en effet. Seulement, c'est la victime qui les fournit.

La victime, en triomphant de la mort, atténw le crime.

La Pologne, par sa vitalité, par son immortalité, par son sang qu'elle verse, plaide en faveur de l'Europe devant la justice de Dieu.

Si elle eût ratifié le crime commis sur elle, elle eût rendu le crime irréparable.

L'Europe serait probablement condamnée sans retour.

Si la Pologne n'avait pas préservé son âme, sa forme fuUUmale, l'Europe serait dans l'impuissance, non pas de se repentir, mais de réparer, mais de satisfaire.

La Pologne a eu pitié de nous. Elle n'a pas voulu se venger. Elle a donné son sang pour atténuer le crime que nous avons commis ou laissé commettre. Ce crime est devenu, grâce à It victime» une simple tentative.

Noire viclime est là, rayonnante. Elle déploie une vitalité qui doit nous faire envie. Quelle agilité glorieuse dans ses mouvements! Quelle sérénité! Quel entrain! Elle a lo don de nous contraindre à l'admirer, et voici que devant elle les hommes de lavieille Europe éprouvent quelque chosequi ressemble presque à de Tenthousiasme.

Si la voix du Dieu créateur, si la voix du Dieu père d'Abel et père de la Pologne, nous criait aujourd'hui : Caïn^ qu as-tu fait de ton frère? il nous serait facile de désarmer le Seigneur en lui montrant la Pologne debout.

La Pologne présente un spectacle admirable. Tandis que les autres nations de TEurope ne songent guère à leur type, à leur raison d'être, à la loi de leur existence, et quelquefois même semblent prendre à tâche de contredire absolument leur raison d*être en faisant le contraire précis de ce qu'elles étaient appelées a faire, voici une nation morte, assassinée, ensevelie, qui, je ne sais comment, accomplit sa loi, sa mission, sa fonction. Quelle est en effet la mission providentielle de la Pologne? C'est d'être le boulevard delà chrétienté. Elle n'a rien d'agressif, et il faut rappeler sans cesse à l'oublieuse Europe la docilité admirable dont la Pologne fit preuve lorsque, sous Etienne Bathory, sur un désir du Saint-Siège, elle s'arrêta dans ses victoires et négligea d'achever la défaite de la Russie, de peur d*éloigner irrévocablement les schismatiques et de nuire aux espérances de l'unité. Le rôle de la Pologne n'est pas d'attaquer; mais elle a des facultés merveilleuses pour la défense: pour sa propre défense, et aussi pour la défense de la chrétienté, deux choses qui d'ailleurs sont absolument solidaires. Elle est le rempart de l'Europe. La victoire miraculeuse de Jean Sobieski, la délivrance de Vienne par la Pologne, aidée de la Très-Sainte Vierge, Reine de Pologne^ a marqué dans l'histoire, en lettres de feu, la nature du rôle que cette nation chevaleresque est appelée à remplir. Elle a refoulé la Turquie,

prête à dévorer TEurope. Pour récompenser Jean Sobieski, une partie de TEurope a partagé la Pologne : l'autre partie a laissé faire. Il est vrai que cela s'est passé au xviii* siècle, qui fut l'ennemi de la Chrétienté. Voltaire a battu des mains, et le partage de la Pologne lui a fait connaître un genre d'enthousiasme approprié à sa froideur.

Or, la Pologne assassinée semble ne pas s'apercevoir de Taccident qui lui est arrivé : elle ne tient aucun compte du changement survenu dans sa situation. On lui dit qu'elle est morte, puisqu'elle est partagée et qu'elle a perdu son unité, elle qui a sauvé l'unilc de l'Europe ! La Pologne n'entend pas. Elle reste, comme autrefois, le boulevard de l'Europe. Elle continue à remplir sa mission. Elle continue à proléger l'Europe, que la Russie convoite et menace. Elle est la pierre d'achoppement du panslavisme. Elle est le caillou tombé de la montagne qui frappe les pieds d'argile sur lesquels le colosse croit se tenir debout. Elle met à nu l'infirmité de la Russie. Elle en est l'humiliation quotidienne, l'échec permanent. Elle oblige la Russie à dévoilertour à tour son désarroi et sa fureur, à les dévoiler quelquefois tous les deux du même coup. La citadelle n*est pas prise et ne le sera jamais.

Le czar Alexandre II a dit un jour à ses sujets de Varsovie :

« Surtout, messieurs, point de rêveries, car tout ce que mon père a fait est bien fait. »

Cet arrêt militaire sera cassé par la justice de Dieu.

De tout temps on a dit à l'espérance et à l'unité : Point de rêveries !

De tout temps on a pris le monde visible, le monde des faits accomplis, pour type et pour raison suprême, au lieu de chercher dans l'ordre invisible la raison de la pratique et le type de

l'action.

Que cette méprise soit l'œuvre d'un simple particulier, ou l'œuvre d'un homme tout puissant, elle est toujours la même au fond ; elle a toujours d'incalculables conséquences. Mais l'empereur Alexandre II porte une couronne de fer, et sa hautaine sagesse est plus pesante qu'une autre. Quand il prend fantaisie au Czar d'emprunter la formule des hommes positifs^ et

de se faire reconnattre leur égal, leur frère, leur cousin , il a Teffrayant pouvoir de tenir en suspens les destinées du monde et de retarder Tavenir.

Il peut avoir ce succès : quant à la victoire définitive, elle échappe à son atteinte, elle est hors de sa portée.

Le Czar a beau dire à la Pologne et à l'Europe : Pas de rêve- 1*16, et assumer le poids de la mémoire paternelle en ajoutant: Ce que mon père a fait est bien fait : quand il parle ainsi et met sa piété filiale à s'enchaîner aux iniquités de son père, le Czar est un rêveur. Il parle d'une chose qui n'est pas faite, qui ne sera jamais faite, qui est tout simplement impossible. Il rêve la russification de la Pologne, petite affaire que Novosilzof a déclarée retardée de cent ans par le passage du prince Adam Gzartoryski à l'instruction publique. Le Czar est un rêveur, et quand la Pologne continue à se montrer vivante, elle lui renvoie sa parole, elle lui dit à son tour: Sire^ pas de rêverie. Mais le Czar dort son sommeil, car c'est un riche du monde. Et la Pologne, déshéritée, si pauvre qu'on l'a dépouillée de son unité nationale et qu'elle n'a plus même, pour s'abriter, les plis troués de son drapeau victorieux, la Pologne ne rêve pas; car elle s'appuie sur la Vérité substantielle, sur la fidélité de Celui qui Est, sur l'amour de Jésus- Christ pour les nations chrétiennes : unie à lui, elle reçoit de lui une force suffisante pour user la masse moscovite qui croit l'écraser.

La question est posée : il faut la résoudre.

Il n'y a qu'une manière de la résoudre : c'est de rétablir la Pologne, toute la Pologne.

Quelques dates éclairent la situation :

En 1815, le partage de la Pologne est pour la première fois reconnu. Les traités de Vienne consacrent le fait accompli. La Pologne accepte la situation.

Mais chacun à sa manière, l'Europe diplomatique et la Pologne vivante , chacun sent Tinjustice commise et veut la réparer. L'Europe se borne à la tempérer dans l'application, en stipulant pour les trois parties de la Pologne la garantie d'instir tuiions représentatives distinctes^ ouvertement établies pour la préservation de la nationalité (1). C'est une reconnaissance légale du droit des vaincus, arrachée. à la conscience des vainqueurs. En regard du traité de Vienne, délibéré autour d'un tapis vert par la vieille diplomatie, par les survivants de l'ancien régime, il faut placer un traité qui ne fut signé par personne, mais qui fut signé par la Pologne entière. Séparés par des frontières factices, les Polonais, sans avoir besoin de se concerter pour s'affirmer, convinrent d'un accord unanime et tacite de ne tenir aucun compte des obstacles matériels qui les séparaient les uns des autres» et de se considérer toujours dans Tunité de la patrie :

(( Il devenait possible» dit le général Zamoyski, pour tout polonais, de servir son pays par tous les moyens en son pouvoir. Et avec une entière confiance dans leur esprit national et dans la justice de Dieu, les Polonais choisirent pour objet souverain de leurs efforts, de faire voir au monde qu'ils n'avaient pas cessé de se considérer eux-mêmes comme formant une seule et même nation (2). »

Ainsi parlait, en 1861, le digne frère de cet illustre exilé, le comte André Zamoyski, que le Czar a éloigné de Varsovie, pour le punir d'avoir réclamé l'autonomie et l'intégrité de sa patrie.

La Pologne n'a pas été convoquée au traité de Vienne, qui, pour celte raison et pour d'autres, ne mérita qu'en apparence le nom glorieux de traité européen. L'Europe est tout d'une pièce !

Comment les diplomates de 1815 osèrent-ils choisir, pour consacrer l'absence de la Pologne, ces murs de Vienne qui seraient turcs aujourd'hui sans l'épée polonaise de Jean Sobieski? Les diplomates de 1815 avaient sans doute oublié ce

(4) Lettre du général L. Zamoyski au comte d'Ellenborough (Londres, 4864), p. 5.

(2) Lœocitato.

détail. Jean Sobieski n'était plus là pour leur rappeler la délivrance de Vienne et la protection victorieuse de Marie Immaculée. L*bistoire se taisait à Vienne en 1815.

Mais la conscience européenne s'était réfugiée en Pologne. C'était là que respirait, au souffle de l'avenir, l'unité future de l'Europe, qui ne voyait pas alors qu'en partageant une nation elle se partageait elle-même.

L'empereur Alexandre I'^' écrivit des paroles qui sont un aveu remarquable:

« La question n'est pas, quant à présent, disait-il, de restaurer la Pologne dans toute son intégrité, mais rien n'empêche qu'on le fasse un jour si l'Europe le désire. » (L'empereur Alexandre à lord Castlereagh, 1815).

Et avec les lambeaux de la Pologne qui lui étaient échus en partage, je me trompe, avec une partie seulement de la portion donnée aux Russes, il érigea un royaume de Pologne, un royaume tel quel.

L'apparente bonne volonté du Gzar aurait dû être aidée par l'Europe. Mais où donc est l'Europe? Qu'e^stelle devenue ? Depuis quand a-t-elle disparu? Où l'ont menée, où l'ont cachée ses distracctions séculaires? L'Europe, qui semble mettre depuis un demi-siècle je ne sais quelle affectation à donner sa démission, l'Europe ne profita pas de l'occasion offerte par le Czar.

En acceptant un royaume de Pologne, mutilé, gouverné d'ailleurs par le Czar, l'Europe acceptait une situation transitoire que sa surveillance aurait dû prochainement transformer.

Le Czar n'admit pas d'étrangers, pas de Russes, dans les fonctions du royaume de Pologne. Il rétablit le drapeau national, les couleurs nationales.

« Mais quelle fut la suite? dit encore le général Zamoyski. — Hélas ! rien que le désappointement. L'Europe, après avoir minutieusement débattu et enOn réglé la nouvelle condition de la Pologne, chassa complètement ce sujet de son esprit. Notre constitution fut foulée aux pieds : un frère du Czar, nommé commandant en chef de l'armée polonaise, fut investi d'un

pouvoir (liscrélionnaire; les membres de rassemblée législative furent arrêtés par son ordre et emprisonnés. Un fonclionnaire russe fut délégué pour être présent aux délibérations du cabinet, et ce fonctionnaire étail un homme dont le nom est demeuré dans la mémoire de tout Polonais comme le type de la plus basse tyrannie exercée sur râmc et sur le corps. Mais une chose nous inspirait encore de la patience : Alexandre s'était réservé, par un paragraphe spécial du premier arliclc (lu traité de Vienne, la faculté d'annexer à son royaume de Pologne toutes les provinces de l'ancienne Pologne placées sous son sceptre: et, en conséquence, pendant tout son règne, il avait à plusieurs reprises proclamé sa détermination de rétablir aussitôt qu'il le pourrait la Pologne dans ses limites séculaires. Ce solennel engagement était singulièrement amoindri par les insultes que lui infligeaient les délégués de l'empereur. Mais il était du moins un dernier motif pour patienter... »

Je crois inutile d'insister sur le démenti que l'avènement et la politique du Gzar Nicolas donnèrent bientôt aux illusions de la Pologne*

Mais si la Pologne a perdu ses illusions, elle n'a pas perdu ses espérances. Le moment serait mal choisi pour lui conseiller d'abattre ses espérances et de relever ses illusions. Dans quelle voie marche Alexandre II? Qui veut-il imiter? L'empereur Alexandre I" ou l'empereur Nicolas ? Pas même Alexandre I"! Il a pris soin de publier son choix et d'avertir la Pologne. Le Czar a eu peur. II a craint que rémancipation des serfs n'encourageât les espérances séditieuses de la justice violée. Il a désavoué les engagements solennels d'Alexandre P% et s'est posé comme l'exécuteur testamentaire de Nicolas.

Je veux être juste. En accusant la Russie d'avoir violé le traité de Vienne, je ne veux pas laisser croire que la Prusse et l'Autriche soient innocentes.

En ce qui touche la Prusse, une brochure, publiée en 1861, sous ce titre : La Prusse et les traités de Vienne (1), démontre surabondamment la vérité. L'article 2 de l'acte général de Vienne accorda au roi de Prusse le grand-duché de Posen, et en conséquence Frédéric-Guillaume III, douze jours après le traité de Vienne, adressa aux habitants du grand-duché une proclamation dans laquelle je lis ces mots :

« Nous formons de ces divers territoires (les territoires polonais) une province séparée^ que nous posséderons sous le nom de grand-duché de Posen. En conséquence, nous prenons dès à présent le titre de grand-duc de Posen, et nous ferons placer désormais les armes de la province dans celle de notre rovaume... »

Frédéric-Guillaume III disait encore dans ses lettrespalentes d'occupation :

« Vous aussi vous avez une patrie, et je vous estime pour avoir su la défendre. Vous serez mes sujets et je serai votre monarque, sans que vous ayez besoin pour cela de renier votre nationalité. Votre religion sera respectée, vos droits personnels et vos propriétés passent sous la tutelle de lois qu'à l'avenir vous ferez vous-mêmes. Votre langue sera employée dans toutes les affaires publiques^ à côté de la langue allemande (2). Quant à vous, suivant vos capacités et vos aptitudes, vous remplirez tous les emplois du grand-duché de Posen... Mon lieutenant, né parmi vousy résidera au milieu de vous... Le Président en chef, votre compatriote,

(1) Paris, Dentu.

(2) Il y avait déjà dans celte assimilation injurieuse un commencement de violation du pacte européen.

procédera à Vorganisation du grand-duché et choisira tous les fonctionnaires parmi vous. »

Frédéric-Guillaume IV tenait en 1841 le même langage :

«D'accord avec les stipulations du traité de Vienne, disaitil, nous nous engageons à respecter chez les Polonais l'amour que toute noble nation a pour sa langue, son passé historique, et ses usages. »

A la mortdu prince Radzivill, vice-roi, c'est-à-dire en 1831, un ennemi déclaré de la nationalité polonaise^ M. de Flotwell, fut nommé, non pas vice-roi, mais gouverneur. Ce personnage, dans un rapport confidentiel^ devenu publiCy résume ainsi Ihistoire de son administration pendant dix ans :

ii Dès le commencement de mon gouvernement, je me suis donné pour but l'union intime et indissoluble de cette province avec la monarchie prussienne. Le meilleur moyen de l'atteindre était, d'un côté, d'étouffer insensiblement et autant que possible les mœurs, les inclinations et les tendances de ses habitants polonais qui s'opposent à cette fusion; — et, de l'autre, d'introduire à leur place l'élément allemand, de lui donner un développement de plus en plus grand, tant par des avantages matériels que par des avantages moraux, afin qu'il puisse arriver en définitive à dominer l'élément contraire et à anéantir complètement 1 esprit polonais, tant dans l'éducation que dans l'esprit des habitants. »

On lit dans le même rapport :

« Il faut donc audacieusement poser ce principe, que la province doit être ouverte à deux battants à l'élément allemand. »

La brochure à laquelle j'emprunte ces citations donne les détails suivants :

« L'exclusion des indigènes est absolue en fait, quoiqu'il n'existe aucune loi formelle qui la prononce... Chose incroyable! D'après une décision ministérielle qui date à peine de quelques années, la connaissance de la langue polonaise n'est pas même exigée par le gouvernement pour les fonctionnaires

de celle province qui, naguère encore, avant le Congrès de Vienne, s'appelait la Grande-Pologne... A-t-on des affaires? li n'y a pas de notaire polonais à Posen* le gouvernement n'ayant jamais voulu nommer que des Allemands. A-t-on un procès? Les magistrats, tous Allemands, ne comprennent pas le polonais. Il faut des interprètes pour s'expliquer devant eux. Qnant aux avocats, ils doivent plaider en allemand... Veut-on voyager? Les cochers n'entendent que l'allemand. Les employés du chemin de fer ferment leur guichet à qui leur demande un billet en langue polonaise... Dans un lycée de Posen, un professeur ayant donné pour sujet do composition à ses élèves un discours sur la nécessité de connaître la langue de son pays, fut immédiatement révoqué... Dans une institution déjeunes filles, la maîtresse de pension faisait, une fois tous les huit jours, à ses élèves, une conférence de quelques heures sur l'histoire de Pologne. Dès qu'il l'a appris, le gouvernement a interdit ces leçons, sous prétexte que « l'histoire de Pologne, n'étant point enseignée dans les écoles publiques, ne devait point l'être davantage dans les écoles privées. »

Je renvoie pour le surplus à la brochure elle-même. Je me borne à constater que le 22 mai 1860, au sein de la diète de Berlin, les représentants polonais ayant réclamé pour leur province le titre de grand-duché de Posen, garanti par le traité de Vienne, le gouvernement a refusé, en déclarant que la province de Posen n'est qu'une simple province de Prusse.

Et le gouvernement ajoutait :

Quon le sache bien I

Ce qui n'a pas empêché lord Palmerston d'affirmer que la Prusse a respecté le traité de Vienne!

Quant à l'Autriche, elle a joué un rôle ambigu. En 1831, elle garde la neutralité. Elle a compris depuis longtemps que la Pologne manque entre elle et la Russie. Elle consentirait à renoncer à la Galicie : la restauration de la Pologne lui paraîtrait une éclatante compensation. Elle a besoin de cette barrière. Elle chargerait volontiers de sa propre défense les fils de ceux qu'elle a égorgés. En ce moment elle calcule. Mais qu on ne s'y trompe pas ! La conduite presque édifiante de l'Autriche en 1831 n'a pas empêché le prince de Melternich de se couvrir de sang et de honte en organisant les

massacres de Galicie. L'Autriche, en allendant le rélablissemenl de la Pologne, a commencé alors par Vincorporation de Cracovie, que le traité de Vienne avait déclarée ville libre. Je ne discute pas en ce moment les sympathies actuelles de l'Autriche, il est certain que l'absence de la Pologne l'expose au voisinage désagréable de la Russie, et qu'elle serait enchantée* de mettre, selon le mot du prince de Metlernich, un coussin entre elle et la Russie. Mais elle demande qu'on tienne compte de sa position de puissance co-partageante. Elle n'a pas horreur du crime : elle ne voit que la faute. Quoi qu'il en soit, je me borne en ce moment à constater que les trois puissances co-partageantes ont déchiré d'un commun accord le traité de Vienne; j'en conclus qu'il est temps de revenir à la justice.

Quand une convention est violée par l'une des parties contractantes, l'autre est dégagée de ses obligations.

Les droits antérieurs revivent alors dans leur intégrité.

Tel est le droit positif.

Les trois puissances co-partageantes, en violant le traité de Vienne, ont fait revivro, même au point de vue du droit postft/, Tétat antérieur, et il n'y a plus en présence que deux choses : d'un côté l'iniquité brutale, la spoliation; de l'autre le droit naturel et historique, la Pologne de 1772.

Le traité de Vienne n'est pas la base fondamentale. Par delà cet acte officiel et diplomatique, par delà cette charte européenne, il y a la justice, qui est absolue, criante, impérieuse, et qui ne se tait ni jour ni nuit, réclamant la réparation intégrale des attentats et refusant toute transaction avec l'iniquité.

Le traité de Vienne s'est contenté d'un à peu près : il a été successivement violé, entamé, annihilé. C'est le sort inexorable des demi-mesures. Aussi faut-il, en relisant le traité de Vienne, en le faisant relire à la Russie, en demandant compte au Gzar des coups d'éperon qu'il a donnés dans la charte européenne, en prenant du traité de Vienne tout ce

qu'il contient de positif, le franchir au nom des atteintes mêmes qu'il a subies, et déclarer la résolution de ne plus se payer d'à peu près.

Le traité de Vienne ne pourrait plus avoir qu'une garantie : un traité plus large, un traité complet, franc, qui ne mutilerait pas la justice, qui ne serait pas une atténuation des droits proclamés, et qui n'aurait pas en soi les germes de la contradiction et de la mort.

Mais ce traité équivaudrait, à la reconstitution intégrale de la Pologne, qu'il vaut mille fois mieux proclamer d'emblée.

En 1815, l'Europe assemblée à Vienne, l'Europe, trop peu clairvoyante pour sentir la convenance et l'obligation de restaurer la Pologne dans l'intégrité voulue par Dieu, n'a pas échappé entièrement à la fatalité miséricordieuse qui lui ordonnait de nommer la Pologne, et n'a pas tout à fait regimbé contre l'aiguillon. L'Europe a pris un moyen terme. Elle a voulu mettre d'accord sa conscience tourmentée et son amourpropre; elle n'a pas fait franchement le meâ culpâ qui l'eût couverte de gloire; elle a voulu se mettre à l'aise, se délivrer d'un remords gênant; mais on ne l'a pas vue, éblouie de la beauté du repentir, faire, avec la solennité chrétienne, amende honorable au Dieu jaloux qui veille sur les nations rachetées comme sur la prunelle de ses yeux. L'Europe a voulu atténuer le désordre qui lui rappelait un souvenir humiliant et importun : l'Europe n'a pas songé avant tout à demander pardon. Au lieu de rendre purement et simplement à la Pologne la vie qu'elle tient de Dieu, l'Europe a sanctionné le fait de la division, le fait du partage, tout en reconnaissant la théorie de l'unité polonaise. Elle a constitué trois Polognes (1), et ces trois Polognes sont devenues ainsi, par l'aveu précieux de l'Europe assemblée, trois témoignages de l'unité indivisible que chacune d'elles semblait contenir tout entière.

La vieille politique, qui fut un retour au paganisme, a effacé la notion de la justice. La nouvelle politique, qui sera un retour au christianisme, ravivera la notion de la justice.

(4) On pourrait môme dire cinq ou six Polognes, en comptant non-seulement les trois grandes fractions, mais tous les lambeaux dont le sort fut réglé diversement.

L'assassinat de la Pologne a été le dernier mot de la vieille politique : la résurrection de la Pologne sera le premier mot de la nouvelle politique.

Si Ton veut éluder ces deux politiques» si on les considère comme également exagérées, et si l'on cherche encore des moyens-termes, on ne fera rien. La justice, qui est toujours absolue. Test aujourd'hui plus visiblement que jamais. L'expérience des demi-mesures a été faite. Ce fameux traité de Vienne, dans lequel on lit avec stupéfaction ce mot : Nationalité polonaise^ mais qui le rature, le surcharge, l'annihile, en sanctionnant le fait du partage, et en inscrivant la spoliation dans le droit public européen, a donné sa mesure et porté ses fruits. Les sages de ce temps avaient cru tout régler, en évitant tous les excès, notamment le repentir et la réparation. Ils avaient scellé, comme des choses durables, les parchemins dépositaires de leurs étonnantes contradictions. Ils avaient combiné ingénieusement le oui et le non. Du même coup ils avaient affirmé et nié la Pologne. Le traité de Vienne est un monument insigne de contradiction, et ne peut être invoqué qu'à titre d'élément pour une démonstration par l'absurde. Les amis des demi-mesures ont eu leur heure , leur temps : ils ont tenu dans leurs mains la carte d'Europe. Séduits par les belles paroles et les belles manières du Czar Alexandre P% qui faisait parade de sentiments généreux et philanthropiques, qui ne voulait pas être tout à fait pris au mot, les sages lui ont permis de garder sa part de Pologne et de s'enrichir aux dépens de ses deux complices. Peut-être pensaient-ils qu'il suffisait de proclamer une unité abstraite, une Pologne morte. Or, à la confusion des habiles, qui ne sont ici- bas que pour être confondus, il est arrivé deux choses : d'abord que la Pologne vivante n'a pas voulu devenir une Pologne morte, et qu'elle a pris au sérieux la proclamation théorique de ses droits ; ensuite, que le Czar a été fort étonné devoir une Pologne vivante quand le traité européen lui avait promis une Pologne morte. Quand le Czar s'appela l'empereur Nicolas , une insurrection provoquée par l'inexécution flagrante des stipulations européennes, servit de prétexte à la Russie pour les violer plus ouvertement encore, et déchirer le traité de Vienne à la face de l'Europe inattentive ou impuissante. Ainsi la nature

dr>s choses a reparu : les compromis que le Irailé de Vienne avait voulu imposer particulièrement à laPologne et à laRussie n'ont satisfait ni l'opprimé ni l'oppresseur. L'un voyait flamboyer ce mot nationalité polonaise, et se fiait naïvement au sens irréformable de ce mot : l'autre ne le voyait pas, il ne voyait que les ratures, les surcharges, à l'aide desquels la diplomatie semblait avoir juré de le rendre illisible. La nature des choses peut être un moment obscurcie et voilée : mais elle ne tarde pas à reparaître. Les compromis, qui sont odieux si on les considère en eux-mêmes, et dans l'horreur de leur succès possibles, sont de plus ridicules, niais, insiguifiaols. Ils n'aboutissent qu'à la perte du temps, chose grave pour les individus, non moins grave pour les nations.

Il faut que l'Europe agisse purement et simplement. Les complications diplomatiques, les atermoiements, les transactions avec le mal grèvent l'avenir. La simplicité le décharge, le délivre, le libère. Elle est l'habileté suprême, la politique par excellence. Le bien mène après lui sa récompense, l'a peu près son châtiment. Justice is the best j^oUcif'. la juslice est la meilleure politique! disait en présidant un meeting, en 1839, le duc de Sussex, oncle de la reine d'Angleterre: et il disait cela au sujet de l'Europe en regard de la Pologne. Il est juste que lu Pologne soit rétablie dans son intégrité, dans son activité européenne, et si on traverse la cuirasse du Czar pour aller jusqu'à sa conscience, il en conviendra. Or, ce qui est juste est réclamé par l'intérêt éclatant de l'Europe. La politique, l'habileté, la prévoyance somment l'Europe de profiter des admirables dispositions de la Pologne, et de relever cette barrière qui, toute abattue et toute par terre qu'elle soit, arrête encore et fait trébucher la Russie.

M. de Talleyrand, qui représentait à Vienne la Krance en 1815, n'était pas une conscience très-pure. Cependant, l'esprit était chez lui moins corrompu que la conduite, et la théorie avait gardé, même chez lui, quelques lumineuses retraites. H. de Talleyrand, que nous ne croyons pas calomnier en supposant qu'il eût été fort capable, dans l'occasion, de contresigner le partage de la Pologne,! eut cependant assez de clairvoyance pour lire le [devoir à la lueur de l'iatérêl , cl il écrivit à M. de Mettemich que la question de Pologne était

regardée par Louis XVIII comme la question la plus éminemment européenne. Aujourd'hui, M. de Talleyrand conseillerait à l'Europe de regarder attentivement ce qui se passe sous nos yeux. Trois puissances possèdent la Pologne. L'une, la Russie, égorge, massacre, pille, brûle, assassine, et ne désavoue pas le colonel Emanoff, dont une correspondance de Varsovie, publiée dans le Monde, a raconté les atrocités — et tant d'autres. Mais tant que la Russie agissait seule, la cause de la Pologne semblait n'intéresser que la justice et la générosité, dont les politiques n'ont pas toujours le sens très-fin. La Prusse, avec une précipitation remarquable et opportune, est venue montrer qu'ici comme toujours, la justice et la générosité cachaient un intérêt de premier ordre. Par sa convention avec la Russie, elle a mis une certaine affectation à constater une chose depuis longtemps claire pour ceux qui réfléchissent : le carac* tère européen de la question polonaise. Elle a été le signe grossier de celle vérité qui, à ce qu'il paraît, était trop délicale pour être aperçue de tous les yeux avant l'intervention un peu lourde de la Prusse. Il est vrai que la convention du 8 février est niée obstinément. Mais la Prusse agit en vertu de cette convention sous-entendue, et envoie des troupes dans le grand-duché de Posen. La troisième puissance, l'Autriche, semble favorable à la Pologne. Si, plus clairvoyante que la Prusse, elle sent que la Pologne manque entre elle et la Russie^ si elle croit que son intérêt lui conseille d'avoir enfin des remords, qu'elle se déclare hautement , et l'histoire lui tiendra compte de cette réparation tardive!

L'Europe ne peut pas permettre que de nouveau la Russie et la Prusse égorgent la Pologne pour la punir de ressusciter. Ce n'est plus un fait accompli, comme on dit quelquefois; ce n'est plus le vieux crime suivant sa marche et obéissant à la vieille impulsion. C'est un crime nouveau, un crime daté d'aujourd'hui : c'est un crime qui recommence et qui recommencera toujours, tant que la réparation n'aura pas rendu absolument son renouvellement impossible. Quand on a assassiné une nation chrétienne, on n'en est pas quitte pour une fois, et on n'a pas même le temps de se laver les mains. La nation ressuscite, il faut l'assassiner une seconde fois. Elle ressuscite encore, il faut l'assassiner une troisième fois. Elle

ressuscite toujours, il faut l'assassiner toujours. Cela peut durer jusqu'à la fin des siècles, à moins que la justice de Dieu n'éclate par la justice des hommes.

L'Angleterre a eu un moment la gloire devant elle, la vraie gloire, la gloire solide comme le diamant, et pure comme le feu. Se déclarer la protectrice de la Pologne, étonner l'orgueil de la Russie et la maladresse de la Prusse par une action concertée avec la France, quel honneur, et que cela était facile! Certes, la protection de l'Angleterre étendue sur la Pologne eût pesé d'un grand poids en faveur de l'Angleterre dans la balance des justices de Dieu. Qui sait si la miséricorde ne lui offrait pas en ce moment l'occasion de conjurer les malheurs terribles que l'œil des clairvoyants aperçoit suspendus sur elle, et de les convertir en lumières et en grâces assez victorieuses pour la ramener doucement dans la grande unité qui a besoin d'elle!

Mais lord Palmerston a étouffé le débat en demandant qu'on lui laissât la liberté de Vadion. Le noble lord a sans doute voulu dire : la liberté de l'inaction.

La défection de l'Angleterre semble un fait consommé. La rhétorique filandreuse de lord Palmerston a satisfait le parlement d'Angleterre.

Qu'importe! la France est la conscience de l'Europe.

Si la France était condamnée à s'ébranler seule pour la défense delà justice, elle n'en devrait pas moins tirer l'épée, et Dieu serait avec elle.

Un mot de la France, et toute la Pologne électrisée se lève tout entière, comme un seul homme!

Un mot de la France, et les trois Polognes, répondant au même appel, se rejoignent sous le même drapeau.

Quelle alliée! quelle incomparable alliée !

Les alliances diplomatiques sont menacées par la trahison, qui semble toujours sous-entendue. Ce sont là les alliances du vieuxmonde. L'alliance polonaise n'auraitpas cet inconvénient.

Les martyrs ne trahissent pas.

Il faut que l'Europe se repente et rétablisse la Pologne. Il faut que la Pologne reconquière la souveraineté que Dieu a mise en elle, et puisse en user pour préserver ses enfants. Assez longtemps le bureaucrate allemand et le fouet du Cosaque ont gouverné cette grande nation : assez longtemps le canon russe a stationné sur les places publiques de Varsovie, comme une menace pour l'Occident tout entier, pour rOccident endormi. Il est temps que les églises de Varsovie ne soient plus exposées à la fureur sacrilège de ces hordes que la Russie a déchaînées tant de fois sur nos frères age- Douillés. Nous avons été demander raison à la Cochinchine, et nous laisserions le Gzar impuni ! Tant que la Russie aura un pied en Pologne, tout sera possible. Il faut ignorer bien profondément le caractère asiatique du gouvernement de Saint- Pétersbourg pour concevoir des illusions. La ruse et la férocité se combinent dans ses conseils. Un jour, la politique russe a l'air de s'attendrir: elle se fait mielleuse, sentimentale, dé- 4 clamatoire, et elle est toute prête à s'indigner contre ses propres excès. Elle promet tout ce qu'on lui demande, plus qu'on ne lui demande. Elle a l'air de prendre Vinitiative. Elle va audevant des réclamations prévues, et promet d'y faire droit surabondamment Mais le diplomate qui s'est présenté seul pour se faire écouter, a laissé le Cosaque à la porte. Attendez! Laissez mûrir les fruits de votre confiance. Laissez venir le moment où les phrases disparaissent, où la rhétorique n'est plus de mise, et voyez la Russie, non plus en face d'un lapis vert, mais en face d'un peuple affamé de son droit. Le diplomate se croise les bras : c'est le tour du Cosaque. La guerre d'extermination commence. Elle n'épargne ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les prêtres. Le diplomate lui-même se laisse gagner par la fureur aveugle dont il voudrait seulement, s'il était possible, jouir et profiter. Nous avons vu le gou-

vernemenl de Varsovie, reniant toute prccaulion oratoire, déclarer que dans la répression du soulèvement actuel, il oe reculera devant aucun moyen. Ainsi parle, en face des hordes (juil ne veut ni ne peut contenir, ce gouvernennent qui déplore avec onction les excès commis, et qui les provoque! Avoir confiance en lui, ce serait devenir son complice.

Redisons d'ailleurs que la Pologne a une histoire, une mission, une place principale à prendre dans les destinées européennes. Un illustre et persévérant défenseur de la cause polonaise, M. le comte de Montalembert, a donc mis eu avant une idée tout à fait inadmissible quand il a supposé que la Pologne pourrait accepter de la Russie, devenue parlementaire, la situation que l'Ecosse a accepté de l'Angleterre. 11 n'y a pas d'analogie. Une tribune à Saint-Pétersbourg, une tribune florissant à l'ombre du Gzar, ne rendrait pas à la Pologne son initiative indépendante, sa politique étrangère, et n'enlèverait pas au Czar, par exemple, la faculté d'enrôler la Pologne sous ses drapeaux, et de la convier à sa suite à la conquête de Constantinople. La Pologne refuserait de marcher. Mais l'éventualité doit être prévenue, écartée. A l'heure où se posera la question d'Orient, il convient que la Pologne soit souveraine, maîtresse de prendre la décision conforme à sa nature, libre de combattre avec nous contre les deux ennemis de l'Orient, la Turquie et la Russie.

La souveraineté politique est nécessaire à la Pologne pour préserver la sécurité de ses enfants.

La souveraineté politique est nécessaire à la Pologne pour préserver la sécurité de l'Europe.

Entre l'Ecosse, province naturelle de l'Angleterre, poussée vers l'Angleterre par la géographie et par l'histoire, et la Pologne, boulevard naturel et nécessaire de l'Europe, il n'y a aucune parité.

L'idée émise (en passant d'ailleurs et comme pis-aller) par M. le comte de Montalembert n'est donc pas en rapport avec la grandeur de la cause qu'il a si constamment et si brillamment défendue.

On peut se passer de l'Ecosse : on ne peut pas se passer de la Pologne.

L'Europe est mutilée, et si l'Europe n'en sait rien, c'est que

l'Europe est endormie. Dès qu'elle sera réveillée, l'Europe sentira qu*il lui manque une nation.

Et il lui manque une nation partieulierement indispensable! Il lui manque une nation qui avait pour tradition de s'oublier elle-même, de penser avant tout aux intérêts généraux , aux intérêts européens!

L'avenir est impossible sans la Pologne.

Elle est la nation dévouée par excellence. Son type, c'est le sacrifice. Elle est en croix. Quand nous l'aurons détachée de la croix où trois nations chrétiennes l'ont clouée, elle ne cessera pas d'être victime. Son sacrifice prendraune autre forme. Le Polonais ne perdra pas, quand la Pologne renaîtra, cette facilité à donner son sang, qui fait delà Pologne l'avant-garde naturelle de la chrétienté. L'Europe aura besoin de la Pologne: la Pologne ira en avant. H est impossible, sans la Pologne, de conquérir le monde païen. Ce n'est pas à nous de verser le sang précieux et européen de la Pologne, ou de le laisser verser. Elle doit le répandre à nos côtés, sur les champs de bataille, où le Dieu des Armées n'a pas cessé d'attendre les Croisés. J'apprends tous les matins que les Polonais versent leur sang, et j'entends de toutes parts des paroles de compassion. Mais quelque chose de plus haut est ici nécessaire. La Pologne a dépassé la zone de la pitié : pour être à la hauteur de la Pologne, il faut que la pitié s'élève jusqu'à l'intelligence. Pour plaindre dignement la Pologne, il faut plaindre à son propos la chrétienté tout entière, arrêtée dans son essor par l'absence de la Pologne. Elle est faite pour verser son sang : mais il faut qu'elle le verse ailleurs que dans ses églises profanées, ailleurs que dans ses campagnes ravagées. C'est en un sens du sang perdu. Ce sang nous sauve, et rachète notre séculaire indifférence. Mais profitons des mérites que contient ce sang pour réparer celte indifférence, et ce sang pourra être employé à la conquête du monde.

Ce n'était pas l'amour-propre national, c'était l'amour universel, l'amour de la chrétienté, le dévoûment à la Chrétienté, qui animait Henri, fils de sainte Hedwidge, quand il refusa (l'obéir aux Tartares, et, à la tête de ses chevaliers, alla chercher une mort certaine pour arrêter la horde de Batu-Khan. Tous les collégiens savent le nom de Léonidas» parce qu'il est

mort pour Lacédémone, et parce que Lacédémone, aux yeux des collégiens de tout âge, est plus que la Chrétienlé. Mais Henri, fils de sainte Hedwidge, ne défendait pas seulement la patrie, il défendait l'Europe, c'est-à-dire le monde civilisé, le monde chrétien. Placé par Thistoire et la géographie à l'avantgarde européenne, il savait que le devoir du Polonais est de se faire tuer le premier pour Toriflamme européenne.

 la fin du xviir siècle, au moment où la déesse Raison allait monter sur Tautel de Notre-Dame, « la Pologne basait sa « régénération sur la confession de sa foi, en insérant comme « article fondamental à sa constitution du 3 mai 1791 que la « religion catholique demeurerait à jamais religion de FÈtat.» L'écrivain d'après lequel M. Henri Lasserre (1) cite lesfaitsqui précèdent, conclut en ces termes.

« Le dévoûment à TËglise a toujours été le but hautemeot avoué de l'existence de la nation, sa raison d'être dans la conscience publique. Cela s'appelait vulgairement stuzyé chrsesdan»- Iton, servir la chrétienté, et se pratiquait dans la direction de la politique extérieure, la Pologne regardant comme un saint devoir de se poser en barrière infranchissable contre le mahométisme et contre le schisme. La noblesse, si ombrageuse, si impatiente du moindre joug, s'inclinait cependant avec amour sous la houlette du pasteur des pasteurs ; les démêlés hostiles avec le saint-siége, qui semblent l'histoire des autres peuples, n'eurent jamais lieu en Pologne, car les velléités d'usurpalîoiis sur les droits de l'Église de quelques-uns de ses rois, ou d'cMTgueilleuse révolte de quelque parti gangrené par les idées de l'Occident, étaient bientôt réduites à néant par le poids de IV pinion générale. Organisée dès l'origine par les évêques» auxquels elle dut sa civilisation primitive, sur le principe AefidiliU active envers l'Église, la Pologne ne s'en écarta jamais* »

Fidélité active envers F Eglise. Retenons ces mots« quiiésument sa politique entière. Retenons également ces «atres mots : Servir la chrétienté; ils sont synonymes des premiers.

S'il était possible de douter de la Pologne, de son avenir et de sa résurrection, il suffirait de considérer l'époque où la Pologne disparut de la carte européenne. La Pologne fui écrasée

(1) La Pologne et la catholicité^ p. 48.

au xviii* siècle. Mourir au xviir siècle, ce n'est pas mourir. La résurrection est promise à tout ce qui meurt sous le règne des ennemis de Dieu. Voltaire, en applaudissant au partage de la Pologne, lui a donné des gages d'immortalité. Dieu aime ce que Voltaire déteste. Aujourd'hui, Proudhon est fidèle à la tradition de Voltaire, à son mot d'ordre. Quelle raison particulière Proudhon peut-il avoir d'exécrer la Pologne? Que lui a fait ce peuple ? Ne demandez pas la raison particulière que Proudhon peut avoir de haïr la Pologne. Il a une raison générale. Ennemi universel, ennemi de Dieu et de l'homme, il déteste la Pologne parce qu'il déteste Dieu, et parce que la Pologne est fidèle à Dieu.

Proudhon a écrit ces lignes, citées par M. Henri Lasserre : u La Pologne est le dernier et le plus solide boulevard du catholicisme, et à ce titre, si elle existait encore comme nation, il la faudrait supprimer.

Voilà comment la Révolution, quand elle est logique, parle de la Pologne. Proudhon n'est pas sentimental. Il n'a ni la vraie compassion ni la fausse. Il ne veut pas de nations chrétiennes, et il le dit. Par décret de Proudhon, les nations chrétiennes sont condamnées à mort. En ce qui louche la Pologne, le Czar est chargé de l'exécution du présent décret. Mais le bourreau a devancé le juge. Le Czar a deviné les désirs de Proudhon. Cependant, la Pologne inquiète Proudhon, comme elle inquiète le Czar. La phrase de Proudhon se contredit ellemême. Elle est marquée du signe ordinaire de l'erreur : la contradiction. Avant de constater que la Pologne n'existe plus comme nation, Proudhon déclare qu'elle est le boulevard du catholicisme. Il ne sait ce qu'il dit. 11 ne sait plus au juste si la Pologne est ou n'est pas. Il voudrait que sa mort légale fut une mort réelle. Il voudrait être sûr du crime qu'il approuve et consacre. Il a peur que ce crime ne soit qu'un fantôme.

Il voit encore la Pologne, qu'il voudrait ne plus voir. Il tremble devant elle. L'assassinat qu'il approuve ne lui ôte pas la crainte. Il croit à l'immortalité de sa victime.

Pourquoi refuserions-nous à la Pologne la justice qu'elle demande?

Est-ce parce qu'elle n'a pas, comme l'Italie, sacrifié à la Ré- * volution, à ses pompes et à ses œuvres ?

Est-ce parce qa'elle est jmre ?

YavoDS-noos pas de pitié pour ce people immoeent?

La Pologne a confiaDce en Dieo : est-ce donc une raisoD pour que rbomme rabandoDoe?

rappelle le regard sur la nature de la réclamation qu>lle nous adresse, sur la nature de ses sommaiians.

Elle se fait tuer.

Voilà sa manière de se rappeler à notre souvenir.

En effet, les nations n'ont qu'une manière de communiquer entre elles. (Test de faire acte de souveraineté. Les relations internationales supposent le contact direct ou indirect de deux souverainetés. Or, la Pologne a perdu sa souveraineté politique. Pour garder son rang, elle a dû s'enfoncer plus avant dans la souveraineté morale. Ayant perdu la sooveraiaelé tcidentty elle a dû se réfugier dans la souveraineté mysiérmse.

Quand la Pologne veut envoyer à FEurope des ambassadeurs, elle suscite des martyrs.

Et il faut bien que FEurope donne audience aux martyrs. Elle le fait en ce moment.

Quand la Pologne court le risque d'être oubliée. Dieu, qui veille sur elle, lui communique une puissance visiblement surnaturelle de sacrifice. Elle court au feu : elle donne soo sang. L'Europe alors tourne les yeux, et la couronne apparaît sur le front de la Pologne.

Jinsiste à dessein sur ce côté de la question. La Pologne est souveraine de sa nature : ainsi Font faite Dieu et Fliistoire. Cela donne la mesure des réparations nécessaires. Tant qœ la Pologne ne sera pas rétablie dans son intégrité et dans sa souveraineté, le crime du xviii' siècle aura raison. Il n*y a lîeA de plus insultant, en face d'un souverain détrôné, qu'une pitié d'un certain genre. Un souverain n'est pas un homme comme im autre : il est sacré. Si vous le plaignez comme vous plaittdriez un particulier, vous manquez de respect à sa courottoe brisée. Vous devez croire que ses douleurs sont royales. Si vous ne pouvez pas vous élever à cette hauteur, épargnez-fai une) pitié qui le découronnerait. Quand Louis XVI compMt devant la Convention, il y en eut parmi ses ennemis qui vmh lurent sauver sa vie : ils n'y parvinrent pas. Je vais plus loin :« ils ne parvinrent pas à essayer.^ Cette pitié-là était un crime 4e

lëse-majeslc. Elle fut paralysée, impuissante. Les Girondins n'eurent pas le courage de voter contre la mort de \ homme : et cela devait être, parce qu'ils ne songèrent pas à voter contre la mort du roi. Leur pitié n'était pas à la hauteur de la circonstance :1a circonstance eut le dessus, et les Girondins envoyèrent Louis XVI à l'échafaud. De même, Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche, eut pitié delà Pologne. Mais elle ne fît que pleurer, et ne protesta qu'au nom des droits de rhumanité. Elle devait finit par céder. Sa signature peut se lire au bas du traité de partage. Elle n'eut pas une pitié de souveraine. Que la pitié de Marie-Thérèse rejoigne dans l'histoire la pitié des Girondins ! Avant tout, que Dieu nous préserve de revoir des larmes qui vont de pair avec le crime ! Avant tout, que Dieu nous préserve des larmes du xyiii* siècle ! Les larmes du xii* siècle doivent être fécondes.

Nous avons devant nous les Jacobins, puisque nous avons devant nous la Russie. Ne soyons pas des Girondins. Que notre pitié tienne compte de la souveraineté ae la victime !

Ne lésons pas la majesté de la Pologne.

L'occasion est admirable. Sera-t-elle saisie ? Je me garde bien de l'affirmer. Je dis ce qui doit être, ce qui sera tôt ou tard. Je demande que ce qui doit être soit immêdiatemeni.

Je ne traite pas d'ailleurs la question militaire. Mais il est clair que 60,000 hommes enga^^^s dans cette grande guerre (soit 25,000 du côté de la mer Noire, 35,000 du côté de la Baltique) suffiraient et au delà pour rendre la ui^ssie impuissante en Pologne.

Et je défie qui que ce soit de nous opposer un obstacle sérieux ! Les gouvernements qui voudraient nous arrêter seraient paralysés par leurs peuples. Nous serions invincibles.

Il y a deux politiques, la grande et la petite. La petite politique élude les questions : la grande politique les tranche. Or la justice est le glaive avec lequel on coupe le nœud gordien.

Celui qui sert la justice est soulevé, aidé, emporté, coaronné, par des alliés invincibles et tout puissants. La petite politique cherche à faire la part de l'iniquité et celle de la réparation. Telle fut la politique de l'Europe en 1815. La grande politique marche à la lueur des principes : elle a confiance, et son audace est une sagesse supérieure qui s'appuie sur les lois générales du monde. Elle a des intuitions. Elle fonde, elle découvre, elle inaugure. En face de la Pologne, la petite politique est parfaitement représentée par le Journal des Débats. Dans son numéro du l""' mars, ce journal publie on article dans lequel M. Saint-Marc Girardin, après avoir complimenté le grand-duc Constantin, demande si nous allons voir la desiruction de la Pologne par la Russie ou de la Russie par la Pologne. Et il ajoute avec profondeur : « Les choses humaines résistent en <c général à ces extrémités fatales ; elles comportent je ne sais « combien de degrés intermédiaires, et les individus et les na- « lions sont forcées de s'arrêter sur ces degrés ; la nécessité leur <( impose cette obligation, l'humanité la leur conseille. Nous ne a croyons donc pas à l'impossibilité des transactions et des mé- <( dialions entre la Pologne et la Russie ; nous sommes persuadés « que, d'une part, les sentiments nationaux n'y répugnent pas, « et que, d'autre part, l'intérêt de l'Europe exige impérieuse- « ment cette transaction ou cette médiation.» Paroles merveilleuses ! Il y a en effet beaucoup de degrés intermédiaires entre la vie et la mort : il y a beaucoup de maladies. M. Saint-Marc Girardin, qui est ami de la Pologne, ne lui souhaite pas la mort. Mais il lui souhaite une maladie : par exemple, la vice-royauté du grand-duc Constantin. Il est vrai que M. Saint-Marc Girardin écrit dans un journal qui pourrait s^appeler le journal des Dégrés intermédiaires. Ce grave journal en a découvert un grand nombre entre l'athéisme et la croyance en Dieu ! La grande politique est trop prudente ^ trop sage, pour s'arrêter dans Yà-peu-près. Elle a le regard perçant : elle atteint le fond des choses. Elle voit les obstacles : elle les voit pour les conjurer. Mais avant de voir les obstacles elle voit le but. Elle condamne les obstacles à être transparents, à laisser voir le but. C*est une première victoire qui garantit l'autre. La petite politique voit l'obstacle, mais ne voit que lui. Elle est vaincue d'avance. La grande politique est souvent accusée par la petite de folie

et d'excès ; la petite politique lui parle comme le Gzar parle à la Pologne. Elle lui dit : Pas de rêverie! La grande politique n'écoute pas. Elle sent Tavenir avec elle.

Avouons-le, les journaux révolutionnaires, tels que le Siècle et VOpinion nationale^ out donné en cette occasion comme en plusieurs autres, de bonnes et vigoureuses leçons aux soidisants conservateurs. Le langage de M. Adolphe Guéroult dans l' Opinion naiionaley et de M. Henri Martin dans le Siècle, a contrasté honorablement avec le ton précieux et inconséquent du Journal des Débais. Rien de plus naturel» Le Journal des Débats ne représente rien : il a pour but et pour essence de ne dire ni oui ni non. Les journaux révolutionnaires représentent une idée : ils représentent la réaction, aveugle, mais remarquable, contre la domination intellectuelle et politique de Yesprit bourgeois. Ils sont donc une force, et souvent une lumière. Ils sont en guerre avec le vieux monde, avec Yancien régime. Les catholiques sont exactement dans la même situation ; voilà pourquoi, assurés de ne rien trouver dans le Journal des Débats, ils trouvent quelquefois dans le Siècle et dans l'Opinion nationale une parole vivante et brusque. Les révolutionnaires valent souvent mieux que la révolution. La révolution est infernale, satanique, et déclare, par la bouche de Proudhon, la haine qu'elle porte à la Pologne. Mais les révolutionnaires ont de bienheureuses inconséquences. Ils sont travaillés par le vague pressentiment du monde nouveau.

M. Saint-Marc Girardin, après avoir dit les belles choses que j'ai citées plus haut, s'écrie :

<r La force a fait en Pologne tout ce qu'elle peut et tout ce « qu'elle sait faire. L'impuissance de la force est prouvée pac 4c l'inutilité de ses victoires. 11 faut donc essayer d'autre chose, « de la justice par exemple. » L'honorable professeur devrait dire : de Vinjustice par eosemple.Cds il ne propose que des demimesures. Le oui et le non dans le même article, voilà les IradUions du Journal des Débats I C'est pourquoi j'éprouve un soulagement en entendant M. Adolphe Guéroalt déclarer que la vieille Europe est condamnée par ce qui se passe en Pologne, ou M. Henri Martin dire qu'il faut choisir entre 19l petite solution, c'est-à-dire la demi-réparatiop, et la grande soluiioHf c'est-à-dire ]e rétablissement de la Pologne de 1T72.

M.Saint'Marc Girardin, en défendant la Pologne, a tenu à plaider, en faveur de Voltaire, les circonstances atténuantes. Il déclare qu'on a trop accusé Voltaire d'être russe. J'engage M. Saint-Marc Girardin à lire une brochure publiée il y a quelques années, et intitulée : Voltaire complice et apologiste du partage de la Pologne^ par M. Romain-Comut. Cette brochure complétera heureusement l'éducation de l'honorable professeur.

M. Saint-Marc Girardin conclut en engageant l'Empereur Alexandre II à faire de larges concessions, moyenannt quoi la Pologne reconnaissante lui servirait d'alliée en Orient, surtout si la Russie ne prétendait dans la Turquie d'Europe q\ià la dèli-vrance des chrétiens en Orient^ c'est-à-dire surtout si la Russie ne prétendait pas à la conquête de Gonstantinople, qui est le but avoué et séculaire de sa politique.

Le rôle du publiciste n'étant pas d'obscurcir les questions, mais de les éclairer, le devoir de la parole étant, comme Ta fort bien montré M. Henri Martin, de devancer et de secouer la diplomatie en affirmant ce qui doit être, je crois inutile de discuter plus longtemps les contradictions du Journal des Débats^ qui croit demander la grande réparation (textuel), mais qui par malheur ne sait pas la distinguer de la petite.

Avant tout, il faut savoir ce que l'on veut. Désire -t-on que l'assassinat de la Pologne continue indéfiniment? En ce cas, il faut se confier au Czar. Au congrès de Paris, le comte Orloffa demandé que la question fut écartée : elle a été écartée, et le congrès, oubliant le Czar, a fait au Pape des remontrances. Qu'est-il résulté du silence gardé sur la Pologne par le congrès de Paris? La violation des églises, le massacre d'un peuple qui chantait, la condamnation à mort de ce prélat fidèle à qui le Czar a cru faire grâce en l'envoyant en Sibérie, les déportations, et finalement la conscription Wielopowski. Veut-on que cela dure indéfiniment? L'opinion tout entière demande que cela cesse. L'opinion se réveille: elle sent peser le crime du xvni* siècle. Elle veut être délivrée en même temps que la Pologne. Mais il faut que la réparation soit au niveau du crime. Il faut que la réparation, pour être sérieuse» embrasse, non pas seulement la Psiogne gouvernée par la Russie, mais toute la Pologne. Autrement, nous sanctionnous, nous renouvelons le fait du partage. Ce que demande la

Pologne, c*esl l'unitc de la pairie. Qui dit Nationalité^ dit : Unité de la patrie. Déclarons hardiment que nous comptons la Pologne au nombre des nations. Proclamons-la! Déclarons nul et non avenu le crime du xvnr siècle. Les notions morales sont ébranlées. Nous distinguons à peine le bien et le mal. Nous avons pris l'habitude de dire oui et non sur toutes les ques* tions. La contradiction gouverne le monde. Saisissons cette magnifique occasion de raffermir la conscience publique et rintelligence publique ébranlées.

Introduisons dans rassemblée des nations celte nation incorruptible, qui sait ce que c'est que la justice, et qui sera chargée de veiller à l'avenir sur l'innocence européenne. Il faut que la Pologne resplendisse au milieu des nations, pour leur raconter ses souffrances, rafraichir leur conscience, et leur dire le nom des allentats qu'elle a subis, afin d'écarter de nous les tentations et de nous rendre dignes de nos destinées. Dégageons-nous de toute solidarité avec le crime.

A propos de la convention, conclue le 8 février entre la Russie et la Prusse, on a discuté longuement pour savoir si la question allait devenir une question européenne, comme s'il était nécessaire que la Prusse intervienne pour qu'une question soit européenne! Comment! est-ce que toute question de justice n'est pas une question européenne ! Pas de subtilités. Allons droit au crime, et annulons-le. Annuler le crime! quelle gloire ! L'Europe en ce moment ressemble à lady Macbeth. La tache de sang est toujours là. L'Europe est troublée dans son sommeil. Elle s'étonne de voir reparaître la tache de sang. Elle dirait volontiers avec lady Macbeth : Je ne croyais pas que ce vieillard eût tant de sang. Seulement, ici, la réparation est possible. L'époux de lady Macbeth ne voit que le spectre de Banque : il ne voit que la Fatalité. Nous, au contraire, nous voyons reparaître, non pas le spectre de la Pologne, mais la figure glorieuse de la nation vivante, conduite par la Miséricorde.

Les parchemins du traité de Vienne» déjà déchirés par la Kussie, la Prusse et l'Autriche, sont brûlés en ce moment par la flamme polonaise.

Allons en avant.

Marchons résolument vers ravenir.

Nous n'avons pas le droit de délibérer. La réparation du partage de la Pologne n'est pas une affaire de luxe.

Le traité de Vienne a dit oui et non.

Il a dit oui en proclamant la nationalité polonaise. Il a dit non en renouvelant le fait du partage. Il faut choisir.

Personne en France ne veut qu'on dise : non.

J'en conclus qu'il faut dire : oui.

Nous sommes nés dans un crime que nous n'avons pas encore expié. Nous sommes nés solidaires de l'assassinat d*une nation chrétienne. Quand nous avons interrogé l'histoire, elle nous a parlé d'un homme qui s'appelait Jean Sobieski, et qui était roi de Pologne : elle nous l'a montré sous les murs de Vienne délivrée, elle nous a fait voir les Ottomans brisés par lui. Et quand nous avons demandé à l'histoire la suite, l'histoire nous a montré, au siècle suivant, Frédéric, Catherine et Marie-Thérèse partageant la Pologne. Nous avons regardé la carte d'Europe, et nous l'avons vue condamnée à mentir, condamnée à taire l'existence d'un peuple. C'est une trahison dont nous somnies solidaires. Pour ma part, je serai honteux d'être né en Europe, tant que la Pologne n'aura pas soulagé par sa résurrection ma conscience européenne: je serai honteux d'être né au xix* siècle, tant que je n'aurai pas vu l'attentat du xviii* siècle réparé avec splendeur.

D'où vient cette honte î Du souvenir de ce que l'Europe devrait être, du souvenir de ce que le xix* siècle devrait être.

L'Europe est le confinent par excellence. L'Europe a des destinées qui n'appartiennent qu'à elle ; l'Europe a le dépôt des nations chrétiennes. C'est l'Europe qui, même en dehors de ses limites, comnie en Amérique, fait (plus ou moins bien) les nations chrétiennes. Les nations américaines sont européennes par leurs défauts aussi bien que par leurs qualités, par leurs vices aussi bien que par leurs vertus. L'Europe contient : TEurope doit conserver et répandre la civilisation. L'Europe s*es(t révélée au monde le jour où Constantin (dont le nom provividentiel exprime la constance, la consistance) posa Gonstantinople, qui devrait être la consistance commune de l'Occident

et de rOrienl. Tout, dans le caraclère européen, indique le devoir et la mission de contenir inviolablement, et de répandre au dehors, certaines formes de la civilisation : et ces formes, ce sont les nations. Or, les nations européennes semblent blessées d'une blessure invisible. Le regard découvre en elles je De sais quoi de flasque et d*effacé. Les physionomies nationales se perdent comme les physionomies individuelles. Serait-ce qne les nations européennes, en tolérant l'assassinat de Tune d'entre elles, ont subi le contre-coup invisible de l'attentat qu'elles pouvaient, et qu'en tout cas elles devaient empêcher? Serait-ce que toute l'Europe a été atteinte par le partage de la Pologne, et dans un sens beaucoup plus profond, beau« coup plus mystérieux que je n'ai pu le dire ? Serait-ce que les nations européennes ne peuvent reprendre leur éclat et leur physionomie qu'après s'être dégagées de leur complicité avec le meurtre de l'une d'elles? Si je m'éveillais pour la première fois dans cette vieille Europe, il me semble qu'à la première vue je serais frappé de quelque chose d'obscur et de flétri qui couvre les nations européennes. Elles n'ont pas l'allure franche et libre qu'elles devraient avoir. Evidemment ces nations-là ont quelque chose sur la conscience. L'Europe baisse la tête sous le poids d'un remords.

Le XIX* siècle a faim et soif de justice. Il vise à l'absolu, il vise en haut. C'est sa marque, sa gloire. Mais le xix' siècle s'avance : il se fait vieux. Et comme il est en retard ! Voilà déjà 1863, et le crime du xviii* siècle n'est pas encore réparé. Voltaire applaudit encore du fond de sa tombe à la ruine de la Pologne : les faits lui donnent raison. 11 me semble que la première année du xix* siècle aurait dû avertir les hommes de la nécessité de relever la Pologne. Il est presque dans l'ordre que la Pologne meure au xviii' siècle : la Pologne et Voltaire ne peuvent pas respirer le même air. L'apparition d'un homme tel que Voltaire a pour pendant naturel la disparition d'un peuple tel que la Pologne. Entre Voltaire et la Pologne, il faut qu'un siècle opte ! Mais le xix* siècle a des désirs, des aspirations, des élans, qui demandent à la Pologne de renaître. A son réveil, le xix' siècle a parlé de l'affranchir, de la ressusciter, et l'homme qui le premier représenta le xix* siècle, l'homme qui aurait pu, s'il eût vouhi, le fixer dans la gloire.

dans une gloire fécoude, dans la sécurité de ta magnificeoce, Napoléon I" a peosé d'une manière parliculîère à la Pologne. Il s'est repenti à Sainte-Hélène d'avoir manqué l'occasion. Et voilà déjà 1863 ! Le xix* siècle traine encore le crime du xvtri' siècle. Voltaire croit dans sa tombe que le xix* siècle passera sans finir le sviii* siècle! It ricane : il se moque de la gloire à laquelle nous étions conviés, et que nous avons été jusqu'à ce jour, malgré nos aspirations, incapables d'atteindre.

La déchéance de l'Europe et la déchéance du xix* siècle sont tristes à voir. L'Europe qui devait contenir, comme un vase inviolable, toutes les nations, ne contient plus la Pologne. Le XIX* siècle, qui devrait proclamer la justice absolue et la faire obéir, s'use dans les demi-mesures, dans tes complications, dans les atermoiements, dans Yà-pm-près.

L'Europe perd son aspect continental : L'Europe manque d'intégrité, de fermeté.

Le xis' siècle perd l'aspect grandiose qu'il aurait pu avoir. Il devient un siècle médiocre.

La question de Pologne est grave : il s'agit de l'intégrité de l'Europe et de la grandeur du xix' siècle.

Le rétablissement de la Pologne, c'est la guerre peut-être.

Mais à coup sûr, c'est la paix.

C'est la guerre peut-être. C'est la guerre, si une parole de la France ne suffitpas pour électriser la Pologne jusqu'à la victoire, et au delà I

JAms à coup sûr, c'est la paix. Car la paix, dit Saint-Augustin, est la Iranquillité de tordre.

La Pologne rétablie et souveraine, ce serait l'ordre à Varsovie.

Ce serait aussi l'ordre en Europe.

On parle souvent de la force des choses. Mais on ne la considère en général que comme une force coolraire, ennemie, comme un obstacle, comme une expression de la fatalité. Déclarons-nous les alliés de la Pologne, et la force des choses sera pour nous l'instrument lumineux de la miséricorde.

En prenant parti pour une nation chrétienne, on a pour allié leboosens.

Une nation n'est pas le résultat du hasard qui d'ailleurs n'existe pas.

Une nalioD ne résulte jamais ni d'une délibération, ni même d*UQe invasion. L'invasion peut apporter un élément : la forme nationale vient de plus haut. La nation s'élève, en vertu des lois générales de la vie. La matière d'une nation est visible sur le sol humain. Mais la forme échappe à l'analyse, et ne peut être découverte que par le regard synthétique, dans la clarté des lois générales, des lois divines. La matière des peuples européens est la masse confuse que montre l'histoire : Romains et barbares. Mais cette matière indifférente, banale, a reçu là une forme, ici une forme, et ces formes sont distinctes, précises, déterminées, saillantes : les angles des nations se touchent sans pouvoir se confondre, et, tant que l'ordre n'est pas violé par la confusion volontaire, leurs physionomies sont sous la garde de Celui qui a voulu les espèces, qui veille sur leur purelé, sur leur intégrité. Celui qui veille sur la création veille sur la Pologne.

L'histoire naturelle proclame la perpétuité des espèces, leur réalité, leur résistance aux mélanges, leur horreur de l'impureté. De même l'histoire politique proclame la perpétuité des nations, leur réalité, leur résistance aux mélanges, leur horreur de Timpurelé.

L'Empereur Napoléon III est un Souverain qui a médité. Cette condition excellente doit permettre à l'Empereur Napoléon III de tenir compte des ressources organiques que donnent les lois générales de l'univers beaucoup plus que des ressources mécaniques sur lesquelles le vieux monde semblait compter exclusivement.

Le vieux monde est à bouty a dit un jour l'Empereur Napoléon III. Or, le vieux monde, c'est le monde de llniquité. Celui qui définit une situation en est le maître. Puisque l'Empereur Napoléon III a condamné le vieux monde^ il faut qu'il inaugure le monde nouveau, c'est-à-dire le monde de la justice et de la réparation.

Si la guerre éclatait à la suite de la parole que nous demandons à l'Empereur Napoléon III de prononcer du haut de son trône, cette guerre serait l'expression de la Gloire Militaire par excellence.

La gloire conquise par la réparation donnerait à l'Europe plus que le pardon qui lui est nécessaire.

La miséricorde d'ailleurs serait ici pour tout le monde, et la Russie est peut-être la plus intéressée dans l'intervenlion réclamée. Lui arracher sa victime, ce serait mettre un terme au mal qu'elle se fait à elle-même. Elle est plus à plaindre que la Pologne, car la Pologne a des consolations, et la Russie n'en a pas; la Pologne est joyeuse et la Russie est triste. La tolérance de l'Europe serait pour la Russie une tentation, un poids qui de plus en plus l'enfoncerait dans son crime. Il faut, par pitié pour la Russie autant que par justice envers la Pologne, réparer le crime du xviii* siècle. La Pologne est pour la Russie un piège qui la fait pécher. La Russie a sa place au soleil, et la Russie se tromperait si elle croyait que l'Europe Tarrêtera par malveillance. L'Europe l'arrêtera par bienveillance, par respect! par respect pour la majesté qu'elle porte avec elle comme toute nation, par respect pour l'innocence que la Russie doit un jour reconquérir, par respect pour tout ce que Dieu et l'homme attendent d'elle. La Russie est chrétienne, et nous ne devons pas vouloir que personne prenne sa place dans l'unité. Nous devons vouloir qu'elle y rentre, et qu'elle soit digne d'y rentrer. C'est pourquoi nous ne devons pas lui permettre le désordre. Nous devons vouloir la Russie en Russie. Nous ne devons pas vouloir la Russie en Pologne, pas plus que nous n'avons souhaité, il y a quelques années, la Russie à Constantinople. Nous devons rendre la Pologne à la Pologne, et Constantinople à la chrétienté tout entière. Le Czar ne sait pas quelle reconnaissance il nous devrait si 1863 voyait la Russie délivrée de la Pologne, qui est pour elle un embarras et un remords, et qui, reconstituée, serait pour la Russie une loyale et chevaleresque voisine. La Pologne deviendrait entre l'Europe et la Russie un excellent trait d'union. Médiatrice naturelle entre le Czar, qui ne pourrait pas la franchir, mais qui pourrait la traverser moralement pour se mettre, grâce à elle, en communication familière avec l'Europe, et l'Europe, qui pourrait librement rayonner sur la Russie et sur l'Orient, la Pologne, relevée, serait le complément admirable de l'édifice européen. Nous cesserions de regarder le Czar avec cette défiance qu'il mérite et qu'il provoque; nous éprouverions en face de lui, sans effort, lasécurité que nous ne pouvons éprouver devant lui qu'en nous tenant sur nos gardes. La sécurité

iDterviendrait entre le Czar et l'Europe. Le Czar cesserait d'avoir peur de lui-même. Il pourrait entreprendre avec décision la réferme intérieure, mener à fin les travaux commeDcés, et consacrer à raccomplissement de ses pensées toute la force qu'il use dans les embarras qu'il s'acharne à défendre. Il pourrait, soulagé, travailler d'un cœur libre au progrès de son immense empire, et peut-être n'a-t-il que ce moyen de conjurer les périls de l'avenir. Il veut la justice en Russie, il veut l'injustice en Pologne. Il faut opter : les lois du monde moral ne permettent pas ce partage impur. S'il réussissait en Pologne, le Czar serait condamné à échouer en Russie ; s'il échoue en Pologne, le Czar réussira peut-être en Russie, car la simplicité des choses veut que les réparations soient utiles à tous, et que la justice, qui rejoint la miséricorde dans Funité, délivre aussi ceux qu'elle frappe.

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