APPENDICE
Voici comment la Prusse exécute la convention du 8 février, tout en persistant à en nier Texistence :
a On lit dans une correspondance adressée du grand-duché de Posen à V Europe de Francfort :
« Le 28 février, une bande de cent insurgés au plus, venant d*0thu8z, longeait la frontière après avoir traversé plusieurs fois la petite rivière formant en plusieurs endroits la limite entre la Pologne russe, la Silésie et le grandduché de Posen. Ces courageux enfants d*une patrie arrosée d*un sang généreux attendaient un convoi d'armes qui leur était annoncé et qu'ils devaient ramener au quartier général en miniature agissant dans la Podlachie.
« Ils étaient partis d'Olhucz cinquante hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, et, à quelques verstes de Wielun, ils comptaient déjà cent hommes ; les paysans avaient doublé leur nombre ; quoiqu'on disent les bulletins de Varsovie, il y a pour eux plus de sécurité dans les rangs de l'insurrection qu'avec le contact des bourreaux de la Pologne. Un détachement russe, fort de cinq cents hommes au moins, faisant la correspondance de Lublin à Kalisz, les rencontra près de Wielun. Cinq contre un, ce n'était pas assez pour attaquer les Polonais !
« Mais les Russes prirent confiance ; ils avaient aperçu de l'autre côté de la rivière Prosna les baïonnettes prussiennes surveillant sanà doute la contrebande de guerre. Ils se ruèrent donc sur celle bande mal armée, et, pour ainsi dire entre deux feux, car les fusils prussiens ne promettaient rien de pacifique, le système de non-intervention ayant été tué par la convention du 8 février.
« Cependant, la résistance fut opiniâtre de la part des insurgés, mais leur chef ayant succombé sous une grêle déballes, après deux heures d'un combat acharné dans leqqel plus de cent Russes avaient mordu la poussière, les Polonais, réduits à une quarantaine d'hommes, acculés sur la frontière, se décidèrent à la franchir; c'était ce que voulaient leurs agresseurs.
t Aussitôt, les Prussiens entourèrent les fugitifs, les désarmèrent c au nom du droit des gens, b puis « contre le droit des gens, » les chassèrent impitoyablement de l'autre côté du cours d'eau ; il n'y avait point à résister, les baïonnettes prussiennes resserraient le cordon à l'extrême limite. Â peine les malheureux Polonais avaient-ils touché de nouveau le sol de la patrie, que Ton entendit un feu de peloton bieii nourri. C'étaient les Quarante, renvoyés par la
Fnisae, qui tombaient soug les balles moscovites. Trois hommes seuls restaient de cette héroïque phalange, car ces trois hommes, quoique blessés, avaient lepassé la frontière et s*étaient livré aux Prussiens ; mais deux de ces malheureoY furent rendus aux Russes et massacrés sur les corps de leurs braves compignons. Le troisième parvint à s'échapper ; j'ai eu le bonheur de le voir et de Faider, avec quelques amis, à gagner sous un déguisement la ville de Breslau, d*où il compte bien aller rejoindre la bande reformée de Frankowski, commandée par un nouveau patriote.
c Voilà de quelle façon le gouvernement prussien, qui proteste si vivement
contre les accusations causées par sa conduite, entend conserver la neutralité
vie-à-vis de la Pologne. »
(Opinion Nationale,)
On lit dans la Revw contemfM>raine du 28 février :
« La solidarité internationale n*est pas un vain mot ; à bien des reprises notre temps Ta prouvé. Toutefois, rarement elle s'est manifestée avec une intensité ai grande et une force aussi soudaine qu'en ce moment où s'agitent de nouveau les destinées de la Pologne. Voilà un mois à peine que quelques poignées de patriotes, saisissant l'occasion de mesures aussi impolitiques qu'elles étaient arbitraires, ont tenté de résister par la force à la violence, et déjà, de Tbrin à Stockolm, de Vienne à Londres, de la Méditerranée à la mer Baltique, Topinion a prononcé avec une merveilleuse unanimité ; partout elle se range da côté du faible, de l'opprimé. Faut-il citer Paris et la France? Jamais, peutêtre, une question extérieure n'a, chez nous, réuni à ce point les sympathies de tous les partis politiques et de toutes les classes sociales : c*est un entraînement irrésistible. La diplomatie, un moment hésitante, n'a pas tardé à céder au courant....
c C'est le cas ou jamais de dire : « La voix publique est le jugement de Dieu.... »
c On a dit du nouveau soulèvement polonais : « L'un de ses côtés les plus remarquables et l'une de ses meilleures garanties de succès, c'est qu'il n'a ni chef, ni centre, ni armes. » Pour paradoxale qu'elle paraisse, l'observation ne manque pas de justesse. Lorsque sans chef, ni centre, ni armes, une nation engage la lutte contre de puissants dominateurs, ne fournit-elle pas la preuve la moins équivoque que la souffrance est devenue insupportable, que le ressentiment est général et profond, qu'on est résolu de vaincre ou de mourir? Et un mouvement qui a pour lui cette spontanéité dans l'explosion, cette étendue de la colère nationale et cette force du désespoir, n'est- il pas presque assuré d'avance de ne pas avorter? Nous en dirons autant par rapport au concours extérieur : le mouvement polonais a pour lui ce fait, que les sympathies qu'il excite en Europe ne sont pas de Tentralnement passionné. Bien des fois on a vu des élans d'abord impétueux reculer devant lëi premiers obstacles se»
rifeux; combien de couranU généreux se sonl arrêtés avant d*avoir alteinl leur ^ but ! Rien de pareil n*est à craindre quand la conviction de l'Europe parle ' aussi haut que son émotion....
« Au fond, le partage de la Pologne n*a jamais été ratifié et accepté d'une façon universelle ; il n'a jamais passé pour un acte irrévocablement consommé. En France surtout, sous TËropire comme sous le gouvernement de Juillet, en 1848 et après 4852, la conscience publique n*a cessé de protester contre cette grande iniquité; il en était de même, à des degrés différents, dans les autres pays libres de l'Europe. La morale n'était pas seule à réprouver l'anéantissement de ce peuple valeureux ; la politique sentait, elle aussi, le poids accablfint de ce crime, qui était en même temps Tune des fautes les plus lourdes que l'ambition ait jamais tentée, qu'une complaisance aveugle ait jamais laissé commettre. Quel est TEtat, sans excepter même ceux qui se partagèrent les dépouilles de Stanislas- Auguste, qui depuis n'ait eu plus d'une fois des motifs sérieux pour regretter la disparition de la Pologne de la carte d'Europe? On supportait l'état de choses sorti des partages de 4773, de 4793 et 4796, parce que c'était chose faite....
« £n un mot, c'était le fait accompli qu'on reconnaissait ; c'était devant son pouvoir que l'on s'inclinait. Aujourd'hui bette illusion n'est plus possible. Depuis un mois, l'Europe est souverainement convaincue de ce que depuis quelque temps déjà elle soupçonnait : l'anéantissement de la nationalité polonaise, son absorption par la Russie, n'est pas un fait accompli. A la vérité, jamais la Pologne ne s'était laissé atteindre par la prescription ; partout et en toute occasion, ses fils ont protesté de son droit et de sa vitalité....
a A peine quelques rares obstinés s'étonnaient-ils quand l'empereur Alexan* dre II traitait naguère de « rêveries » toute aspiration nationale de ses sujets polonais. Mais voilà que la Pologne de 4863 prouve aux plus sceptiques que la rêverie, que l'absence de discernement politique étaient du côté de ceux qui croyaient avoir brisé à tout jamais les ressorts en les comprimant....
« Aujourd'hui, cela est évident pour nous, la Pologne est moins anéantie, moins pacifiée que jamais, malgré tout ce qu'une politique inflexible a pu tenter, depuis 4834 surtout, pour la dénationaliser, pour effacer chez la génération naissante jusqu'au souvenir de la patrie. L'anéantissement de la Pologne n'est donc rien moins qu'un fait accompli ; l'acte dentelle est la victime oumque même de cette équivoque consécration, si c'en est une, qui parfois fait fermer les yeux sur les situations anormales dans leur existence ou dans leur origine. La question polonaise redevient une question ouverte, en supposant qu'elle ait jamais cessé de l'être. De sa tacite complicité dans les actes de spoliation des trois souverains dn Nord, de l'espèce de consécration qu'elle a donnée en 4845 à leur œuvre, de la coupable indifférence avec laquelle en 4834 et depuis elle a laissé la Russie oublier les solennels engagements d'Alexandre I*', l'Europe n'a pas même tiré le médiocre avantage de voir se fermer une des plaies saignantes de son corps agité. Quoi d'étonnant si d'un coup ses remords sur ce qu'elle a permis de s'accomplir, son ressentiment contre l'abus de la force, ses sympathies pour la victime, se réveillent plus vifs que jamais, si son intérêt bien entendu et sa conscience lui font regretter l'abstention où
elle s'était renfermée depuis Bi longtemps^ A peine y aurait-il une objection sérieuse à élever, si l'Europe, puisqu'appel est interjeté par la force des évéoements, se mettait à réviser le procès entre l'ancienne Pologne etjes co-partagéants. Qui est-ce qui lui contesterait ce droit? Ce ne serait pas la Russie, assurément. Elle a épuisée la patience de l'Europe en se montrant incapable d'assurer sa domination en Poiogn'^, do sV créer un droit après une possession de fait bientôt séculaire. Est-ce la Prusse ? Mais du haut du banc ministériel elle vient de déclarer ingénument qu'elle n'a pas mieux réussi que le gouvernemenl de Saint-Pétersbourg, que les dangers de la Rus.^ie sont les siens. Elle se calomnie peut-être; la convention du 8 février n'en délie pas moins l'Europe de tout ménagement envers elle.
« En toute spontanéité, le gouvernement d'un pays constitutionnel, qui veut pa;'ser pour le représentant en Allemagne des idées libérales et progressistes, offre de se faire au delà de ses frontières le « valet du bourreau., » le c gendarme de Tabâolulisme moscovite, o comme le disait, en traduisant l'indignation populaire, le Nestor de la démocratie à la Chambre prussienne, M. Waldeck. La population prussienne est justement indignée de ce rôle avilissant que son gouvernement veut lui faire jouer au dehors, après s être appliqué avec tant de persévérance à escamoter ses libertés à l'intérieur....
« C'est une intervention et une coopération véritables des forces prussiennes pour étouffer le mouvement polonais que prévoit et autorise rengagement du 8 février. Elles ne sont môme plus à l'état de projet : dan^ la nuit du 48 au 49 février, les troupes prussiennes ont, sur le simple bruit de l'approche des insurgés, occupé sur le territoire polonais la ville frontière Dobrezyn, et, de concert avec les troupes russes, donné la chasse aux Polonais dans les bois avoisinants. De plus, la Prusso ouvre son propre territoire et met ses moyens de poursuite et de répression au service de la Russie; les nombreuses arrestations et extraditions de réfugié-^ et mèn[ie de simples voyageurs polonais, opérées par les autorités prussiennes, le prouvent surabondamment....
a Le fait est qu'aujourd'hui les événements débordent, et qu'il faut brusquer la solution. Le temps des expédients est passé; il faut recourir aux mesures entières. On a tenté des réformeslà où un changement radical était ursrent. >
On lit dans la Gazette du Midi, du 8 mars 4 863 :
« Au moment môme où je vous écris, il y a entre le Saint-Siège et le gouvernement russe une grande et nouvelle lutte, dont la Pologne, cet immortel revenant de la justice et du droit, est le terrain commun. On ne combat pas seulement dans les plaines et les forêts où meurent ces prodigieux insurgés que conduit l'héroïque Langiewicz. Un envoyé extraordinaire du czar, dont je vous parlais samedi dernier sous toute réserve, est, en effet, arrivé de Rome : c'est le comte Sacken, aide-de-camp de l'empereur Alexandre IL Le Czar supplierait Pie IX d'excommunier les insurgés polonais, et, renonçant à toute
alliance avec la révolulion italienne, lui promettrait en revanche aide et secours pour reconquérir l'Ombrie, les Marches et les Romagnes. Je suis bien loin de vous garantir une aussi paradoxale nouvelle; je me réserve de rétablir prochainement les faits dans leur scrupuleuse exactitude. Je vous garantis seulement l'arrivée du comte Sacken et sa mission hostile à la Pologne. Je vois déjà d'ici certains journaux italiens qui sont loin d'imiter la Gazette du Midi et le Monde dans leur langage sur la Pologne.
« Le S/andartfo ca//io2tco (plaignons ces catholiques)! ne s*estil pas avisé d'écrire, dans son n^ 36, qu'il n'y aurait pas de plus grand malheur pour le Saint-Siège que le triomphe de l'insurrection polonaise (la domination cosaque lui semble un moindre mal] et VArmonia elle-même ne soutient-elle pas aujourd'hui que les Polonais devraient se faire égorger comme des agneaux, sans résister au czar autrement que par la prière? Certes, plus que personne nous honorons le dévoùment et le talent de ri4rmonta: elle a justement mérité la nombreuse clientèle et la grande influence dont elle jouit parmi les conservateurs d'Italie, mais elle pourrait se souvenir en cette circonstance que si les martyrs chrétiens n'opposèrent aucune résistance aux Césars qui représentaient malheureusement le pouvoir, le seul pouvoir de Tempire, les livres saints honorent, au contraire, le courage des Machabées, luttant pour l'indépendance de la Judéecontre la domination étrangère, et c'est d'eux qu'elle dit : il est bon de savoir mourir pour le peuple ! Alors même que ce dévoùment pour la patrie doit être écrasé par la force, comme le fut celui des Machabées, il mérite encore l'éloge plutôt que le blâme. »
raiis. — Unp, W. liBMQUtT, Cocpt et C% lue Ganncière, &