MICHEL MASSON
sovie, retrouvait son amie avec bonheur. Que de secrets à se confier, que de confidences à se faire après cette longue séparation! Aussi les deux jeunes filles cherchaient un endroit écarté, un lieu bien solitaire, pour s’épancher tout à l'aise. Amitié! sainte illusion de la jeunesse, quel charme vous répandez sur nos premières années! Et quand tous nos rêves sont évanouis, quand toutes hos espérances sont tombées feuille à feuille, votre souvenir rayonne encore.
Wanda et Hedwige vinrent s'asseoir sur un banc de gazon au pied d’un platane. « Qu’as-tu fait ? as-tu pensé à moi? que t'est-ilarrivé ? » tel fut le début de cette causerie de jeunes filles.
Wanda avait un an de plus qu'Hedwige ; elle était sensible et douée d’une ardente imagination. Ayant perdu son père, elle vivait avec sa mère dans une retraite presque absolue. L’amilié d'Hedwige faisait ses seuls plaisirs et sa seule distraction, et tous les instants qui n’étaient pas donnés à l'amitié étaient consacrés à l'étude. Wanda lisait les romans que lui choisissait sa mère; mais cette lecture, qui fausse le cœur et l'esprit des organisations médiocres, avait été pour elle le sujet d’une expérience tout acquise. L'amour, la plus belle fiction des poëtes, l'amour et la constance lui semblaient un rêve impossible à réaliser. Ces réflexions, si tristement vraies, ne lui avaient pas donné le découragement que donnent les déceptions; elle vivait heureuse et insouciante de l'avenir; à seize ans on peut croire l'amour impossible, mais on croit aux miracles de l'amour. Wanda n'eût pas été une femme coquette, elle eût été passionnée ; elle offrait l’image d’une nature romanesque et sensée. Son caractère était en harmonie avec sa personne ; sa physionomie était un mélange de vivacité et de bonté, d’enthousiasme et de réflexion. Ses yeux noirs et veloutés, ses cheveux d’un noir d’ébène, sa taille souple, la faisaient ressembler à un de ces beaux types du Midi.
Hedwige était peut-être plus jolie que son amie, mais elle n’avait pas ce charme auquel on s’initie peu à peu. Il y a en ce monde la beauté selon les sens, et la beauté selon l'âme; la première saisit au premier abord, l’autre entraîne et pénètre. Hedwige était bonné, elle ne manquait ni de sensibilité ni d'esprit, mais une éducation du monde, une éducation d’héritière, avait amoindri ou faussé ces qualités. Hedwige ne connaissait de la vie que les bals, les fêtes, les plaisirs qui enivrent ; sa plus grave occupation, après le choix d'une parure, était la musique ou la' danse. La coquetterie, ce besoin de plaire qui est pour toutes les femmes un instinct, un don de nature, était devenue pour elle un art; déjà elle colculait, elle apprêtait ses regards, elle
comprenait l’effet d’une main dégantée à propos!
Pauvre enfant, elle comprenait tout cela et elle attendait toutes ces joies de la vanité. Sa mère,
cevant la ville et la cour, n'avait guère le temps de diriger ses filles ; aussi Hedwige et ses quatre sœurs, toutes jolies comme elle, étaient confiées aux soins d’une gouvernante française.
J'ai dit qu'Hedwige s’occupait avant tout de danse et de musique, car ces deux talents rapportent un produit net d’admiration et de succès de salon; elle lisait peu, toute lecture sérieuse eût été pour elle une fatigue : être jolie, être plus jolie et plaire, c'était sà vie et son seul but. Rien de plus opposé que la nature d'Hedwige et de Wanda, rien de plus opposé, et pourtant elles s’aimaient. Elles semblaient être l’une à côté de l'autre pour faire ressortir des avantages différents. Hedwige était blonde et d’une blancheur éblouissante ; ses yeux étaient bleus et pleins d'une tendre langueur, sa taille était élevée et son port majestueux ; en un mot, une beauté classique. Hedwige, habituée au monde, savait rire à propos, sourire toujours et parler sans rien dire; ses émotions intimes ne lui étaient rien, elle s'était fait une nature à l’usage de la société ; on la disait aimable, et si les hommes la trouvaient coquette, ils la trouvaient charmante. Hedwige avait perdu ce naturel, cet abandon, qui sont un vice ou un ridicule selon le monde. C’est un tort, c’est presqu’un crime d'être mieux ou autrement mal que les autres ; toutes les femmes sont habillées de la même manière et doivent avoir-le même langage, les mêmes façons ; il faut être bien supérieure, quand on vit dans le monde, pour avoir le courage de ses qualités. Hedwige, qui n’osait ni être vraie, ni être bonne, au milieu de cette société à qui elle demandait des hommages, devenait naturelle et confiante en présence de Wanda.
« Mon Dieu, que le temps passe vite quand je suis avec toi, Wanda! je t'ai parlé, je t'ai raconté mes jours avec détail, et il me semble que j'ai encore mille choses à te dire... — Oui, répondit Wanda, je le crois aussi, car tu es pensive ; allons, ouvre-moi ton cœur, tu es émue, tu rougis ; serais-tu amoureuse ? mais non, dans le monde on n'aime point, on se contente Ge plaire. :
— Tu te trompes, Wanda, j'aime.
— Comment, un autre m'a enlevé ton cœur !
mais qui donc aimes-tu ?
— J'aime Stanislas; mais ne crains rien, l'amour ne fera pas oublier l'amitié. |
— Stanislas est beau, plein de grâce et de
faisant les honneurs d’une maison opulente, re- | vivacité,
—Ajoute à cela qu’il a une âme bonne et loyale, qu'il a du dévouement et de l'enthousiasme pour le bien. Je vais te raconter un fait qui me le rendra cher à jamais : C’était le jour de la fête de ma mère, il y avait bal chez nous; fatiguée de la danse et plus fatiguée des adulations dont j'étais l’objet, je quittai le salon et vins dans le jardin pour respirer. Seulé, je réca- Pitulai mes souvenirs; tous les hommes m'avaient dit que j'étais jolie, mais le regard d’un seul.me rendait heureuse, j'éprouvais une émotion inconnue... Tout à coup les cris d’un enfant m'arrachent à ma rêverie, je cours du côté d’où partent ces cris... Rosalie, la jolie petite fille de notre jardinier, était tombée dans le lac, la pauvre enfant allait périr ; ne calculant ni le danger ni mes forces, je voulais me jeter à l’eau pour la Sauver, quand j'aperçois un homme qui écarte les branches et se précipite à là nage : saisir l'enfant et le déposer à mes pieds, fut l'affaire d'un moment! Cet homme, c'était Stanislas ! Je ne puis te dire tout ce que je sentis d’ädmiration, de reconnaissance; et oubliant alors toutes les convenances, je lui pris la main et la serrai tendrement ; lui, baisa cette main que je lui avais abandonnée ; nos yeux se rencontrèrent, et, avec un accent que je n’oublierai jamais, il me dit : « Hedwige, je vous aime !..» Tu ris, Wanda, ah! c'est bien mal ; ce que je te confie est grave, il y va de ma destinée.
. — Non, ma chère, non, ce n’est point grave, tu t’abuses sur tes propres sentiments ; tu as le besoin d'aimer, tu es séduite par la beauté de Stanislas, mais tu n’aimes pas encore. Cet amour, que tu crois éternel, ne résisterait ni à l'absence ni à la moindre preuve d’indifférence ; un amour de quinze ans vit et meurt comme une étincelle.
— Si tu savais tout ce que je sens là, dit Hedwige en mettant la main sur son cœur, tu ne douterais plus de ma tendrésse pour lui; ton sourire m'offense. Allons, pardonne-moi en attendant le jour où tu me diras que j'avais raison.» Les deux amies s’embrassèrent après cette brouille d’un moment, et rentrèrent au salon.
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Quelques jours après cette entrevue, Hedwige quitta Warsovie pour aller au château d’une de ses tantes. Les deux amies s'étaient promis de s'écrire, et huit jours étaient à peine écoulés, que Wanda recevait la lettre suivante :
« Je t'ai quittée avec chagrin, chère Wanda, et je te regrette à chaque moment. Tu me manques quand je suis dans le monde, je voudrais que tu partageasses tous mes plaisirs ; et tu me manques dans la solitude, je pense alors à hos bonnes causeries ; malgré tes grondes, malgré ta raison, rien ne te vaut.
» Ici on passe sa vie à s'amuser et à se parer; le matin on fait des promenades, et le soir on danse. J'ai beaucoup de succès, tous les élégants se disputent l'honneur de danser avec moi; pourtant je ne suis pas trop Coquelte, mais j'avoue qu'il y à un singulier plaisir à se voir admirée, préférée à toutes les autres, à voir que toutes les femmes vous envient, et que tous les hommes vous trouvent charmante. Quant à Stanislas, j'oubliais de te dire que je me soucie peu de ses hommages ; j'ai été bien folle de croire qué son dévouement était une préuve de passion; ce qu'il à fait pour moi, il le referait pour toute autre ; ses préférences sont banales comme une monnaie courante. Il n’y a rién de moins flatteur que ses flatteries, la moins jolie en a sa part tout aussi bien que moi. Croirais-tu que Cornélie, avec sès yeux soi-disant bleus, sa peau noire et ses cheveux blonds, m'a remplacée dans le cœur de Stanislas? Ce matin je lai surpris à ses pieds, j'étais cachée derrière une charmille et j'ai tout entendu ; il lui disait qu'il l’aimait, il l’appelait adorable Cornélie, il lui parlait de ses grâces... Tu penses que je ne suis pas assez niaisé pour pleurer un homme qui a l’effronterie de dire à Cornélie qu’elle est adorable. Je te pardonne tes grondes, à condition que nous-oùbliérons toutes deux Stanislas. Ne parlons jamais de lui, car n'est-ce pas, Wanda ? il y a des rivalités qui hu= milient. Cornélie ma rivale!
» L'hiver va me ramener à Warsovie ; dans quelques jours je serai près de toi, et je t’em= brasserai avec bonheur.
» Hepwice. »
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Au commencement de l'hiver, Hedwige revint à Warsovie. Cette saison était pour élle une suite non interrompue de fêtes et de plaisirs ; mais, cette année-là, sa mère tomba malade et fut forcée de suspendre ses réunions d'apparat ; un petit cercle d'amis intimes fut seulement admis, et les longues soirées d'hiver se passèrent en faisant des lectures ou en écoutant de la musique. C'est à cette époque que le jeune Frédé<
ric, le fils de l'ami intime du père d'Hedwige, vint à Warsovie pour y terminer un procès. Les parents d'Hedwige le reçurent avec une cordiale amitié, et lui offrirent un appartement dans leur maison.
Frédéric avait la grâce, ces formes aimables que donnent l'habitude du grand monde, il joiguait à cela une charmante figure. Sa présence fut une bonne fortune, il venait rompre la monotonie des réunions de famille. Frédéric était bon musicien, il lisait haut avec un art infini, et Hedwige l’écoutait, car c'était à elle que s’adressaient ses lectures. Une tendre expression, une pensée d’amourétaient dites d’une voix émue. Hedwige aspirait chaque parole. Frédéric ne disait pas encore qu'il aimait, mais ille faisait comprendre. Rien ne vaut la préface de l'amour, c'est le plus beau chapitre du livre. Ces premiers soins si timides, les premiers regards si défiants et si tendres sont bien plus que le bonheur, c’est l’espérance, l'espérance infinie.
L'hiver se passa au milieu de ces plaisirs calmes et de ces douces agitations. Wanda devint confidente du nouvel attachement d'Hedwige, mais cette fois elle ne riait pas en écoutant son amie, car elle comprenait toutes les séductions d’une habitude de chaque jour.
Frédéric revint un soir en apportant le roman de Goethe. Pour un esprit vigoureux, il n'y a point de lecture dangereuse; mais pour Hédwige, pour cette organisation dont les facultés n'étaient point en harmonie, toute lecture passionnée était un poison. Werther, ce chef-d'œuvre de simplicité et de passion, ce livre qui montre le bonheur des vertus paisibles et lé malheur des passions, fit une profonde impression sur elle; un torrent de larmes s’échappa de ses yeux quand elle entendit la dernière page. Frédéric, en voyant son émotion, lui prit la main et lui dit tout bas :e J'aïmerais plus encore que Werther, car si j'avais trouvé un trésor comme sa Charlotte, je ne me le laisserais pas ravir... mais si la fatalité m'avait condamné au malheur, j'aurais fini comme Werther...…..» Toutes ces paroles, dites avec plus ou moins de vérité par l'émotion du moment, pénétraient Hedwige. Elle se croyait aimée, et elle aussi croyait qu'elle aimait. Quand on est jeune, quand la vie se montre toute riante d'espérance, on ne doute pas de l'amour, on croit à l'amitié ; mais, plus tard, hélas! « Où sont ces belles amitiés qu’on croyait emporter au ciel après en avoir savouré les douceurs pendant la vie? Le vent de
la terre les a desséchées, et, dans les jours pâles de l’âge mûr, il faut pleurer les illusions perdues de la jeunesse. »
Le mois de mai, en reverdissant les campagnes, changea les habitudes de la famille de P***. On faisait des parties de campagne dans les envi-” rons, des promenades à cheval, et Frédéric était toujours le cavalier de ces dames. Quand vint la fête de Czerniakow, toute la société des de P*** sy rendit. Arrivé au village, on entendit d’abord la messe, et ensuite on déjeuna sur l'herbe. Fré-. déric ne quittait point Hedwige, tons ses soins étaient pour elle ; tous ses regards étaient pour elle ; jamais il ne s'était montré plus tendre, plus empressé, plus amoureux.cQuelle belle journée! disait Hedwige avec une naïveté toute coquette. — Oui, répondit Frédéric, et, pour en garder le souvenir, échangeons nos bouquets. Rappelezvous que vous avez pleuré sur le sort de Wer=
ther, n’aurez-vous pas quelque pitié pour mois
Les hommes nous interrogent quand ils sont sûrs de nos sentiments, leur amour-propre devance nos aveux. » TRS
Wanda commençait à s'inquiéter. « Tu te livres trop, disait-elle à Hedwige; sais-tu si ton père consentira à ce mariage ? — Je l'aime, je braverai tous les obstacles, » répondait Hedwige. Les femmes à imagination sont de si bonne foi quand elles se trompent, et souvent quand elles trompent!
Un jour Hedwige vint trouver Wanda, elle était fière et radieuse ; le vrai bonheur n'a pas cet airagité, comme l’a dit un spirituel auteur : « Cachons notre bonheur sous l'herbe; soyons heureux tout bas, l'infortune veille et cherche.» Hedwige était radieuse, folle de joie; elle venait apprendre à son amie que Frédéric l'avait demandée en mariage et que son père consentait à cette union, et déjà elle portait à son doigt l’anneau de fiancée.
Depuis ce moment, la vie d'Hedwige et de Frédéric fut une fête. Pas un souci, pas une crainte, pas un doute ne venait obscurcir leur joie; mais cette joie ne fut pas de longue durée, car Frédéric dut partir pour aller arranger des affaires de famille. Avant de quitter son amie, il la rassura par tous les serments qui furent inventés sans doute par ceux qui se défiaient de leur propre cœur. Il la rassura par la promesse d’un prompt retour.
Peu de jours après le départ de Frédéric, Hedwige reçut une lettre de lui: « Je suis loin de
vous, lui disait-il, et mon cœur ne vous a point quittée. Que cette triste et cruelle absence ne change point vos sentiments pour moi. Songez, Hedvwige, que je ne pourrais vivre sans vous, ma destinée vous appartient. Je mesure le temps, je compte avec effroi les jours qui nous séparent encore. Nous nous reverrons, et ce sera pour ne plus nous quitter. Hedwige, je vous aime, je vous aimerai toujours, je le jure par mon amour. »
« Vois comme il m'aime, disait Hedwige en montrant cette lettre à Wanda, et dis sil ne mérite pas toute ma tendresse et toute ma confiance ? »
Peu à peu les lettres de Frédéric devinrent plus rares. Hedwige se désola, s'inquiéta; et, pour prix de ses angoisses, elle recevait une lettre bien froide, où on lui disait bien froidement qu'on l’adorait. Les expressions exagérées sont toujours la preuve de la pauvreté du cœur. Hedwige voulait s'abuser encore; mais pendant un mois elle resta sans nouvelles, et fut bien forcée d'entrevoir la vérité. Wanda cherchait à la consoler; sans peine elle y parvenait, car tous les sentiments d'Hedwige étaient à fleur de peau. Il n’y a que ceux qui savent beaucoup souffrir qui savent beaucoup aimer.
Un jour, Wanda vint voir Hedwige, et la trouva assise sous son platane favori ; elle tenait une lettre à la main, et était si absorbée dans ses réflexions, qu’elle n’aperçut pas son amie; mais son visage exprimait plus d'étonnement que de douleur; un sourire ironique effleurait parfois ses lèvres, et tout à coup elle s’écria : « Quel singulier dénoûment, je n’ai rien lu de semblable dans aucun roman... » Ace moment, Wanda se rapprocha d'elle.
« Ah! viens, viens à moi, ma chère, j'ai des nouvelles importantes à te confier. |
— S'agit-il donc de Frédéric ?
— Oui, mais ce n’est pas lui qui écrit, c’est son cousin, car lui-même n'aurait osé.
— Explique-toi vite, tu m’effraies.
— Ne v'effraie pas, car tu vois bien que je ris. Mon Dieu, ma chère, qu'il est difficile de se conpaître soi-même! quand Frédéric était près de moi, il me semblait que je ne pourrais plus vivre sans lui; je dédaignais tout ce qui m'avait plu autrefois; je ne trouvais de plaisir que dans les plaisirs qu'il partageait avec moi : la musique, la danse,la poésie, tout se décolorait sans lui, et tout retrouvait un nouveau charme avec lui. Il est parti, J'ai été triste iles premiers jours, il me
manquait une mélodie à laquelle mon oreille s'était accoutumée; mais peu à peu j’ai repris ma gaieté... Allons, ne me gronde pas, ne me dis pas que je suis légère, ne fallait-il pas mourir d’amour!... et si je ne craignais pas un sermon de ma trop raisonnable amie, je lui avouerais que je commençais à être un peu lasse des phrases doucereusement sentimentales et des répétitions monotones d’une passion exaltée. Rends grâces à ce que tu appelles ma légèreté ; car que deviendrais-je aujourd’hui en apprenant que Frédéric est sur le point de se marier ?
— Comment, il se marie... ah ! qui aurait pu croire à tant de fausseté, lui qui avait l’air si amoureux, si dévoué !
— Oui, il se marie, et avec une beauté qui approche de la cinquantaine ; mais en dédommagement, elle lui apporte un million de dot: tiens,
lis la lettre que son cousin écrit à ma mère, et.
tu verras si je te trompe.»
Wanda prit la lettre et lut ce qui suit :
« Madame,
» Frédéric n’a pas la force de vous écrire luimême, et il me charge de vous apprendre les événements qui vont bouleverser sa destinée.
Fier et heureux d’entrer dans votre famille, il ne séparait plus son avenir de celui de mademoiselle votre fille; mais, hélas ! il doits’immoler à la volonté de son père, il doit se sacrifier à l’'ambition de ceux qui ont des droits sacrés sur lui. Frédéric ne peut résister ; madame la comtesse de C... lui offre sa main avec un million de dot; mon pauvre cousin se résigne à regret, Madame, en implorant votre pardon.
» Agréez, Madame, etc., etc. »
«Tu vois, Hedwige, dit Wanda, que j'avais raison quand je te conseillais d'étudier le caractère de Fréderic avant de lui promettre ta main; les regards languissants, les paroles ampoulées, ne sont point des preuves d'amour; mais heureusement ton chagrin n’est pas profond, ton amour-propre est plus bléssé que ton cœur...
Cependant cette leçon ne doit pas être perdue pour toi.
— Tout ce que tu dis est vrai, mais ne m’accable pas, car j'ai honte de moi-même. Rentrons à la maison; le courrier qui à apporté la lettre attend la réponse ; ma mère n'écrira pas et moi non plus, tu le penses bien; des reproches, il ne les mérite’ pas, et la raillerie serait indigne de
ni
Ce
moi. Je lui renverrai seulement tous les présents de noce et la bague qu'il m’a donnée. »
Les deux amies, en rentrant au salon, virent un jeune homme qui déclamait avec chaleur une pièce de vers : on faisait cercle autour de lui.
«Il est partout, dit Wanda d’un air de mauvaise humeur.
— Qui donc a le malheur de te déplaire ?
— Ah! c'est cet insupportable Ludwik; il me cause une répulsion que je ne saurais dire : il y a dans cet homme quelque chose de satanique; sa vue me fait éprouver une sorte de pressentiment douloureux; son regard me fait frémir... Si j'étais superstitieuse, je croirais que c’est un avertissement du Ciel ; il me semble qu’il me fera beaucoup souffrir, et quand je le regarde, quand j'entends le son de sa voix, j'ai peur d'être injuste, car son regard est doux, sa voix est harmonieuse ; cependant je ne puis supporter ce regard, et sa voix me fait tressaillir; car ces dehors séduisants doivent cacher une âme perverse, j'en suis sûre ; mon instinct me dit de le fuir comme un être dangereux ; il n’y a rien de sacré pour lui, il doit se faire un jeu de ce que tous les hommes honorent et révèrent... Tiens, vois cesourire, c’est Satan... Malheur à la femme qui abandonnerait sa destinée à cet homme!
—Tes préventions sont injustes, chère Wanda.
Ludwik n’est pas beau, mais il a de la physionomie, et sa tournure est pleine de distinction. Quand il parle, ses traits s’animent, et il devient presque agréable quand il raconte une belle action. Il est bon et capable de dévouement ; sans lui j’aurais perdu mon frère, c’est lui qui l’a sauvé : il a exposé sa vie, il s’est jeté au-devant du coup qui allait frapper mon frère. La blessure qu'il a reçue est si grave, qu'il porte encore le bras en écharpe. Les larmes me viennent aux yeux quand je le regarde.
— Ta reconnaissance est trop enthousiaste, l'expérience est nulle pour toi, tu t’exaltes, ton imagination égare ton cœur, je te vois prête à aimer Ludwik. Un auteur, je ne sais lequel, a dit : Les femmes sont extrêmes en tout; leur reconnaissance est de l’amour et leur indifférence de la haine. Prends garde à toi, chère Hedwige, {u n’es jamais dans le vrai.
—Eh! ne crains rien, pour de l'amour je n’en aurai plus. »
Maigré ces promesses, elle était charmée des préférences de Ludwik ; elle ne se blasait pas sur les flatteries; s'entendre dire qu’elle était jolie,
lui causait une joie toujours nouvelle. Les rois et les femmes aiment la louange. Hedwige, avec ces émotions de tête, croyait encore une fois avoir un goût serieux pour Ludwik ; et lui, si dé-