‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 123 sur 180 · LAN · texte numérisé non relu

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daigneux pour tout le monde, si fat, si écrasant

par sa froideur, devenait gracieux et empressé quand il s’adressait à Hedwige. Les gens malveillants exercent une sorte de puissance occulte sur tout ce qui les approche, on les craint et on les caresse; que ne ferait-on pas pour échapper à une épigramme, et celles de Ludwik emportaient la pièce. Hedwige était la seule femme que sa moquerie aiguë et tranchante eût épargnée; aussi elle était fière, elle croyait avoir reçu la consécration d’une beauté irrésistible.

Les fréquentes visites de Ludwik éloignèrent Wanda de la maison de madame de P**, Elle se privait du plaisir de voir Hedwige, pour ne pas rencontrer cet homme qu’elle détestait et qu’elle redoutait. Hedwige n’osait pas combattre les répugnances de son amie, mais elle se révoltait intérieurement contre son injustice.

Wanda resta plus d’un mois sans aller chez Hedwige ; mais ne voulant pas rompre cette ancienne amitié, elle s’y rendit un matin. Peut-être Ludwik n'y sera pas le matin, se dit-elle ; mais la première personne qu'elle vit en entrant fut Ludwik ; il venait chez madame de P** pour lui présenter ses trois jeunes frères qui arrivaient à Warsovie pour y terminer leur éducation. On parla peinture; Ludwik savait causer des arts en homme du monde et en artiste; et le frère d'Hedwige, qui était toujours disposé à faire briller les autres, dit : e Il n’est pas étonnant que Ludwik mette tant de feu dans son discours et tant de précision dans ses jugements, car lui-. même est peintre, personne ne saisit mieux la ressemblance; priez-le de vous montrer une miniature qu'il porte toujours sur lui, et demandez à ses frères s'ils reconnaissent ce portrait. »

Ludwik refusa d’abord, mais Hedwige le suppliant du regard, il céda, et d’un air ému il tira de son sein le portrait d’une fenrme encore jeune et d’une physionomie charmante. Il appela le plus jeune de ses frères et lui montra le portrait. «C'est maman, » s'écrie l'enfant... A ces mots, les yeux de Ludwik se remplirent de larmes. Il embrassa son frère et cacha sa figure dans la blonde chevelure de l'enfant.

Wanda, en voyantf l'émotion de Ludwik, se réconcilia presque avec lui. Hedwige était heureuse, et, s’approchant de son amie, elle lui dit

tout bas : « Celui qui aime si bien sa mère, celui qui se sacrifie pour son ami est digne d'estime et d'admiration; douter de lui est un crime.»

A cette époque, le frère d'Hedwige se préparait à faire un long voyage, et'avant son départ, il pria Ludwik de lui faire le portrait d'Hedwige.

« J'y consens de tout mon cœur, dit Ludwik, si |

madame de P** me le permet. »

Ludwik se mit à l’œuvre avec empressement ; mais il était plus occupé de son modèle qu'il n’était occupé à reproduire ses traits ; il contemplait Hedwige avec ivresse. « Comment rendre cette physionomie d’ange et ces grâces de femme? lui disait-il. Je le sens, on peut faire le portrait d’une femme qui vous plaît; mais de la femme qu’on adore, c’est impossible...» Hedwige était heureuse, et elle souffrait ; elle croyait aimer, mais elle aimait sans confiance; les yeux de Ludwik exprimaient la raillerie et le dédain ; il y avait dans ses traits et dans ses paroles une désharmonie effrayante; pourtant l’'amour-propre l’'emporta : être flattée par un homme qui dénigrait toutes les femmes, lui sembla le plus beau triomphe.

Ludwik était sans croyances ; il définissait l'amour ainsi : deux amours-propres qui se rencontrent et qui savent habilement se flatter. «L'amitié, disait-il, est un sentiment où les dupes donnent tout, et où l’homme qui entend la vie reçoit tout et ne donne rien. »

Wanda, qui fuyait Ludwik parce qu’elle l'avait pénétré, parce qu’elle l'avait jugé avec un tact qui tient lieu d'expérience chez les natures d’exception, Wanda avait donc eu peu d'occasions de voir Hedwige en présence de Ludwik; elle .Se doutait du goût de son amie, mais elle n'en avait pas reçu la confidence.

Les femmes se confient par faiblesse, elles s'épanchent quand elles souffrent, quand elles ne peuvent plus supporter un chagrin à elles seules. Hedwige vint trouver Wanda quand Ludwik fut parti, quand, après la tristesse des adieux, elle eut besoin de s'occuper et de parler de lui. Wanda demeura froide en écoutant ces confidences tardives. ;

« Tu m’abandonnes, s’écria Hedwige ; tes préventions contre Ludwik te rendent indifférente à mes maux. Si tu l'avais vu au moment des adieux, tu ne douterais plus de lui ; il pleurait, il me faisait les-plus saintes promesses. Jamais il n'a aimé avec une passion si vraie, sois-en sûre, il ne me trahira pas. Tiens, regarde la lune qui

se lève : eh bien ! il la regarde aussi; c’est dans le ciel que nos pensées vont se chercher : une

“seule chose pourrait m'inquiéter, mais loin de

moi un injuste soupçon. Ludwik n’a pas demandé “ma main ; il veut que notre attachement soit un mystère ; ilne m’écrira pas; mais, pour adoucir les chagrins de l'absence, nous nous sommes promis de regarder la lune à la même heure. Je

le sens, Wanda, il pense à moien ce moment. Je croyais aimer Frédéric; mais quece sentiment

était loin de ce que j'éprouve pour Ludwik!

Quand il parlait à une autre femme, je pâlissais, les larmes me venaient aux yeux; et quand il me regardait avec cette expression qu'il est impossible de définir et de bien comprendre, je relevais la tête avec bonheur et fierté ! Nest-ce pas de l'amour ?

—dJete dirai franchement, répondit Wanda, que tout ceci est de la vanité, rien de plus ; prends garde à ce penchant, il dessèche le cœur. Tu te prépares des chagrins, car les peines causées par la vanité offensée sont plus cruelles queles peines de l'âme. »

Malgré les sages observations de son amie, Hedwige s’occupait sans cesse de Ludwik et le voyait dans son imagination vaniteuse, constant à toute épreuve! La pauvre enfant contemplait le ciel et cherchait 1à le souvenir de sonamant, et lui, pendantcesextasesamoureuses, faisait de nouveaux serments aux pieds d'une nouvelle conquête.

Hedwige, comme je l'ai dit, passait sa vie dans la quiétude d’une vanité satisfaite. Ludwik ne lui écrivait pas, mais il l'en avait prévenue, et sa foi en lui était entière, elle ne pouvait admettre l'oubli et l’inconstance ; cependant Ludwik ne revenait pas.

On était à l'entrée du carnaval; Hedwige, malgré ses regrets, n’avait pas tout à fait renoncé au monde; il faut bien avoir quelquefois la conscience de soi-même et offrir ses succès à celui qu’on aime. Hedwige fut invitée à un grand bal que donnait une de ses amies, et elle y alla;

mais il faut le dire à sa louange, cette fois elle

était moins enivrée de coquetterie. Avant la fin du bal elle quitta la danse pour se reposer dans un petit salon écarté; elle y trouva quelques personnes qui causaient. Tout à coup le nom de de Ludwik frappa son oreille. «Comment se

fait-il, demandait un jeune homme à la comtesse N..., que Ludwik ne soit pas ici? — Ludik est à la campagne, reprit la comtesse.

— Vous vous trompez, reprituntroisième interlocuteur, Ludwik n’est point à la campagne; je l'ai vu hier dans la rue Napoléon, il faisait des emplettes.— C'est impossible, dit la comtesse, 1l serait venu me voir. |

— Ne vous étonnez pas, madame, les cœurs amoureux oublient l’étiquette et les devoirs du monde. L'amour ne serait encore rien; mais pour comble d’infortune, ilsemarie !—Comment, Ludwik se marie ? dit la comtesse avec un éclat de rire moqueur. Quelle est la beauté, l'ange, l'être idéal qui a pu le fixer? Je ne croyais pas que Warsovie possédât cette merveille,

Ce miracle a été accompli par une beauté champêtre. C'est Ludwik, lui-même, qui m'a conté ses amours. Et savez-vous pourquoi il aime l'innocente Sabine ? c’est qu’elle ressemble à une femme charmante qui était amoureuse de lui; mais comme il ne se croit pas obligé d'être amoureux de toutes les femmes qui sont amoureuses de lui, il riait comme un fou en me disant qu'il avait le portrait de la pauvre victime, et

. ue ce portrait il le montrait à Sabine en lui faisant accroire que c'était l’être idéal qu'il cherchait depuis longtemps. Rien ne vaut le plaisir, ajouta-t-il, de tromper deux femmes à la fois, une coquette et une innocente. Une coquette c’est plus facile, parce que sa vanité fait la moitié du chemin; mais une innocente, il faut bien des larmes et bien des soupirs entrecoupés pour en venir à bout. » Enfin, Ludwik se marie, il va se fixer à la campagne, mais dans peu il sera dégoüûté de Sabine et de la campagne, et il nous reviendra plus séducteur que jamais. »

Hedwige ne perdit pas un mot de cette conversation, elle retenait ses sanglots, elle comprimaitses étouffements intérieurs; mais les forces

lui manquèrent. Au moment où elle allait se

lever pour flétrir l’infâme, en dévoilant sa perfidie, elle crut parler et elle poussa un cri de désespoir; et quanä on se retourna pour savoir d’où partait ce cri, on vit la pauvre enfant étendue sur le parquet, sans connaissance. On la releva, on lui prodigua des soins, et on attribua à la chaleur son indisposition subite.

Wanda, qui venait d'apprendre le mariage de Ludwik, cherchait Hedwige pour la préparer doucement à cette nouvelle; mais quand elle la vit évanouie, elle pensa qu'elle était venue

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