COUP D'OEIL HISTORIQUE SUR LA PRUSSE DUCALE OU ORIENTALE
La Prusse ducale ou orientale, ou encore duché de Prusse, on Prusse électorale ( ses différentes dénominations se rencontrent dans la géographie), est située entrele Niémen, la Wistule et la mer Baltique. Le duché-évêché de Warmie, les palatinats de Malborg et de Culm, entraient en échiquier dans ce territoire et faisaient partie intégrale de la république de Pologne; mais des vicissitudes sans nombre amenérent d'autres destinées!
Sous le règne des premiers Boleslas, alors que la Pologne convertissait les Prussiens au christianisme, les contrées qui nous occupent aujourd’hui ne connaissaient point de divisions géographiques ; mais quand la famille des Piasts eut introduit les chevaliers Teutoniques, la Prasse ducale fut partagée en douze arrondissements. En 4466, sous Kasimir IV, de la maison des Jagellons, quatre de ces arrondissements furent ajoutés à la Prusse royale ou polonaise ; les huit autres restèrent aux Teutoniques; mais en 4525, à la chute de l'Ordre, les douze arrondissements devinrent deux départements : un allemand, l'autre litvanien. Cette division dura jusqu’à l'année 4775, époque où nous voyons Frédéric IL, dit le Grand, envahir la Prusse royale et donner le nom de Prusse orientale à l'ancienne Prusse ducale, et celui de Prusse occidentale au pays nouvellement envahi.
Depuis 1815, la Prusse orientale forme deux grands arrondissements : 1° de;Kœnigsberg, divisé en vingt districts; 20 de Gumbinen, divisé en seize districts.
Depuis l'établissement de la dynastie des Lechs en 550, jusqu'à l'année 1295, c'est-à-dire pendant près de septsiècles, la suprématie polonaise étendit son pouvoir politique et civilisateur sur ces contrées; mais à la fin de cette période, Conrad, duc de Mazovie, appela à son aide les chevaliers du Christ, derniers débris des croisés de Palestine, pour repousser les incursions des
Prussiens idolâtres. Les chevaliers, se confiant dans leurs forces, se battirent contre les Polonais et contre les Prussiens ; mais les Polonais finirent par en triompher. Et ainsi finit cette domination cruelle qui, pour le malheur de la Pologne, dura de 1225 à 1525.
Albert, issu des marquis de Brandebourg, fut le dernier grand-maître des Teutoniques, allié à la famille de Sigismond I‘; ce roi le nomma duc de Prusse, quand il rentra dans la possession légitime de cette province. Cet acte de bonté devint une grande faute politique, car pour conserver il fallait unir, il fallait rendre la Prusse partie intégrale de la république. Albert trôna à Kœnigsberg, après s'être déclaré vassal et tributaire de la Pologne, après s'être agenowllé devant le trône de Sigismond Ier, sur la grande place de Krakovie, pour jurer au roi etàses descendants obéissance et fidélité (10 avril 1525). Le duc de Prusse oublia ses serments, et les bienfaits du trop confiant Sigismond Ier furent payés de la plus noire ingratitude.
Après la mort de Sigismond 1° (1548), son fils Sigismond-Auguste monta sur le trône de Pologne. Ce règne fut traversé par les intrigues allemandes; le vieux duc de Prusse, Albert, était tombé en enfance ; son fils Frédéric-Albert étant trop jeune pour prendre les rênes du gouvernement, les conseillers allemands voulurent confier sa tutelle au prince de Mecklenbourg : ils se préparaient ainsi à soulever la Prusse ducale contre la Pologne. Sigismond-Auguste, instruit de ces machinations, par Hozius, évêque de Warmie, envoya des commissaires qui prirent connaissance de l'affaire et qui punirent les coupables.Les commissaires délégués par le roi étaient Jean Sluzewski, Pierre Zborowski, Jean Kostka et Nicolas Firley ; le procès fut instruit à Kœnigsberg : Funccius, Schellet Horst, les principaux chefs du complot, furent condamnés à mort, leurs complices condamnés au bannissement, et l’ancien conseil, rétabli, promit de servir comme par le passé les intérêts de la Pologne (1566).
Aussi, à la diète de Lublin, où fut consommée l'union de la Litvanie à la Pologne, nous voyons le jeune‘Albert-Frédéric, en présencede la diète, prêter serment de vassalité et jurer hommage à la Pologne. Cette cérémonie eut lieu le 49 juillet 1869. Albert, disons-nous, en présence des représentants de la Pologne, embrassa les pieds du roi, qui lui rappela la reconnaissance que lui duc de Prusse et ses successeurs devaient à la
république. Le prince, toujours à genoux, écoutait le roi et jura fidélité, obéissance, vassalité et reconnaissance au roiet à ses successeurs. Le même jour, Sigismond-Auguste promità Joachim, électeur de Brandebourg, la succession au duché de Prusse, dans le cas où Albert-Frédérie mourrait sans héritiers. Cette faute fut plus grave encore que ne l'avait été celle de Sigismond Ier. Albert-Frédéric gouverna le duché de Prusse pendant quarante-neuf ans ; mais à la fin de son règne il tomba en enfance comme son père, et Evienne Batory, roi de Pologne, fut obligé de lui donner des curateurs. Lorsque Sigis-
mond III monta sur le trône, Jean-Sigismond, ‘
marquis de Brandebourg, gendre d’Albert, administra la Prusse ; mais son pouvoir ne fut reconnu que quand il eut prêté serment de vasselage et de fidélité au roi de Pologne. En conséquence, Jean-Sigismond vint à Warsovie, et, rencontrant le roi à cheval, il courutau-devant de lui et lui embrassa les pieds. Trois jours après son arrivée, on éleva un trône près de l'église des Bernardins, et le roi, entouré de sa cour et de son peuple, reçut de Jean-Sigismond, agenouillé, le serment de vasselage et de fidélité pour lui et pour la république (25 octobre 1614).
En 1618, Albert-Frédérie mourut, et Jean entra en possession de la Prusse ducale; mais, accablé par l’âge et par les infirmités, il confia la
régence à son fils Georges-Guillaume. Peu de
temps après il mourut (25 novembre 1619).
Le 2 janvier 4620, Georges-Guillaume prit les rênes du gouvernement, et aussitôt al alla à Warsovie prêter serment de fidélité entre les mains du roi et recevoir l'investiture de la Prusse (juin 4620).
Quelques années se passèrent tranquillement, lorsque Sigismond LIL aspira au trône de Suède que Gustave-Adolphe occupait alors. Ce dernier prévint son compétiteur, débarqua en Prusse, prit le fort de Pilawa (Pilau) (1626), et fit de grands progrès tant en Livonie que dans la Prusse polonaise, Georges-Guillaume tint alors une conduite équivoque, et trompait tour à tour et le roi de Suède et le roi de Pologne, au lieu
de prendre parti pour ce dernier, comme il le de-
vait, Aussi Gustave-Adolphe, victorieux, occupa Berlin (4 mai 1651), Magdebourg (10 mai 1631), et revint sur ses pas dansles environs de Berlin. L'électeur Georges-Guillaume députa l’électrice et toutes les princesses de sa cour au camp du roi de Suède pour l'apaiser : il s’y rendit enfin
lui-même, et il accorda au roi tout ce qu’il voulut lui demander. Lorsque l'électeur s’en retourna à Berlin, l'artillerie suédoise le salua d'une triple décharge de canons ; mais comme les artilleurs avaient perdu l'habitude de tirer simplement à poudre, et que les pièces étaient toujours chargées à boulets et braquées vers la ville, il y eut beaucoup de maisons et de toits endommagés ! Le lendemain, l’armée suédoise passa la Sprée et défila par la ville,
Mais l'année 1632 fut fatale et à Sigismond II de Pologne et à Gustave-Adolphe de Suède, car le premier mourut à Warsovie le 50 avril, et le second au champ de bataille à Lutzen, le 6 novembre. Malgré cela, les Suédois furent vainqueurs les années suivantes, et Georges-Guillaume ne pouvant leurtenir tête, mourutà Kœænigsberg, le 20 novembre 1640, laissant la succession à son fils Frédéric-Guillaume, né à Berlin le 6 fé-
, vrier 4620,
Le jeune duc, ruminant dans sa tête des projets ambitieux, crut devoir s’exempter de l'obligation d'aller en personne pour obtenir son in-
vestiture à Warsovie. Dans ce but, il expédia
deux ambassadeurs Creutz et Cosbeck qui devaierit le remplacer; mais les états de Pologne lui donnèrent une leçon, et déclarèrent aux ambassadeurs que l'électeur de Brandebourg était obligé de venir en personne prêter son serment comme l'avaient fait ses prédécesseurs à quatre reprises. La volonté de la Pologne était trop juste, et sans répliquer, Frédéric-Guillaume vint à Warsovie. |
La cérémonie de l'investiture eut lieu le 7 octobre 1641. Ce jour là, le roi Wladislas EV, assis sur un trône élevé près de la grande porté du château royal de Warsovie, et entouré de tous les dignitaires de l'Etat, reçut d’abord quatre envoyés de l'électeur qui lui demandaient la grâce d'admettre leur maitre en présence du roi ; à un signe affirmatif, l'électeur descendit de cheval, franchit une haie de militaires, fit deux saluts au roi, se mit à genoux, et dans un long discours latin promit obéissance, vassalité, fidélité, secours et reconnaissance pour lui et ses successeurs à là république, au roi et à ses Successeurs. Wladislas IV le releva, et lui indiqua un fauteuil placé à côté du trône que le duc 6ccupa; il fut ensuite présenté à la reine et à la famille royale, après quoi il regagna la ville dé Koœnisgberg.
Le peuple de Warsovie, frappé de la politesse
du roi pour l'électeur, lorsqu'il offrit à ce dernier de s'asseoir à côté de Wladislas IV, augura mal; mais sous les auspices de la superstition, son bon sens voyait plus clair dans l'avenir que la politique du cabinet de Warsovie ; on se disait alors tout bas : « Le vassal lève son nez, Dieu veuille qu'il ne devienne pas maître et ne porte malheur à notre patrie ! Dieu veuille que ce ne soit pas le dernier hommage de l'investiture ! »
Frédéric-Guillaume, rentré chez lui, conclut une trève pour vingt ans avec les Suédois ; et plus tard, lorsque les puissances européennes ouvrirent les conférences pour amener une paix générale, Frédéric y envoya ses ministres, et le fameux traité de Westphalie fut conclu le 24 octobre 1648.
Mais un nouvel orage se préparait au nord.
La reine Christine abdiqua, en 1654, la couronne de Suède, en faveur de son cousin Charles-
Gustave, prince de Deux-Ponts. À peine fut-il-
monté sur le trône, qu'il s'occupa des moyens de se signaler par les armes.
Dès l’année 1648, Jean-Kasimir succéda à son frère Wladislas IV. Charles-Gustave, cherchant l'occasion d’une querelle, exigea que le roi de Pologne renonçât à jamais à la couronne de Suède, et lui cédât la Livonie.
Dans cette conjoncture, Jean-Kasimir réclama Passistance et l’aide de Frédéric-Guillaume, en conséquence d'engagements et de devoirs solennels; ce dernier biaisa et se déclara en défaut; mais en reyanche il fit avec les Hollandais une alliance défensive, rechercha l'amitié de Cromwel, essaya de se lier avec Louis XIV, et flatta la hauteur de l'empereur Ferdinand II, afin de l'engager dans ses intérêts. Le tzar de Moskovie entamait déjà la Litvanie ; ainsi l’infortunée Pologne se trouvait cerclée d'ennemis, grâce au machiavélisme d’un vassal ingrat.
Dès que Charles-Gustave entra à Kœnigsberg, Frédéric-Guillaume conclut avec lui un traité contre la Pologne (17 janvier 1656), à condition qu'on séculariserait l'évêché de Warmie en sa faveur; ensuite il entra en alliance avec Louis XIV, qui lui garantit ses provinces situées le long du Rhin et du Weser. Il changea depuis, à Marienbourg, son traité avec les Suédois en alliance offensive (15 juin 1656), et comme s’il n'avait pas assez de cette perfidie, il se mit à la tête de ses troupes, franchit la frontière mazovienne, et s’unit, à Modlin, aux armées du roi de Suède pour s'emparer ensuite de Warsovie,
Les Suédois et les Prussiens arrivèrent dans les plaines de Grochow devant Praga, et après une bataille de trois jours (20, 21 et 22 juillet 1656), Praga et Warsovie capitulèrent. Frédéric-Guillaume, qui, il y à quinze ans, était si humble et agenouillé dans la cour du château royal de Warsovie, se promenait aujourd'hui en vainqueur, fier de sa perfidie et de son insolence. A ce prix, il obtint l'entière souveraineté de la Prusse par le traité de Libau (10 novembre 1656) ; la Suède ne se réserva que la succession éventuelle de ce duché.
Frédéric-Guillaume notifia à l'empereur le gain de la bataille de Grochow et la capitulation de Warsovie; mais Ferdinand IIE, qui appréhendait encore les Suédois, qui voyait à contre-cœur la bonne intelligence qui régnait entre eux et les Brandebourgeois, crut qu'il était de sa dignité de se mêler des troubles de la Pologne, tant pour abaisser le roi de Suède que pour en profiter lui-même.
L'alliance de Jean-Kasimir avec Ferdinand II était déjà conclue dès le 4° décembre 1656; mais ce dernier étant mort le 23 mars 1657, son successeur, l'empereur Léopold, renouvela cette alliance par le traité de Vienne du 27 mai 1657 ; et douze mille Allemands et Hongrois devaient marcher au secours de la Pologne. Le Danemark
épousa également les mtérêts de la Pologne en
haine de la Suède.
Charles-Gustave étant donc occupé dela guerre du Danemark, le duc de Prusse ne tarda pas à abandonner son parti, et se tourna de nouveau vers la Pologne. Jean-Kasimir, accablé de tant de contrariétés, et craignant que Charles-Gustave ne revint en Pologne, finit par conclure avec le duc de Prusse un traité qui fut aussi mauvais pour la Pologne qu'avantageux pour son vassal. C'est dans ce traité que se trouve la future grandeur de la maison de Brandebourg et l’une des principales causes de la chute de notre république. Cet acte important fut signé à Wolawa (Wehlan sur le Prégel), le 19 septembre 1657, aux conditions suivantes :
Arr. 4er, Paix perpétuelle, amitié sincère et oubli du passé.
2, Renvoi des prisonniers de guerre sans rançon.
3. Réunion des deux parties pour chasser les ennemis du royaume de Pologne, du grand-duché de Litvanie et du duché de Prusse, et renonciation à tout traité à ce contraire,
‘. 4. Aussitôt que cette convention aura été ratifiée par le roi, Les sénateurs et grands officiers formant son conseil, l'électeur restituera sans réserve tout ce que, par suite de la guerre ou de ses traités avec les Suédois, il a occupé en Pologne, en Litvanie et dans l'évêché de Warmie.
5. En conséquence de cette restitution et des stipulations renfermées dans les articles suivants, l'électeur possédéra dorénavant, pour lui et ses descendants mâles et légitimes, en pleine souveraineté, le duché de Prusse tel qu'il l'a possédé jusqu’à présent comme fief de Ja couronne de Pologne.
6. Le roi et la république de Pologne se réservent néanmoins leurs droits sur le duché de Prusse, pour le cas où les descendants mâles et légitimes de l'électeur se seraient éteints; cette réserve, sans préjudice de la souveraineté de l’électeur.
7. Après l'extinction de cette descendance mâle, le roi de Pologne et ses successeurs auront particulièrement égard aux agnats de l'électeur, savoir aux markgraves d’Anspach et de Bayreuth, et emploieront leurs bons offices auprès de la république pour qu'ils soient préférés à tous autres et admis à la succession du duché de Prusse, sous les mêmes conditions de vasselage sous lesquelles l'électeur et ses prédécesseurs l'ont possédé comme fief polonais. Le roi et la république de Pologne dégagent les Etats et sujets du duché de Prusse du serment qu'ils leur avaient prêté; l'électeur jurera d'observer les conditions de ce traité ; les Etats, magistrats et officiers du duché prêteront un serment par lequel ils s’'engageront à reconnaitre, en cas d'extinction des descendants mâles et légitimes de l'électeur, le roi et la république’ de Pologne pour leurs seuls et légitimes souverains, selon la teneur de ce traité ; ce serment sera renouvelé devant des députés polonais, à chaque hommage qui sera prêté au duc.
8. En cas d'extinction des descendants mâles et légitimes de l'électeur, celui qui succéderà dans le duché de Prusse paiera aux princesses descendues de l'électeur qui pourront exister, ou, à leur défaut, aux plus prochains agnats, une somme d'argent dont le roi et l'électeur conviendront par l'instrument de la ratification. En attendant le paiement de cette somme, ceux qui y ont droit posséderont le bailiiage d’Insterbourg et tous les domaines qui y appartiennent.