TOME I
si le primat avait le droit d’assembler les diétines et les diètes, et ce droit, Jean Firley, grandmaréchal de la couronne, prétendait se l’arroger. Les Etats tranchèrent cette question, en adjugeant au primat le droit de convoquer les diétines, les diètes, et de proclamer le nouveau roi élu par les assemblées ; et au maréchal de la couronne, de le faire connaître à la nation. On fixa au avril prochain la tenue de la diète d'élection, etle lieu de réunion assigné aux Polonais fut les plaines qui s'étendent entre Kamien, Grochow et Praga, sur la rive droite de la Wistule, et pour les Litvaniens, le bourg de Parczow, sur les confins de la Pologne et de la Litvanie. Quelqu'un ayant élevé la question de savoir si chaque gentilhomme avait le droit de voter, ou si cette faculté était seulement l'apanage des nonces tirés de chaque palatinat, le jeune Jean Zamoyski, nonce de Belz, trancha ainsi la question : « Les sénateurs et les nobles, étant égaux selon les lois polonaises, tous, sans exception, devaient participer aux immunités et aux franchises de la noblesse, à plus forte raison devaient-ils participer au plus essentiel des priviléges : celui de l'élection d'un roi; que puisque tous étaient appelés à défendre la patrie, tous devaient concourir à l'élection de leur chef souverain. » Zamoyski ne tarda pas à gagner une immense popularité. Ses expressions parurent pleines de sagesse; mais lui et les siens oubliaient qu'ils ne formaient que la vingtième partie de la population, et les dix-neuf autres parties, composées des non-nobles, restaient sous l'oppression. Comment défendre la patrie avec des intérêts divisés! La plus noble mission de l'historien est de chercher des leçons dans le passé; puissions-nous l'invoquer utilement en racontant franchement le bien et le mal...
Le nombre et les richesses des protestants (Luthériens et Calvinistes) s'étant considérable-
ment augmentés en Pologne, on avait donc à j 4107
craindre une guerre civile pour opinions religreuses. Les protestants, dont le chef était Firley, maréchal de la couronne et à la fois palatin de Krakovie, et Pierre Zborowski, palatin de Sañdomir, n’avaient rien tant à cœur que de garantir la sécurité et la tranquillité de la croyance réformée. Les catholiques, qui désiraient maintenir le repos dans l’intérieur du pays, signèrent une alliance avec les protestants, nommés depuis dissidents (dissidentes de religione), et la firent insérer dans l’acte de la confédération générale, comme expression unanime des Etats. Cependant, quand le moment d’une conclusion définitive fut venu, le primat Uchanski fit tant par son exemple et par son éloquence, que lui, les évêques et presque tous les sénateurs et les nonces se désistèrent de cette alliance. François Krasinski, évêque de Krakovie, resta fidèle à la première décision. - ;
La dernière question qu'on décida à cette diète, fut la demande du duc de Prusse d’avoir place à la diète d'élection. La solution de cette question fut réservée au nouveau roi. Après cela on fit la clôture de la diète de convocation, qui diffère des autres en ce que le maréchal ne fut pas élu par les'nonces, mais qu’il fut journellement remplacé, à tour de rôle, par chacun des nonces.
Au terme fixé pour la tenue de la diète d'é é= lection, les nobles, qui arrivaient de toutes parts à Warsoyie, trouvèrent marqués au delà de la Wistule les divers quartiers qu ‘ils devaient occuper durant l'élection; on les avait disposés par palatinats, de manière qu'ils bordaient la plaine. de. Grochow, et trois lieues suffisaient à peine pour. les contenir : ils étaient tous armés, : ;
Le lieu du or rappelé depuis Szopa (Chopà), était au centre de la plaine, où on déploya la tente du feuroi Sigismond- -Auguste. Tout autour on dressa un grand édifice qui pouvait contenir cinq ou.six mille personnes; il n'avait proprement qu'un toit et des piliers, assez régulièrement espacés pour. le soutenir ; alentour élait un fossé. qui ne. laissait qu'un petit espace, de terreau milieu de chaque face, pour servir d’entrée, aux piétons. Les sénateurs et les ministres de la couronne délibéraient sous la tenté; îes
nonces tenaient leurs séances devant la tente,
et cette place s’appela depuis Kolo (le cercle). Les gentilshommes arrivés des palatinats furent rangés [6in des places des sénateurs et des non-
tionale. Tomicki prit la parole, et dit :
ces sur la plaine et sous des tentes, ce qui donnait à. ce lieu l'aspect d’un immense camp.
La diète s’ouvrit le 5 avril 1573. Le duc de Prusse renouvela sa demande, et il reçut la même réponse qu'à la diète de convocation. Des demandes pareilles, de la part des ducs de Kourlande et de Poméranie, eurent le même sort, quoique le dernier s’'appuyât sur l'usage de ses ancêtres. Toutes ces ambassades restèrent donc sans résultat, et le droit d’élire les rois ne fut adjugé qu'aux sénateurs et à la noblesse de la couronne et de la Litvanie, et aux provinces qui y étaient étroitement unies. Pour maintenir lordre et la sécurité publique, on établit le tribunal du froc (sondy kapturowé). Ce tribunal fut saisi des délits que pourraient avoir commis les Polonais et les étrangers pendant le temps de l'élection. Ces tribunaux furent encore appelés Judicium compositum, parce qu'ils étaient composés du sénat et de l’ordre équestre : trois sénateurs désignés par le maréchal, douze nonces tirés au sort, et les deux grands maréchaux de Pologne et de Litvanie y siégeaient.
Après ces règlements on s’occupa des üutres des candidats qui étaient :
Jacques Uchanski, archevêque de Gnèzne ;
Jean Firley, grand-maréchal de la couronne;
Nicolas lazlowiecki, palatin de la Russie-Rouge ;
Jean Tomicki, castellan de Gnèzne;
Jean Szafraniec, castellan de Biecz ;,
Jean ILL, roi de Suède, époux de Catherine Jagellonne, sœur de Sigismond-Auguste;
… Sigismond-Wasa, fils de Jean IL et de Catherine Jagellonne; ; Albert-Frédéric, duc de Prusse;
Maurice, électeur de Saxe; *
Ernest, markgrave d’Anspach;
Yvan IV Vassiliévitsch, tzar de Moskovie ;
Maximilien Il, empereur d'Allemagne;
Ernest, archiduc d’Antriche, duc de Roetz ; fils de Maximilien If;
Henri de Valois, duc d'Anjou, pie de Charles IX, roi de France.
Les candidats polonais furent prônés sous main ; les trois premiers n’ayouaient pas ouverte ment leur prétention, mais Szafranieç: et To micki, généralisant les choses et ne s'oubliant point, parlaient haut en faveur d’une élection nar Pour- » quoi aurions - nous moins de confiance au. zèle » et aux talents d'un d’entre nous, qu'à ceux d'u » étranger qui, par cela même qu’il désire nous
» gouverner, montre plus d’ambition que de mo- | autre qu'aux Moskovites. Malgré ces observa-
» destie ? Qui peut mieux qu’un Polonais être » instruit des vrais intérêts de la républiqu,e > former de plus grands et de plus sages des- » seins pour sa gloire, Les suivre avec plus d'ar- » deur et d'expérience, saisir à propos les cir- » constances d’un moment,etc ?» Maisle nonce de Belz, Jean Zamoyski, entreprit de le. combattre, et répondit: « Je connais la république, et je pré- » vois que sa liberté périra du moment qu'elle » aura un Polonais pour maître. Et quelle ne se- » rait pas la vanité des frères, des neveux, des » parents de celui que nous aurions la faiblesse » d’élire? Ceshommes ne secroiraient plus sembla- » bles à nous, et leur orgueil augmenterait par les » basses flatteries de ceux qui, pour mériter leurs » faveurs, auraient la faiblesse de les croire au-des- » sus d'eux, et de ne plus juger la naissance que ‘» par l'élévation du rang. On verrait donc les » dignités fondre dans la maison du prince. Elle » seule -engloutirait tous les biens ;-et ces for- » tunes rapides, loin d’exciter l’émulation dans » l'Etat, y enflammeraient la cupidité, la plus > dangereuse de toutes les passions dans un » pays où les lois n’en répriment aucune...
» Après tout, quelque difficiie que soit un choix » où peuvent prétendre tous ceux qui ont droit » de le faire, et où celui qui doit être élu est du > nombre même de ceux qui élisent, prenons » pour roi un citoyen polonais, jy consens ; mais » du moins que ceux-là se présentent qui se » croient dignes de régner ; qu ‘ils demandent eux- » mêmes nos suffrages, ainsi qu'ont déjà fait tous
» les princes étrangers; et qu'ils se retirent en- » suite, pour nous laisser la liberté de balancer » leurs vertus et leurs vices : discussion néces- » saire, et peut-être aussi peu flatteuse pour ce- > lui à qui nous adjugerons le trône que pour » chacun de ceux à qui nous serons forcés de le » refuser. » Personne n'osa se proposer explicitement ; il ne fut plus question des candidats polonais.
L'ambassadeur suédois, Jean Lorch, proposait le roi Jean III, époux de la sœur de Sigismond- Auguste. [l insista fortement sur les besoins où étaient la Suède et la Pologne de n'avoir qu'un même chef qui püt unir leurs forces contre le tzar de Moskovie. Il dit que la république n'ayant point de flotte, son maître fournirait des vaisseaux pour chasser le tzar du golfe de Finlande et surtout de la rivière de la Narwa, dont ce bar-
are prétendait interdire la navigation à tout
tions, le parti suédois tomba.
Albert- Frédéric, duc de Prusse, fut d'abord prôné par les protestants polonais; mais les catholiques le repoussèrent. Firley s'était engagé à ce duc, et en avait reçu une forte somme d'argent : elle fut en pure perte pour celui qui la donna, et accommoda fort celui qui la reçut.
Maurice, électeur de Saxe, et Ernest, markgrave d’Anspach, ne réussirent pas non plus : leur rang et leur fortune n’ayaient pas assez de poids pour contrebalancer les plus forts.
Le parti moskovite était d’abord assez nombreux. Le Litvanien George Haraburda, qui remplissait les fonctions d’ambassadeur de Pologne en Russie, proposa le tzar Yvan; il espérait par ce moyen opérer une fusion entre les deux pays, et rendre le tzar moins cruel, à l'exemple des Polonais; il pensait aussi réunir sous un même chef la Slavonie. La Pologne devenait alors la tête de toutes les nationalités slaves, Mais ces négociations échouèrent, car Yyan-Vassiliévitsch voulait s'imposer lui et ses fils à la Pologne, et non recevoir la couronne par une élection. Loin d'offrir des avantages aux Polonais, loin de vouloir leur rendre les provinces qu’il avait prises, il prétendait qu’ils lui cédassent encore le palatinat de Kiiovie, et tout ce qu'ils possédaient depuis la Dzwina jusqu'aux frontières de la Litvanie. Îl exigeait même qu'ils lui promissent solennellement de ne prendre désormais leurs rois que dans sa famille, tant qu'elle leur fournirait des tzarévitschs pour les gouverner. Une juste indignation permit à peine à la diète d’écouter de si extravagantes propositions. Ceux qui avaient d’abord été portés pour Yvan abjurèrent son parti. Aussi voyant qu'il ne réussissait pas, il écrivit à l'empereur Maximilien IT: « Nous réunirons nos efforts pour que le royau- » me de Pologne et la Litvanie ne se détachent » pas de nos États. Il m'est indifférent que ce » soit mon fils ou le yôtre qui occupe ce trône. » Dans toutes les circonstances, ces deux cabinets s'unirent quand il s'agissait d'anéantir la Pologne !
Toutes ces candidatures se treuvant écartées, la question allait se partager entre l'Autriche et la France. L'empereur Maximilien se désista bientôt pour lui-même; mais il prônait son fils l’'archiduc Ernest, qui se ménageait depuis l’année 1566 l'honneur de succéder à Sigismond-Auguste, C'était par l'abbé
Cyre, de l’ordre de Citeaux, un de ses ministres résidant à Krakovie, que l’empereur avait entamé cette délicate négociation. À la diète d’élection, le cardinal Commendoni, légat du pape Grégoire XIIT, exhortait la république à n’élire qu’un catholique. Les ambassadeurs autrichiens, Guillaume de Rosenberg et Duditsch de Horchowicza, originaire de Hongrie, soutinrent dans des longs discours leur candidat; on faisait voir son portrait; mais il ne parut pas assez séduisant pour augmenter le nombre de ses partisans ; enfin ils assuraient positivement qu’on ne mettrait aucun impôt sur les vins de Hongrie qui entreraient librement en Pologne. Ce dernier avantage, qui semblait devoir faire plus d’impression que tous les autres, toucha cependant peu les nobles polonais, tant furent puissantes la grâce, l'adresse etles promesses outrées des ambassadeurs français en faveur de Henri de Valois.
Jean Krassowski, gentilhomme polonais, fut le premier qui fit connaître en Pologne le nom du duc d'Anjou; il inspira au roi Charles IX et à Catherine de Médicis, sa mère, le dessein de mettre la couronne de Pologne sur la tête de ce jeune prince. Ce Krassowski était un nain spirituel et intrigant ; il flattait, il devint riche. Rentré en Pologne, Sigismond-Auguste et tous les seigneurs eurent la curiosité de s’entretenir de la cour de France, où il avait vécu longtemps. Il était de leurs repas et parlait continuellement de Henri de Valois, dont il faisait un portrait si avantageux, qu'après la mort de Sigismond ils s'imaginèrent qu'on ne pouvait jeter les yeux sur un prince plus accompli. Krassowski repassa en France, averuit la cour que, si on voulait envoyer des ambassadeurs, le parti de Henriétait déjà assez fort pour supplanter tous ses compétiteurs. On renvoya Krassowski en Pologne aussi promptement qu'il était venu,et le petit bonhomme continua sa négociation. Charles IX avait attiré auprès de lui l’amiral de Coligny : ce fut lui qui détermina le roi à profiter des offres de l'aristocratie polonaise. Ce conseil, inspiré à l’amiral par l'intérêt des Huguenots qu'il délivrait ainsi de leur plus redoutable ennemi, agréait également à Charles1IX dont il flattait la jalousie ombrageuse envers son frère; Catherine de Médicis ne goûta pas moins cet avis, et les Guises, qui ne souffraient leurs supérieurs qu'’avec impatience, applaudirent à l'éloignement du seul homme qui couvrait le crédit immense auquel ils aspiraient dans l'administration de l’E-
tat. Ainsi, l'avis de l'amiral, quoique donné par un ennemi, fut adopté unanimement par les partis les plus acharnés les uns contre les autres. Charles IX choisit pour son ambassadeur Jean de Montluc, évêque et comte de Valence, à qui il donna pour collègues Gilles de Noailles, abbé de Lille ; Guy de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, et de Malloc, conseiller au parlement de Grenoble.
Le discours de Montluc et son habileté triomphèrent à la diète d'élection du parti autrichien. La cour de Vienne dépensa 500,000 écus, et n’atteignit pas son but; ses ministres tenaient une table magnifique, et n'admettaient que les grands seigneurs : le moindre gentilhomme était reçu à celle de Montluc; la pluralité des voix se trouva donc pour Henri, les gentilshommes étant plus nombreux que les aristocrates. J
La veille de la Pentecôte (14 mai 1575) le primat proclama, trois fois, le duc d’Anjou, et ses ambassadeurs jurèrent et signèrent les articles suivants : « Le roi ne doit ni nommer ni choisir de son vivant le successeur à la royauté, ni, pour cette fin, convoquer la diète, ni favoriser personne, ni en faire mention sous quelque prétexte que ce soit, pour qu'il soit toujours loisible aux Etats d'élire un nouveau roi à la suite de la mort du premier. Le roi ne portera pas le titre de maître et d'héritier, usité jusqu’à Sigismond-Auguste. Le roi maintiendra la paix avec les dissidents. Il ne déclarera pas de guerre. Iln’appellera la noblesse à aucune expédition générale. Il n'imposera pas d'impôts. IL n’instituera pas de nouvelles tailles. Il n’enverra pas d’ambassadeurs aux cours étrangères sans le concours des Etats de la république. En cas de partage d'avis pendant les délibérations du sénat, le roi s’associera à celui qui sera le plus conforme aux lois et aux avantages de la nation. Il aura à ses côtés un conseil permanent, composé de sénateurs, qui seront changés tous les six mois; pour cette fin, il sera destiné, de diète en diète, seize sénateurs, savoir : quatre évêques, quatre palatins et huit castellans. Les diètes générales seront convoquées tous les deux ans, et même plus souvent, selon l’urgente nécessité de l'Etat. Les diètes ne dureront que six semaines. Les charges, les dignités, les starosties et les terres royales seront conférées aux indigènes et non aux étrangers. Le roi ne pourra ni prendre femme ni divorcer à l'insu et sans le consentement du sénat, En cas que le roi déro
geât aux lois, à la liberté, aux conventions, aux articles et au serment, les citoyens seront par là même déliés de la fidélité et de l’obéissance jurées par eux. » Tels furent les pacta conventa, dont l’origine remonte à l’année 1339 et dont nous avons parlé sous les règnes de Kasimir le Grand et de Louis de Hongrie. Ces pacta portaient aussi le titre d'articuli Henricianri. Outre cela on convint « que la France équiperait une flotte pour rendre les Polonais maîtres de la mer Baltique et leur redonner le port et la ville de Narva; que, dans le cas d’une guerre avec les Moskovites, elle leur fournirait quatre mille hommes de ses meilleures troupes; que Henri, tant qu'il vivrait, ferait passer tous les ans en Pologne 450,000 florins de ses revenus, et les consacrerait uniquement au bien du royaume; qu'il acquitterait les dettes d'État contractées du vivant et après la mort de Sigismond-Auguste ; qu'on admettrait aux écoles de Paris cent jeunes Polonais aux frais du gouvernement.» Une brillante ambassade polonaise fut envoyée à Paris, pour y chercher le nouveau roi.