‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 148 sur 180 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Sous les règnes précédents, nous avons démontré le système politique et les tendances du cabinet moskovite. On a pu voir la marche progressive et ascendante des envahissements sur les provinces litvano-russiennes. La conduite des tzars à l'égard de la Pologne est inscrite dans notre histoire ; mais comme Yvan LV Vassiliévitsch se lie plus intimement encore aux événements de notre patrie, comme il est la personnification du système autocratique, nous allons énumérer tous les faits qui se groupent autour de ce système, modèle du tzarisme, et dérouler les germes de l'influence extérieure dans les affaires intérieures de la Pologne. Yvan aspira plusieurs fois à la couronne de Pologne ; on le voit à côté de nos rois briguer leur trône, son histoire ne peut donc se détacher de la nôtre : de la nôtre, si nous voulons la donner complète. Nous avons déjà parlé de la naissance d’Yvan, de ses expéditions et de ses relations avec la Pologne. Aujourd’hui nous donnons un abrégé de son lorg règne. Notre plume répugne à tracer tant de cruautés, mais la vérité de l’histoire l'exige, et calmes que nous sommes et toujours impartiaux, nous aVOns Suivi l'ordre chronologique établi par l’historiographe russe Karamzine et approuvé par les censures de Moskou et de Saint-Pétersbourg. Nous rapportons ce qui a été avoué par un Courtisan, ne pouvant pas puiser dans les traditions locales...

Pendant que vécut Anastasie, femme d'Yvan, sa bienfaisante influence maîtrisait le despotisme autocratique ; mais après sa mort, il ne connut aucun frein. Le tzar venait d'atteindre l'âge viril, sa trentième année ; alors l'amour-propre et les passions n'étant enchaïnés par aucune loi, offrirent le tableau de toutes les vertus du tzarisme et des bienfaits d’une monarchie illimitée.

Outre Anastasie, il y avait deux hommes probes et vertueux, Alexis Adascheff et le métropolitain Sylvestre, conseillers d'Yvan. Le premier, qui avait occupé jusqu'alors la place la plus importante au conseil, qu’on avait toujours employé dans les négociations avec les puissances de l'Europe, voulut encore rendre au tzar des services d’une autre nature; il accepta le rang de voïévode et partit pour la Livonie : quant à Sylvestre, il se retira dans la solitude d’un monastère. Mais ce n’était pas assez, l'ombrageux Yvan fit enfermer Adascheff à Dorpat, où il succomba empoisonné; et Sylvestre fut exilé au monastère isolé de Solovetzk, dans une île sauvage de la mer Blanche,

Première époque de la tyrannie et des massacres (1560-1565). Cette tyrannie commença par une persécution contre tous les parents d'Adaschef : ils furent privés de leurs biens et relégués dans des régions lointaines. Le peuple déplorait le sort de ces innocents: il maudissait les flatteurs, les nouveaux conseillers du tzar, et le tzar irrité voulut étouffer le mécontentement général par la terreur. Il y avait alors à Moskou une femme de condition, nommée Marie, connue par la pratique des vertus chrétiennes autant que par son amitié pour Adascheff. On l'accusa de haïr le tzar et de vouloir le faire périr par ses enchantements ; elle fut punie de mort, avec ses cinq fils et un grand nombre d’autres personnes accusées du même crime : de ce nombre étaient le grand-officier Daniel Adascheff, frère d’Alexis, et son fils, âgé de douze ans ; les trois Satine, dont la sœur avait épousé Alexis, et son parent Schischkine, avec sa femme et ses enfants. Le prince Démétrius Obolenskoï-Ovtschinine, fils du voïévode de même nom, mort prisonnier en Litvanie, périt pour une parole indiscrète. Offensé de l'orgueil du jeune Basmanoff, favori d'Yvan, il osa lui dire: « C’est par des actions » utiles que nous prouvons notre dévouement au » souverain, et non pas comme toi, par les dis- » solutions de Sodome. » Basmanoff porta ses plaintes au tzar, qui le fit étouffer dans un caveau, après l'avoir forcé de boire une coupe d'hydromel très-capiteux à la santé d’Yvar.

Le boïar, prince Repnine, assista au palais à une scène scandaleuse, où le tzar, ivre d'hydromel, dansait avec ses favoris masqués ; ce seigneur ne put retenir des larmes de douleur.

Yvan, ayant voulu lui mettre un masque, Repnine l'arrache, le foule aux pieds, et s’écrie : « Convient-il à un monarque de faire l’histrion ? » Quant à moi, boïar et membre du conseil, je » rougirais d'agir comme un insensé. » Le tzar le chassa aussitôt de sa présence, et quelques jours après, le sang de cet innocent, poignardé pendant qu'il priait le Seigneur, arrosa le parvis de l'église.

Les entretiens secrets dans les familles, les épanchements de l'amitié, devinrent l’objet de soupçonneuses investigations : on étudiuit le mouvement de la physionomie; on cherchait à deviner le fond de la pensée; et comme on connaissait le goût du tzar pour la délation, d'infâmes calomniateurs ne rougissaient point de forger des crimes, pour lesquels le juge n’exi-

geait aucune preuve authentique. C’est ainsi que sans aucun motif valable, sans aucune forme de procès, on fit périr le prince Kaschine, membre du conseil, et son frère, le prince Kourlatieff, ami des Adascheff, contraint d’abord à prendre l'habit monastique, fut, bientôt après, condamné à mort avec toute sa famille. Le prince Vorotignskoï, premier seigneur de la cour, vainqueur de Kazanais, fut exilé à Biélo-Ozéro, avec sa femme, son fils et sa fille. Le voiévode et boïar Schérémétieff fut jeté dans un affreux cachot, mis à la question, chargé de chaines. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « Où sont tes » trésors? tu passais pour riche. —Mes trésors ? > je les ai envoyés à Jésus-Christ, mon Sauveur, >» par la main des pauvres. » IL fut élargi, et occupa pendant quelques années encore sa place dans le conseil; enfin il se retira du monde dans le couvent de Biélo-Ozéro; mais cette retraite ne put le mettre à l'abri de la persécution. Yvan écrivit aux moines pour leur reprocher, comme une insulte à la puissance de leur souverain, les égards dont ils honoraient ce boïar. Nitita-Schérémétieff, son frère, membre du conseil d'Etat et voïévode, couvert de glorieuses blessures, fut étranglé par ordre du monarque.

La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes, dont les progrès croissants de la tyrannie devaient bientôt augmenter le nombre.

Parmi tant d’autres, le prince André Kourbsky se distingue particulièrement. Couvert, dès l'âge le plus tendre, de glorieuses blessures, l'homme des combats, l’homme du conseil, qui avait participé aux conquêtes d'Yvan à Toula, à Kazan, en Tatarie, en Livonie, est menacé d'une mort atroce et ignominieuse. Une mort honorable au milieu des combats ne pouvait effrayer son imagination; mais, frémissant à l'idée du supplice, il expose à son épouse qu'il ne lui restait plus que deux partis à prendre, ou de mourir bientôt à ses yeux, ou d’avoir le courage de la quitter pour toujours. Cette femme généreuse répondit qu'elle était prête à sacrifier son bonheur pour sauver les jours de son époux, et le prince, baigné de larmes, prend congé d’elle; il donne sa bénédiction à un fils âgé de neuf ans, profite de la nuit pour sortir secrètement de sa maison, franchit les murailles de la ville de Dorpat, et, au moyen de deux chevaux préparés par un domestique affidé, il arrive heureusement à Wolmar, chez les Polonais,

Avant tout, Kourbsky voulut expliquer au tzar les motifs de sa démarche, épancher la douleur, l'indignation qui remplissaient son âme, et, cédant à l'impulsion du sentiment, il lui écrivit une lettre que son fidèle serviteur Schibanoff, l'unique compagnon de sa fuite, se chargea de remettre lui-même. Il tint parole : arrivé à Moskou, il trouve le 1zar à l'entrée du palais et lui présente sa dépêche cachetée : « C’est, lui dit-il, de la part de mon maître, maintenant exilé, le prince André Kourbsky. » Le tzar, transporté de courroux, lui donne dans les jambes un coup de son bâton ferré, et le sang coule de la blessure. Immobile, l’envoyé garde lesilence, tandis qu'appuyé sur ce bâton, Yvan se fait lire la lettre de Kourbsky : elle était ainsi conçue :

« Monarque autrefois illustre, jadis béni du Seigneur; mais, pour la punition de nos péchés, consumé aujourd'hui d’une fureur infernale, corrompu jusqu'au fond de la conscience; tyran dont les plus infidèles souverains de la terre n'offrent point de modèle, écoute-moi!

» Dans le trouble qui bouleverse mon cœur affligé, je dirai peu, mais avec l'accent de la vérité. Pourquoi, au milieu d’affrenx supplices, as-tu déchiré les forts dans Israël, ces illustres guerriers que le Ciel t’avait donnés ? Pourquoi as-tu versé leur sang précieux et sacré dans les temples du Très-Haut? N’étaient-ils pas enflammés de zèle pour leur souverain, pour leur patrie? Habile à forger des calomnies, tu donnes aux fidèles le nom de traîtres, aux chrétiens celui d’enchanteurs; à tes yeux les vertus sont des vices, la lumière n’est que ténèbres. Et en quoi ces dignes protecteurs de la Russie t’avaient-ils offensé? Ne sont-ils pas les héros qui ont détruit les royaumes de Bâti, où nosancêtres gémissaient dans un cruel esclavage ? N’ont-ils pas couvert de gloire et ton règne et ton nom, en faisant tomber devant toi les forteresses des Germains-Livoniens ? Quelle est la récompense de ces infortunés? la mort!

» Eh quoi, te croiras-tu donc immortel ? N'’estil pas un Dieu et un tribunal suprême pour les rois ? Je ne détaillerai pas ici ce qu'il m'a fallu souffrir de tes cruautés; mon âme en est encore trop fortement navrée; je n'ai qu'une chose à dire : tu m'as contraint d'abandonner la sainte Russie ! mon sang, répandu pour toi, crie vengeance au Tout-Puissant, qui lit au fond des cœurs. J'ai cherché à découvrir en quoi je puis m'être rendu coupable, soit dans mes actions,

soit dans mes pensées les plus secrètes; j'ai scrupuleusement interrogé ma conscience, et j'ignore mon crime envers toi. Jamais, sous ma conduite, tes bataillons n’ont tourné le dos à l'ennemi : ma gloire a rejailli surtoi! Mes services ne se bornent pas à un ou deux ans passés dans les fatigues consacrées aux exploits guerriers ; pendant ui grand nombre d'années j'ai souffert le besoin, la maladie, loin de ma mère, de mon épouse, de ma patrie. Compte mes combats et mes blessures! je n’en veux pas tirer vanité, mais Dieu sait tout : c’est à lui que je me confie, plein d'espoir dans l’intercession des saints et de mon aïeul le prince Fédor de Yaroslaf...…

> Adieu, nous voilà séparés pour jamais, et tu ne me reverras plus qu’au jour du jugement dernier; mais les pleurs des victimes innocentes préparent le supplice du tyran. Crains les morts eux-mêmes! Ceux que tu as massacrés sont auprès du trône du souverain juge et demandent vengeance ; Les armées ne te sauveront pas : de vils flatteurs, ces indignes boïars, compagnons de tes festins et de tes débauches, corrupteurs de ton âme, t'apportent leurs enfants en sacrifice ; toutefois ils ne te rendront pas immortel.

» Cette lettre arrosée de mes larmes sera déposée dans ma tombe; je paraîtrai avec elle au jugement de Dieu. Amen.

» Écrit dans la ville de Wolmar, l'an 4564, domaine du roi de Pologne Sigismond-Auguste, mon souverain, de qui, avec l’aide du Tout- Puissant, j'espère les bontés et j'attends des consolations dans ma douleur.

» Prince André KourBsky. »

Yvan, ayant écouté la lecture de cette lettre, questionna Schibanoff sur les circonstances de la fuite du prince. Le vertueux serviteur ne dévoila rien ; au milieu des tortures, il faisait l'éloge de son maître etse trouvait heureux de mourir pour lui. Tant de grandeur d'âme, de fermeté, de zèle et d’attachement excitèrent la surprise de tous les spectateurs ; le ‘1zar lui-même en témoigna son admiration.

Mais le cœur d'Yvan était en proie à de vives inquiétudes, qui ne lui laissaient aucun calme : de jour en jour son courroux s’enflammait davantage ; de noirs soupçons l’agitaient sans cesse, et tous les seigneurs vertueux lui paraissaient autant d’ennemis secrets, partisans de Kourbsky. La tristesse de leurs regards semblait lui cacher de perfides projets. Sa conscience coupable lui faisait interpréter leur.silence même, comme des

menaces ou des reproches; en un mot, il voulait des accusations et se plaignait d’en recevoir trop peu. Les délateursles plus audacieux ne faisaient qu'irriter en lui la soif du sang; cependant il semblait qu'une main invisible suspendit les effets de sa cruauté ; le tyran frémissait à l’aspect des victimes qu'il avait devant lui: il s’étonnait de les voir exister encore et ne cherchait qu'un prétexte à de nouvelles horreurs. Tout à coup, à l'entrée de l'hiver de 4564, le bruit se répand dans Moskou que, sans faire connaître le but de son voyage, le tzar allait partir, accompagné de sa famille, de ses gentilshommes, de ses gens de robe et de guerre, convoqués, à cet effet, des villes les plus éloignées, avec leurs femmes et leurs enfants.

Le 5 décembre on voit arriver, de grand matin, sur la place du Kremlin, quantité de traineaux dans lesquels on transporte aussitôt de l'or, de l'argent, des images, des croix, des vases précieux, des vêtements, de la monnaie, etc. Le tzar se rend à l’église de l’Assomption, où il était attendu par le clergé et les boïars ; il ordonne au métropolitain de célébrer l'office, prie avec ferveur, recoit la bénédiction d’Athanase et présente sa maäin à baiser aux boïars, aux officiers et aux marchands. Ensuite il monte en

traîneau avec la tzarine Marie et ses deux fils, |

ainsi qu’Alexis Basmanoff, Michel Soltikoff, Viazemskoï, Schtscherbatoff et d’autres favoris; puis, escorté par un régiment de cavalerie, il part pour le village de Kolomensk. Le mauvais état des chemins le força à s'y arrêter quinze jours, car, à la suite d’un dégel extraordinaire et de fortes pluies, la débâcle des rivières s'était opérée. Le 17 décembre, le tzar, suivi de tous ses bagages, se fit conduire dans le bourg de Taïninsk, de là au monastère de Troïtsk, et enfin il arriva pour la fête de Noël à la Sloboda- Alexandrovskaïa. Indépendamment du métropolitain, il se trouvait à Moskou un grand nombre d’évêques, ignorant, ainsi que les boïars et le peuple, ce que signifiait ce voyage insolite et mystérieux d'Yvan; ils se livreient à l’inquiétude, à la frayeur, et s’attendaient à quelque sinistre événement : un mois s’'écoula de la sorte.

Le 5 janvier 1565, l'officier Polévanoff apporta au métropolitain une lettre du tzar, dans laquelle il détaillait les séditions, les désordres, les crimes du gouvernement des boïars pendant sa minorité. Une autre lettre, adressée aux marchands et aux bourgeois, fut lue à haute voix

devant le peuple assemblé. Le tzar y donnait aux Moskovites l'assurance de sa bienveillance, et terminait en disant que son mécontentement et sa colère n'avaient pas le peuple pour objet.

La consternation fut grande, et les Moskovites supplièrent le tzar de rentrer en ville, pour se prosterner aux pieds du souverain et le fléchir par leurs larmes. Une députation se rendit à Alexandrovskaïa ; le tzar la reçut, et après avoir adressé de vifs reproches aux boïars, il termina ainsi: «Je veux bien consentir à reprendre mon sceptre,sous desconditions que je vous ferai connaître.»

Ces conditions étaient qu'Yvan serait entière-

ment libre de châtier les traûtres, par la disgrâce,

par la mort, par la confiscation de leurs biens, sans avoir à supporter ni représentations ni im» portunités de la part du clergé. Dans ce peu de mots, Yvan venait de prononcer la sentence d'un grand nombre de ces mêmes boïars qui se trou-

vaient en sa présence. Mais on s'y soumit, et, dit

l'historiographe russe, « à travers des larmes de joie et des bénédictions on entendait les seigneurs et le clergé vanter l’excessive bonté d'Yvan, bien que par cette décision il enlevât aux ecclésiastiques le droit antique et sacré d’intercéder pour les innocents et même en faveur des coupables encore dignes de clémence. Ce despote menaçant,comme s’ileût été touché de la soumission des victimes qu’il venait de dévouer, ordonna aux évêques de célébrer avec lui la fête de l'Epiphanie,

La capitale impatiente attendit longtemps le retour du tzar : il s’occupait, disait-on, avec ses courtisans, d’une affaire secrète que l'on tremblait de deviner. Enfin, le 2 février, il fit son entrée solennelle ; et, dèsle lendemain, il convoqua le clergé, les boïars, tous les nobles et les magistrats. Son aspect excita dans l'assemblée un profond étonnement. Avant son départ de Moskou, il avait les épaules hautes, les bras musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches , le nez aquilin, de petits yeux gris, pleins de feu. À son retour il était tellement changé, qu’à peine on pouvait le reconnaître ; une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés; il avait l'œil éteint, ilétait presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques poils à la barbe : inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!

Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boïars, il répéta son consentement à garder la couronne, et il proposa l’établissement de l’opritschnina, légion d'élus, nom jus-

LA POLOGN E.

qu alors inconnu, et qui devait former, auprès de sa personne, une garde particulière. Il nomma dix-neuf principales villes dont il se rendit propriétaire, ainsi que les dépendances de Moskou et plusieurs autres bourgs avec leurs revenus. Il annonça qu’il choisirait mille satellites parmi les princes, les gentilshommes et les enfants boïars, et qu'il leur donnerait, dans ces districts, les fiefs dont les propriétaires seraient transférés dans d’autres lieux. Il s'empara, dans Moskou même, de plusieurs rues d'où il fallut chasser tous les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits dans le millier du tzar. Il fit construire un nouveau château, entouré de remparts élevés, ainsi qu'une forteresse. Enfin il se fit payer une somme de 100,000 roubles pour les frais occasionnés par son voyage de Moskou au bourg d’ Alexandroyskaïa. Personne n’osa contredire une volonté que l'on regardait comme une loi suprême, etlanouvelleorganisationfutproclamée.

Deuxième époque de la tyrannie et des massacres (1565 - 1567). Le 4 février 14565, Moskou vit remplir les conditions annoncées par le tzar. On commença les exécutions des prétendus traitres. Les premières victimes furent le célèbre voïévode prince Alexandre Garbaty- Schouïskoï et son fils Pierre, jeune homme de dix-sept ans. Is se rendirent tous deux au lieu du supplice avec calme et dignité et se tenant par la main. Afin de ne pas être témoin de la mort de l’auteur de ses jours, Pierre présenta le premier sa têLe au glaive ; mais son père le fit reculer en disant avec émotion : « Non, mon fils, que je ne te voie pas mourir! » Le jeune | homme lui céda la place, et aussitôt la tête du prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la couvre de baisers, et, levant les yeux au ciel, il se livre d’un air serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Garbaty, Pierre Khovrine, Grec d'origine ; le grand officier Golovine; le prince Soukhoi - Kaschine, grand-échanson; le prince Pierre Gorenskoï furent décapités le même jour. Le prince Schaviroff fut empalé, et cet infortuné supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances. Les deux boïars princes Kourakine et Némoï furent contraints d'embrasser l’état monastique : un grand nombre de gentilshommes et d'enfants boïars virent leurs biens confisqués : d’autres furent exilés à Kazan, eux et leurs familles.

Après les massacres et les proscriptions, le tzar s'occupa immédiatement de la formation de

sanouvelle garde, Onamenait des jeunesgens, dans lesquels on ne cherchait qu'une certaine audace ; on préférait ceux qui étaient cités par leurs débauches et une corruption qui les rendait propres à tout entreprendre. Le tzar porta leur nombre jusqu’à 6,000 hommes, qui lui prétèrent serment de le servirenvers et Contre tous. En récompense, le tzar leur abandonna non-seulement les terres, mais encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion.

Lorsque Yvan retournait à Sloboda-Alexandrovskaïa, dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, il consacrait au service divin la plus grandé partie de son temps : il imagina

même de transformer son palais en monastère et

ses favoris en moines. [l donna le nom de frères à 300 légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'abbé, puis institua le prince Athanase Viazemskoï trésorier et Malouta Skouratoff sacristain. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d’or, garnis de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha l'exemple dans son étroite observance.

A trois heures du matin, le tzar, accompagné de ses enfants et de Skouratoff, allait au clocher pour Sonner matines : aussitôt tous les fréres $e rendaient à l’église : celui qui manquait à ce devoir était puni par huit jours de prison. Pendant le service, qui durait jusqu’à six ou sept heures, le tzar chantait, lisait, priait avec tant de ferveur, que toujours il lui restait surle front des marques de ses prosternalions. À huitheures on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à dix tout le monde se mettait à table, excepté Yvan, qui lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions. L’abondance régnait dans les repas : on y prodiguait le vin, l’hydromel, et chaque jour paraissait un jour de fête. L'abbé, c’est-à-dire le tzar, dinait après les autres; il s'entretenait, avec ses favoris, des choses de Ia religion, sommeillait ensuite, ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l’'amuser : il en revenait chaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement,.

IT plaisantait, il causait avec plus de gaieté que d'ordinaire. À huit heures on allait aux vêpres ; enfin à dix, Yvan se retirait dans sa chambre à coucher, où, l’un après l’autre, trois aveugles lui faisaient des contes, qui l’endormaient pour

quelques heures. À minuit ilse levait et commençait sa journée par la prière ! Quelquefois on lui faisair à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement ; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe! Pour rompre l'uniformité de cette vie, Yvan faisait ce qu’il appelait des tournées. Il visitait alors les monastères voisins et éloignés, allait inspecter les forteresses sur les frontières, ou poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant à toutes la chasse de l'ours.

Troisième époque de la tyrannie et des massacres (1567-1569). Au milieu des glaces de la mer

Blanche, dans l'ile de Solovky, désert sauvage, .

mais renommé par la sainteté de Sabatius et Sosime, ses premiers ermites, on voyait briller de l'éclat de ses vertus le prieur Philippe, fils du boïar Kolytscheff. Il avait, dans les plus belles années de sa jeunesse, renoncé aux vanités du monde, et donnait aux religieux l'exemple de la vie la plus austère. Sa renommée parvint jusqu’au tzar, qui enrichit son monastère de vases précieux, de pierreries et de concessions territoriales. C’est dans le couvent de Solovky, que le vénérable Sylvestre, aimé, respecté de Philippe, avait terminé sa carrière. Il est vraisemblable que le déplorable changement de caractère du tzar avait élé plus d’une fois le triste objet de leurs entretiens. Personne ne songeait à lui, à l'exception d'Yvan quiimagina de donner la métropole à Philippe. Le prieur de Solovky, ayant reçu du tzar une lettre flatteuse qui l’appelait à Moskou, pour un conseil ecclésiastique, célébra l'office divin, donna la communion à tous ses frères, et quitta en pleurant sa solitude chérie, comme s’il eût prévu que son corps seul y retournerait un jour.

Yvan reçut Philippe avecdes honneurs extraordinaires : il le fit diner à sa table, eu après un entretien rempli de bienveillance, il lui annonça qu'il le nommait chef de l'Eglise. Le pieux solitaire, saisi d'étonnement, fondit en larmes et refusa ce brillant fardeau, conjurant le souverain « de ne pas confier un poids si énorme à une aussi faible barque. » Le 1zar fut inflexible. Alors Philippe donna son consentement sous une condition. « Prince, lui dit-il, je me soumets à votre volonté ; mais calmez ma conscience par la suppression de l’opritschnina. Il m’est impossible de vous bénir sincèrement lorsque je vois la patrie en deuil. » Yvan avait de l'empire sur lui-

même : il réprima à l'instant un moment de coière, et répondit avec calme : « Ignorez-vous donc que les miens veulent me dévorer? que mes proches préparent ma perte? » Il commença à démontrer la nécessité de sa nouvelle institution; mais impatienté bientôt par les courageuses objections du vieillard, il lui ordonna de se taire. On dressa un acte dans lequel il fut stipulé que le métropolitain ne se mêlerait en rien de ce qui concernait l’opritschnina. Cette nomination excita une satisfaction générale parmi les Moskovites et le mécontentement des misérables favoris d'Yvan.

Mais le calme apparent, effet des remords ou de la dissimulation du tzar, était le précurseur d'un nouvel orage ; du fond de son antre d’Alexandrovskaïa, le tyran portait snr Moskou un regard féroce. Lui qui avait voulu étonner la Russie par l'élection d’un métropolitain auquel personne ne songeait, ne tarda pas à regarder Philippe comme un instrument des boïars, objet de sa haine. Ilse persuada que l’idée d'exiger l'abolition de l'opritschnina lui avait été suggérée par eux, et qu'ils excitaient le peuple contre cette légion. En effet, les satellites qu'il envoyait comme espions dans la capitale lui rapportaient que, dans les rues et les places publiques, on les fuyait comme la peste ; que partout où l’on voyait paraître un opritschnik, les citoyens gardaïent un profond silence. L’imagination d'Yvan se remplit bientôt d'intrigues et de complots qu'ilcroyaiturgent de découvrir, de prouver, etla circonstance suivante donna lieu à de nouveaux massacres.

Un jour de l’année 1567, on remit en secret, aux princes Belzkoï, Mstislavsky, Vorotynsky, ainsi qu'au grand écuyer Féodoroff, principaux boïars, une lettre signée par le roi de Pologne Sigismond-Auguste et par Chodkiewicz, grand général de Litvanie, dans laquelle on les engageait à abandonner un tzar cruel pour entrer au service de Pologne, leur promettant de riches fiefs. Sigismond et Chodkiewicz rappelaient aux deux premiers qu'ils étaient d’origine litvanienne ; au troisième, que jadis il avait été prince souverain ; enfin à l’écuyer Féodoroff, que dans plus d’une occasion le tzar lui avait déjà fait pressentir son courroux. En fabriquant une semblable lettre au nom du roi des Polonais, le tzar avait pour but d’éprouver la fidélité des grands de sa cour, mais il eut en cette circonstance une preuve suffisante de leur fidélité, car ils ne tardèrent pas à se justifier; mais Féo-

doroff, homme fidèle aux anciens usages, blanchi dans l'administration de l’État, se vit tout à coup l’objet de la calomnie. Yvan le déclara chef de conspirateurs, feignant de croire que ce débile vieillard songeait à détrôner le tzar. Yvan eut l'air empressé de déjouer cette prétendue coujuration alarmante : en présence de toute sa cour, il revêtit Féodoroff des ornements royaux, plaça la couronne sur sa tête, le fit asseoir sur le trône, un sceptre dans la main; puis, se découvrant, il lui fit une profonde inclination et dit : « Salut, à grand tzar de Russie ! tu reçois de moi l'honneur que tu ambitionnais; mais si j'ai eu la puissance de te créer souverain, j'ai aussi celle de te précipiter du trône. » À ces mots, il lui enfonce un poignard dans le cœur. Ses satellites achèvent le vieillard, traînent hors du palais son corps défiguré et l’abandonnent aux chiens. La femme de cet infortuné fut également égorgée. Ensuite on punit de mort tous les prétendus complices de l’innocent Féodoroff, tels que les princes Kourakine-Boulghakoff, Démétrius Riapoloffsky, illustre guerrier, et trois princes Rostoffsky, dont l’un était voïévode de Nijni- Novgorod. Trente légionnaires, expédiés de Moskou, vinrentle trouver au moment où il était en prière à l’église, et lui dirent : «Prince Rostoffsky, au nom du tzar, vous êtes notre prisonnier. » Le voiévode, à ces mots, ayant jeté son bâton de commandement, se remet entre leurs mains. On le dépouille et on le conduit, entièrement nu, jusqu'à vingt verstes (cinq lieues de France) de la ville, sur les bords du Volga, où l'on s'arrêta. « Que voulez-vous faire ? demandet-il de sang-froid. — Nous allons abreuver nos chevaux, lui répondent les opritschniks. — Ce ne sont pas les chevaux, dit le malheureux, c’est moi qui dois boire cette eau! » Au même instant il est décapité, et on jette son corps dans le fleuve. On apporta sa tête à Yvan, qui, la poussant du pied, dit avec un sourire diabolique : « Il aimait naguère à se baigner dans le sang des ennemis sur le champ de bataille ; il s’est enfin baigné dans le sien propre. »

Le prince Tschéniatieff, capitaine distingué, crut pouvoir éviter la mort ense renfermant dans un monastère ; il renonça au monde, à sa femme, à ses enfants ; mais les assassins l’arrachèrent de sa cellule et le firent expirer au milieu d’affreux tourments. Ils le grillèrent dans un poêle et lui enfoncèrent des aiguilles sous les ongles. Le prince; Tourontai-Pronskoï, qui avait servi le

père d’Yvan, qui avait participé aux glorieuses campagnes, voulut également se faire moine ; il fut noyé. Toutine, trésorier du tzar, connu par ses richesses, fut haché en morceaux avec sa femme, ses deux jeunes filles, ses deux fils en bas âge, et cet horrible supplice fut exécuté par le prince Tcherkaskoï, frère de la tzarine !..… Kazarine-Doubroffskoï, chancelier du conseil, périt de la même manière; grand nombre de gentilshommes furent massacrés au moment où ils se rendaient à l'église et à leurs tribunaux, sans soupçonner aucun danger. Les opritschniks, armés de longs poignards, de haches, parcouraient les villes pour chercher des victimes, immolant publiquement de dix à vingt personnes par jour. Dans les rues, sur les places, on voyait partout des cadavres auxquels personne n'osait donner la sépulture ; car les citoyens craignaient de sortir de leurs maisons, et le lugubre silence qui régnait dans Moskou n'était interrompu que par les cris féroces des bourreaux du tzar. Le vertueux métropolitain Philippe, lui-même, était muet pour les citoyens et les boïars désespérés. Mais Dieu voyait son cœur ! Dans ses secrêtes exhortations au tzar, il lui adressait les plus sanglants reproches, malheureusement inutiles, car Yvan l’évitait et ne voulait plus le voir. Les gens de bien venaient trouver Philippe, ils lui montraient, en gémissant, les rues teintes de sang, et le prélat, consolant les affligés au nom du Père céleste, leur promettait de ne pas épargner sa vie pour sauver celle de ses compatriotes, engagement sacré qu'il sut remplir.

Un dimanche de l'année 1568, accompagné de quelques boïars et d’une foule de satellites, Yvan se présente dans la cathédrale de l’Assomption, couvert, lui et sa suite, de soutanes noires et de bonnets élevés : le métropolitain occupait sa place ordinaire ; le 1zar s'approche de lui et attend sa bénédiction, mais sans proférer une parole; le prélat avait les yeux fixés sur l'image du Sauveur. « Saint Père ! lui di- » sent alors les boïars, voici le tzar, donnez-lui » votre bénédiction.» Alors Philippe, jetant un regard sur Yvan, répondit : « Non! dans cet » appareil, sous ces étranges vêtements, je ne » puis reconnaître le tzar orthodoxe. Je ne le » reconnais pas davantage dans le gouvernement » de la Moskovie..…. O prince ! nous offrons en » ces lieux des sacrifices au Seigneur, et der- » rière l'autel le sang de chrétiens innocents » coule à grands flots : jamais, depuis que le so-

» Jeil uit aux yeux des mortels, on n’a vu un » monarque, éclairé de la vraie foi, déchirer ÿ aussi cruellement ses propres États! Chez les » païens eux-mêmes, dans les paysinfidèles, on

» trouve des lois, de la justice, de la compassion.

>» pour les hommes; il n’en existe point en Rus- > sie ! les biens, la vie des citoyens n'ont plus de » garanties : on ne voit que meurtres, que brigan- > dages, et tous cés crimes se commettentau nom » du tzar! Vous êtes élevé sur le trône, maisil » est un Être suprême, notre juge et le vôtre. » Comment paraîtrez-vous devant son tribunal » couvert du Sang des justes, étourdi de leurs » cris de douleur; car les pierres que vous fou- » lez aux pieds crient vengeance au ciel ? O » prince, je vous parle comme pasteur des » âmes, et je ne crains que Dieu seul.»

Yvan, frémissant de rage, frappe de son bâton ferré le pavé du temple, et s’écrie d’une voix terrible, et hurlant comme un tigre des déserts : « Moines audacieux, jusqu'ici Je vous ai trop » épargnés, rebelles que vous êtes ! à dater de » Ce jour, je serai tel que vous me représentez.» À ces mots, il sort de l’église, le regard menaçant, et dès le lendemain les assassinats, les büchers, les noyades, les empalements, les pendaisons, l'écartellement recommencent. Au nombre des grands on vit périr le prince Pronskoï. Les principaux officiers du métropolitain furent tous arrêtés, torturés, à l'effet de leur faire avouer les secrets desseins de Philippe ; ; tourmenis inutiles qui ne produisirent aucune découverte. Yvan n’osait pas encore porter la mainsur le prélat lui-même, plus que jamais chéri, respecté par le peuple ; il suspendait le coup qu'il voulait porter. En attendant, que faisait-il ?

Au mois de juillet 1568, à minuit, les favoris dû tzar, Viazemskoï, Malouta-Skouratoff, Griaznoi, à à la vête de la légion des élus, enfoncent les maisons d’un grand nombre de seigneurs, de négociants, enlèvent les femmes connues par leur beauté, et les conduisent hors de la ville. Au lever du soleil, ils sont rejoints par le tzar en personne, escorté de mille satellites. On se met en route; à Ja première couchée on lui présente les femmes, parmi lesquelles il en choisit quelques-unes, abandonnant les autres, à ses favoris. Ensuite il fait avec eux le tour des murs de Moskou, brûlant les métairies des boïars disgraciés, mettant à mort leurs fidèles serviteurs, exterminant jusqu'aux bestiaux, surtout dans les villages de Kolomna, qui appartenaient au grand écuyer

Féodoroff. Il y découvrit une chambre à l'étage le plus-élevé d'un bâtiment; il y fit garrotter Boris Kolytscheff, et donna l'ordre de placer sous cette chambre, comme sous celles qui l’entouraient, remplies de monde et bien fermées, piusieurs tonneaux de poudre ; placé alors à une grande distance avec ses troupes en ordre de bataille, comme devant une ville assiégée, il attendait le moment de l'explosion. Dès que l’édifice eut sauté, ilse précipita au grand galop à travers les débris, suivi de sa troupe de démons, qui poussaient de grands cris et avides, comme lui, de voir les membres déchirés de ceux qu'il avait fait enfermer dans l'édifice. Alors on trouva Yvan Kolytscheff, attaché par le bras à une grande poutre, assis sur la terre, sain et sauf et louant Dieu! Aussitôt un des élus, poussant son cheval de son côté, lui trancha la tête d'un coup de sabre et l’'apporta au tzar comme un présent agréable. Rentré dans Moskou, le tzar fit reconduire chez elles les femmes enlevées, dont plusieurs moururent de honte et de douleur.

Mais il restait encore l’inopportun Philippe ; le tzar fit dresser contre lui un acte d'accusation, et le força d’officier, le jour de Saint-Michel l'Archange ; mais au moment où Philippe, revêtu de ses habits sacerdotaux, disait là messe dans la cathédrale de l’Assomption, les opritschiks pénètrent dans le sanctuaire, saisissent le métropolitain, lui arrachent les marques de sa dignité, le revêtent d’une soutane grossière, le chassent de l’église à coups de balai, et le conduisent en traîneau au couvent de l'Épiphanie. Le peuple en larmes courait aprèsson pasteur, qui, d’un air serein, le bénissait et disait : «Priez le Seigneur! » Le lendemain, il fut amené, pour rendre sa sentence, à un tribunal brel par Yvan lui-même. Il fut jeté dans un cachot. Dans le même temps, le tzar exterminait la famille des Kolytscheff; il envoya à Philippe la tête d'Yvan Borissévitsch, son neveu, et lui fit dire : « Voilà les restes de ton parent ct ; tes enchantements n’ont pu le sauver ! » Philippe se lève à ces mots : il prend la tête, la bénit et la remet à l'envoyé du tzar.

Cependant Yvan-Vassiliévitsch craignit bientôt les suites de l'attachement des Moskovites pour le métropolitain déposé : : il apprit que du matin au soir ils se portaient en foule autour du couvent de Saint-Nicolas, et que là, les yeux fixés sur la cellule du captif, ils se racontaient

mutuellement les miracles opérés par sa sainteté. Il prit le parti de faire conduire le prisonnier au monastère d'Otrotsch, situé dans le gouvernement de Tver, et fit procéder sur-le-champ à l'élection d’un nouveau métropolitain : c’était Cyrille, archimandrite de Troitskuïa.

Délivré d’un pasteur sévère, inflexible, qu’il venait de faire remplacer par un homme faible et sans caractère, Yvan se trouva libre de s’abandonner désormais à sa férocité autocratique. Jusque-là il avait fait périr des individus, il commença à exterminer des villesentières!Torjok futle premier théâtre de ces meurtres. Dans un jour de foire, une querelle s'étant élevée entre les opritschniks et les habitants, le tzar déclara aussitôt ceux-ci coupables de rebellion et les fit mettre à la torture ou précipiter dans la rivière. Les mêmes scènes se renouvelèrent à Kolomna. A côté de ses cruautés la peste vint exercer ses ravages !..

Quatrième époque de la tyrannie et des massacres (1569-1571). Marie, seconde épouse d'Yvan, mourut le 4er septembre 1569; mais dix jours étaient à peine écoulés que déjà il se hâta de retourner dans l'affreuse solitude d'Alexandroyskaïa, pour forger de nouvelles conspirations, pour inventer de nouveaux supplices. La mort de Marie semblait lui avoir ligué la faculté de se surpasser encore dans la carrière des cruautés. Il fit répandre le bruit que la tzarine avait été empoisonnée par de secrets ennemis, voulant ainsi préparer les Moskovites aux nouveaux transports de sa rage.

Yvan avait un cousin qui s'appelait Vladimir ; celui-ci s'était rendu à Nijni par Kostroma, où il avait été reçu en grande cérémonie par le clergé et les citoyens. Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue à Moskou, le 1zar donna des ordres pour y faire amener les commandants de Kostroma qu'il envoya au supplice. En même temps il écrivit affectueusement à son cousin pour l’engager à se rendre auprès de lui. Vladimir se mit en route sur-le-champ avec ses enfants et son épouse, et s'arrêta au village de Stotina, situé à trois verstes d’Alexandrovskaïa. Ayant donné connaissance de son arrivée, il attendait les ordres du tzar, lorsque tout à coup il aperçut une troupe de cavaliersarrivant au grand galop, le sabre à la main. Yvan étaitau milieu de la troupe ; il descend de cheval et entre dans la maison d’un paysan. Le cuisinier du tzar, soudoyé à cet effet, se présente comme accusateur. Après cette

Page 1