TOME II
«Le sang injustement versé est chose sacrée,
» les fleurs naissent sur le sol qu’il a humecté. »
(Ancienne ballude.)
geait le pouvoir suprême avec le chef de l'Etat, et sa puissance s’étendait depuis la Dzwina jusqu'à la Prusse. La mythologie slave, modelée sur celle des Grecs, modifia beaucoup le caractère violent des anciens peuples de ces contrées ; son influence douce réveilla l'enthousiasme poétique et religieux que les guerres sanglantes avec les chevaliers Teutoniques avaient exalté au plus haut degré. Les Litvanienssentirent le besoindes sacrifices, et de nombreux autels s’élevèrent. Les forêts, les lacs, les rivières, les bosquets avaient leurs divinités tutélaires, les chaumières avaient des fétiches, leurs bons génies. Il existe de charmants contes populaires qui se rapportent aux croyances mythologiques de cette époque, et qui prouvent que la poésie fut cultivée depuis longtemps parles Litvaniens. L’antique temple de Romnowé était la demeure de Krewe-Kreweyto, lequel devait être librement élu par les weïdalotes, prêtres et sacrificateurs institués pour entretenir le feu sacré (le zniez), instruire le peuple dans la religion, et célébrer sa gloire par des chants héroïques.
Les prêtres chantaient les exploits des héros morts pour la patrie. Souvent même ils excitaient le peuple à la guerre contre les ennemis des dieux dont ils prétendaient connaître les volontés. Quand les troupes marchaient au combat, les weïdalotes portaient le grand Xrewe dans une litière. Le peuple se prosternait sur son passage en agitant des bannières. Pendant les sacrifices, les weïdalotes se servaient de tonneaux couverts de peau brute sur lesquels ils frappaient à coups redoublés; le son de ces tonneaux ressemble au bruit du canon. Les premiers chants litvaniens furent inspirés par la fête des morts que les weidalotes célébraient tous les ans à une certaine époque. Ces cérémonies se
faisaient avec une grande pompe. Les burtenikas, chanteurs, poëtes et devins, déjà connus et vénérés, y venaient pour évoquer les âmes et les apaiser par la puissance de leurs chants unis à la musique. Il y avait aussi des femmes, nommées burtes, qui chantaient des cantiques de leur composition, à l'instar des skaldes du Nord.
Ces restes précieux de l'antiquité litvanienne doivent être classés parmi les chants populaires; il est à regretter que tous les airs n'aient pas élé notés.
Un grand nombre des anciens chants litvaniens renferment desidées mythologiques, ou reposent sur les croyances religieuses de cette époque ; d'autres expriment les sentiments tendres, comme les Daïnos; il y en a qui ont été improvisés pour les cérémonies publiques, les noces, et les fêtes des morts (les Raudos). Les Daïnos sont écrits en langue litvanienne et en litvano-prussienne. Selon les témoignages des historiens, la littérature litvanienne était déjà riche en poésies héroïque et historique. Avant l'introduction du christianisme, on cite un chant plaintif du temps de Miechovita, sur la mort du prince Sigismond, tué par les Russiens. Les Daïnos surtout sont remplis de grâce et de simplicité; fleurs charmantes des bords de la Wilia, elles rappellent la riante vallée de Kowno qui fut leur berceau.
Quant à lalanguelitvanienne, elle prend sa source dans le sanscrit, quitte l'Asie avec les Hérules, traverse huit siècles sans perdre son caractère primitif, se perfectionne sans aucun secours étranger, et donne naissance aux quatre principaux dialectes plus ou moins rapprochés du sanscrit. Ces quatre dialectes distincts sont : le litvanien, le Letton, le héruie, et le vieux prussien; plus tard, quelques mots russiens y ont été introduits sans en altérer la pureté. Le litvanien, malgré son origine asiatique et sa parenté avec la langue pélasgo-hellénique, n’accepta pas les lettres grecques; mais il prit l'alphabet latin, comme la Pologne. L'emploi des formes gracieuses introduites dès sa formation bâta son perfectionnement ; et cette langue née dans l’âge d'or de la plus belle partie du monde, cultivée par un peuple sociable aimant la poésie, s'est conservée intacte jusqu’à l'établissement du christianisme, qui fut l'époque de la réunion de deux peuples, qui ne formeront plus qu'une grande nation. La conversion définitive des Litvaniens à la foi chrétienne se fit sans effusion de sang, à la voix d’un Jagellon qui, aprèsavoirem-
brassé la foi d'Hedwige, fit partager à son peuple cette sainte foi et sa croyance. Jusque-là, niles efforts des grands-dues, ni le propagandisme sanguinaire des chevaliers Teutoniques, n'avaient pu renverser le culte de Perkun. La religion chrétienne amena une réforme générale, les autels des faux dieux disparurent de la terre, le znicz s’éteignit, les serpents sacrés furent immolés, la langue, les chants et les mœurs subirent l'influence du christianisme, lequel cependant n’effaça que peu à peu les couleurs fortes que les croyances mythologiques avaient imprimées sur le caractère des Litvaniens. Les fêtes des morts (Chauturay)supprimées, ainsique celles du bouc et celles des pasteurs, les weïdalotes et leurs chants furent oubliés aussi. Car le peuple, devenu esclave, attaché à la glèbe, abandonna ses armes et sembla renoncer à ses chants héroïques. Si quelques fragments du passé échappaient de la destruction, on se les communiquait comme des reliques sacrées, dans les cérémonies mystérieuses et intimes auxquelles le peuple resta attaché,
DAÏNOS, anciens chants mythologiques de Litvanie, di
La vallée de Kowno, que la nature a enrichie de tous ses dons, est célèbre dans Fhistoire mythologique par le culte de Milda, Vénus litvanienne. Elle est aussi la patrie des Daïnos, chants érotiques, créations ingénues du peuple heureux qui habitait entre les bords fleuris de la Wilia et du grave Niémen. Ces chants historiques et populaires, qui respirent les sentiments les plus tendres, sont d'une simplicité ravissante. On y trouve une peinture gracieuse de Milda, déesse des premières amours. La ville de Kowno était la Cythère litvanienne. Les merveilleuses beautés du pays, une quantité prodigieuse de fleurs des champs, plas belles et plus nombreuses que les fleurs sauvages des pays voisins, des collines graeieuses couronnées dés roses blanches que la nature répand à profusion, font de cette vallée un véritable Eden. Une fécondité constante favorise cette terre. Le peuple de la vallée est très-gai et ses mœurs sont douces; il a un goût prononcé pour les fleurs, et les jeunes filles s'occupent avec soin de leur culture. La plus pauvre maisonnette à son parterre ; il n'est pas rare de trouver dans un village des fleurs qui feraient envie au luxe des salons. Un mariage dans
la vallée de Kowno doit être tout paré de fleurs; on conserve si bien la rufa, que dans l'hiver même on peut en faire des couronnes pôur orner la maison nuptiale, car le parfum de ces couronnes a le pouvoir d’éloigner les mauvais esprits. C’est au milieu de toutes ces fleurs de la vallée de Kowno, que la déesse Milda avait ses autels. D’après les contes populaires, il existait aussi des prêtres nommés Mildawnikas qui
brülaient de l’encens à l'honneur de la déesse de
l'amour. La déesse avait choisi Kowno, comme Vénus avait choisi Gnide. Non loin de là, Wellona, déesse de l'éternité, avait son temple qui se mirait dans les ondes du Niémen. La voix terrible du grand fleuve se mêlait aux frémisse-. ments du chêne prophétique Baublis et aux hymnes religieux de Milda. Les jeunes filles du pays chantaient les Daïnos, qui peignent avec tant de charme là vie intérieure de cette époque, et dont là naïve franchise éveille dans l’âme mille émotions de joie et de bonheur. Bientôt le Niémen ira se jeter dans la mer ora- geuse où flotta jadis le vaisseau de Palémon, emportant avec lui les produits des rivières saintes et les derniers échos des Daïnos: en un instant, les chants, les eaux, les amours, tout disparaîtra dans les profondeurs des mers,
Dans les tempêtes on entend souvent un bruit sourd qui sort des entrailles des falaises. Alors les flots se gonflent, la vague se redresse menaçante, et son écume en tombant se transforme en mille morceaux d’'ambré qui dorent les bords de là mér; aussi on l'appelle mer d’ambre (Bursztynowe morze), autrefois mer des Varègues.
Le peuple litvanien, toujours en guerre, luttant sans cesse contre ses puissants voisins, n’a point suspendu la lyre nationale sur les branches du saule pleureur. Sincèrement attaché à son pays, il se créa dans sa simplicité et sans art un monde invisible de beauté idéale: ses chants resteront comme des monuments impérissables, et attesteront à la fois ce qu'il a été, et le degré de civilisation d’une époque prétendue barbare. Les Daïnos nous ouvrent le sanctuaire de la vie intime. Là, le cœur humain se montre à découvert, le monde intellectuel s’y reflète en entier; par ces chants, on connaît le caractère et les usages du peuple. Ils nous dévoilent les inspirations les plus élevées de l'âme, alors qu’elle scintille de joie ou qu'elle pousse des soupirs de douleur.
La langue litvanienne se plie aisément aux expressions caressantes. Le style familier respire une grâce aimable qu’embellit encore l'usage fréquent des diminutifs, mais qu’il est impossible de rendre dans une traduction. Quant à la forme intrinsèque des Daïnos, elle est très-simple : unc idée, une image quelconque peuvent servir de comparaison; les sentiments d'amitié et d'amour s'y reproduisent souvent; le poëte, sans transition, passe d’une fiction à une vérité morale.Les images, les objets de comparaison, il ne les cherche pas loin, il prend tous ceux qui lui tombent sous les veux: un arbre fleuri, une source d’eau vive, un verger, tout s’anime et respire la vie etles sentiments les plus doux. Dans ces poé* sies, la forme interrogative est employée trèssouvent. Voyez les deux Daïnos n°5 4 et 2, les paroles et la musique ont conservé un parfum local.
Voici un chant mythologique sur le mariage de l’Aurore (Auszrinné,)où se trouvent plusieurs dogmes mythiques.
L’Aurore célébrait sanoce, Perkun parut à la porte du ciel, Et renversa le chêne vert,
Dont le sang jaillit, Et retomba sur ma robe Et sur ma couronne,
La fille du soleil pleura trois ans, Et pendant trois ans, Elle cueillit des fleurs fanées.
Puis elle demanda à sa mère :
« Où dois-je läver ma robe?
Où pourrai-je laver le sang ?
VE — Va, mA fille chérie, Va au bord du lac, Où se jettent neuf rivières.
—Où donc, ma douce mère, Dois-je sécher ma robe?
Dois-je la sécher au vent ?
— O ma fille, au jardin, Où fleurissent neuf roses.
— Quand donc, ma douce mère, Mettrai-je ma robe lavée ?
Quand porterai-je ma robe blanche ?
— O ma fille, dans ce séjour Où neuf soleils vont luire.»
Ce qui frappe dans ce chant, c’est le nombre
neuf, et l'apparition du dieu de la foudre, Perkun, qui détruit le chêne vert qui lui était consacré. Le sang de ce chêne retombe sur la robe et sur la couronne de l’Aurore au moment où celleci approchait de l'autel. L’Aurore pleura trois ans en recueillant les fleurs fanées de sa cou ronne; puis elle demanda à sa mère quel jour elle pourrait se remarier. Ici le nombre neuf apparaît, ce nombre était sacré chez les Litvaniens, qui l’adoptèrent d’après les Skandinaves. Les neuf soleils font allusion au phénomène atmosphérique connu.
Le chant sur le mariage de la Lune, Menesio swooba, renferme plusieurs idées mythologiques. Le Soleil se fait vengeur de l’infidélité de la Lune pour l’Aurore, sa fiancée. Cette Daïna est incontestablement d’une haute antiquité.
Le savant Narbutt cite un ancien chant à Liethua, déesse de la Liberté, qui avait le chat pour symbole. Cette déesse partageait avec Odin les âmes des murgi (guerriers morts pour la patrie ); son culte était dans l’ancien palatinat de Troki.
« Douce Liethua, Liberté chérie, tu as disparu dans l’azur des cieux. Où faut-il te chercher? peutêtre au sein de la mort. De quelque côté qu’un malheureux tourne les yeux, vers l’orient ou vers l’occident, il ne voit que malheur, persécution. La sueur du travail et le sang répandu dans les combats ont inondé la terre entière.— Douce Liethua, Liberté chérie! descends du ciel, aie pitié de nous!»
La petite Daïna sur Pucis, Zéphire litvanien, est toute gracieuse.
Elle planta la verte ruta,
Elle l’arrosait de ses larmes, Elle l’entoura d’une petite haie Pour en tresser des couronnes Jusqu'au relour de mon amant.
Tu seras ma tresse chérie, Croïs gaiement dans mon verger; Bois mes larmes et ma sueur.
Que le vent ne te fasse point de mal, Que la pluie ne te couche pas à terre, Que les Zéphirs, amis des fleurs,
Te caressent de leur haleine.
Le nombre des Daïnos mythologiques est trèsconsidérable, plusieurs s'adressent aux divinités du premier ordre, d’autres aux dieux domestiques (fétiches). Voici les noms de quelques déesses qui ont leurs chants spéciaux
Déesse puissante Lado ou Latone litoanienne,{ dans tous les pays
du Nord,
De
Wellonna où Welli-Déewe,
POLOGNE
Déesse de l’éternité; on lui sacrifiait pendant les fêtes des morts (Dziady).
Déesse de la- Ï mour;son culte était à Kowno, ainsi que feet du dieu Kaunis.
Déesse de la fortune.S’appelaitDola chez les Prussiens ; dans les sacrifices, on invoquait celte \divinité.
, Déesse des féneé son culte a duré chez les Litvaniens jusqu’en 1530; on célebrait sa fête au printemps.
L'étoile du soir, fille du Soleil. Cette daïna est remplie d’allusions astronomiques.
Déesse du bouheur, dont le chant très-ancien est du:
pays riverain en Samogitie; ilcommence ainsi :
« Laïma appelle, Laïma crie,
Courant pieds nus sur la montagne. »
Milda, Pilwite, | Pergrubié ou Mélitéle, Wakarinné ou Hesper,
Laïma, LT
Dans les grands malheurs Laïma se montrait.
sur les montagnes, on entendait sa voix, qui prés venait de l'approche du danger.
Les principaux dieux qui ont leurs chants, sont :
Dieu de l'amour, ou
Kaumis, fils de Milda,{ Cupidon représenté par un petit hain.
Dieu des pasteurs; il
Gonighs, existe un chœur à son honneur.
Elnis (le cerf), Fétiche qui éloignait
les maladies.
Les Daïnos qui chantent l'amour, l'amitié, la vie intérieure sont les plus nombreuses. Une douce mélancolie règne dans les chants d'amour, on y éprouve cette vague tristesse qui nous charme tant dans les chants d'Ossian lorsqu'il n'y a plus d'espérance dans un cœur blessé; la joie même yest triste. On ressent ces impressions dans les chants litvaniens, et ils nous touchent par les sentiments qui prennent leur
source dans un cœur pur. Un cœur pur soupire tristement après l'objet chéri, comme dans la Daïna suivante :
« Sous les tilleuls coule le ruisseau, un ruisseau pur el joyeux, et sur la lisière pure et joyeuse sous les tilleuls, pourquoi pleures-tu, ma fille ?
— Pourquoi ne puis-je paspleurer, pourquoi ne puis-je pas parler au ruisseau? Ah! pourquoi ne verrai-je pas celui que je porte dans mon cœur ?
» Au milieu du silence de la nuit, pendant mon sommeil, j'ai causé avec lui sous un arbre, je lui ai fait des serments, j'ai juré sur les cendres de ma mère de ne jamais le quitter.
» J'aimerais mieux supporter tous les malheurs, séparer mon âme de mon corps, plutôt que de me séparer de toi, mon ami, ou de ne plus t'aimer.»
L'Adieu d'une sœur est du même genre; rien de plus touchant que l'air de cette Daïna.( Voyez n° 5.)
Les Litvaniens aiment assez Îles poésies énigmatiques, où ils exercent leur esprit. Ces poésies ont la forme interrogative ; on les appelle Misla (énigmes). Voici une de ces chansons :
« Lorsqu'une fois ma mère m’a grondée, elle m’a dit : Va au bois, ma fille, et trouve-moi une fleur d'hiver, et de la neige d’été.
® » J’allais errer tristement sur les collines près du lac et au bois. « Mon pasteur, dites-moi, je vous prie, où trouverai-je ces deux choses ?
12 S; tu veux être bonne et fidèle, situ me donnes ta bague pour arrhes, je te dirai l'énigme ; écoute, écoute, ma fille.
— Je serai bonne et fidèle, je donnerai cette bague pour arrhes; mais, dites-moi,où trouverai-je la fleur d'hiver et la neige d’été?
-— Va au bois de sapins, casse une petite branche, porte-la à ta mère, et dis hardiment : Le sapin est la fleur d'hiver.
Va aux bords de la mer d’Ambre, prends l’écume des flots azurés avec ta jolie main, l’écume de mer est la neige d’été. »
Cette chanson montre que la forme dialoguée est très-souvent usitée dans les chants populaires. Le dialogue entre la mère, la fille et le pasteur, anime non-seulement le récit et donne de la vie aux images, mais il éveille les sentiments délicats relatifs aux personnes qui se doivent l'amour et l'estime. Souvent la chanson prend la forme dialoguée, là où il n’y a qu'une seule personne agissante, comme dans la chanson sur l'Orpheline.