‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 18 sur 180 · CAPITALE DE LA LITVANIE · texte numérisé non relu

CAPITALE DE LA LITVANIE

‘Une chaine de coteaux, renfermant une mul- “utude de lacs, forme une élévation de terrain

parallèle à la mer Baltique; là est, pour ainsi dire, la frontière quisépare-la race slavonne de celle des aborigènes. A l’endroit où la rivière: d: la Wilia {qui vient du pays slavo-russien, | pour se jeter au cœur de l'ancienne Litvanie) franchit la frontière, est une vallée entourée de

diauteurs qui dominent toute la contrée.

Presque à l'entrée de cette espèce d'arène, la Wilia reçoit les ondes impétueuses de la Wilenka. Le ruisseau semble impatient de s'unir au: grand fleuve, et bondit au travers des ravins; sa | vigueur surmonte tous les obstacles ; trois mon- «agnes l'ont arrêté dans sa course ; mais il a dé

chiré le flanc des deux premières, et la troi-. sième, en résistant à ses efforts, est restée fen-

due à l'embouchure de a rivière.

L'extrémité de la montagne, coupée par le cours de la Wilenka, est renfermée entre deux bras de rivière ; le temps lui a donné une forme

arrondie et presque conique. Ce tertre isolé -donnera naissance à la capitale de la Litvanie.

Les villes qui, dans des-temps plus modernes, se sont élevées par la volonté d’un monarque et d’après un plan tracé par un architecte, ont l'ex-:

plication de leur origine dans des livres et dans

des archives; mais celles qui appartiennent à

une époque toute de poésie ne présentent à l'histoire que des traditions enveloppées d'un

nuage brillant de loin, mais inaccessibles à une

curiosité investigatrice.

Il'est difficile de dire si c'est une des rivières qui donna son nom à la nouvelle cité, ou bien si

c’est elles qui lui ont emprunté leurs dénominations postérieures. La Wilia, dans la langue litvanienne, estappelée Neris, et la Wilenko, selon les chroniqueurs du xvi siècle, s'appelait jadis Wilna ; il y a sans doute quelques omissions dans les récits traditionnels, car il semble peu vraisemblable que ce soit ce petit ruisseau qui ait donné son nom à la grande cité.

Vers la fin du xure siècle, régnait en Litvame

le vieux princé Swintorog; quatre-vingt-dix ans

n'avaient diminué ni son ardeur, ni refroidi son affection pour la terre natale. Jadis il Favait défendue én héros, ou parcourue en chasseur intrépide, et c'est là qu'il voulait mourir, La char-

mante vallée au confluent de la Wilia et de la

Wilenka fixa les vœux du vieillard ; il y termina sa vie, et son fils et successeur Germond accomplit les dernières volontés de son père. Le corps de Swintorog fut brülé au pied de la colline (selon l'usage dn pagañisme litvanien ), et on éleva un monument funéraire, dont la garde fut confiée à quelques Weïdalotes établis dansle voisinage. Ceci avait lieu en 1272.

Plus de cinquante ans se passèrent sans que rien troublât cetasile de la mort et de la piété. De temps entemps apparaissait un cortége funèbre : c'étaient les restes d’un prince ou d'un grand de

Litvanie, Au milieu des cris de douleur, s'élevait

un bücher qui dévorait le corps du défunt et tout ce que, dans sa vie, ilavait affectionné : ses armes favorites, ses chiens les mieux dressés, ses domestiques les plus fidèles et sa femme, tout devenait la proie des flammes, tous mouraient pour rejoindre le maître dans l'autre monde.L'autre monde, pour la Litvanie païenne, était une immense montagne et presque inacces-

sible; aussi avait-on soin de jeter dans le bücher des griffes d'ours et de panthères pour aider les morts dans leur périlleux voyage. Après la cérémonie, la foule désertait la vallée de Swintorog, ou la vallée courbée (dolina Krzywa), comme on l'a appelée plus tard. On n'y voyait qu'une urne de plus, ou une nouvelle idole à adorer. Mais le temps approchait où de grands changements devaient s'opérer dans ces lieux solitaires.

Au commencement du xrve siècle, le pouvoir ducal de Litvanie tomba dans les mains de Gédymin. Ce grand guerrier, avide de conquêtes, parcourait les pays voisins, dévastait les cités chrétiennes, et les richesses qu'il en tirait lui servaient à élever des villes naissantes. La guerre eLla chasse se partageaient sa vie ; il agrandissait ses Etats en dépouillant les ducs Russiens, et il administrait le pays en se livrant à son plaisir favori : rarement sa tête reposait sous un toit, une tente lui servait d’abri, etil lui préférait encore les voûtes d'un ciel étoilé. Des inspirations soudaines remplaçaient chez lui la méditation; en présence de la nature, il formait les plans de nouvelles conquêtes ou de nouvelles fondations ; sa volonté ne connaissait point d’obstacle : penser et agir, était pour lui l’œuvre d'un instant.

Tout chargé des dépouilles de Kïiow, qu'il venait de subjuguer, il fonda le château de Troki.

Un jour, la cour ducale reçut l'ordre de se diriger, avec les meutes et les filets, au nord-est de Troki. On cerna l’une après l’autre toutes les issues de la forêt; rien ne devait échapper à l’expérience des chasseurs et à l'ardeur des chiens ; pourtant il arriva qu'un animal plus rusé ou plus fort franchit la ligne des javelotiers (oszczepniki). L’aboiement des chiens s’éloignait et le cor des chasseurs annonçait que la bête avançait : c'était un énorme urus qui depuis longtemps s'était montré dans la contrée et qui avait déjoué jusqu'alors les efforts des chasseurs. Gédymin ordonna de le forcer à outrance, et lui-même se mit à la têve de la bande chasseresse. Après quelques heures d'inutiles poursuites, on se ‘trouva dans une contrée montagneuse, près de l'embouchure de la Wilenka. Mille échos confus venaient se perdre dans les ravins et dans des arbres touffus : il n'était plus possible de savoir quelle direction

avait prise la meute. Le grand-duc gravit le tertre enclavé entre deux rivières, pour dominer la position. Soudain l'animal, serré de près par les chasseurs et les chiens, gagne la montagne pour se précipiter dans les flots de la Wilia. La flèche de Gédymin termina sa course. Le page du grand-duc donna aussitôt le signal de la victoire; le son fut répété, et de proche en proche il parvint jusqu'au dernier; alors tous les cors remplirent la forêt de leurs joyeuses fanfares, et on s'empressa d'accourir au-devant du maître pour lui présenter ses félicitations et recevoir ses ordres.

Gédymin était au comble du bonheur; l'urus était étendu à ses pieds; de mémoire d'homme on n'avait vu un animal de cette force et de cette grandeur, quatre chassseurs pouvaient s'asseoir entre l'embranchement de ses deux cornes!

Quand toute la suite fut réunie, les rayons du soleil couchant disparaissaient derrière les hauteurs de Ponary, il était trop tard pour regäagner le.château de Troki. Le grand-duc ordonna les préparatifs du repas et dit qu’on passerait la nuit sur là montagne, qui depuis lors .a gardé le nom de montagne de l'Urus (Tur). Une couverture brodée d’or (précieuse acquisition que Gédymin avait faite d’un Kan des Tatars) fut accrochée aux branches d'arbres et lui servit de tente ; les seigneurs et les favoris du grand-duc eurent des gîtes à l’avenant de celui du maître. QUE

L'horizon, perdant peu à peu sa teinte rougeâtre, se couvrait de milliers d'étoiles sur son fond rembruni, et la fraiche brise de la nuit formait des nappes de perles avec ses vapeurs humides.. En présence de cette nuit si belle et si calme, les groupes de chasseurs buvaient de l'hydromel que la bonne humeur du grand-duc n'avait point ménagé ce jour-là, Après l’excitation et la fatigue, le besoin du repos se fit sentir et la vallée redevint silencieuse.

Au lever de l'aurore chacun fut sur pied ; le

. grand-duc avait donné le signal et tous étaient

prêts à recevoir ses ordres. Gédymin restait étendu sur sa peau de panthère, son air pensif contrastait singulièrement avec sa gaieté de la veille ; tout à coup il leva fa tête, et dit aux seigneurs de s'asseoir auprès de lui: « Écoutez-moi, dit-il, j'ai fait un rêve affreux : les dieux m’envoient un avertissement, mais j'avoue que mon esprit a peine à le comprendre. H me semblait

voir là, sur la montagne, un loup d’une grosseur surnaturelle , et recouvert d’une armure de fer comme celle des Teutoniques : je le voyais à la place où j'ai tué l'urus. Ce loup portait dans ses flancs cent autres loups; ils poussaient des hurlements effroyables. Que dois-je penser de ce rêve étrange ? Est-ce moi, est-ce vous qui pourrons l'expliquer? »

On Chercha à persuader au duc que l’augure etait favorable; peut-être, osèrent dire quelques seigneurs, est-ce un présage de guerre; mais tous s’abstinrent d'ajouter que cette guerre serait suivie de la peste et de la famine. Un des favoris de Gédymin lui conseilla d'interroger la sagesse du chef desWeïdalotes: c'était un homme dont l'origine, la science, la piété, inspiraient confiance aux Litvaniens. On le regardait comme un envoyé des dieux. Son histoire mérite d’être mentionnée.

Jadis le grand-duc Witenes, père de Gédymin, étant aussi à la chasse, sur les bords de la Wilia, avait été frappé par les cris d'un enfant nouveau-né ; il fit faire des recherches, et on découvrit dans un nid d’aigle un petit garçon richement emmaillotté : cet enfant fut élevé à la cour ducale, et on lui donna le nom de Lizdeyko. Lisdas signifie, en langue litvanienne, nid, et l'endroit où on le trouva s’est appelé, depuis l’événement, Werki, ce qui veut dire cris et pleurs. À deux lieues de Wilna on voit aujourd'hui un beau palais bâti sur cet emplacement.

Lizdeyko montra de bonne heure une intelli-

gence peu commune et des inclinations toutes

particulières. On ne le voyait pas se livrer aux jeux de son âge; les armes, les chevaux, tout ce qui plaît tant à la jeunesse, n'avaient aucun attrait pour lui : à tout il préférait l'entretien des vieux prêtres ou la solitude des forêts sacrées. Il passait des heures entières dans la contemplation du firmament ; alors ses paroles poraient l'empreinte d’une profonde sagesse ou d'une inspiration prophétique. Witenes, ne doutant pas de la vocation de son enfant adoptif, le consacra au culte des dieux et le mit en rapport avec les hommes les plus révérés de la Litvanie et de la Prusse. Bientôt Lizdeyko devint célèbre par sa connaissance des choses futures ; respecté par le peuple et protégé par les prêtres, il fut élevé à la suprême dignité de Krewe-Kreweyto. A l’époque qui nous occupe, le vénérable vieillard habitait, autant par piété que par prédilection, la sainte vallée de Swintorog.

Aussitôt que Gédymin eut entendu prononcer le nom de Lizdeyko, il ordonna qu'on le fit venir ; Krewe-Kreweyto arriva suivi de son cortége : ses cheveux et sa barbe étaient blancs comme sa robe. Il s’appuyait sur un bâton surmonté de trois branches spiralement recourbées. Les Weidalotes qui l’accompagnaient étaient habillés de noir, et chacun, selon l'importance de sa dignité, avait une ou deux branches à sa canne.

Le grand-duc se leva pour recevoir le vieillard ; il lui donna la première place auprès de lui, et, après quelques paroles de bienveillance et de cordialité, il lui fit part du sujet de ses inquiétudes.

À mesure que Gédymin avançait dans son récit, la physionomie grave de Lizdeyko prenait une expression de sérénité et de contentement, ses yeux brillaient d’un éelat surnaturel... Tout à coup il leva les mains et s’écria : « Le sort rest favorable, nos dieux te comblent de leurs bienfaits, [ci tu dois fonder une ville, telle est la volonté des dieux, et dans cette ville la gloire de ton nom resplendira à jamais. Ce loup recouvert d'acier nous annonce que tu dois élever un château-fort, et les cent autres loups sont autant d’édifices qui s'élèveront sous sa protection ; ces hurlements que tu entendais dans ton songe te semblaient aller bien loin... La célébrité de ta ville se répandra au delà de nos contrées. »

Le grand-duc inclina la tête en signe de soumission et d’obéissance à la volonté des dieux. La révélation du prêtre l'avait transporté de joie, et tous les assistants partageaient son émotion. Peu à peu cette joie devint de l’enthousiasme, et chacun se mit à crier : lado, lado.

Après cette entrevue, la vallée de Swintorog prit un autre aspect ; l'agitation, le mouvement, le travail remplacèrent ce calme que rien n'avait troublé jusqu'alors. Des voitures chargées de matériaux et d'outils arrivaient conduites par la main des ouvriers qui devaient bâtir la ville. On n’entendait plus que le bruit confus de voix

etles coups redoublés de la hache. La montagne

de l’Urus, dépouillée de ses arbres, prit une forme régulièrement cerclée. Sur son sommet, qui fut encore rehaussé, on éleva une tour octogone. De gros blocs de granit formaient ses impérissables fondements. Ses murailles en briques rouges, ses murailles d'une construction si large et si parfaite, annonçaient que l'architecte voulait faire un œuvre d'avenir. En regardans aujourd’hui les restes de ce monument antique, on

est tenté de rapporter son origine à une époque

pouvaient inspirer ni Ja crainte ni la haine. Gé-

plus éloignée. Dans les embrasures profondes | dymin combattait les Teutoniques comme une

et basses des fenêtres, dans les voûtes toujours | horizontales, et dans les niches, on croit reconnaître le type de l'ancienne architecture romaine; mais la netteté des contours, l'exactitude des dimensions et le matériel même des étages supérieurs, attestent l’art gothique qui florissait alors dans l'occident de l'Europe.

Un modeste bâtiment se trouvait auprès du bastion; il semblait platôt un refuge contre le danger qu'une demeure de luxe. Toute la partie construite en pierres et en briques reçut le nom de Château supérieur, et la montagne fut appelée Montagne du Château.

A ses pieds, sous la protection de la citadelle, s’éleva une grande maison er bois, destinée à être la résidence ducale ; aussi l’honora-t-on du nom de Château inférieur.

Les tombeaux et l'emplacement où l'on brülait les corps furent transportés vers l'orient dans I forêt de pins, là où s'étend aujourd’hui le faubourg d’Antokol. Gédymin honorait les dieux par amour et par reconnaissance : 1l fit placer l'idole de Perkounas vis-à-vis le château inférieur, dans la forêt sacrée qui s’étendait sur les bords de la Wilia. Le dieu reposait à l’entrée de ce sanctuaire, et près de lui brülait le feu éternel de Zaicz. Et dans ce lieu on construisit des habitations pour Krewe-Kreweyto et pour les Weïdalotes.

La résidence du grand-duc et l'asile du chef suprême de la religion furent bientôt entourés de maisons, construetions éparses faites sans plan et sans uniformité. Les habitants venaient s'établir à l'ombre de cette double protection. Le terrain entre les deux rivières et les hauteurs dont la chaîne fuit vers le midi devint vivant ct animé.

Telle est l’origine dela capitale de la Litvanie, fondée en 1322.

Page 1