TOME Il
« Vive le roi de Dänemark!» Nos soldats voulaient aller en avant, mais le palatin Czarniecki, redoutant un piége, leur défendit de bouger. On ervoya Menzynski pour sonder le terrain, mais avec [a recommandation de ne point agir avant d'avoir donné connaissance de sa mission. Malgré cet ordre, nos soldats voulurent aller jusqu'au lieu où l’on avait entendu la détonation; ils virent une quantité de légumes entassés. À peine se furent-ils retirés, qu'une explosion se fit entendre.Les Suédois, faute de meilleurs moyens, avaient voulu nous faire sauter; mais, croyant que nous resterions plus longtemps, ils avaient retardé d'allumer les poudres, et la mine fit explosion sans grand danger pour nous. Grâce à la prévoyance de notre chef, nous fûmes sauvés : la première détonauion était un piége pour nous attirer. Nous primes donc cette forteresse sans beaucoup de frais, car dans un autre temps les Suédois avaient perdu neuf mille hommes en l'attaquant, et les Danois onze mille en la défendant.
»Les Suédois abandonnèrent Friederichs-Odde et se réfugièrent en Fionie : ils pensaient qu'ils y seraient en sûreté ; mais ils se trompaient fort, car bientôt nous y débarquâmes. L’électeur félicitait beaucouple palatin sur l'avantage que nous avionsremporté à Friederichs-Odde; mais au travers de ces félicitations on voyait percer le dépit et la jalousie. Siles Allemands nous en voulaient un peu de nos victoires, les Suédois regrettaient que leurs mines ne nous eussent pas tous envoyés dans l’autre monde. Le palatin mit dans le fort une garnison danoise et un commandant danois; aussitôt les vaisseaux hollandais entrèrent dans le port, et on discuta surles moyens à employer pour chasser les Suédois de la Fionie.
» Notre division campait aux environs, mais elle ne perdait pas son temps. Nos soldats se mettaient dans des barques, et ils allaient en Fionie pour inquiéter les Suédois. Les dragons de la compagnie de Semenow réussissaient merveilleusement dans cette guerre d'escarmouche. Ces dragons n'étaient que trois cents, mais si braves, si forts, si grands, si ressemblants par la taille, qu'on les aurait crus les enfants de la même mère. Dieu nous bénissait, nous n'avions que des victoires à compter, nos ennemis nous redoutaient. Quant aux Impériaux, ils donnaient moins de souci aux Suédois.
> Un jour, dans une reconnaissance, les Suédois firent prisonnier Myliszowski, un de nos towar-
zyszs, et ils l’envoyèrent à Copenhague, au roi Gustave. Celui-ci lui fit mille questions ; entre autres il lui dit : « Quelle est la troupe qui est sous + les ordres de Czarnieçki? — C'est toujours la » même, toujours celle qui a fait partie de son > corps d’armée.— Où étiez-vous donc quand j'é- » tais en Pologne ? — Nous nous battions contre » les troupes de Votre Majesté! — Pourquoi alors » ne nous AVEZ-VOUS pas vaincus comme à présent ? » —Telle a été la volonté de Dieu.— Oui, la Pro- » vidence s’en est mêlée, sans doute, mais il y a » encore un autre motif, et il n’est pas le moins » puissant : ici vous êtes loin de vos foyers et vous » n'avez de salut que dans la victoire ; cette pen- » sée vous anime, redouble votre courage, et vous » vous battez comme des diables.» Le towarzysz » se tut; alors le roi lui demanda : « Pourquoi » vous taisez-vous? — Qu'ai-je à dire contre la » vérité ? » Quoi qu’il en soit, les prisonniers suédois nous disaient : « La fortune nous a abandon- » nés, nos efforts sont impuissants. »
> Pendant plus de deux moisnous restûmes dans le voisinage des Impériaux ; tout le monde s’en trouvait mal, il y avait de part et d'autre des plaintes et des accusations continuelles. Les Impériaux disaient que nos avant-postes les volaient, etnous, nous vociférions contre leurs femmes qui venaient dans notre camp pour dévorer les vivres. Pour obvierà cet inconvénient, nousnous éloignâmes de trois lieues; mais ces femmes nous poursuivaient : à vrai dire, le nombre en était moins grand
» Sur ces entrefaites, on reçut des lettres du roi Jean Kasimir qui annonçaient que de nouveaux dangers menaçaient notre patrie du côté de la Moskovie, et que nous devions nous tenir prêts à partir à la première nouvelle. — La guerre et la politique ne m'avaient point absorbé en enlier; pendant mon séjour ici, mon cœur trouva un être aimant,une affection ardente, auxquels il ne fut pas insensible. J'aimais sérieusement Éléonore, nous nous écrivions , nous nous voyions chaque jour, et je pensais avec douleur qu’il faudrait la quitter. Éléonore était fille de parents très-riches, mais sa fortune ne m'éblouissait pas; c'était elle, cette charmante femme, que j'aimais et que j'aurais voulu avoir pour amie et pour compagne. Ma vie était un plus rude combat que celui qu'on livre aux ours. Je voulais rester près d'elle, puis ma position me faisait un devoir de partir; mais au moment où je voulais lui annoncer mon départ, je tombais dans un tel désespoir,
que je perdais courage. J'avais à me reprocher le malheur d'Éléonore : ceux qui ont senti les passions où ceux qui les ont comprises devineront ce que je dus souffrir dans cette lutte du cœur et du devoir. Je n'avais pas trompé Éléonore, l'amour m'avait entraîné, et je croyais un jour ce que ma conscience réprouvât le lendemain. Mes camarades s'aperçurent de mes préoccupations et m'en demandèrent la cause : «Qu'’as-tu donc? » me disaient-ils ; tu es distrait comme un savant » où comme un amoureux. — Il est impossible » d'être toujours dans là même disposition, » répondais-je. Je cachais soigneusement mon secret, et sans les plaisanteries, les allusions malignes de Lançkoronski, les soupçons n'auraient pas pris de consistance.
» Cependant au moment du depart la présence d'esprit me manqua. Il m'était impossible de cacher mes tourments, je souffrais trop, je ne savais plus me contraindre. J'ai dit que je n'avais pas la force d'apprendre mon départ à Éléonore; je fus coupable sans doute, mais cette faute était encore de l'amour: elle l'apprit par d’autres, et aussitôt elle m'écrivit cette lettre que j'ai conservée :
» Vous allez partir ! on vient de me l’appren- » dre; mon désespoir, mes larmes, vous diront » mon amour ! Oui, je vous aime, ce secret en- » seveli au fond de mon cœur m'échappe à ce » moment comme un cri de douleur! Tout senti- » ment profond émane de Dieu; je ne me re- » proche rien, je me confie à vous ; mais sachez > qu'une séparation n'est plus possible, je vous » suivrai partout. Ne me repoussez pas : amour » ou pitié, j'accepte tout. Ma famille, vous le » savez, peut se mesurer avec les plus anciennes » de la Pologne ; et ma religion, je n’en ai point » de honte, je crois en Dieu, je crois en la » Sainte-Trinité. Mon père a de l'estime et de » l'affection pour vous, il vous regarde comme » son fils. L'admiration qu'il a pour votre nation » se reflète sur vous.
» Mon père à dit souvent qu'il ne voulait pas » que je m'éloignasse de lui, et qu'il ne voudrait » jamais transporter sa fortune en pays étran- » ger ; mais vous triompherez de cette, résolu- » tion, et vous disposerez de moi et de tout ce » que je possède selon votre‘volonté. Vous devez >» ordonner et moi obéir. Tous les sacrilices me » seront possibles, et toutes les preuves de dé- » vouement me seront chères et précieuses.
» M. Rychald, commissaire général du roi,
» m'a remis le témoignage de votre souvenir ; » vous m'aimez, et moi, je ne vis, je ne respire > que pour vous; mais que dois-je faire? con- » seillez-moi... Mon Dieu, si vous alliez partir » Sans me voir, si vous m'oubliiez ! Oh! non, ce » serait affreux ! J'ai reçu vos promesses, je les » ai recueillies dans mon cœur ; vous m'aimez, » je crois en vous. Venez chez mon père, venez » lui parler de notre avenir; que je vous voie, » que je vous entende, que je me sente encore » près de vous... Votre voix ranime mes espé- » rances, votre regard me fait croire au bon- » heur, à l'amour, à la constance... Ah! venez! » Votre LLÉoNoRE. »
» Cette lettre me semblait un prodige d'esprit et d'amour ; avec cette lettre je compris la durée dans une affection. Éléonore avait de l'âme et elle était spirituelle, elle pouvait donc plaire et fixer. Je courus chez elle, je répondis phrase par phrase à sa lettre. Trois jours après j'étais parti, et personne ne savait où j'allais ni pourquoi je partais. Avant de me mettre en route, je me rendis à l'état-major du régiment de Piaseczynski, où Rylski, mon parent, était porte-drapeau. Je m'ouvris à lui, je lui confiai mon secret, je lui montrai les lettres d'Éléonore et lui demandai des conseils ; il s’'épuisa en raisonnements pour me prouver que je devais partir. « Profite » de l’occasion, me dit-il, le régiment quitte cette » ville, je l'accompagnerai, et pour te consoler de » tes amours, nous boirons.» Le conseil fut de mon goût. Nous bûmes à nos santés, puis je bus en l'honneur de mon mentor ; enfin, pendant trois jours, nous ne fimes pas autre chose; après nous partimes.
» Sur ces entrefaites, on vint nous annoncer que des milliers de Suédois avaient débarqué près de Sanderberg, et c'est par là que nous devions passer. Malgré cela, nous continuâmes notre route comme si de rien n’était; mais nous nous aperçümes que les Suédois s'armaient jusqu'aux dents. « Vous voulez donc périr ? nous di- > rent les Danois ; il faut absolument rebrousser » chemin, les Suédois sont en nombre, ils répa- » rent les forts endommagés ; l'électeur va à leur » rencontre pour les faire déguerpir.» Voyant que nous ne pouvions rien faire, nous retournâmes au camp. En arrivant, nous rencontrâmes les troupes qui allaient en reconnaissance ; le palatin voulait commander en personne le détachement, mais l'ober-lieutenant survint, et lui dit que l'électeur se trouvait en mesure et désirait prendre
sur lui la reconnaissance. Le palatin répondit : « Plus on décharge la voiture, plus elle est lé- » gère aux chevaux. Jasqu’à présent ils ont mangé » beaucoup de viande et beaucoup de pain, mais » ils ont fait très-peu de besogne, ils font bien » de tenter quelque chose! »
» Le roi envoya l'ordre qui nous rappelait dans nos foyers, et les Prussiens n'avaient pas encore quitté leur position. Je n'ai jamais vu pareille lenteur : moi, je réfléchissais aux événements qui allaient me séparer d'Éléonore; il me semblait que la Providence ne me sevondait guère. La patrie me réclamait : mon amour, mes projets de mariage allaient être nécessairement sacrifiés. Rylski vint m'arracher à mes réflexions, en me disant : « J'espère que c'est tout de bon, et > que tu as renoncé à tes folies : oublie, mon cher » ami, c’est ce qu'on a de mieux à faire quand on » part. » Encore une fois il parvint à me convaincre, et, selon l'antique usage polonais, nous nous mimes à boire. Le vin me fit oublier toutes mes peines, je n'eus de souvenir que pour les moments heureux, et mon attendrissement devint tel que je faillis mêler mes larmes à cette bienfaisante boisson. Rylski me quitta; moi, j'essayai de dormir, mais cela m'était impossible ; cependant je n'étais pas complétement ivre... Je bus toujours, et, en dépit de moi-même, je conservai encore ma raison. L'image d'Éléonore me poursuivait, je pensais à son affection, et je re grettais cette tendresse que sans doute je ne retrouverais jamais ; et son père, il m'aimait comine si j'eusse été son fils... Pouvais-je ne pas regretter tant de bien et de bonheur ! Le monde ne pouvait plus m'apporter de consolation.
» Je me mis à genoux, je fis de ferventes prières, j'embrassai les pieds du crucifix, j’embrassai le scapulaire que je portais sur moi, et je sentis un soulagement inexprimable ; ma conscience étant plus tranquille, l’idée de revoir ma patrie me préoccupa tout entier.
» Le lendemain la trompette sonna, pour annoncer que dans trois jours la division se mettrait en marche; mais notre départ fut retardé, car l'électeur nous suppliait de ne pas l’abandonner. « Laissez-moi quelque peu de troupes » polonaises, disait -il au palatin, j'en ai besoin » pour soutenir la gloire de mes armes, et main- » tenir la terreur que le nom polonais inspire » aux Suédois. » On détacha donc Piaseczynski avec quinze cents hommes. Quand cette décision fut prise, mon Rylski vint chez moi et m'engagea
à ne plus partir ; l'idée de mon mariage lui parut beaucoup moins ridicule, et il devint même pitoyable pour mes amours. «Une fois marié, me disait-il, tu pourras faire tout ce que tu voudras,.» Je n'étais pas sa dupe, je voyais bien qu'il voulait me retenir parce que lui restait, et cependant j'allais encore lui céder quand l'abbé Piekarski vint s'interposer. « Renoncez à ce projet, » me dit-il, je vous en supplie, car les liens du » mariage et la douceur d’une grande fortune » vous feraient oublier la Pologne. Alors le pro- » verbe: Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui » tu es, se vérifiera, vous deviendrez luthérien. » La beauté de votre femme vous aura fait là » un beau cadeau! vous serez damné! Et vos » parents seront-ils bien heureux, quand ils ne > recevront de vos nouvelles que par la poste? » vous serez mort pour eux... Ah! ne sacrifiez » pas votre éternité à la fortune d'Éléonore. Et » si vous n'avez pas assez de foi pour faire un » sacrifice à Dieu, pensez à vos parents : votre devoir est de les soutenir, de les consoler » dans leur vieillesse. »
» Les paroles du bon abbé allèrent à mon cœur ; je partis, et le pauvre Rylski trouva la mort en Fionie. Sans doute j'aurais eu le même sorte
» Nous quittämes le Danemark, mes yeux se tournaient sans cesse vers ces lieux où je laissais tant de souvenirs. Quand Éléonore apprit mon départ, elle envoya Wolski à ma poursuite ; s’il ne me rencontrait pas en route, il était chargé d'aller jusqu'à Hambourg pour me remettre les lettres d'Éléonore et de son père. Ce tout dévoué Wolski s’habilla à l'allemande pour s'acquitter de sa mission; mais le pauvre diable ne parlait que le mazovien, et pour tout potage il disait trois mots allemands : du pain, du lard et de l’avoine. Si Wolski eût gardé son uniforme polonais, il aurait pu me rejoindre, mais il tomba dans les avant-postes des Impériaux. Ceux-ci, en voyant son Costume, le questionnèrent en allemand, en latin, mais point de réponse ; alors, on le prit pour un espion, et on allait le traiter comme tel, quand il montra les lettres dont il était porteur. Les Impériaux rirent beaucoup de leur méprise et le renvoyèrent &'où il venait, Wolski, en arrivant chez Éléonore, trouva tout le monde en larmes; mais quand il dit qu'il n'avait pu me rejoindre, ni par conséquent me remettre les lettres, le dés-
espoir fut encore plus grand. Et moi, je pensais aux malheurs que j'avais causés à cette famille, et moi aussi je pleurais, le chagrin m'oppressait, je n'avais pas un instant de repos. Le bon André Zaremba ne me quittait pas, et il faisait tous ses efforts pour me consoler. Mais la volonté de Dieu était là, il était écrit que je devais renoncer à EÉléonore.
» Kasimir Piaseczynski restait dans le Jut- Jand ; comme je l’ai dit, il remplaçait en quelque sorte Czarnieçki, et il mit tout en œuvre pour maintenir dignement l'honneur des armes polonaises. Piaseczynski, par ses talents et sa bravoure, égalait notre général ; il s'était acquis une belle réputation en Pologne et en Danemark, et . il attendait une occasion pour se distinguer encore. Voyant qu'après notre départ les Suédois devenaient moins vigilants, il les quitta : les Suédois, mal avisés, observaient les Brandebourgeois et les Impériaux. Pendant ce temps-là, Piaseczynski renforça sa cavalerie de trois régiments d'infanterie prussienne, et débarqua en Fionie. Les Suédois se défendirent avec vigueur; mais comme ils n’élaient pas en nombre suffisant, ils furent forcés de lâcher pied. Piaseczynski les poursuivit à outrance, et il ne s’arrêla un moment que pour se préparer à un nouveau combat. Mais un corps de douze mille Suédois arriva pour attaquer une poignée de Polonais, et les chasseurs de cette province, qui sont d'excellents tireurs, vinrent se joindre à eux. Les Polonais, comme on sait, ne tiennent guère compte du nombre, ils attaquèrent les premiers, et Piaseczynski, le brave des braves, mourut sur le champ de bataille d’une balle qui lui traversa là poitrine ; mon cousin Rylski et plusieurs de mes camarades périrent dans cette affaire. Malgré ces pertes, les Polonais soutenaient intrépidement les décharges des Suédois, et attendaient le moment de les attaquer au sabre. Quand ils se saisirent de leur arme favorite, de cette arme qui leur a toujours fait faire des merveilles, rien ne leur résista. Pendant l’action, les Prussiens arrivèrent au secours des nôtres. Le carnage fut affreux, les Suédois furent battus et complétement battus, et les villes et villages pillés. Les Polonais ne pouvaient pas pardonner ja.
mort de leur chef, tous les habitants pris les armes à Ja main tombaient sous leurs coups. La Providence vengeait la trahison des Danois ! Ils s'étaient dévoués aux Suédois, ils croyaient qu'au-
cun événement ne pouvait les en séparer ; ils avaient abandonné leur maître, le roi de Danemark, pour un être infernal qui les abandonna à son tour. On doit en conclure que le diable n’y peut rien, quand Dieu veut punir.
» Je vais rapporter un fait étrange et qui est accrédité dans toute la Suède et le Danemark. Les pauvres habitants sont des esclaves, on s’en sert comme d’une marchandise à soi, et on les appelle : esprit de famille. Lorsque Rey était notre ambassadeur en Suède, son cocher tomba malade, et il fut obligé de le laisser en chemin chez un gentilhomme suédois. Le malade gisait dans une chambre déserte, il se croyait abandonné de Dieu et des hommes, quand un jour il entendit le son d’une musique harmonieuse ; il crut que cela partait de la chambre attenante à la sienne ; mais voilà qu'un petit garçon entre par le trou d’une souris, et se présente devant lui tout habillé à l’allemande ; après le petit garçon viennent de petites filles, et la musique continue à jouer, et toute cette société se met à danser. La peur saisit le pauvre cocher, et se croyant la proie des fées ou de je ne sais quel autre pouvoir surnaturel, il n'osait regarder; mais enfin la curiosité l'emporta, et il vit que c'était une noce. Après les danses, les mariés s'en allèrent par la porte, et tous les autres en firent autant. Un petit garçon, se détachant pour un moment de la bande joyeuse, s’'approcha du cocher et lui dit : ñ Ne crains rien, on ne te fera » aucun mal; nous sommes des esprits, et nous » assistons au mariage de l’un de nos esprits. De » ce pas,nous nous rendons à l'autel, nous revien- » drons ici et nous t’engageons à être notre com- » mensal. » Le cocher était plus mort que vif:«Que » Dieu me garde de pareille invitation !» se dit-il, et aussitôt il se lève et met le verrou à la porte. Après la cérémonie nuptiale la société revint; mais trouvant la porte fermée, un des esprits passe par-dessous ; le cocher se sent mourir de peur, et sa peur augmente en voyant l'esprit grandir à vue d'œil et le menacer du doigt en lui montrant le verrou; mais la société, qui se moquait des verroux et du cocher, rentra encore une fois par le trou de souris, puis elle disparut, — Une heure après, un esprit apporta au tocher un gâteau aux confitures et aux raisins de Corinthe, et en le lui présentant il lui dit: «Les » convives de la noce t'envoient ces bonnes choses, »mange-les en leur honneur.» Le cocher prit le
gâteau, le mit auprès de son lit. mais il se garda
bien d'y toucher. Plus tard les médecins vinrent visiter leur malade et ils lui demandèrent: « Qui » donc t’a donné un gâteau?» Le cocher raconta son aventure. « Mais pourquoi donc ne manges-tu » pas ce gâteau ? — Ah! j'ai trop peur. —Tu as » tort, ne crains rien, c’est excellent, c'est une » gracieuseté de nos esprits familiers.—Gracieu- » seté tant qu'il vous plaira, dit le cocher, mais je » n'ose ni le manger ni même le regarder.» Les médecins et ceux qui se trouvaient dans la chambre se mirent à manger le gâteau en se délectant, et certes ils n’en moururent pas.—Cette espèce de nain se trouve dans toutes les maisons riches, et on l’emploie à différents services.
» Les Finnois invoquent ces esprits familiers, ils mettent en eux tout leur espoir. Quant à moi, je dirai que mon sabre ne s’est point ébréché quand il frappait un Finnois rebelle; en dépit de la protection des esprits, il tranchait fort et ferme.
» Nous regagnâmes notre patrie par le chemin que nous avions pris pour venir en Danemark. Arrivés à Hambourg, nous visitâmes l’ancien couvent des Augustins où Luther s'était réfugié après son apostasie. J'étais si curieux de toutes les belles choses qui sont renfermées dans ce couvent, que je visitai une à une toutes les cellules, même celle de Luther; mais pour obtenir cette permission je fus obligé de dire que nous étions luthériens. Grâce à cet innocent mensonge, nos conducteurs furent pleins d'obligeance et d’empressement ; ils nous dirent avee componction tous les détails que pouvait désirer notre curiosité, et en les écoutant nous soupirions de notre mieux. Si ma mémoire n'est point en défaut, ce couvent s'appelle Uraniburqum ; son architecture est admirable et sa position serait imprenable. Un lac immense baigne une des façades et les deux ailes du couvent, l'autre’ façade à vue sur une grande plaine. Chaque cellule est si belle, si bien ornée, qu'un roi ne la dédaignerait pas pour en faire son cabinet de travail. Ou compte cinq cents cellules. Les croisées sont hautes, dans chaque pièce il y a des images, et presque toutes représentent la sainte Vierge. L'église du couvent est d’une magnificence dont rien n'approche. Les autels sont si beaux, si dorés, si argentés, si bien entretenus qu’on croirait que les moines n'en ont point été chassés. On dit que les revenus du couvent sont trèsconsidérables, etonle conçoit, puisqu'il était destiné à recevoir quatre cents religieux.
» Aujourd'hai, on voit dans ces cellules des
femmes et des enfants qui se réfugient Ià pour ne pas rester sur le passage des troupes. Ces pauvres gens avaient grand'peur de nous, plus peur encore que lorsque nous allions en Danemark. Mais quand ils virent que nous ne les maltraitions pas, ils se rassurèrent. Le palatin, avec une escorte de trois cents hommes, passa la nuit dans le couvent, et quand nous partimes, tout le monde se pressait pour nous voir et nous souhaiter un bon voyage.
» De Hambourg, nous nous dirigâmes sur Ratzenbourg pour gagner Gustow, Teterow, Paszewalk et Stettin. En arrivant à Czaplinek (Tempelberg), nous eümes le chagrin de ne pas trouver un seul de nos camarades, les uns étaient morts, les autres étaient rentrés dans leurs foyers, les autres enfin s'étaient mariés.
> Quand nous mimes le pied sur le territoire polonais, nous remerciâmes Dieu, nous saluâmes avec bonheur ce jour où nous revoyions notre chère patrie, et toute la division chanta en chœur le Te Deum ; après quoi, chacun se rendit dans ses quartiers respectifs. |
» Mon détachement fut envoyé dans la Grande- Pologne et la Warmie. Nous rencontrâmes dans notre marche le corps d'armée du vice-grandgénéral Lubomirski, qui revenait de Malborg.
Nous étions fiers en nous comparant! Si on voyait des soldats maigres, chétifs, mal vêtus, se trainant à pied, on pouvait dire, sans se tromper, qu'ils étaient Malbourgeois; mais si on voyait des soldats forts, vigoureux, bien équi-
La
pés, montés sur de bons chevaux, à coup sür on pouvait dire qu'ils étaient Danois ou Czarnieckiens : c'est ainsi qu’on nous appelait.
» Les soldats qui avaient fui les drapeaux pour ne pas prendre part à l'expédition de Danemark moururent presque tous de misère.
» Mon détachement fut cantonné dans Oborniki et Mosina, près Posen: En arrivant à Mosina, je rencontrai un de mes camarades qu’on portait malade. Je l'avais connu au collége, j'en eus pitié, et comme il avait plus d'une lieue à faire, je l'invitai à venir chez moi pour y passer la nuit; mais moi-même je tombai malade et si dangereusement, qu’on crut que je n’en reviendrais pas. Cependant je me rétablis, et j'allai à Posen pour remercier Dieu de ma guérison. À mon retour à Mosina, je fus logé dans une maison qui était située sur la place ; mais mes hôtes étaient détestables, et'je déguerpis le plus vite possible. Je changeai de logement. On me trouva une chambre chez un tisserand, brave et excellent homme. Il me soigna dans ma convales-.
cence, et eut pour moi des attentions dont je suis encore reconnaissant : par exemple, quand je voulais manger du gibier, qui est mon mets favori, il courait de tous côtés pour m'en cher-
-cher. Je recouvrai enfin la santé, mais, hélas ! je
devins chauve. Que Dieu me garde d'une pareille maladie ! eh à » Nous finimes l’année 1659 à Mosina. Que le nom du Seigneur soit béni! »
OLyure Cnonzxo.