LE À
» jour de fête et à une heure si avancée! cela n’est » pas possible.» Au moment où il parlait, nous entendimes le canon des remparts. Toutes les voix s'écrièrent « : C'est le canon d'Azrhus. — Non, » non, dit le pilote, c'est Copenhague, et la ville » est en état de siége.—Ah! pour cette fois, vous » vous trompez : je vous assure, moi, que c’est » le canon d’Aarhus; nous autres Polonais, nous » avons la coutume de tirer ainsi le jour de la ré- » surrection du Sauveur. » Le pilote écouta encore et me dit que j'avais raison. Après quoi nous recommandâmes notre âme à Dieu, et nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces; mais le canon d'alarme grondait dans le port de Nikoping, et bientôt nous vimes sortir un navire qui se mettait à votre poursuite : pendant deux millesil nous menaça; mais voyant qu'il ne pouvait pas nous atteindre, il rentra dans le port.
» Alors nous nous crûmes sauvés; mais le pilote nous dit : « Nous venons d'éviter un danger; » mais un autre plus redoutable nous menace : » l'orage va crever; il faut prier Dieu, et tra- » vailler ferme. » Nous étions en vue d’Aarhus; notre courage se ranima et nous donna de nouvelles forces, et tous nous nous mîimes à ramer. £atholiques et luthériens, nous fimes notre prière : la mort nous menaçait, chaque coup de Jame inondait notre fragile équipage ; les vagues furieuses nous jetaient et rejetaient en tous sens... Nous allions périr! Tout à coup la barque craque! les luthériens s’écrient : « Ah! Seigneur » Jésus-Christ, ayez pitié de nous. » Eux, cesluthériens, ils n’invoquent que le fils ; mais nous, nous appelons à notre aide et le fils et la mère, et le proverbe devait se vérifier : « Pour apprendre à prier, il faut être menacé par la tempête.» « Mon » Dieu, m'écriai-je, ne nous laissez pas périr ; vous » VOYEZ nos CŒUrS, VOUS Voyez nos intentions : » c'est un motif saint qui nous a fait entrepren- » dre ce voyage.» J'ai dit que nous étions en vue d'Aarbus, et du port on pouvait nous aper-
cevoir : un coup de lame nous approcha ; on nous!
jeta des cordes, et un dernier effort, un effort désespéré, nous amena près du bord; mais ce fut par une secousse si violente que le pilote fut jeté hors de la barque, et tomba sur ia grève.
» Enfin nous revimes la terre; mais nous étions
dans le plus piteux état. On nous offrit un gite : il fallait uousreposer,nouschanger,et tout cela nous fitperdre la messe,et nous n'arrivâmesque pour les vêpres. Mes hôtes voulurent me préparer à manger, mais je dis : « Ceci viendra après; appor-
» tez-moi avant tout quatre pintes d'hydromel. » Je mis dans mon hydromel des clous de girofle et du gingembre : c’est une excellente préparation : je le bus en entier, et me sentis peu à peu revenir à la vie. Mon estomac ainsi préparé demanda quelque chose de plussolide, J'envoyaichez l'abbé Piekarski, en le priant de me faire apporter une bonne part de béni; le cher abbé nrenvoya un agneau, des babas et des œufs. Je dévorai tout cela. Mes amis, ayant appris mon malheureux voyage, accoururent pour me voir; ils me trouvèrent auprès d’un bon feu, et buvant del’hydromel à coups redoublés. Après leur visite, je me couchai, et dormis comme un bienheureux.
» Le lendemain matin j'étais frais et dispos ; je ne me ressentais plus de mon bain de la veille. Mes habits étaient secs: je m’habillai et me rendis chez le palatin. Quand je lui eus conté mes aventures, il me dit : « Vous avez beaucoup souf- » fert, mais vous avez acquis une supériorité in- » contestable; nous tous nous combattons les » Suédois par terre, mais vous, vous les combattez » par terre et par mer. Honneur à vous! une » seule victoire ne vous suffit pas. » Je répondis dévotement : « Si Jésus-Christ a terrassé les » ennemis de notre âme dans cette sainte jour- » née, nous devons aussi détruire les ennemis » matériels de notre cause, et puisque vous dites, » monsieur le palatin, que je combats à la fois par » terre et par mer, je réclame de votre justice » une double solde. » Après cette entrevue pleine de gaieté, nous allâmes entendre la messe.
» Mes camarades se moquaient de moi; is ne cessaient de me dire : « Te voilà un peu dégoût » de la navigation; tu admireras la mer d’un pet » plus loin, et tu aimeras mieux dix milles par » terre qu'un mille par eau. » Et moi de répondre : « Celui qui m'a sauvé hier m’assistera dans » toutes mes infortunes. » Et, pour preuve de ma confiance, après avoir entendu la messe le mardi de Pâques, je remontar dans une barque, et gagnai mon quartier par mer. Îl est vrai que j’eus soin de me tenir en vue de la terre.
» Le lendemain du dimanche de la Dies le palatin tomba malade dangereusement. Nous fâmes très-alarmés. On appela plusieurs médecins, et l'électeur envoya les siens. L’amiral hollandais, voulant témoigner son intérêt au héros polonais, envoya aussi son médecin. Il y eut une grande consultation qui décida qu'une musique devait faire entendre du matin au soir des airs doux et mélancoliques dans la chambre atte-
nante à celle du palatin. Ce moyen eut le plus grand surcès. Au bout de quelques jours de musique le palatin alla mieux, et toute l’armée fut heureuse de son rétablissement.
» Moi j'observais et prenais des notes ; cependant je ne pouvais passer tout mon temps comme un voyageur curieux; car, avec le retour de la belle saison, les Suédois recommençaient à nous inquiéter. Il fallait se tenir perpétuellement sur ses gardes. Un beau jour, sepe vaisseaux hollandais vinrent jeter l'ancre près d'Ebeltolz pour empêcher les croisières suédoises, et pour transporter ensuite nos troupes en Fionie. Nous fimes bien vite connaissance avec les marins hollandais, et lorsque leur amiral venait entendre la messe, il nous invitait toujours à le visiter. Un dimanche, moi et Lanckoronski, nous fûmes engagés à diner à bord du bâtiment de l'amiral. Nous primes un canot pour nous y rendre, car les bâtiments de haut bord ne peuvent approcher de la ville à use du bas-fond.
» À peine étions-nous à table, qu'un matelot vint nous dire qu'on apercevait du haut du grand mât deux navires qui arrivaient du côté de la Zélande. Le capitaine confirma la nouvelle que le matelot avait donnée, mais il dit en allemand à l'amiral : « Ce n’est rien, ces deux navires ne » nous empêcheront pas de dormir. » Pourtant les rapports se succédaient rapidement, et on vint nous apprendre que plusieurs vaisseaux suivaient les deux navires ; maïs comme il était difficile de distinguer leur pavillon, chacun braqua sa lunette. Celle de l'amiral, qui était la meilleure et la plus expérimentée, découvrit bientôt que c'était une flotte suédoise. ‘
> On vit distinctement quinze vaisseaux en mer : lamiral donna ordre de ne pas quitter le port, car n'ayant ni assez d'hommes ni assez de munitions de guerre, il n’osait pas risquer le combat. L'amiral restait en observation, et les Suédois, qui savaient le piteux état de la flotte hollandaise, vinrent s’en emparer comme si elle était à eux. Nous apprîmes que nous avions été trahis par je ne sais ne qui de l'armée brandebourgeoise.
» Quand les deuxnavires suédois se furent rapprochés, l'amiral nous dit: « Peut-être voudriez- » vous regagner la ville. » Je répondis: € Moi je » reste.» Mais Lançkoronski voulut partir; il avait quinze mille écus dans la caisse du régiment, et il craignait qu’on ne profitât du tumulte pour Ja voler. Il s'embarqua dans un canot, et
moi, comme je l'ai dit, je restai à mon poste. » Les Suédois attaquèrent d'abord l'aile gau-
che; on fit feu des deux côtés avec une rapidité
inouïe ; puis on cessa un moment pour reprendre l'attaque sur l’autre bord. Tous les vaisseaux frent feu en même temps. La ville alors sonna le tocsin, et les tambours battirent la générale. Le peuple accourut sur le port, et tous ceux qui avaient de la détermination se jetèrent dans des canots, et vinrent au secours de la flotte. Les Suédois rangèrent lenrs vaisseaux en ligne, etle . combat s’engagea. Un bâtiment ennemi voulut se placer entre deux des nôtres ; mais le feu de l'amiral fut si bien nourri, que le suédois fut en partie brisé ; il gagna au large, clopin clopant, comme un chien à qui on a cassé la patte. L'ennemi fit des assauts réitérés ; il voulait nous prendre par derrière, mais il ne réussit pas, et il canonna inutilement jusqu’au soir. Moi, je me mis dans un canot, et j'abordai par le boulevard.
> Pendant la nuit,les Suédois s'emparèrent d’un navire marchand hollandais, et à l’aube du jour ils y mirent le feu, puis ils poussèrent sur notre flotte pour l'incendier ; aussi et en même temps ils tiraient le canon à pleine volée. Un de nos bâtiments fut brûlé. C'était le plus horrible et le plus dramatique de tous les spectacles. IL fallait se défendre contre le feu, il fallait éteindre l'incendie, et se défendre contre l'ennemi. Celn qui pouvait se saisir d'une planche se jetait à a mer ; les barques se croisaient, se heurtaient, pour secourir ceux qui se noyatent. Un des bâtiments ennemis comptait 80 ou 100 bouches à feu. Le canon grondait toujours, lé ciel en étais obscurci, lés flots s’agitaient. Un combat sur terre est terrible, mais il n’est pas comparable à un combat sur mer : les hommes et les éléments vous menacent ! Les boulets meurtriers qui allaient frapper l'armée navale avaient encore assez de force pour atteindre la foule réunie dans le port. Dieu permit que les Suédois ne fussent pas vainqueurs ; mâis, s'ils l'avaient été, ils n'auraient point épargné la ville : aussi les habitants jetaient leurs effets les plus précieux à la mer ; mais ils le font avec tant d'adresse et de présence d'esprit, que rien ne se mouille: et rien n’est endommagé. Ce dépôt qu'ils confient
à la mer est repêché avec des instruments faits
exprès.
» Le feu prit aux voiles d’un bâtiment suédois, mais elles furent coupées à l'instant et jetées à
l'eau. Un autre bâtiment suédois fut percé de part en part et disparut en enticr. Quelques navires furent gravement endommagés ; les Hotlandais auraient pu en profiter pour attaquer
avantageusement l'ennemi, mais leurs forces ma-
térielles ne leur permirent pas de le tenter. Les Suédois avaient vent arrière, et ils s'aperçurent, à leur grand désappointement, que leur perte était plus considérable que celle des Hollandais ; aussi ils se retirèrent tout honteux. Les Hollandais se mirent en devoir de réparer leurs navires : les matelots qu'ils employaient étaient tellement adroits, qu'ils travaillaient sous l’eau, et tout en travaillant ils retiraient des canons suédois et hollandais. Les marins, comme on sait, sont tous excellents nageurs, et les femmes qui se trouvent à bord font un certain apprentissage de la nage. J'ai été témoin du fait suivant : Une femme, lors de l'incendie d'un vaisseau hollandais, se jeta à la mer, et fit près de trois quarts de mille à la nage pour arriver à terre.
» Après le départ de la flotte suédoise, remarquez bien que je dis après le départ de la flotte suédoise, les Brandebourgeois arrivèrent en toute hâte à notre secours. Ils furent employés en grande partie au service des bâtiments, et Le reste fut envoyé dans ses quartiers respectifs.
» Nous allâmes faire nos félicitations à l’amiral sur sa belle défense, nous le trouvâmes très-gai, très-calme, et ne montrant aucun souci pour les pertes qu'il avait essuyées ; mais un bàtiment pour les Hollandais n'a pas plus d'importance que pour nous une amorce. L’amiral se tenait pour vainqueur, parce qu'il ne s'était pas laissé prendre, et qu'il avait causé de grands dégâts à l'ennemi. Il me remerçia de ce que je ne l’avais pas abandonné le premier jour; ma présence ne méritait pas ces remerciments, car j'avais été complétement inutile ; cependant l'amiral fit mon éloge au palatin.
» L’amiral prétendait qu'on retirerait de la mer tous les canons submergés : cela me paraissait chose inconcevable ; je désirais fort être témoin de ce travail, mais on ne le fit qu'au retour de la belle saison, et à cette époque je dus changér de garnison.
» Je n'oublierai jamais les soins, la: cordiale amitié des habitants de ce pays. Je pensai un moment à prolonger mon séjour parmi eux ; mais comme l’ordre m'était donné de rejoindre le camp, je partis en promettant à ces braves gens de revenir prendre chez eux mes quartiers
d'hiver. Je partis done, après avoir reçu du commissaire de la ville un certificat de bonne conduite. | Ÿ
» Un de mes subordonnés, Wolski, gentilhomme de Brzeziny, se maria avec la fille d’un paysan; mes pauvres amis espéraient que le mariage de mon compatriote me ramènerait dans leur contrée ; mais Wolski, qui était engagé par un lien plus sérieux, ne revint pas; il quitta sa femme et retourna en Pologne avec le régiment de Piaseczynski. Quand il racontait ses amours et son mariage avec une Juthérienne, il disait : « Le jour et la nuit j’entendais une voix qui me. » criait : Tu as renié ton Dieu ! »
» Quand j’eus rejoint mon régiment, nous nous rendimes au camp qui se trouvait entre Friederichs-Odde et Rysen-Friederichs. Odde est une forteresse élevée sur le bord de la mer. Rysen est une belle ville, célèbre jadis par la présence de son archevêque catholique. La première domine le passage de la mer Baltique à l'Océan, et du côté opposé sont deux forts, Helsinborg et Kronborg. Les flottes les plus formidables ne . peuvent pas franchir ce détroit sans payer une contribution au roi de Danemark. Les habitants de ces contrées racontent encore avec orgueil
| que lorsque Alexandre de Farnèse, duc de Parme, guerroyait contre tes Hollandais, par ordre du
roi de Danemark on retint cinq cents vaisseaux hollandais dans la mer Baltique ; ils auraient tous péri, si on n’eût payé d'énormes rançons. On voit que ces deux forts sont un excellent commerce pour le roi de Danemark, et qu’il peut très-bien se passer de mines d’or et d'argent dans son royaume. Du reste, le pays abonde en gibier, en poisson et en miel. Le Groenland a une si grande quantité de poissons, harengs et autres, qu’on ne sait ce qu'il en adviendrait si on ne les péchait pas une fois l'an. Mais il est bien temps de laisser là l'histoire et les descriptions: dans le vrai j'aime peu l'histoire et encore moins le genre descriptif ; je reviens donc à mon sujet, c'est-à-dire moi et mes aventures.
» Tous les régiments eurent l'ordre de se trouver réunis le même jour. La division polonaise
| arriva ponctuellement ; elle était là à son poste, | pendant que les Impériaux ‘étaient encore en | route. Les troupes alliées furent cantonnées à
un mille l’une de l'autre. Le général Montécuculli gardait une grosse rancune à notre palatin; il était jaloux, l’Autrichien, en voyant toutes les recrues danoises se ranger sous le drapeau po-
.onais ; aussi à la première entrevue on se fâcha fort. Le palatin lui dit : « Il ne faut point s’em- » porter pour une chose que le fer peut décider ; »tu es militaire, moi aussi; tu es général, moi » aussi: à demain donc pour vider notre diffé- » rend.» Le lieutenant Skoraszewski et l'écuyer tranchant de la couronne, Leszczynski, vinrent provoquer en duel Montécucolli. Les deux armées ne se mêlèrent en rien de cette affaire. L’Autrichien dépêcha deux de ses officiers au palatin ; quand celui-ci les aperçut, il courut droit à eux, pensant qu'ils venaient lui proposer le combat ; mais ilne s'agissait pas de combat, les envoyés venaient porter des paroles de paix, d’excuses et de pardon au nom de leur général. L'élécteur de Brandebourg, en apprenant cette nouvelle, dit à Montécucolli : « Vous avez bien » fait de ne pas vous battre avec Czarniecki, car » si vous l'aviez blessé, vous auriez eu affaire à » moi; sachez, monsieur, que je représente ici » le roi de Pologne.» Sans le secours du representant de notre roi, Montécucolli fut puni de ses folles présomptions ; il se heurta violemment contre la planche d'un bâtiment, et il eut les jambes blessées. — Pendant deux hivers la division de Montécucolli avait mangé du pain et fait très-peu de besogne, car le général avait été trèspassif dans toutes les affaires. Un beau jour, il se ravisa, il se jeta ou il alla au-devant des Suédois, mais sans nous, Car il voulait ne devoir son triomphe qu’à lui-même. Il rencontra l'ennemi entre la Fionie et Friederichs-Odde, et là, il fut si bien arrangé qu’il s’en revint tout confus.
» La conquête de Friederichs-Odde était réservée aux Polonais; Dieu voulait que notre sabre vengeât les malheurs que les Suédois nous avaient fait éprouver chez nous.
» Pour nous emparer du fort, nous commençâmes par simuler des attaques ; les Suédois pour nous repousser faisaient des sorties et nous les battions. Pendant la nuit nous formions nos lignes de contrevallation. Le vendredi nous vinmes si près de l'ennemi, que l’ober-lieutenant Tetwin, à la tête de ses dragons, put se battre à l'arme blanche ; nous eùmes encore le dessus dans cet engagement. Le samedi, on entenditune forte détonation, et pour cette fois nous crûmes que les Suédois allaient nous attaquer tout de bon; des cris suivirent la détonation,et tout à coup nous aperçümes des drapeaux qui s’agitaient sur les remparts, et des voix se mirent à crier :