‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 72 sur 180 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

tudes humaines ! celle à laquelle était réservé de s'asseoir sur le trône de France se trouvait alors délaissée dans une auge d’écurie, exposée au double péril de tomber au pouvoir de l'ennemi, et de périr dans les flammes, victime du zèle qui voulait la sauver.

Trois ans après cette aventure, ce précieux enfant courut un autre danger à peu près du même genre. Tandis que le roi était auprès de Charles XII, le Tzar, entré en Pologne à la tête de 60,000 hommes, envoya un détachement de troupes légères pour tenter l’enlèvement de la famille de Stanislas, qui habitait alors le château de Posen, hors d'état de défense et fort mal gardé. A l’arrivée inattendue de l'ennemi, le trouble s'empare de tous les esprits, chacun cherche son salut dans la fuite. Déjà le château est investi, et la famille de Stanislas s’y trouve enfermée avec quelques domestiques. Pendant que les Moskovites en abattent les portes, on descend la princesse dans des jardins, on la conduit, par des issues dérobées, jusqu’à un hameau du voisinage, où elle est confiée aux soins d’une paysanne qui, jusqu'à ce que l'ennemi se soit retiré, tient son précieux dépôt caché dans un pétrin. La reine se rappela toute sa vie cette alerte et ses circonstances : la peur qu'elle avait de tomber au pouvoir de ceux qui la cherchaient, et l'extrême attention avec laquelle elle étcuffait jusqu'aux moindres mouvements naturels qui auraient pu déceler sa présence.

Après la défaite de Charles XIT à Poltava, en 1709, la princesse fut conduite, du palatinat de Poznanie, sur les confins de la Pologne vers la mer Baltique, et ensuite à Stetin, capitale de la Poméranie citérieure, où le roi son père s'était établi depuis le séjour du roi de Suède à Bender. De la Poméranie, le vent de l'adversité la poussa successivement en Suède, de Suède à Deux-Ponts, et de Deux-Ponts en France, où elle entra en 4720.

Stanislas donna pour gouvernante à sa fille une dame d’un vrai mérite ; elle s'appelait Moszynska, Il lui traça le plan qu’elle devait suivre etle rédigea de sa main. Cette pièce, composée d’abord en polonais, fut depuis, à la prière du dauphin, père de Louis XVI, traduite en français par son auguste

Ce

auteur, qui n'y fit que quelques légers changements analogues aux vues de son petit-fils.

La jeune Marie profita si bien de ces leçons et des exemples de Moszynska, qu'à l'âge de huit ans

elle faisait les délices de sa famille, et jouissait : dans la Poméranie de la réputation d’un enfant de la plas haute espérance; elle annonçait non

pas seulement de l'esprit et de la vivacité, mais un bon sens exquis et un jugement solide : l’on disait d'elle, qu’un faux raisonnement la choquait comme un faux ton choque un musicien.

Le roi lui-même, après deux ans de la vie la plus orageuse, respirant enfin dans le palais de

Deux-Ponts, s’appliqua de son côté à perfection- |

ner une éducation si heureusement commencée et qu'il n'avait jamais perdue de vue.

La princesse entrait alors dans sa douzième :

année, et chaque jour fournissait au roi quelque

occasion nouvelle d'apprécier tantôt le bon cœur, :

tantôt le bon esprit de sa fille. La reine de Polo-

gne marquait dans une circonstance quelque re-

tour de sensibilité sur les malheurs de sa maison, ayant peine à déférer au sentiment du roi son ‘époux, qui soutenait que la perte d’une couronne ne devait pas même effleurer son cœur. La jeune Marie fut choisie pour arbitre du différend. L'office de juge ‘entre un père et une mère, en pareille matière, était assez délicat pour une enfant de douze ans. Voici comment elle s'en tira :

Je pense, dit-elle, que maman a raison pour le

motif, et que vous, papa, vous n'avez pas tortpour |

le fond : maman regrette votre couronne, parce qu’elle vous aime, et vous, vous ne la regrettez pas, parce que vous êtes homme! — Et toi ma petite Marie, s’écria le roi, en embrassant tendrement sa fille, fu juges aussi comme un-homme.

Il y avait déjà plusieurs années que la fille de

Stani-las remplaçait dans le cœur d’un père vertueux tout ce qu'il avait perdu par de sort des

armes, et‘ce prince sans ambition se serait -es-: timé le plus heureux des hommes, si l’acharne-.

ment de ses ennemis et de nouvelles disgrâces ne fussent venus l’assiéger dans sa retraite. A peine sorti de la Pologne, il avait pensé perdre

la vie à Breslaw, sous le rasoir d’un barbier aposté pour l’égorger. Au mois d'août 1746, il:

courut un autre danger à peu près du même genre dont la princesse sa fille fut témoin et qu'elle partagea avec lui. En 1718, il supplia le régent de lui accorder un asile en France, et Stanislas,

sur l'invitation du régent, se détermina à venir. habiter la petite ville de Weissembourg. La prin-

cesse de Pologne était alors dans sa dix-septième

| année, possédant les talents quiconviennent à son

sexe, et sachant parler six langues, le polonais, le français, l'italien, l'allemand, le suédois et lelatin.

Quoique la princesse fût à peine connue dans la petite ville qu’elle habitait, on savait dans toute l'Europe qu’elle était élevée par les soins d’un grand maître; et le public, sans connaître ce qu'elle était, devinait ce qu’elle pouvait être. Mais la profonde retraite dans laquelle elle vivait n'avait pu dérober le secret de son mérite à ceux qui avaient un grand intérêt de s’en assurer: et c’est dans le temps qu’elle était comme ensevelie dans le château de Weissembourg que plusieurs princes, dont deux souverains en Allemagne, la recherchèrent en même temps en mariage.

Cependant aucun de ces partis, dont le moins avantageux eût pu passer pour une fortune dans l’état actuel des affaires de sa maison, ne tenta l'ambition de la princesse de Pologne. En vain la reine sa mère l’engagea de se déterminer : Que

Prélendez-vous donc, ma fille? lui dit-elle avec

l'émotion du zèle impatient de servir. Hätez-vous de saisir l’occasion : je doute qu’elle ait jamais pour vous un second moment aussi brillant que celui-ci.—Eh quoi, maman, répondit la princesse, c’est .en m'éloignant de vous que vous croiriez me rendre heureuse! Ne craignez pas, je vous prie, mes regrets pour l'avenir. Ilme sera toujours bien plus doux de partager vos disgrâces que de jouir loin de vous d’un bonheur qui ne serait pas le vôtre.

C'était la première fois que la reine avait eu à pardonner à la jeune princesse quelque opposition à ses désirs.

À quelque temps de là, la jeune Marie se promenait seule dans le jardin du château, lorsqu'une voix plaintive l'appelle à travers une palissade ; elle s'approche et voit le visage pâle et décharné d’une pauvre femme couverte de haillons, qui da supplie, au nom de Dieu, de soulager sa misère. Touchée de sonétat, elle lui donne une pièce d’or. La pauvre femme, en la recevant, s’écrie dans la joie qui la transporte : Ah! ma bonne princesse, Dieu vous bénira : ou, vous serez reine de France. Ce propos, dicté par l’enthousiasme de la reconnaissance, choquait alors bien étrangement les vraisemblances, et il ne fallait rien moins que l’ignorante simplicité de celle qui l’avançait pour le rendre excusable dans sa bouche, Louis XV, à la vérité, n’était pas encore

marié, mais son mariage était conclu. Il y avait plus : une infante d’Espagne, qu'il devait épouser, était déjà dans le royaume pour en apprendre la

langue et les usages. Or, quelle apparence que

Yon en fût venu à renoncer à des avances si solennelles? quelle apparence que le conseil du jeune monarque l’eût exposé à une rupture avec l'Espagne, en l’engageant à renvoyer à Madrid la princesse sa cousine, pour lui préférer ha fille d’un roi détrôné ? Et cependant tout cela arriva; et [a prédiction, en apparence si ridicule, de la pauvre femme de Weissembourg, se vérifia six mois après qu’elle eut été faite.

C'était au milieu de circonstances pénibles pour Stanislas, c'était au moment où il faisait des propositions d’arrangement à son rival, qu'il reçut à sa cour le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, qui lui demande une audience secrête, et lui dit: Sire, je viens vous prier de consentir à ce que la princesse votre fille devienne reine de France. Le roi de Pologne, qui connaissait beaucoup le cardinal, croit d’abord qu'il se permet une plaisanterie, et il y répond par une autre ; mais comme le prélat insiste sur le ton sérieux ; « Eh quoi! monsieur le cardinal, reprend le » prince, vous ignorez donc combien j'abhorre les > intrigues ? Que voulez-vous faire de l’infante qui »est en France? Comment vous arrangez-vous » avec l'Espagne? ou si vous entendez que les » noces de ma fille soient célébrées par des ba- » tailles ? »

Le cardinal répond qu'il ne s’agit nullement d'intrigues; qu'on à tout prévu, tout aplani; que l'affaire à été mürement examinée dans le conseil de Versailles, et qu’on n'attend pour la consommer que son consentement et celui de la princesse sa fille. Pour confirmer ce qu'il annonce, il présente au roi une lettre du duc de Bourbon, premier ministre de Louis XV. Stanislas, en ce moment, serait tenté de se croire dans l'illusion d’un songe. Cependant le négociateur est présenté à la jeune princesse, qui répond à sa demande : Je suis pénétrée de reconnaissance, monsieur le cardinal, pour l'honneur que me fait le roi de France ; mais pour le surplus, voici le roi et la reine ; ma volonté est entre leurs mains.

Stanislas avait déjà donné son consentement, et la reine son épouse, en donnant le sien, ne dissimula pas sa joie.

Ce fut au mois d'avril 1725, après que le ma-

riage du roi de France avec la princesse de Po- | logne eut été négocié secrètement, que l’infante |

fut reconduite en Espagne sous escorte hono-

rable, et comblée de riches présents pour elle

et pour sa suite. On amusa aisément son en-

fance, sous le prétexte d'aller faire une visite au roi son père. Ce prince avait été prévenu sur le retour de sa fille; et la raison qu’on lui

|apportair d’une disposition si peu attendue,

était que l’infante n’était -pas encore nubile, et que les Français murmuraient dans l’impatience de voir naître un nouvel appui du trône. La reine d'Espagne eût voulu porter le roi son époux à tirer vengeance du procédé de la France, qu’elle jugeait outrageant, quoiqu'il ne dût paraitre que mortifiant. Il y eut même, pendant quelque temps, apparence de rupture entre les deux cours, par le rappel des ambassadeurs.

Mais Philippe V était Français et oncle de Louis XV : il agréa comme excuses les raisons que faisait valoir le conseil de Versailles, et la bonne intelligence se rétablit.

Peu de temps après le retour de l'infante en Espagne, Louis XV envoya au roi Stanislas une ambassade solennelle, à la tête de laquelle était le duc d’Antin, pour lui faire publiquement la demande de la princesse sa fille.

Ce fut au mois d'août 1725 que le duc d’Orléans, fils du régent, se rendit à Strasbourg, où Stanislas avait transféré sa cour. Le prince am- ‘bassadeur étaitaccompagné de la maison destinée à la nouvelle reine. Il en fit la présentation d'usage à la princesse, qu'il épousa au nom de Louis XV le 14 du mois.

Lorsque tout fut prêt pour le départ de la princesse, elle entra dans le cabinet du roi où se trouvait la reine sa mère et son aïeule. Elle se jeta à leurs genoux, fondant en larmes, et leur demanda leur bénédiction. Stanislas lui donna la sienne, avec cet édifiant appareil qui semble nous reporter aux siècles religieux des patriarches. Tenant les mains levées au-dessus de la tête de la princesse qui était restée à genoux, il récita la prière suivante :

« Que Jésus, Marie et Joseph veillent toujours » à la conservation de ma chère fille, au nom de » Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

» Qu'elle ait part à la bénédiction que le saint » patriarche Jacob donna à son fils Joseph, lors- > qu'il apprit qu'il était encore en vie, et qu'il

|» gouvernait en Égypte. Qu'elle ait part à la bé-

» nédiction que le saint homme Tobie donna à » son fils, lorsqu'il l'envoya dans un pays étran- » ger. Qu'elle ait part à la bénédiction que Jéà sus-Christ donna à sa sainte Mère et à ses dis-

» ciples, lorsqu'il leur dit : Que la paix soit avec > VOUS. »

Le moment où il fallut se séparer ne fut pas le moins touchant de cette scène attendrissante entre la princesse et sa famille. Les personnes chargées de diriger le voyage de la princesse furent obligées de l’arracher à ces tendres empressements de sa famille et d’un peuple immense, rassemblé pour offrir un dernier hommage à la vertu d'une princesse toujours si

intéressante. On lui fit prendre la route de Fon-

tainebleau, où la cour l’attendait. Partout où elle

passa elle trouvait trop de magnificence dans les

réceptions qu’on lui faisait : « A Dieu ne plaise,

» disait-elle, que mon arrivée soit une charge |

> pour un royaume où je ne dois exister que » pour faire du bien! » — Si nous en croyons les mémoires du temps, jamais princesse destinée à monter sur le trône de France n'avait été accueillie, à son entrée dans le royaume, par des marques de joie si éclatantes.

Louis XV, informé que la reine approchait, alla au-devant d’elle avec toute la cour, jusqu’à une lieue au delà de Moret, où il la rencontra. Le m2réchal de Villars, présent à cette première entrevue, écrivait alors : « Le roilattendait avec im- »patience et en a paru très-content. J'ai trouvé sa » personne fortaimable ; elle a d’ailleurs la vertu, l'esprit et la raison qu’on peut désirer dans la » femme d’un roi qui a quinze ans et demi. »

La princesse s'arrêta à Moret et y coucha ; le jour suivant elle arriva à Fontainebleau, où ses noces furent célébrées. Le lendemain, la cérémonie de son couronnement se fit avec la plus

grande pompe : lorsque le roi lui offrit les pré- | sents d'usage en pareïlle occasion : « Je les reçois

>» volontiers, Monsieur, lui dit-elle ; mais, comblée > du don que vous me faites de votre cœur, je vous »prie d'agréer que je fasse part de ceux-ci aux

»témoins de mon bonheur ;»et elle en fit la distri: : bution à toute la cour, avec cet air satisfait qui

double le prix de ce qu'on donne. Les fêtes qu'occasionna ce mariage rappelaient, à plusieurs seigneurs de la cour, celles qu'avait données Louis XIV lorsqu'il avait marié le duc de Bourgogne, père du roi, et la comparaison était à l’avantage de celles du jour.

Les premières qualités que les Français reconnurent dans leur jeune reine furent la douceur de son caractère et la bonté de son cœur. A peine

se fut-elle montrée à la France, qu’elle fut sur-

nommée la Bonne Reine. Jamais princesse ne jouit de plus d'estime sur le trône et ne sut mieux se concilier l'affection de sa cour et le respect de ses sujets. Quoiqu’elle n’aimât pas à représenter, le goût du roi pour la chasse et les petits voyages la mettait souvent dans la nécessité de le faire. Elle tenait alors sa cour ; elle recevait les ambassadeurs, les grands du royaume et les étrangers avec un ton d’aisance et un air de satifaction qui eussent fait croire qu’elle était flattée d’un cérémonial auquel elle ne se prêtait que par devoir, pour conserver la décence à la cour et faire plaisir au roi.

Parmi les personnes qui pouvaient s’applaudir des relations que les emplois ou la naissance leur donnaient avec la reine, les princes et princesses du sang avaient surtout à se louer des égards et des bontés qu’elle leur marquait. Elle leur avait voué à tous un véritable attachement; elle fut toujours reconnaissante envers le duc de Bourbon, qui avait le plus contribué à son mariage. Elle respectait dans le duc d'Orléans, fils du régent, la vertu embellie par le savoir. Elle avait beaucoup d'amitié pour la feue princesse de Condé, pour la comtesse de Toulouse, pour le duc et la duchesse de Penthièvre. Les savants et leshommes de lettres étaient aussi honorés de sa protection et de son estime. Pendant les heures qu’elle employait au travail des mains, elle en admettait dans sa société particulière ; elle s'entretenait alors avec eux sur le ton de la bonté; elle les étonnait autant par la solidité de ses connaissances que par la finesse de ses reparties. Le président Hénault lui ayant un jour montré une pièce de vers que Fontenelle, alors âgé de quatrevingt-douze ans, venait de faire sur le respect que l'on avait à Sparte pour les vieillards : 1/ me semble, dit la reme, après avoir lu les vers, que le vieillard auteur de cette pièce devrait retrouver Sparte partout. Le président, ayant rendu à Fontenelle le propos flatteur de la princesse, celui-ci fit sur-le-champ ce quatrain :

Je ne me flatte point du tout

De retrouver Sparte partout, Mais vous, Ô modèle des reines, Vous trouveriez partout Athènes.

Un autre jour, la reine étant entrée chez une de ses dames du palais, la trouva occupée à écrire au même président Hénault. C'était dans le temps qu'il venait de publier son Abregé historique. La princesse voulut que la dame achevât sa lettre;

et, prenant ensuite la plume, elle y mit en apostille : Je pense que M. Hénault, qui parle trèspeu pour dire beaucoup, ne doit guère aimer le

langage des femmes qui parlent beaucoup pour dire ! très-peu ; et au lieu de son nom, elle souscrivit : |

Devinez qui... Le président, en répondant à la dame qui lui écrivait, paya l’apostille anonyme de ces vers ingénieux :

Ces mots tracés par une main divine, Ne peuvent me causer que trouble et qu’embarras. C’est trop oser, si mon cœur la devine; C’est être ingrat, s’il ne devine pas.

La reine marquait la plus grande considération

au maréchal de Saxe, qui, de son côté, lui faisait tort régulièrement sa cour lorsqu'il était à Versailles. Elle eût désiré que ce digne émule de Turenne l’eût imité jusque dans son retour à la religion de ses pères. Un jour que ce général prenait congé d’elle pour aller commander nos armées, elle lui dit, en lui souhaitant d’heureux succès, qu'elle prierait Dieu et qu’elle le ferait prier pour lui, Ce que je demanderais au Ciel, répondit le maréchal, ce serait de mourir, comme M. de Turenne, sur le champ de bataille. — De quelque manière que meure le maréchal de Saxe, reprit la reine, 1/ ne peut que mourir couvert de gloire ; mais ce qui comblerait mes vœux, ce serait

qu'au bout de sa longue et glorieuse carrière, ul fût, comme Turenne, enterré à Saint - Denis. | Quand la reine apprit sa mort, elle s’écria :« Qu'il |

» est triste de ne pouvoir dire un De profundis >» pour un homme qui nous a fait chanter tant de » Te Deum! »

Elle marqua, dès son arrivée en France, une estime pour la vérité et un mépris pour la flatte-

rie qui ne se démentirent jamais. Les personnes qui l’approchaient n'avaient pas seulement la li- |

berté de lui dire la vérité, elles en avaient l’ordre. On pouvait lui dire, sans détour: « Votre majesté » s'est trompée ; on lui a fait faire une injustice. »

Une des qualités de la reine, et que le cardinal de Fleury ne voulait point apprécier, c'était son extrême modération.Le jeune prince, quil'aimait uniquement, avait assez de confiance en sa discrétion pour tenir ses conseils dans son appartement et en sa présence. Lorsque le duc de Bourbon la pressait de prendre part aux affaires, constante dans ses principes qui excluaient toute ambition, elle lui disait : Je me souviens d’avoir out dire à mon père que le Français accorde tout

aux femmes, excepté le droit d'en étre gouverné, el je vous avoue que je ne craindrais rien tant que de partager le sort de ces reines ambitieuses qur ont fait leur malheur et celui des peuples, en portant au sein des empires les agitations de leur cœur.

La discrétion de cette princesse était si grande, qu'après la mort du roi Auguste, le primat de Pologne informa Louis XV qu'il prévoyait que les suffrages de ses compatriotes se réuniraient pour porter de nouveau le roi Stanislas sur le trône, pourvu que ce prince se montrât incessamment en Pologne. La reine en fut instruite, et vit ensuite qu'on usait de lenteurs, et qu'on laissait ignorer au roi son père ce qu’il lui était si important de connaître. Elle le vit, elle en souffrit. Quelqu'un, lorsque l'affaire fut publique, lui disait que, sans rien faire connaître au roi Stanislas, elle eût pu au moins souffler un mot au maréchal de Villars qui, sans la compromettre, aurait parlé dans le conseil de manière à faire avancer le cardinal de Fleury. « Cela est vrai, répondit-elle. » Mais le roi, en me confiant son secret, n'avait » pas excepté le maréchal de Villars. »

Quoique dans l’âge encore qui rend plus excusables les dépenses de fantaisie d’un sexe auquel on les pardonne assez volontiers, elle ne paraissait occupée que des besoins du peuple, et eut souvent l’occasion d'entendre les reproches de cupidité des courtisans à qui il faisait tenir ces paroles : Les trésors de l'Etat ne sont pas nos trésors, il ne nous est pas permis de divertir en largesses arbitraires des sommes exigées par deniers du pauvre et de l'artisan. Le ministre ordinaire de ses aumônes secrètes était l'abbé Fronczynski. Elle engageait le roi Stanislas à partager le poids de ses engagements de charité. Elle lui disait dans une lettre : « Je voulais écrire »à Alliot; mais je pense qu’il n’y a pas d'indiscré- »tion à vous prier de me faire une avance. Je vous dirai, cher papa, que noussommes ici dans une » misère extrême. Plusieurs de nos provinces sont, »à ce qu'on dit, dans un état de détresse déplo- » rable dont nous nous ressentons ici. Nos plus »grandes aumônes ne remédient qu'à de bien »petits maux. Mon fils, qui voit tout en grand et »qui sent tout vivement, appelle cela jeter un verre d’eau sur une prairie brûlante.

» J'ai demandé à Alliot à quoi vous vousamusiez ‘ »pendant les longues soirées de l'hiver. Il m'a »répondu que l’hiver comme l'été, vous ne saviez » jouer qu'à faire des heureux. C’est un bien beau » jeu que celui-là, cher papa. Que ne suis-je auprès

»de vous pour faire votre partie mais je ne pour- »rais pas jouer aussi gros jeu que vous. »

La France, que les étrangers respectaient, respirait en paix et réparait ses pertes passées ; son crédit se rétablissait ; le roi et la reine, qui était devenue mère de dix enfants, deux princes et huit princesses, jouissaient d’un contentement qu édifia la France pendant douze ans : mais d’affligeants retours allaient succéder à ce bonheur des deux époux. Ea vertueuse mère de Stanislas semblait en avoir entrevu les premières ombres, à en juger par ce qu’elle dit à sa petitefille, qui lui faisait ses adieux pour se rendre à la cour de France : et au moment où la reine s’ouvrait à elle sur la crainte qu’elle avait que la prospérité ne vint à Famollir : « Rassurez-vous, ma > fille, lui dit madame Leszczynska, Dieu ne man- » quera pas d'y pourvoir par les croix qu'il vous » destine. » La reine avait atteint sa trente-quatrième année, et elle n'avait encore moissonné que des roses.

Il y avait déjà quelque temps que Louis XV était occupé de la duchesse de Châteauroux, lorsqu'il tomba malade à Metz : le danger qui le menaçait lui fit prendre la résolution de faire signifer à la duchesse de quitter Metz sous deux heures.Onvitalors un contraste bien frappant. La reine, qui, à la première nouvelle du danger du roi, était partie pour Metz, se eroisa sur la route avec la dame exilée. Un peuple immense bordait les chemins et la comblait de ses bénédictions. De l’autre côté, la dame de Châteauroux, après avoir essuyé dans Metz les mépris et les reproches d’un peuple qui ne lui pardonnait pas d’avoir essayé de l’asservir à des hommages illégitimes, se voyait à chaque instant exposée à périr dans les campagnes, victime de la fureur de ces mêmes villageois qui venaient de prodiguer à la reine tant de marques expressives de leur affection : on l’accablait d’injures atroces et de menaces effrayantes, dit un écrivain du temps : les paysans dans les campagnes la poursuivirent aussi loin qu'ils pouvaient, et se transmettaient, de village en village, lemploide la maudire et de l’outrager. Ce fut comme par miracle qu'elle évita cent fois d’être mise en pièces. Il lui fallait prendre des précautions infinies. Elle était obligée de s'arrêter à plus d’une demi-lieue de distance des endroits où elle devait prendre des relais. De là, elle détachait quelqu'un de sa suite pour aller prendre des chevaux et reconnaître les chemins détournés qui pouvaient la dérober à la rage des villageois.

La reine était à leurs.yeux comme l'ange tutélaire de la France.

Lorsque la reine arriva à Metz, le roi se trouvait mieux ; il s’expliqua, en la voyant, par une exclamation qui marquait la plus grande joie. Les soins empressés de son épouse, la douceur de sa conversation, le charme touchant de sa vertu parlèrent à son cœur. Il se reprocha hautement des torts qu’elle semblait ignorer; il la conjura de lui pardonner.des chagrins dont elle ne se plaignait pas ; il l’assura qu’elle n’en essuierait plus de semblables. Le moment où l'on apprit à Paris que Louis XV, vainqueur de ses ennemis, l'était aussi d’une passion qui obscurcissait sa gloire, fut celui où le peuple se précipita en foule dans léglise de Sainte-Geneviève, et lui décerna, au pied des autels, le surnom de Bien aime. Ce retour fut de courte de durée, et de nouvelles épreuves recommencèrent pour la reine : elles étaient interrompues de temps en temps par quelque catastrophe, la mort du dauphin, ou quelque forte indisposition : c’est alors que le roi rentrait en lui-même, et que la reine venait lui prodiguer les trésors de son caractère noble et généreux.—On raconte que lors de l’assassinat du roi par Damiens, la première femme de chambre de la reine était venue lui annoncer que le roi qui partait pour Trianon, était de retour et blessé; la reine, se figurant que le roi à fait une chute, demande suecessivement à sa femme de chambre si cette chute est dangereuse, s’il y a fracture, s’il est blessé à la tête ? Celleci, pour disposer sa maîtresse à recevoir la cruelle nouvelle qu'elle n'ose lui apprendre, répond affirmativement à tout, en sorte que la princesse court chez le roi, frappée de l’idée d’un grand accident, mais tout différent du véritable ; ce qui, dans un sujet si accablant, occasionna un quiproquo assez risible. Comme a reine traversait en hâte les appartements, elle rencontre sur son passage un officier des gardes du corps, auquel elle demande de quoi il s'agit, et qui lui répond en courant : On le tient, Madame, on le tient; il ne saurait échapper. Il voulait parler de l'assassin. La reine entendit que c'était le roi, et imagina que le coup qu'il s'était donné dans sa chute avait été si violent qu'il en avait la tête dérangée et voulait s'enfuir. Pleine de cette idée, elle entre chez le roi qui, en la voyant, lui tend les bras et s’écrie : « Ah! Madame, je suis poi- »gnardé!— Allons, allons, Monsieur, lui répond »la princesse, tranquillisez-vous, et n’allez point

svous mettre de pareilles chimères en tête. — » Eh quoi! maman, reprend le dauphin qui fondait »en larmes au chevet du roi, vous appelez cela des »chimères ! Il n’est que trop vrai que le roi vient »de recevoir un coup de poignardsous mes yeux.» : Pendant les maladies de ses enfants, comme :

dans leurs peines et leurs chagrins, la reine se trouvait auprès d'eux pour les consoler et les

blait de soins et d’assiduités. C’est avec le plus

nières maladies, madame Henriette, sa fille aînée : la duchesse de Parme et le dauphin. La première de ces princesses expira entre ses bras, dans le moment même qu'elle lui présentait un bouillon. On sait tout ce que lui coûta de peines et d’alarmes la longue maladie du dauphin. Ce prince, moins affligé au lit de la mort de sa propre situa- «ion que de la douleur profonde qu’elle causait à Ja reine, lui disait avec sa fermeté ordinaire : ÆEh quoi! maman, vous ne doutez point que le royaume du ciel ne vaille mieux que celui d'ici-bas, et je vous vois toujours dans la tristesse et les lar-.

mes depuis qu'il y a apparence que je quittera.

bientôt la terre. — Hélas ! mon fils, lui répondait Ja reine, je nesais si je pleure de douleur de votre état, ou de joie de votre résignation à le soutenir.

— À la bonneheure, reprit le malade, que ce soit de joie, car c'en est une véritable pour moi de ne

point vieillir en ce monde.

trainait une vie languissante, sentant sa fin prochaine, dit un jour à la reine : « Tout m’avertit, » Madame, etje sens queje touche à ma dernière »heure. Prête à vous quitter pour aller paraître » devant Dieu, je vous recommande mes enfants.» Cette princesse était fille d'Auguste de Saxe. Tendrement aimée au sein de sa nombreuse famille, Marie Leszezynska en-était l'âme et le cen- 1re commun de toutes ses relations : cette famille qu’elle aimait:tant, elle la vit s’éclaircir encore : Ja jeune princesse Marie mourut à l'âge de cinq. ans; madame Félicité mourut à Fontevrault en 4744; madame ‘Henriette mourut à Versailles : -en 1752, âgée de vingt-quatre ans. :

Le zèle le plus charitable était ce qui recomsmandait le plus puissamment près d'elle. Elle honorait de son estime et d’une confiance parti- -culière plusieurs sœurs d'hôpital, avec lesquelles elle entretenait des correspondances suivies : elle venait elle-même les visiter dans leur hôpital, qu’elle parcourait ensuite pour donner des

consolations aux malades; quelquefois on essayait de lui dérober le spectacle des malades agonisants ; mais l’œil de la charité pénétrant ce qu'on eût voulu lui cacher, elle ne manquait pas d'ouvrir les lits qu’elle voyait fermés, et elle adressait aux pauvres moribonds qu’elle y trouvait, une courte exhortation analogue à leur état.

| Un jour qu'elle visitait l'hôpital général de Comsoulager. Si la maladie était grave, elle redou- |

piègne, la supérieure l'ayant priée instamment

| de ne pas s’approcher d'une malade qui exhalait tendre zèle qu'on la vit suivre, dans leurs der- :

une odeur fétide et dangereuse, elle passa devant son lit sans s'arrêter; mais à peine fut-elle sortie de la maison que sa religion et son bon cœur lui reprochèrent cette omission qu’elle ap-

| pela une insigne Rcheté ; et elle eût été la ré-

parer sur-le-champ, si la duchesse de Villars ne

| l'en eût empêchée, en se chargeant de l'aller

faire en sa place. Cette dame vint marquer à la supérieure tout le regret qu'avait là reine de s'être réndue à son avis, et lui recommanda, de la part de la princesse, de prendre un soin particulier de la pauvre femme qu’elle ne se pardonnait pas de n'avoir pas vue.

À la dernière époque de sa vie, et dans un temps où elle voyait avec douleur se grossir autour d'elle cette masse d’iniquités qui devait écraser le royaume, la reine avait résolu de se soustraire de plus en plus au commerce du monde, et de consacrer exclusivement aux œu-

| vres de la piété chrétienne tous les moments La dauphine, qui, depuisda mort du dauphin,

qu’il lui serait permis de dérober à sa famille et aux bienséances de son rang. C’est dans ce dessein que, faisant bâtir un monastère à Versailles, elle s'y était réservé un appartement. « Il sera, disait-elle, ma demeure habituelle, c'est » là que je tâcherai d'apprendre à mourir au » monde et à moi-même. »

Toujours animée du désir de se rendre conforme aux grandes leçons chrétiennes, elle embrassait avec ‘un courage héroïque toutes les peines et les épreuves qu’elle avait à essuyer, et l'on vit assez en sa personne que les têtes couronnées n’en sont pas plus exemptes que leurs sujets, si on en excepte le contentement de la vertu que l'on goûte au sein même des afflictions. Cette princesse trouva bien peu de plaisir dans le palais de Versailles; et tout brillant qu'était le trône qu’elle occupait, il fut moins pour elle un théâtre de jouissances qu'un autel de sacrifices : la bonté de son cœur lui faisait, de tous les maux de l'Etat, autant de maux particuliers, et sa piété lui faisait trouver dans

eeux de la religion une espèce de martyre continuel., Au sein de sa famille, ce sont des pertes cruelles ou de longs chagrins qu'elle essuie, Tantôt les malheurs de la dauphine viennent l'affliger, tantôt elle partage les disgrâces du roi son père. Elle voit plusieurs de ses enfants expirer entre ses bras. Elle voit le dauphin son fils mourir longtemps avant elle. Enfin, la mort de ce prince, la mort de sa vertueuse épouse, et celle du roi Stanislas, tous ces coups rapprochés mettent le comble à sa douleur et la rendent incurable, mais pourtant sans étonver sa foi ni altérer en rien sa résignation.

Toutes les fois que la princesse passait par Saint-Denis, elle ne manquait pas de s'arrêter pour aller offrir à Dieu ses prières dans l’église où devaient un jour reposer ses cendres. Dans une de ces visites de dévotion, et ce fut la dernière qu’elle fit, elle voulut descendre dans les caveaux où sont déposés les cercueils des rois et des reines de France. A la vue des faibles restes de ces puissances qui ont autrefois rempli le monde du bruit de leur nom: « C’est donc ici, » dit-elle au prieur de l’abbaye, qui l’accompa- » gnait, c'est à côté de ces morts que j'attendrai » la résurrection générale : voilà le palais où vous » me logerez bientôt. »

Enfin le temps arriva où cette pieuse princesse se sut bon gré d'avoir fait, toute sa vie, l'apprentissage de la mort, et de s'être préparée à ce dernier sacrifice par tous ceux qui pouvaient lui en adoucir la rigueur. Ce fut au mois de février 1766 que se manifesta l’altération sensible de sa santé, deux mois après la mort du dauphin; elle essuya même alors une maladie assez grave dont la convalescence ne fut qu’une continuelle et pénible langueur qui la conduisit au tombeau. Cependant elle ne perdit rien, dans ces dernières années, de son heureuse facilité à dire des choses gracieuses. Comme sa vue s'était considérablement affaiblie, elle prenait un jour une personne pour une autre; on lui fait observer son erreur qui tombait sur quelqu'un qu'elle honorait d’une bienveillance particulière, parce qu’il avait été toujours fort attaché au roi de Pologne. « Quoi! reprit la malade, c’est vous, mon-

» sieur Soupiri? Je vous demande bien pardon:

> Mais croyez que je ne me serais pas méprise,

> si je pouvais y voir par MOn Cœur.»

Louis XV était uniquement occupé des moyens de prolonger les jours de la digne épouse dont

il n'avait jamais cessé de révérer le mérite. Il lui

faisait jusqu'à quatre visites chaque jour, et elles étaient ordinairement fort longues. Il assemblait les médecins chez lui; il assistait à leurs consultations chez la malade; il recommandait la plus grande exactitude dans le service et il y veillait par lui-même. Touchée de tant de soins et d’assiduité, la reine, un jour, s’efforçait d'y répondre par des attentions qui semblaient compromettre le repos dont elle avait besoin. « Songez, je vous » prie, Madame, lui dit Louis XV, qu’une malade » ne doit jamais être gênée avec ceux qui se por- » tent bien. J'e veux étre ici à toutes les heures du » jour, et vous ne devez pas vous en apercevoir. »

Dans la matinée du dernier jour de sa vie, la reine se trouva tout à coup sans fièvre et dans la situation en apparence la plus satisfaisante pour son état. Mais sans se flatter de ce mieux perfide qui n’était en effet que le dernier jet d'un flambeau qui s'éteint, elle s'empressa d’en profiter, pour se purifier de plus en pe avant de paraître devant Dieu.

Ce fut le 24 juin 1768, âgée de 65 ans, que la reine Marie Leszczynska mourut.

Pendant huit jours on la vit exposée sur un lit de parade, et le peuple venait en foule contempler celle qui avait été si bonne et qui avait tant souffert dans son cœur.

Toutes les églises retentirent de ses louanges, faites par les premiers orateurs de la chaire, et l'évêque de Troyes ne craignit pas de dire, en adressant la parole à l'archevêque de Paris : « Pontife du Dieu vivant, ne craignez pas d'offrir » sur son tombeau un encens qu'on offrira peut- » être un jour sur ses autels. »

Marie Leszezynska fut sur le trône de France ce que Stanislas avait été dans le duché de Lorraine, la Providence de l'infortune dont deux couronnes ne les avaient pas exemptés.

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