TOME II
» mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d’a-
.» bord n'avait été ni vrai, ni même vraisembla- »ble.» Cette opinion, contestable sous certains rapports, peint cependant bien leur position, explique ce qu'ils pourraient attendre des autres.
Les hommes vertueux et sensés de l’Europe, les voix libres des peuples tombent d’accord, en disant que la plus grande faute politique de Napoléon a été de n'avoir pas rétabli la Pologne, aux occasions multipliées qui se présentaient pour accomplir cette œuvre indispensable. Cette question si claire, si évidente, si naturelle, si nécessaire même et pour la France et pour la dynastie napoléonienne, devait être résolue par Napoléon; mais peut-être était-il trop près de l’époque de la chute de la Pologne, et le temps de sa régénération n'était point encore arrivé : il fallait que la génération eût expié les fautes et les crimes pour l'oppression du peuple; il fallait qu'une autre génération s'immolât encore tout entière. Car toutes les raisons, toutes les discussions qui ont été faites, dites et écrites là-dessus, ne sauront victorieusement absoudre celui qui tenait les destinées de l'Europe entre ses mains.
À aucune époque de sa vie politique, Napoléon n'a jamais voulu, osé ou pu se prononcer sur la question polonaise, lui qui tranchait les questions les plus compliquées, les plus difficiles, les plus délicates, avec une volonté et une assurance transcendante; il a resté indécis sur ce point. Quandle malheur vint lui montrer les véritables destinées de l'Europe, il se reprocha à Sainte- Hélène d’avoir abandonné la Pologne, quand il n’était plus possible de réparer les fautes!
En 1796, Napoléon se prononça pourla première fois sur la question polonaise. Alors il avait auprès de lui Joseph Sulkowski, officier du plus rare mérite. Quand les patriotes polonaiss’adressaient à Napoléon, par l'entremise de Sulkowski, et le suppliaient de prendre sous son égide leurs intérêts nationaux, dès le début, il répondit : « Que » dois-je répondre?... que puis-je promettre ?
» Ecrivez à vos compatriotes que j'aime les Po- > lonais et que j'en fais grand cas ; que le partage > de la Pologne est un acte d'iniquité qui ne peut > se soutenir... ; qu'après avoir terminé la guerre » en Italie, j'irai moi-même, à la tête des Fran- » Çais, pour forcer les Russes à restituer la Po- > logne; mais dites-leur aussi que les Polonais > ne doivent pas se reposer sur des secours étran- » gers, qu'ils doivent s’armer eux-mêmes, inquié- » Ler les Russes, entretenir une communication » dans l’intérieur du pays. Toutes les belles pa- > roles qu’on leur contera n’aboutiront à rien. Je » connais le langage diplomatique. Une nation » écrasée par ses voisins ne peut se relever que » les armes à la main. » Cette réponse ne décourageait pas les Polonais; ils voyaient derrière Napoléon la France, et ils commencèrent l'ère des célèbres légions polonaises en Italie et sur le Danube, auxiliaires de la république française.
Après les événements mémorables qui eurent lieu entre les années 4796 et 1806, les espérances des Polonais se ranimèrent ; la marche triomphale des armées françaises, depuis Paris jusqu’à Warsovie, devait amener le rétablissement de la Pologne, ou tout au moins reprendre, dès l'abord, sur la Prusse, les provinces dont elle s’était emparée. Les Polonais allèrent avec enthousiasme au devant de tous les sacrifices qui pouvaient hâter la réalisation de ce magnifique espoir. Napoléon s’étonna un instant de tant de dévouement; mais tout en lui rendant justice, il ne voulut ou ne put rien faire pour l'utiliser. En dictant le trente-septième bulletin, à Posen, lelerdécembre 4806, Napoléon disait : « L'amour de la patrie, » ce sentiment national, s’est non-seulement con- » servé dans le cœur du peuple polonais, mais il » a été retrempé par le malheur : sa première » passion, son premier désir est de redevenir na- » tion. Les plus riches sortent de leurs châteaux > pour venir demander à grands cris le rétablis- » sement du royaume, et offrir leurs enfants, leur » fortune, leur influence. Ce spectacle est vrai- » ment touchant. Déjà ils ont partout repris leur » anCien costume, leurs anciennes habitudes.
» Le trône de Pologne se rétablira-1-il, et cette » grande nation reprendra-t-elle son existence et » son indépendance? Du fond du tombeau, re- » naiîtra-t-elle à la vie? Dieu seul, qui tient dans » ses mains les combinaisons de tous les événe- » ments, est l'arbitre de ce grand problème po- > litique ; mais, certes, il n’y eut jamais d’événe-
A la suite de cette campagne, la Prusse et la Russie furent tellement affaiblies, que la présence d’une partie de l'armée française au-delà du Niémen aurait suffi pour arracher la Litvanie aux Moskovites. Les Litvaniens le savaient, et ils députèrent quelques citoyens patriotes à Napoléon. Alexandre ne l’ignorait pas, et c’est l'appréhension d’un mouvement en Litvanie qui le
| détermina à flatter Napoléon et à lui faire des
concessions. Les vieux grenadiers, compagnons d'armes des Polonais, répétaient : « Encore quel- » que pas, et nous allons rétablir notre Pologne ! Mais les intrigues et les machinations ténébreuses eurent le dessus. C'est alors aussi qu'éclatèrent, entre Berthier et Davoust, les mésintelligences qui firent, en 1812, tant de scandale. Berthier, satisfait dans son ambition, et las de la guerre, repoussa la députation litvanienne, qu’il appelait des traîtres à leur souverain! !! Dayoust, au contraire, les accueillit et les présenta à Napoléon, qui s'irrita contre Berthier, et reçut avec bonté ces Litvaniens sans toutefois leur promettre son appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable, et qu'il fallait profiter de V'affaiblissement de l’armée moskovite : Napoléon répondit par des difficultés ; et lui qui ne connaissait de juste milieu en aucune chose, employait toujours cet expédient lorsqu'il s'agissait de la questionpolonaise. Napoléon fut satisfait d’avoir été reconnu empereur par Alexandre, et il n’hésita plus à proposer la réunion de Warsovie et de la Pologne prussienne à l'empire de Russie. Alexandre ne pouvait pas accepter cette offre, n'ayant pas assez de forces pour maintenir la tranquillité à la suite de l'explosion provoquée par le désespoir des Polonais. Cependant Napoléon démembra le duché de Warsovie; il en rendit une partie à la Prusse, et l’autre, concédée à Alexandre, forma le cercle de Bialystok : en cela il voulait constater que, loin de vouloir lui enlever la Litvanie, pour la réunir au duché, il fui cédait sans difficulté une portion de l’ancienne Pologne : il aurait fait ben d'autres concessions pour l'amener à adopter ses principes sur le système continental. Outre cela, il remit au Tzar la correspondance et les projets des Litvaniens relatifs à la nouvelle réunion des deux nations. Cet événément répandit là consternation à Wilna et dansles provinces envahies par la Russie. Beaucoup de jeunes gens, qui avaient quitté la Wolhynie, la Podolie, l'Ukraine et la Litvanie,
» ment plus mémorable et plus digne d'intérêt. » | pour se rendre auprès de l'armée polonaise.
ES
avaient exposé leurs parents et leurs amis à des enquêtes et à des persécutions. Tous ceux qui n'attendaient que le passage du Niémen par les armées gallo-polonaises se trouvèrent désappointés. On regarda le traité de Tilsit comme le tombeau de toutes les espérances des Polonais.
Ce fut bien pis, lorsqu’après le traité de Tilsit, les conférences d'Erfurth rapprochèrent encore davantage les deux souverains; lorsque des ambassadeurs, envoyés réciproquement à Paris et à Pétersbourg, commencèrent à nourrir ces relations amicales, par une communication qui ne laissa rien ignorer aux deux cours -respectives sur tout €e qui pouvait compromettre la sûreté intérieure de leurs états.
En 1809, une nouvelle et décisive circonstance se présenta pour récompenser le dévouement des Polonais. La campagne de Wagram a été admirable ; mais les succès des Polonais dans le duché de Warsovie contribuèrent puissamment à la rendre telle, car l'ennemi était pris entre deux feux. Les Autrichiens fuyaient devant le prince Joseph Poniatowski; ils tombaient par milliers entre les mains des vainqueurs : aussi donnait-on trois soldats autrichiens pour un polonais, et un officier de cette nation pour deux officiers autrichiens, quand il s'agissait d'échanger les prisonniers. Poniatowski occupa la ville de Krakovie; il prenait déjà la route de Vienne, pour donner la main à Napoléon, et reprendre toute la Gallicie, en rendant indépendantes la Hongrie et la Bohême, lorsqu'il apprit la conclusion du traité de Presbourg du 14 octobre 1809. Par ce traité, une moitié de la reconquête polonaise fut arrachée aux Polonais. Quatre nouveaux dépar-
tements augmentèrent seulement le duché de
Warsovie. Ils perdirent Léopol et la Gallicie. La Russie, pour être demeurée spectatrice des exploits des Polonais, obtint l'arrondissement de Tarnopol. La Russie ne sut à Napoléon aucun gré de ce qu'il avait fait pour elle, et l'Autriche, comme la Prusse, lui conservèrent le plus vif ressentiment.
Nous nous plaisons à citer ici le rescrit adressé à cette occasion par Alexandre à son ministre de l’intérieur. Malgré tant de faits et tant de preuves, quelques Polonais croyaient encore aux bonnes intentions du cabinet de Saint-Pétersbourg, et vantaient la magnanimite du Tzar. Sans cette désunion qui, en Pologne. prend toujours sa source dans l’insolente ambition de l’aristocratie, peut-être les Polonais auraient-ils entrainé
Napoléon dans leurs intérêts nationaux. Les Polonais d'Alexandre, après avoir été sévères dans leurs jugements sur Napoléon, après avoir dit qu'il ne ferait rien pour la Pologne, s'aveuglaient sur Alexandre, sur l'ennemi naturel et éternel de notre cause nationale et indépendante ! L'histoire ou plaint ou admire tous les Polonais qui se dévouèrent à la France et à Napoléon; mais comment jugera-t-elle ceux qui ont suiviune autre ligne ?.... Nous arrivons au rescrit d'Alexandre.
« On a reçu dernièrement la nouvelle de l'échange des ratifications du traité de paix conclu entre la France et l'Autriche, et celle en même temps, que la guerre entre la Russie et cette dernière puissance avait cessé. D'après les bases de ce traité, l'Autriche continue de nous avoisiner dans la Galicie. Les provinces polonaises, : au lieu d'être réunies de nouveau, restent pour toujours partagées entre les trois puissances. La Russie acquiert une portion considérable de ces provinces, et une autre portion limitrophe ax duché de Warsovie fera partie des Etats du roi de Saxe. De cette manière, nous sommes, depuis que la guerre avec la Suède est heureusement terminée, également débarrassés du fardeau de celle avec l'Autriche. Tous les réves d'une révolution potitique en Pologne sont évanous ; l'ordre actuel des choses leur fixe des limites pour l’avenir, et la Russie, au lieu d’avoir éprouvé des pertes, étend sa domination dans ce pays. En remerciant le Tout-Puissant de nous avoir fait terminer cette guerre d’une manière aussi heureuse, nous vous chargeons d’en donner connaissance à tous les gouverneurs civils. Nous sommes persuadés que tous nos fidèles sujets, en apprenant ces heureux événements, joindront leurs prières aux nôtres, pour remercier le Tout- Puissent, qui a daigné accorder à la Russie une paix aussi glorieuse que désirée.
» Saint-Pétersbourg, 1115 novembre 1809. »
Ainsi fut consommé le cinquième partage de la Pologne!
Mais enfin les vœux les plus ardents des Polonais semblaient être près de se réaliser. Le système continental, établi contre l'Angleterre par Napoléon, provoqua la guerre contre la puissance moskovite, et, par suite de cet événement, les provinces polonaises, envahies par la Russie, allaient être appelées à l'indépendance. Déjà le traité conclu le 14 mars 1812, entre Napoléon et l'Autriche, préludait à la grandeur espérée de
la Pologne. Mais un article secret promettait à celle-ci la restitution de la Galicie, qui devait être échangée contre l'Illyrie par l'Autriche, et la Pologne, malgré cette reconstruction incomplète, aurait encore été un Etat de dix-huit millions d'habitants.
Napoléon arriva à Dresde avec de bonnes dispositions pour la Pologne; il voulut faire son entrée à Warsovie d’une manière solennelle, et prononcer enfin le rétablissement de la Pologne; mais lui, qui ne cédait jamais et qui ne se laissait jamais tromper ou dominer dans aucune autre question, céda aux intrigues prusso-autrichiennes, er n’osa plus prendre le chemin deWarsovie. Enfin, et pour combler ses malheurs, M. de Pradt occupa le poste d'ambassadeur à Warsovie !
Napoléon quitte Dresde, passe par Posen, séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes, et rendre justice à son gouverneur, le brave et vertueux Stanislas Woyczynski. De Thorn, Napoléon descendit la Wistule, et, arrivant à Marienbourg, il revit Davoust. Là, Berthier et Davoust, ces deux hommes animés d’une haine commune, eurent dans leur première entrevue une violente altercation en présence de l’empereur. On réveilla d'anciennes craintes.
« N'est-ce pas Davoust qui, après la victoire > d’Iéna, avait attiré Napoléon er Pologne?
n'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne ? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays, dont l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu’on accuse d'espérer leur trône ? »
Cette impression fâcheuse s’approfondit chez Napoléon, elle eut des suites funestes et pour la France et pour la Pologne.
De Kæœnigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses armées. Arrivant à Wilkowiszki,il y trouva une députation polonaise qui lui exposa l’état réel de la question polonaise ; Napoléon parut l'approuver, et après une conversation assez prolongée, il dit : « Messieurs les » Polonais, je vous veux du bien. J'espère que » les événements me fourniront les moyens de » vous le prouver bientôt. Votre démarche m'as- » sure de vos bonnes dispositions. Si j'avais été > à la place de Louis XV, je n'aurais pas consenti > aussi facilement que lui au partage de vos pro- » vinces. On peut tenter quelque chose d'utile à > la Pologne : c’est ce que nous verrons à Wilna. » J'ai encoré bien des renseignements à recucil-
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» lir. C'est dans cette ville que je prendrai une » détermination. »
La granile armée marchait au Niémen en trois masses séparées, aux ordres de Napoléon, de Jérôme, roi deWestphalie, et d'Eugène, vice-roi d'Italie. Le 6€ régiment de lanciers polonais précédait la division de cavalerie du général Bruyères, et marchait à l'avant-garde. Depuis le 20 juin, cette division était arrivée; mais l'ennemi ne pouvait s'en douter, car elle était cachée parles forêts immenses qui couvrent les bords du Niémen. Les seuls avant-postes polonais pouvaient être aperçus de la rive opposée.
Le 25 juin, les Polonais reposaient encore dans leurs bivouacs, lorsqu'une voiture de voyage, attelée de six chevaux, qui allaient au grand trot, s’arrêla tout à coup au milieu du camp; elle n’était escortée que de quelques chasseurs de la garde, dont les chevaux étaient haletants et harassés de fatigue.
La portière s’ouvrit, et l’on vit Napoléon sortir avec vivacité de la voiture ; il était accompagné de Berthier. Peu après, le général Bruyères arriva seul, au galop. Napoléon portait son uniforme de chasseur de la garde; il paraissäit très-fatigué du voyage, et ses traits offraient l'empreinte de la préoccupation. Le major du régiment Suchorzewski, Roman Soltyk et quelques autres officiers accoururent. Napoléon fit rapidement quelques pas vers le major, et lui demanda où était le commandant du régiment ; il répondit qu’il le remplaçait, et qu'il était prêt à recevoir ses ordres. Alors l’empereur lui demanda la route du Niémen, et s’informa où étaient les avantpostes. I! fit diverses autres questions sur la position des Moskowites. Tout en continuant ses interrogations, il demanda à changer d'habit, voulant prendre l'uniforme polonais; car il avait été convenu, où plutôt ordonné, qu'aucun mili-
taire français ne se montrerait à l’ennemi. Il mit
donc bas son habit, Berthier fit de même; le général Bruyères, le colonel Pongowski, le lieutenant-colonel Soltyket le major Suchorzewski en firent autant, de sorte que six personnes se trouvèrent en chemise au milieu du bivouac, entourant Napoléon, et chacun tenant son uniforme à la main. La redingote du colonel Pongowski et son bonnet de poiice convinrent le mieux à l'Empereur. On lui avait d'abord présenté un czapha d’officier de lanciers; mais il avait refusé, disant qu’il était trop lourd. Berthier se revêtit aussi d’un uniforme polonais, On amena promptement
les chevaux du colonel. Napoléon monta sur l'un, et Berthier sur l’autre ; le heutenant Zrelski, dont la compagnie tenait ce jour-là les avant-postes, fut désigné pour accompagner l'Empereur et lui servir de guide. [ls se rendirent à Alexota, village distant d’une lieue du point de départ, situé vis-à-vis de Kowno, et qui n’en est éloigné que d’une portée de canon.
Napoléon mit pied à terre dans la cour d'une maison appartenant à un médecin, dont les fenêtres avaient vue sur le Niémen. De là, il reconnut parfaitement le pays, sans pouvoir être luimême aperçu : ses chevaux furent soigneusement cachés dans la cour. Après avoir terminé cette reconnaissance, Napoléon revint au bivouac polonais. Il voulut avoir des détails sur la position des ennemis. Soltyk répondit à ses questions. Il demandait surtout où se trouvaient les masses moskovites, si c'était sur la rive gauche ou sur la rive droite de la Wiliia ?
Au retour de Napoléon, on remarqua un changement visible dans sa figure; il avait l'air gai, et même d'une humeur enjouée; sa satisfaction venait de l’idée de la surprise qu’il préparait aux Moskovites pour le lendemain, et dont il avait calculé d'avance les résultats. Il déjeuna sur la grand’route; il demanda si l'uniforme polonais »lui allait bien. « À présent il faut rendre ce qui an’est pas à nous ! » dit-il; et ôtant les vêtements qu'il avait empruntés, il reprit son uniforme de chasseur de la garde, remonta en voiture, accompagné de Berthier, et partit brusquement. Le même jour, il visita d’autres points du Niémen, et choisit celui de Poniémunié, pour franchir le fleuve. Le général Haxo l'accompagnait.
Napoléon rentra dans le bivouac qu'on lui prépara, à une lieue et demie de Kowno, et à droite de la grand'route. Les tentes impériales étaient dressées sur une belle prairie, parsemée de magnifiques arbres, qui se dressent majestueusement aux environs du beau fleuve de la Litvanie. Un profond silence régnait autour du bivouac ; on ne voyait qu'un petit nombre de grenadiers en faction près des deux tentes, dont l’une était occupée par Napoléon, et l’autre par Berthier.
Le lieutenant-colonel Soltyk amena une douzaine de culiivateurs du pays qui avaient traversé le fleuve, la nuit précédente. Napoléon sortit de sa tente, et vint s'asseoir en avant de la porte d'entrée, sur un pliant qui faisait partie de son ameublement de campagne. « Berthier, donnez-
» moi l'état de l’armée russe. » Alors il fit plu- |
sieurs questions; assez satisfait des réponses des Litvaniens, il demanda ensuite s'ils savaient qu’il avait accordé la liberté aux paysans du grandduché de Warsovie, et puis s'ils étaient bien malheureux sous le gouvernement moskovite ? Sur la réponse affirmative, il dit à l'interprète Soltyk : « Demandez-leur s’ils ont un cœur polonais ? » L'Empereur prononça ces mots en élevant la Voix, et mettant sa main sur son cœur ; et l'interprète répondit affirmativement pour ces pauvres gens, qui ne revenaient pas de leur étonne-
ment de voir sitôt et si près Napoléon.
Pendant que l'Empereur combinait toutes les chances de l'avenir, l'armée française fut rangée
-en ordre, et elle entendit en silence l’ordre du
jour suivant, dicté par l'empereur le 22 juin à Wilkowiszki :
» Soldats, la seconde guerre de Pologne est » commencée; la première s'est terminée à » Friedland et à Tilsit ; à Tilsit, la Russie a juré » éternelle alliance à la France et guerre à l’An- » gleterre; elle viole aujourd'hui ses serments; » elle ne veut donner aucune explication de son » étrange conduite, que les aigles françaises » n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés » à sa discrétion.
-» La Russie est entraînée par la fatalité! Ses
» destins doivent s’accomplir!
» Nous croit-elle dégénérés? Elle nous place » entre le déshonneur et la guerre : le choix ne » saurait être douteux. Marchons donc en avant, » passons le Niémen, portons la guerre sur son » territoire. La seconde guerre de Pologne sera » glorieuse aux armes françaises comme la pre » mière ; mais la paix que nous conclurons por- » tera avec elle sa garantie, et mettra un terme » à cette orgueilleuse influence que la Russie a » exercée depuis cinquante ans sur les affaires » de l'Europe. »
Ensuite sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu’au fleuve, à la faveur de l'obscurité.
| On défendit d'allumer les feux, et on se reposa
les armes à la main, comme en présence de l'en
nemi. Les seigles verts et mouillés d’une abon. dante rosée servirent de lit aux hommes et de nourriture aux chevaux. Mais l'attente d'une grande journée soutenait le moral du soldat. La proclamation de Napoléon venait d’être lue; on s’en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le génie des conquêtes enflammait les armées de Napoléon.
L'Empereur monta de nouveau à cheval, accompagné de son état-major, du général Michel Sokolnicki; des lanciers polonais et des chasseurs de la garde s’achemiuaient au pas vers Poniémonié, où l’on devait jeter trois ponts sur le Niémen.
Après avoir marché pendant à peu près une heure à travers une forêt épaisse, ce cortége arriva sur une vaste prairie traversée par un des affluents du Niémen, et qui n'était séparée du fleuve que par un rideau de collines; c'était là qu’étaient entassés des masses énormes d'in- ” fanterie, de cavalerie, de grands parcs d'artillerie prêts à franchir le fleuve. Les pontonniers avançaient rapidement le travail de trois ponts, qui furent terminés en quatre heures.
Le jour était sur son déclin; ce silence, qui avait un caractère solennel, fut troublé, au passige de Napoléon, par un événement étrange.
L'Empereur marchait en ayant de sa suite, lors: qu’un chien, sortant d’un des bivouacs, vint s'attacher à lui, aboyant continuellement et mordant même les pieds de son cheval; ses aboiements redoublés, qui retentissaient au milieu des camps, contrastaient singulièrement avec le silence qui était imposé par un ordre spécial. Napoléon n'y fit d’abord aucune attention; puis il mit son cheval au trot, pour se débarrasser de cet importun animal ; mais le chien le suivait sans cesse, s’attachant avec acharnement à son cheval. L'Empereur en fut si fort impatienté, que, quoique ce soit une règle constante de ne pas tirer dans les camps, il prit dans la fonte de sa selle un pistolet, et le déchargea sur l'animal sans l’atteindre. Les chasseurs de l’escorte le sabrèrent, et le fousèrent aux pieds de leurs chevaux en un instant.
Les Polonais qui accompagnaient Napoléon ne purent s'empêcher de faire un rapprochement entre cet événement et celui qui arriva cent vingtneuf ans auparavant à Sobieski. Après la délivrance de Vienne, l'illustre guerrier, voulant mettre à profit sa victoire, poursuivit les Turks en Hongrie; dans le combat de Parkan, la fortune lui fut infidèle, mais plus tard Sobieski prit sa revanche. Citons les propres paroles de la lettre du roi à sa femme Marie-Kasimire, datée le 10 octobre 4683 : « .…. C’est üne chose bizarre; jeudi » dernier, lorsque nous marchions à l'ennemi, un » chien noir, säns oreilles, était constamment de- » Vant nous, sans qu'il fût possible de Le chasser ; » äjoutez qu'un aigle noir a plané, pendant quel- » que temps, presque au niveau de nos têtes, et
» puis s’est envolé derrière nous. Hier, au con- » traire, un pigeon blanc s’est placé plusieurs » fois devant nos escadrons; un très-bel aigle, » tout blanc aussi, s’est abattu devant nos lignes, > et, rasant presque la terre, il a semblé nous » conduire sur l'ennemi. »
Napoléon mit pied à terre sur les hauteurs de Poniémonié, et dirigea lui-même les dispositions du passage. Arrivant à Kowno, il s'établit dans le palais de l'évêché. C’est sur ces entrefaites, et pendant que ses armées étaient en marche vers
| Wilna, qu'éclata, sur une distance de cinquante
lieues, cet épouvantable orage qui fit tant de mal aux hommes et surtout aux chevaux. Ce jour-là même, rapporte un historien, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre général. Au delà de Kowno, Napoléon s’irrite, en voyant que le passage de la Wiliia n’est plus possible, cur les Kosaks ont rompu le pont pour arrêter la marche d'Oudinot. Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne à un escadron des Polonais de sa garde de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter,
D'abord, ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Mais ce fur là que le courant plus rapide les désunit ; alors leurs chevaux s’effraient, ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne; enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur patrie, c’est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se se sont dévoués; et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la tête vers Napoléon et s’écrient : Vive l’Empereur ! On en remarqua trois surtout, qui, ayant encore la bouche hors de l’eau, répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur et d’admiration.
Tel fut le célèbre passage du Niémen et le début de la campagne de Moskou.
Napoléon, arrivant à Wilna, ne put encore rien dire de positif sur le rétablissement de la Pologne. Sa réserve, ses réticences étonnèrent tout le monde. Mais tout était marqué au coin de la fatalité dans cette expédition et dans sa désastreuse retraite.
Pendant la campagne de 1815, la fidélité des Polonais fut mise à toutes les épreuves, et le
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prince Joseph Poniatowski donna l'exemple d'un sublime dévouement par la mort qui le rendit à jamais célèbre. La jalousie entre les officiers supérieurs polonais amena des mésintelligences qui parvinrent à la connaissance de Napoléon. Cette circonstance avait une haute importance, dans un moment où les Polonais ne savaient réellement ce qu'ils devaient faire, où l'empereur n'avait personne à ménager, où il pouvait dire aux Polonais, sans aucune réserve, ses intentions et sa volonté. Eh bien, dans cette circonstance suprême, son langage fut mystérieux, nébuleux, incertain. Lui, qui lisait si bien, si juste dans un avenir éloigné les destinées des autres peuples, des autres dynasties, des autres intérêts, il n'aborda jamais franchement et directement la question polonaise ! :
Quatre jours avant l'affaire de Hanau, sur un tertre écarté de la route, et au milieu d’un cercle composé d'officiers polonais, Napoléon leur adressa ces paroles :
«On m'a rendu compte de vos intentions :
> comme empereur. comme général, je ne puis » que louer vos procédés; je n’ai rien à vous re- » procher. Vous avez agi loyalement envers moi; > vous n'avez pas voulu m’abandonner sans me + rien dire, et même vous m'avez promis de me » reconduire jusqu’au Rhin...
» Aujourd’hui, je veux vous donner de bons » conseils. Dites-moi : où voulez-vous retourner ?
» Chez votre roi (Frédéric-Auguste de Saxe) qui
» peut-être lui-même n’a plus d'asile ?.. Je vous » l'ai donné pour votre souverain, parce que d’au- » tres puissances n'ont pas voulu voir à la tête de » votre nation un homme qui eût plus d'énergie. > Il fallait vous donner un Allemand, pour ne pas » exciter la jalousie de vos ennemis; et comme » c'est un honnête homme, mon ami particulier, » je l'ai fait votre grand-duc, pour qu'il fût Le or- » gane de mes volontés...
» Quant à vous, vous êtes les maîtres de re- » tourner chez vous, si c’est votre intention ;
» deux ou trois mille hommes de plus ou de moins, » tout braves que vous êtes, ne changeront rien
» à mes affaires. Mäis craignez que vos frères, » que la postérité n’aient à vous reprocher si la » Pologne n'existe plus !..…..
» Si vous m'abandonnez, je n'aurai plus le droit de parler pour vous; et je crois que, » malgré les désastres qui ont eu lieu, je suis en- » core le plus puissant monarque de l'Europe. >» Les choses peuvent prendre une autre face...
» Et d’ailleurs, comme vous existez par les » traités, jusqu'à ce qu'il y en ait un autre, votre » existence politique n’est pas anéantie. Si même » j'étais contraint de vous sacrifier, on fera men- »tion de vous dans dans le prochain traité de » paix. Alors vous pourrez retourner tranquil- » lement chez vous...
» Maintenant vous retourneriez chapeau bas :
» qui sait si un jour vous ne rentrerez pas les »armes à la main? J'ai toujours tenu à votre » existence, et pour vous en donner la preuve, » lisez le Moniteur, il vous éclairera sur un traité » de paix fait avec l'empereur d'Autriche, par » lequel il me cédait la Galicie en échange de » l'Illyrie.….
» Si je ne tenais pas si fort à vous, j'aurais pu > faire la paix à Dresde, en vous sacrifiant.…
» Vous vous nourrissez toujours de l'espoir > dans les temps les plus critiques : aujourd'hui, » s'il vous abandonne, on vous taxera d’inconstance » et de légèreté... »
Tout le monde s’écria qu’on était prêt à suivre l'Empereur partout où ilirait; qu'on voulait seulement savoir comment il regardait les corps polonais dans les circonstances actuelles: « Je vous re- » garde comme lestroupes du duché de Warsovie, » comme les troupes alliées, comme les représen- » tants de votre nation. Vous aurez vos relations » avec le ministre des affaires étrangères... »
A ces paroles, les cris de vive l'Empereur ! les protestations qu'on ne l’abandonnera pas, retentirent de toutes parts, et Napoléon partit.
(Extrait de l'Histoire du prince Joseph Poniatowski, lice à celle de son époque, ouvrage inédit de Léonarp Cuonzxo.)