DANS LA PETITE POLOGNE
Sur la pente d'une haute montagne, c couronnée par une forêt de sapins et opposée à une autre montagne qui supporte les ruines menaçantes du vieux château de Lançkorona, s'élève une
église vénérée dans tout le pays pour une image miraculeuse de la sainte Vierge. Un vaste couvent des Bernardins, des bâtiments étendus, plusieurs chapelles, un petit palais enfin appartenant à la
famille Czarortyski, habité dernièrement par le prince Kasimir et maintenant abandonné, forment une masse imposante de murs badigeonnés, que domine une façade rouge avec ses deux tours pointues et couvertes en cuivre. L'église renferme plusieurs tableaux précieux, et entre autres une Sa/nte Madeleine et un Saint François. Les deux grands tableaux placés sur les parties latérales du maître-autel attestent la piété de François 1er, empereur d'Autriche, et de Wladislas IV, roi de Pologne : les deux souverains, entourés d'une cour nombreuse, sont agenouillés devant l'autel de la sainte Vierge ; le premier rend grâce au Ciel pour la paix dont jouissait son empire, composé de tant de parties divergentes ; l'autre invoque l'assistance de la patronne de sa couronne, pour repousser les invasions musulmanes qui menaçaient ses élats et toute la chrétienté. L’exergue de ce second tableau représente la bataille de Bityn, et dans le haut on a peint, en forme de médaillon, le mariage de Wladislas et de Cécile d'Autriche. Lesgaleries de l'église sont ornées des portraits de grandeur naturelle de Nicolas Zebrzydowski, premier fondateur, et de sa famille, ainsi que de plusieurs personnages de la famille Czartoryski de Klewan, bienfaiteurs du couvent.
En 1612, dame Herburt, femme de Nicolas Zebrzydowski, qui habitait alors le château de Lançkorona, aperçut en songe trois croix placées sur la montagne voisine; cette femme pieuse prit cette vision pour une révélation céleste, et engagea son époux d’honorer par une fondation religieuse l'endroit où découla la grâce du Très- Haut. Bientôt après on vit s'élever une petite église en pierre de taille, située au-dessus de l'église actuelle, et connue aujourd’hui sous le nom de Crucifiement; une autre petite chapelle pareillement bâtie, et surnommée le Sépulcre, et une maison pour loger commodément plusieurs moines. Le frère Lexycki, bernardin, vivant dans le xvn° siècle, peintre distingué, orna la petite église de quatre grands tableaux co-
- piés de Rubens, et représentant le crucifiement, la descente et l'inhumation. Ces tableaux n'ont pas le brillant coloris des originaux, mais leur dessin n'est pas mauvais ; ils ont d’ailleurs beaucoup d'expression et se sont parfaitement conservés. L'église des Bernardins, à Krakovie, possède quelques tableaux du même peintre, peu connu, et cependant d’un mérite réel. La façade du Sépulcre est décorée de la statue du fonda-
teur et de celle du pape Paul V, qui consacra l'établissement. Zebrzydowski ne borna pas là sa ferveur, il envoya des artistes à Jérusalem pour lever le plan de tous les lieux où l’on croit que s'était passée immédiatementla passion de Notre- Seigneur, lieux consacrés à une vénération particulière par quelques actes concernant la mort et la résurrection de Jésus-Christ. On a suivi ce plan avec la plus scrupuleuse exactitude dans la disposition de différentes chapelles dispersées autour du Calvaire, et le terrain montra une merveilleuse conformité avec celuidu vrai Calvaire, Le ruisseau la Skawinka, qui sépare les deux principautés d'Oswiécim et de Zator de la Galicie actuelle, fut baptisé du nom de Cedron.
De nombreuses compagnies de pèlerins encombrent, aux jours d'indulgences, les galeries de l’église, et visitent successivement toutes les chapelles couronnées de fleurs et éblouissantes de lumières. La gentille Krakovienne, avec son corset bleu, son châle de toile fine entortillé avec grâce autour de ses deux bras, ses souliers à hauts talons, son cou surchargé de coraux, et ses longues tresses de cheveux ornées d'un grand nombre de rubans, dont chacun lui rappelle un voyage religieux ou bien un tendre souvenir; vive, joyeuse comme une bayadère, assistée de son galant, fier de sa k£erezya bleue à larges broderies en soie et en similor, de sa ceinture en cuir ornée de larges anneaux en airain, et de son petit bonnet rouge décoré de quelques plumes de paon, et couvrant à peine sa chévelure épaisse et bouclée, qui retombe sur ses épaules ; le montagnard, agile et rusé, avec son pantalon collant, ses sandales retenues par des courroies liées autour de sa jambe fine et déliée, sa longue veste déboutonnée, son manteau brun rejeté sur une épaule, et son chapeau à larges bords ou son bonnet pointu, en forme d’un pain de sucre; le Bohémien, plus grave dans son costume germanisé, avec sa capote à grands boutons, ses bas bleus et ses souliers à larges boucles; la fraîche Silésienne, avec sa petite camisole à deux rangs de petits boutons en étain, son jupon brun et très-court, et ses bas rouges avec des escarpins blancs ; le Houçule sauvage, attiré du fond des Karpates, et le Morave dévoué à ses croyances ; tous ces peuples différents, qui composent la grande famille slayonne, et qui se ressemblent plus ou moins par leur langage, leurs mœurs et leurs préjugés, viennent se réunir ici comme à une fête de famille, et confondent leurs prières
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au piéd des autels. Alors le Calvaire présente un aspect imposant, et les chants religieux retentissent dans les vallées d'alentour.
La piété de Zebrzydowski le sauva dans les jours de la persécution qu'il s'attira par son ambition démesurée et son esprit turbulent. Fuyant la vengeance du monarque irrité, il trouva un asile impénétrable sur le Calvaire. On montre encore aujourd'hui dans l'ermitage de Sainte- Madeleine, au-dessus du pacifiement, la chambrette modeste de Nicolas, la chapelle où il écoutait la messe, et son fauteuil pliant. Un de ses successeurs fonda, dans le village de Zebrydowicé, un hospice pour douze officiers vétérans; le gouvernement autrichien s'en empara, et changea sa destination en y plaçant des moines chargés de soigner les malades. Il est rare de trouver ailleurs une vue aussi étendue et aussi variée que celle dont on jouit du Calvaire : Krakovie, Lançkorona, la montagne de Bronislawa avec le tertre de Kosciuszko, la Chartreuse de Biélany et l'antique Tynieç que la foudre a frappée en 4830, comme si le Ciel eût voulu par ce présage funeste annoncer à la Pologne l’anéantissement de sa nouvelle existence, se placent tour à tour sous vos yeux, et vous émerveillent par leur site enchanteur.
À trois lieues du Calvaire, entre les montagnes, s'élève une des plus anciennes églises de Ja Pologne : d'après une tradition populaire, saint Albert, évêque de Prague, en traversant la Pologne, s’y arrêta, et y disait la messe. Quelle que soit l'authenticité de ce fait, l’église n’est pas moins très-ancienne ; les redevances que des villages très-éloignés lui paient jusqu’à présent, en sont la preuve la plus évidente.
Vous entendrez parler ici du Château de la Wlodkowa. Jadis lorsque la route traversait le haut des montagnes, une certaine WLopkowA, dame suzeraine de plusieurs villages, et mère de deux filles, attirait dans son château le voyageur égaré, et lui faisait payer de son sang une hospitalité insidieuse et cruelle. Le château tomba en ruines; il en reste à peine quelques vestiges, mais le souvenir de cette Circé moderne vivra longtemps dans les récits populaires.
Nous ne voulons pas éloigner nos lecteurs de cette contrée séduisante par ses beautés naturelles, instructive dans ses monuments, et palpitante de souvenirs, sans avoir arrêté leurs regards sur les ruines du château de Lançkorona. Les au-