AMBASSADEUR DE FRANCE EN POLOGNE EN 1574 ET
Le cinquième mois de son règne en Pologne, Henri apprit la mort de Charles IX; comme il ne pouvait point quitter le royaume sans le consentement de la noblesse réunie en assemblée, il préféra se sauver nuitamment de Krakovie.
« Le dessein de Henri, dit un écrivain français, était de s'enfuir secrètement et le plus tôt qu'il lui serait possible. Jamais prince n'avait donné une pareille scène à l'univers. La nécessité même pouvait à peine en effacer le blâme. Il fixa son départ à la nuit du 18 juin 1574, et s'occupa d’abord à disposer des relais sur la route qu'il avait résolu de prendre. »
Le jour de son départ arrivé, le roi donna un festin, suivi d’un grand bal, à la sœur du feu roi Sigismond-Auguste, et quand tout dormait après la fatigue et la danse, Souvray et Larchant, capitaines des gardes, emmenèrent Henri, et l'ayant fait sortir par une porte secrète, le conduisirent à pied jusqu’à une chapelle, où des domestiques affidés l’attendaient avec des chevaux. René de Villequier, de Pybrac, Caylus, Beauvais- Nangis, Liancourt et quelques autres qui devaient escorter le prince s'égarèrent. Guy du Faur, seigneur de Pybrac, eut à essuyer, entre Zator et la Wistule, l'aventure la plus désagréable du monde. Nous laissons parler Charles Paschal, auteur latin de la Vie de Pybrac, écrite en 1585, et traduite en français par Guy du Faur, seigneur d'Hermay, en 1617, en conservant le style naïf de l’époque.
» Le bien dire que plusieurs affectent tant et qu'ils acquièrent par étude et travail lui était comme propre et naturel. Que l'antiquité aille maintenant chanter ses éloges ampoulés en
l'honneur de son Orphée, de son Nestor ou de son Ulysse, iesquels ont été si hautement loués par les Grecs que leur vanité en est ennuyeuse à tout le monde. Pour moi, je ne ferai cas que d'un Pybrac, non pas pour avoir amolli par son chant les rochers, et attiré à soi les forêts: mais
Pour avoir surpassé, par son esprit divin,
Tous les autres mortels; ainsi que le matin, Quand Phœbus est levé, nous voyons les étoiles Sanslueurse cacher dessous leurs sombres voiles.
> Par telles vertus il s’acquit le crédit et autorité dans le royaume qu'il avait mérité. Il n’en fut pas pour cela plus glorieux; on ne le vit jamais abuser de la faveur, ni s'attacher à son intérêt particulier, Au contraire, recherchant les occasions de bien faire à un chacun, il s’étudiait surtout d'avancer les gens de mérite qui avaient bien servi le roi, prenait grande compassion du Pauvre peuple, rendait universellement à ceux qui l'en réquéraient tous les bons offices qu'il pouvait, avec un merveilleux soin et une certaine grâce et douceur qui le faisait aimer et bien vouloir de tout le monde.
> Pours’êtrecomporté dela façonets’êtrerendu officieux aux uns et aux autres, il en remporta au moins cet avantage que, n'étant auparavant connu que de quelques principaux seigneurs par réputation, il le fut par àprès de tous par ses déportements. Cette douceur et abord gracieux qui lui était propre laissa dans les affections d'un chacun un amour et bienveillance universelle en son endroit, de façon qu'il n'y eut’si petit, quand il eût le cœur d'acier, qui-n’aimât comme à l’envi celui qui les avait tous aimés.
» Cette rare et insigne vertu exvérimentée en
tant d'occasions signalées s’exerçait parmi cette diversité d’affaires, lorsque les destins rappelant le roi de France, il en fallut parler et délibérer secrètement ; Car comme la nouvelle fut venue en Pologne de la mort du roi Charles IX, on ne savait que trop combien les affaires de France étaient en mauvais état, à cause des factions et divisions des grands, des différentes volontés et inclinations des peuples, et de la guerre civile nourrie et fomentée dans ses entrailles, allumée depuis tant de temps en un si beau et si grand royaume, et dont le remède ne se pouvait attendre d'autre part que de la présence du roi.
» Partant, l'affaire ayant été mise sur le tapis, agitée de part et d’autre entre les principaux et plus confidents serviteurs de Sa Majesté, chacun trouva bon l'avis qu'il avait le premier proposé, qui était tel :
« Que, sans avoir égard à tout ce qu'on pourrait dire, tout de même que les amitiés et affections particulières et la nature enseignent de préférer toujours les personnes qui touchent de plus près, aussi que la France, comme plus proche, le devait emporter sur la Pologne, et qu'il fallait courir à celle qui lui tendait les bras.
» Qu'en ce point seul consistait le salut de l'État et l'autorité du roi, si une fois les Français apprenaient que le roi fût hors de la Pologne; que cette nouvelle était de telle importance qu'elle serait suffisante pour divertir et dissiper toutes les pratiques et menées en quelque part que ce fût (si d'aventure il s’en faisait quelqu'une); car aussi bien avait-il couru un bruit en France que le roi était arrêté en Pologne et
qu'on ne pouvait donner de raisons assez fortes
aux Polonais pour leur faire trouver bon le retour du roi en France, et que, quand même ils y consentiraient, les formes du pays et l’ordre du royaume de Pologne voulaient plus d'un an devant qu’on püt terminer cette affaire; que, comme ce retardement pouvait être profitable aux Polonais, il ne serait pas moins agréable à ceux qui demandaient des nouveautés en France, très-dommageable au roi et préjudiciable au nom français ; que si une fois les ennemis du roi se voyaient déchus de cette espérance, toutes choses se rendraient faciles à Sa Majesté; car la paix étant assurée en France, qui serait celui si mal avisé qui osât ou püût troubler la Pologne? ou, d'autre part, la France une fois travaillée et perdue, qui ne voyait que la Pologne serait en grand branle? que, par ce conseil, l'autorité du roi s’af-
fermirait et se conserverait en l'un et l’autre royaume; que les Polonais n’auraient aucune occasion de se plaindre avec raison, s'ils connaissaient une fois ce qui était de leur bien, desquels l'intérêt était principalement de ne pas changer si souvent de rois; qu'il les fallait rendre capables de ces raisons-là, et travailler seulement à faire qu'ils pesassent et considérassent les causes qui les avaient portés à faire choix d'un Français pour leur prince, afin de n’éprouver à leur dommage le mal qui s'ensuit d'un fréquent changement; que l'absence du roi (qui serait la seule chose qu'on pourrait par aventure blâmer) serait un sujet pour l’inciter de prendre un soin plus particulier du royaume; finalement, qu’il donnerait ordre, par l'avis même des Polonais, que l’État de Pologne ne recevrait aucun dommage; que sitôt qu'on serait arrivé en France, voire même en Italie, le roi enverrait des ambassadeurs en Pologne pour excuser la nécessité de son départ si subit et offrir aux Polonais les bonnes et honnêtes conditions pour l'administration et gouvernement du royaume; partant, qu'il n’y avait plus de moyen de retarder ; que tout consistait à tenir l'affaire secrète et y apporter de la diligence; qu'il n’était plus temps de délibérer lorsqu'il était question d'exécuter, parce que ce qui s’entreprenait était de telle condition qu'il ne pouvait être approuvé ni trouvé bon, s’il n'était entièrement parachevé. »
» Chacun fut de cet avis; aussi ne tarda-t-on pas davantage ; car, le jour pris pour le voyage, le roi sortit de Krakovie la nuit, lorsque tout est plus coi et tranquille, avec bien peu des siens; le jour ensuivant arriva aux confins de Moravie.
» M. de Pybrac, qui était parti quelques heures auparavant, attendait le roi près d’une certaine chapelle ruinée assez proche du chemin. Ce lieu avait été donné pour rendez-vous par ceux que Sa Majesté avait employés en cette affaire, et auxquels elle avait confié la conduite de l'entreprise.
» Etant là en telle obscurité qu'on ne voyait goutte quelconque (pour ce qu'il ne faisait point de lune), mettant l'oreille contre terre, il ouït un bruit de chevaux venant au grand trot à travers champs, qui lui fit croire que ce serait le roi (comme en effet ce l'était) qui s'en allait droit son chemin. Il remonte à l’heure même à cheval, et en toute diligence se met, lui troisième, à suivre le roi de loin. Ils avaient déjà fait beaucoup de chemin lorsqu'il ouït le bruit de quelque
homme à cheval qui les suivaic; celui-ci était Polonais, et parce que M. de Pybrac craignait qu’étant suivi d’une troupe d'autres gens il n’entreprit de faire quelque méchant tour (comme en un tel temps, en un tel lieu on l’eût estimé une braye action), il commanda à l’un des deux qui l'accompagnaient, lequel était armé et monté sur un bon et vite cheval, de se tenir derrière, pour empêcher que celui-ci ne püût s’avancer peudant qu'il gagnerait pays avec celui qui lui restait pour compagnon; ainsi il Continue son Chemin.
» Il pouvait être environ le point du jour, lorsque par malheur, se fourvoyant de son chemin, il prit à main gauche au lieu de tourner à main droite, et se trouva dans des landes et marécages, où (comme d'une vitesse incroyable la nouvelle du partement du roi fut déjà parvenue) quelques paysans, ayant aperçu M. de Pybrac,
firent une huée, et grands cris et voix commen-
cèrent à appeler le voisinage; ceux-ci aussitôt, prenant les premières armes qu'ils renconitrèrent, accourent pêle-mêle de toutes parts, et se rendent au lieu d’où venait la voix, sans savoir pourquoi ils y vont, et encore tout hors d’haleine s'enquièrent de ce que c’est; les uns répondent qu'ils ont vu des Français se cacher en ces lieuxlà; quelques autres, à tout hasard, assuraient avoir vu le roi, les autres s'en imaginaient quelqu'autre. Bref, en moins de rien s'étant ramassé une troupe de gens rudes et barbares, ils se ruent avec impétuosité sur lui et sur son compagnon, lequel d’abord ils assomment. M. de Pybrac, ayant vu devant ses yeux un tel spectacle, abandonne son cheval (duquel aussi bien
il ne se pouvait aider en ces lieux fangeux et |
pleins de broussailles); il se cache du commencement dans le plus épais du bois pour se sauver de la fureur de ceux qui le poursuivaient; puis aussitôt, pendant qu’ils courent et broussent par la forêt, ne laissant buisson ni endroit, pour peu couvert qu'il fût de feuillages, qu'avec leurs piques et gaules ils ne battent et ne revisitent, ni plus ni moins que s'ils eussent poursuivi quelque bête sauvage, il se jette dans une mare toute proche de [à, et se cache en l’eau jusqu'aux épaules. Etant là, environné et couvert de roseaux eu de joncs, il se tenait coi, quand ces rustauts, SoupÇonnant qu’il était dans cette mare, après avoir bouché tous les passages par où il se pouvai sauver, et s'être emparés de la chaussée et
rULOGNE.
garni son avenue de force gens, en même temps, à grands traits d’arbalètes, d’arcs et de frondes, tirent leurs flèches, leurs javelots et leurs pierres (sans regarder à quoi ils visent), tous ensemble, pour en offenser un seul.
» M. de Pybrac n’oyait pas seulement la furie et barbarie de ces gens-là, mais la voyait, et plusieurs fois se plongea dans cette eau sale et limoneuse pour n'être en butte aux coups qu’on lui tirait. Il demeura bien quinze heures en ces angoisses et dans le fort du péril, quand, la nuit venue, ces paysans, harassés d’avoir été si longtemps sur pied et las de tant crier et tirer après lui, se retirèrent petit à petit dans leurs chaumères.
» Comme:il vit toutes ces choses en silence et en assurance, enfin il se retire de ce paluz si bourbeux qu'il y laissa ses bottes et ses bas de. chausses (vous eussiez dit que ce lieu voulait cela comme pour gage et pour récompense de la vie qu’il lui avait conservée). Ainsi, la tête découverte, les pieds et jambes nus, il se remet à travers des bois, des épines et des ronces, passant par des lieux affreux et horribles, marche
| tout seul durant le silence de la nuit, qui lui re-
doublait parfois faussement et parfois trop véritablement ses craintes et frayeurs, n'ayant que
[le ciel seul pour témoin d'une solitude si épou-
vantable où il se fourvoyait. À peine sorti des mains des hommes et presque tombé dans la gueule des bêtes sauvages, ne connaissant et dis-
‘cernant les régions de la terre que par la seule
lueur des étoiles, il s’'achemine comme il put par des lieux écartés et raboteux vers l'Occident, où il savait qu'était la France.
» Le jour commençant à poindre, il arrive à une rivière fort rapide dont il ne peut pour tout reconnaître le gué. Ce fut là où, élevant les yeux au ciel, les mains jointes, les yeux baignés de larmes, il commença à implorer le secours d'en baut, et quant à quant s'appuyant sur une branche qu'il avait arrachée d’un arbre, il se mit à la
| merci du courant; mais comme il ne pouvait as-
surer ses pas au travers des cailloux tous moussus et glissants, étant par deux fois renversé de l'impétuosité du torrent, et pour la troisième fois quasi abimé dans les gouffres et tourneboulé dans les ondes, s’en allait à vau-l'eau, lorsque, prenant courage et se bandant ferme sur cette branche, et même se relevant avec effort, il se trouva, par la seule assistance et grâce de Dieu,
» sances m'y contraignent. Mais j'ai été l’auteur » de ce que le roi a quitté la Pologne, et l'on me » donne à moi seul le blâme d'un fait auquel plu- » sieurs peuvent avoir part. Eh quoi ! si je le nie, » par quels arguments me convaincrez-vous ? Je » veux toutefois bien vous relever de cette peine; » je ne veux déjà dénier une si bonne action; au » contraire, je tiens à gloire de l'avouer. Oui, » j'aiconseillé et persuadé cette entreprise comme » généreuse et digne de mémoire, nécessaire au » roi et à la France, et par conséquent utile à » vous et à toute la chrétienté, de laquelle si » vous entendiez les raisons, vous m'en estime- » riez et sauriez fort bon gré.
» Mais, dites-vous, il y avait à craindre pour le » roi, À craindre pour le roi? et de qui, sinon de » vous autres? Voyez quel jugement ‘vous faites » de vous-mêmes, de qui le roi a fort bien fait » de se garder, puisque vous êtes si mal affec- » tionnés en son endroit.
> Il vous fâche et déplait, dites-vous, de voir » l'État divisé et troublé; dites-moi, je vous prie, > qui en est la cause? Prenez garde seulement > que les factions et mécontentements des parti- » culiers ne subvertissent l'État fondé sur de si « belles lois; appuyez-vous sur icelles, et ne » vous relâchez en aucune façon (je dis vous au- »ires, les principaux seigneurs); le peuple se » conformera à votre exemple, rien ne se fera » avec confusion, toutes choses iront par ordre. » Voulez-vous que je vous dise la vérité, et d’où » principalement ÿappréhende des troubles ?
» D'une impatiente ambition et d’une insatiable »avarice. Dépouillez-vous de ces passions qui > vont à la ruine totale de l'État, honorez la jus- » tice, embrassez la concorde, l'État ne recevra » aucun dommage par l’absence du roi, la con- »servation duquel lui est si chère, qu'il n’a pas »cru y avoir rien qui importât davantage à sa » réputation, de laquelle seule il a été tellement » jaloux, que jusquesà maintenant il l'a conservée » entière et inviolable.
» Mais il est parti de ce pays, en cachette et à » votre insu. Ne voilà pas un grand crime? Eh
>» quoi! par aventure que par serment il s'était > obligé que, sans votre consentement (ou dirai-
» je ainsi sans votre commandement), il ne sor-
» tirait point de la Pologne ? Où cela est-il écrit ?
» Qu'est-ce, je vous prie, être roi, sinon d’avoir » le temps et les occasions en son pouvoir? Avec » quel front oses-tu, toi qui es personne privée, > donner la loi à ton prince, laquelle s’il te don-
nait, tu te plaindrais aussitôt de ne pouvoir » souffrir une domination si tyrannique.
» Mais encore outre cela vous me menacez, » moi que le jour d'hier la mort tant de fois pré- » sente n’étonna point? Croyez-moi; je ne tiens » pas que ce soit le plus grand mal d'être com- » battu de maux, mais de les mériter. Vous me » pouvez faire déplaisir, je n’en puis pas rece- » voir. Toutefois (afin que vous ne vous trompiez » pas) je veux bien que vous sachiez que le tort » que vous me ferez ne demeurera pas impuni, » car je vous avise que le roi (craignant que vous » ne traitassiez mal ceux de sa maison, qui ne > sont en rien coupables de son départ) a écrit » à la reine, sa mère, qu’elle fit arrêter tous les » Polonais qui sont en France, pour être traités » par delà de la même façon qu'il appréndra que » nous aurons été par deçà. Partant, si rien ne » peut émouvoir vos courages à ce qui est de la > raison, ni le respect du roi, ni l'honneur de la » justice, ni la considération de l'alliance que » vous avez si étroite avec la France, faites ce » qu'il vous plaira, faites-moi mourir, si vous » voulez, et si vous le jugez utile pour le bien » public et pour votre particulier. Je vous veux » toutefois bien avertir que vous aurez affaire à > un roi, les prédécesseurs duquel ont traversé »avec de puissantes armées de grands pays, » voire passé les mers bien souvent pour se ven- » ger non-seulement du tort qu’on leur avait fait, » mais même pour tirer raison des torts et in- » jures faites aux nations chrétiennes. »
» La grande assurance et résolution de son discours détourna le péril (où sans doute il était, s'il eût témoigné quelque timidité); car ces sénateurs, tous étonnés, et tout ce peuple qui de fortune s'était [à rencontré un peu auparavant, étaient devenustoutautres, de façon que ceux qu'on avait-vus transportés de fureur et de rage furent adoucis par le repentir; et, se levant de leurs siéges, supplient M. de Pybrac, et le conjurent de ne se pas souvenir de ce que l'ennui de l’absence de leur prince et l'amour de la patrie leur a fait dire ; mais que, de même qu'il a toujours été reconnu pour fort affectionné à l'État, il veuille ci-après leur rendre auprès du roi tous les bons offices qu’il pourra, en entreprenant la protection et défense de tout le royaume près de Sa Majesté, et de ce bg, le font retirer en cachette.
» M. de Pybrac continua son voyage dans le même carrosse dans lequel il était venu avec le
seigneur Czarnkowski, et atteignit le roi à Vienne, en Autriche, chez l'empereur Maximilien. Du depuis en tout ce long voyage d'Allemagne et d'Italie, et jusques à ce que le roi fût arrivé en France (où il était tant souhaité et attendu ), il n’y en eut point de plus assidu ni qui fut plus volontiers vu, ni admis au cabinet et aux affaires, ou qui fut plus souvent appelé aux plus étroits et plus importants conseils que lui. Les princes d'Allemagne et d'Italie n’admiraient rien tant en toute la cour du roi, que M. de Pybrac, à qui les dangers et les périls tout récents, et dont il venait d'échapper, n’apportèrent pas peu de gloire et de réputation. -
» Au surplus, bien qu'en tout ce voyage de Pologne il ne manquât pas d'occupation, et que les affaires allaient de jour en jour croissant par une entresuite et liaison des unes aux autres, comme chaînons qui s’entretiennent (et que difficilement arrive-t-il qu’un homme qui est beaucoup employé puisse bien faire quelque autre chose ), toutefois il avait cela de propre que, trouvant toujours (je ne sais comment) quelque lieu retiré au beau milieu de Ia foule, il caressait
les Muses tout ainsi que s’il eût été dans les bois:
à l'écart.
» C’est là qu’il commença à composer ces quatrains qui contiennent une sorte de doctrine utile et nécessaire ( voire que l’on peut dire être seule nécessaire à toutes sortes de personnes), en quoi il n’y a rien d'écrit obscurément, rien de couvert ou caché sous le voile de quelques vieilles fables, mais tous préceptes de piété et de justice enseignés en termes propres et significatifs; un vers plus abondant en substance qu’en paroles, tout parsemé de l'or et pureté de sagesse, admirable pour plusieurs respects, ou parce qu’il enseigne ou qu'il encourage, ou parce qu'il reprend le vice et qu'il loue la vertu ; un poëme à la vérité rare et excellent, et sur le- . quel la rouille ni le temps ne trouveront que mordre, et que l’âge ne consommera jamais; œuvre qu'il a laissée au monde comme un témoignage irréprochable de ses mœurs et de son esprit; car il n’a pas dit d’un et pensé d'autre, ni fait le contraire de ce qu’il a écrit; son âme conduisait sa main, son esprit commandait à sa langue, etsa conscience s’est toujours accordée avec sa vie.
» Le roi, qui le connaissait très-bien, ne s’arrétant pas tant à la réputation comme à la vérité, ni tant à ce que les autres estimaient comme à la créance qu'il en avait conçue de longtemps
(pesant à la balance de son royal ‘ugement .
les mœurs et actions des hommes), faisait telle estime de M. de Pybrac, comme de celui dont
J'État recevait journellement de grands et si-
gnalés services, et le tenait en ce rang auquel un chacun tient celui à qui il ouvre son cœur et découvre ses plus secrètes pensées : qui me fait moins étonner si Sa Majesté eut de la peine à consentir qu'un tel homme séloignât d'elle, combien que les affaires et la nécessité du temps le requissent de la sorte; car presque aussitôt que le roi fut parti de la Pologne, les seigneurs du royaume dépêchèrent une ambassade en France, par laquelle ils protestaient que comme sans le chef les membres désunis ne peuvent subsister, de même ils ne savaient que trop à leurs dépens, et par les maux qu’ils avaient soufferts, combien la longue absence de Sa Majesté était préjudiciable à l’État; partant, lui faisaient leurs supplications comme ils s’y sentaient obligés selon la nécessité des affaires, qui contenaient à peu près ce qui s'ensuit: ;
» Qu'il plût à Sa Majesté se rendre dans le 12 de mai en un bourg de la Pologne, appelé Stenzyça, afin que là, par son autorité et par un commun consentement des Etats, on pût remédier aux maux publics qui allaient de jour en jour croissant, et éviter ceux qui les semblaient menacer; que si cela ne se faisait, ils appelaient Dieu et les hommes à témoin que, de cette heure-là, ils rentraient en la même liberté qu'ils étaient lorsqu'ils l’élurent pour leur roi (c’est-à-dire personnes libres, au pouvoir de qui serait de faire élection d'un autre ).
» Pour toute réponse le roi ne leur dit autre chose, sinon qu'il était engagé et attaché aux guerres de la France ; qu'il se pouvait parler encore assurément du temps de son retour en Pologne ; mais qu’il y enverrait ses ambassadeurs, personnes de qualité et de mérite, qui se trouveraient à l'assemblée à jour nommé pour y donner le même ordre aux affaires du pays, et pareil contentement aux seigneurs et ordres du royaume (ou peu s’en faudrait) qu'il eût pu donner lui-même s'il y était en personne.
» Cette ambassade fut donnée, quelque temps après, à Messire Roger de Bellegarde, maréchal de France, et à notre Pybrac. M. de Bellegarde prend son chemin par l'Italie, pour traiter et négocier, en passant, quelques affaires importantes et concernant sa légation.
» Pour M. de Pybrac, il eut commandement
de s’en aller par l'Allemagne et tirer droit en Pologne. Il avait déjà fait du chemin, et était arrivé aux confins de l'Allemagne, comme il lui survint un accident fâcheux et inopiné.
(Vous diriez qu’exprès ce personnage avait eu affaire tant de fois avec la mauvaise fortune, pour faire voir comme il savait rabattre ses coups par son courage. ) Le péril ne l’étonnait point; il ne se laissait point abattre par les adversités, mais demeurait immobile et invincible; et bien que toutes ces choses lui fussent, en les expérimentant, grandement difficiles à supporter, fâcheuses et déplaisantes à ses amis, toutes et quantes fois qu'ils viennent à y penser, et à moi, qui vous raconte les aventures étranges qu'a couru un tant excellent homme, si sensibles que quasi d'horreur les cheveux m'en dressent à la tête, toutefois, pour ne rien laisser de ce qui pourrait servir de lustre à sa gloire (parce qu’en nulles occasions les hommes ne peuvent faire preuve de leur courage ni se signaler davantage que dans les rencontres hasardeuses et douteuses ), écoutez, je vous supplie, encore celle-ci.
» [l était arrivé à Montheillard, dernière ville de la Bourgogne, limitrophe de l'Allemagne ; il yavait là toute sorte de gens ramassés ; même s’y étaient retirés force voleurs, à cause des troubles qui étaient en France, et à cause des édits nouvellement publiés contre ceux de la religion prétendue réformée. Une’ troupe de ces larrons firent complot de voler le sieur de Pybrac, qui avait le bruit de porter quant et soi deux cent mille écus, que le roi envoyait en Pologne, pour payer la gendarmerie de la Litvanie de leurs appointements, et pour quelques autres affaires de la Pologne. Ces brigands, béant après la proie, séparèrent leurs troupes de çà de là par les lieux où il fallait de nécessité qu'il passât (comme ils avaient appris des espions envoyés pour découvrir quelle route il prenait). Ils se disposent de telle façon et d’un tel ordre, que, de quelque côté qu'il voulüt prendre son chemin, il ne leur pouvait échapper. C’est un grand fait de dire que même les plus méchants desseins ne peuvent pas succéder heureusement, si l’on n’y observe quelque ordre et discipline.
» M. de Pybrac n’était pas presque hors des faubourgs, et à peine avait-il fait demi-lieuc française (sans se douter en façon du monde de ce qui lui devait arriver), que voici qu'on commence à découvrir premièrement quelques trente hommes de cheval courant à toute bride après
lui, et quasi bien autant de gens de pied qu'un chacun d'eux portait en croupe; puis en même temps on voit sortir de la forêt une autre troupe encore plus grande. Une partie environne le carrosse dans lequel il était, une autre partie attaque ses gens, et se rue sur ceux qui l’accompagnaient en son voyage, fort peu préparés au combat, et (comme vous pouvez penser } fort peu prêts à soutenir cet assaut. Tous les lieux d’alentour retentissent de voix effroyables et de menaces cruelles. Il n'y a celui d’entre eux qui ne se voie à deux doigts de sa mort. Les capitaines de ces bandoliers crient principalement à Pybrac, le menacent, lui portent la dague à la gorge et le pistolet à la tête.
» Pour dire vrai, il fut d’abord un peu effrayé ; mais ayant repris ses esprits ( qui reviennent même aux plus épouvantés lorsqu'il y va de la vie), commença à dire qu’il s’'émerveillait de la façon de laquelle ils étaient venus à une personne qui ne leur avait jamais fait de tort. Après cela, comme la rage et la fureur s’allaient augmentant, et qu'il eût reconnu que ce n'étaient pas tant soldats huguenots ( dont il avait eu quelque soupçon du commencement) que d'insignes voleurs, il leur parla avec plus de douceur, et les pria de lui laisser la vie (ayant offert le prix de sa rançon, le plus présent remède à la fureur ), laquelle il obtint de la sorte qu'eux, qui ne pouvaient bonnement s’accorder en leurs opinions, consentirent, non qu’on lui donnât la vie, mais qu'on différât sa mort jusqu’à ce qu'on eût appris de lui ce qu’on en voulait savoir. Ils lui commandent de descendre de carrosse, de monter à cheval et de les suivre.
» Cependant les uns lui demandaient qu'il eût à montrer ce paquet qu’il portait en Allemagne pour y faire des levées de gens de guerre (quoiqu’en apparence on voulüt faire croire qu'il les portait en Pologne); les autres fouillent dans les carrosses, brisent, pillent, dérobent, emportent l'argent qu’ils trouvent (comme vous pour-
“riez dire ce qu’il fallait pour la dépense du voyage, le service de vaisselle d'argent, et tout ce qu'il y
avait de meilleurs meubles), ouvrent à grands
coups de couteaux et de dagues les valises et les
malles, jettent ce qui ne valait pas la peine de s'emporter, et ce qu’ils trouvent de bon en chargent en partie sur le dos de huit chevaux de carrosse qu'il y avait, et une partie sur les épaules de leurs gens de pied. |
> Ceux qui avaient eu la commission de faire le
ia LA POLOGNE.
carnage tuèrent d'abord deux des gens du sieur de Pybrac, et se préparaient à n’en faire pas moins aux autres, quand, envian! la condition de ceux qui faisaient le vol (de peur aussi que tout le profit de la peine qu'ils prenaient ne füt pour d’autres), quittent la prise, et vont.prendre leur part du pillage. Comme ils se virent les mains pleines du butin, après que cette première impétuosité et fureur fut un peu rassise, laissèrent (avec regret néanmoins) la vie à tous ceux de la suite du sieur de Pybrac.
» Pour sa personne, ils lemmenèrent dans la forêt, afin qu’il ne fût pas tué à la chaude, mais pour lui faire endurer devant la mort des ignominies et opprobres plus sensibles mille fois que la mort même. Ainsi, après avoir bien tourné et promené ce personnage d'honneur par des sentiers détournés, tantôt de çà, tantôt de là, depuis le midi jusques à la minuit, toujours assailli d'extrêmes frayeurs, ils lemmènent enfin en un certain village. Arrivés qu'ils y sont (comme les paysans étaient déjà avertis, par le gouverneur du château de Montbeillard, de la prise de l'ambassadeur de France, et du malheur qui lui était survenu, car il avait passé par là avec quelques gens de cheval sans les avoir pu rencontrer), on court de tous côtés aux armes, et se met-on aux avenues. Sitôt que l’on sut qu'ils étaient là, on ne les laissa pas longtemps en repos; car comme ils commençaient à mettre ordre pour le logement et d'eux et de leurs chevaux, ayant ouile bruit, et soupçonnant qu'on leur en voulait (comme c'était la vérité), et que de toutes parts on venait à eux, recommencent de nouveau à menacer M. de Pybrac, et lui dire résolument que si le moindre d’entre eux reçoit aucun déplaisir, sans plus tarder ils le feront mourir, et qu’il s’en assure. Ainsi, ceux qui accouraient pour le sauver s'engagent davantage dans le péril:
» Cependant ces brigands ne s’endorment pas; c'est à qui sortira le premier son cheval de l’étable; les uns courent aux armes, les autres s’en vont aux avenues du village pour prévenir le danger, où ils assommèrent un pauvre homme sorti à la mal’heure de sa maison ; ils emmènent M. de Pybrac quand et eux par des lieux égarés et couverts, lui donnant à chaque bout de champ de nouvelles frayeurs et appréhensions de la mort.
» Lui qui, le jour précédent, par la douceur | de son parler et par cette grâce et majesté.
qu’il avait naturellement dans le visage, avait
commencé à gagner Brisach (ainsi se nommait le capitaine de ces voleurs), continua, toutes chosesétant presque désespérées, encore ce jourlà, et lui succéda heureusement ; car la fureur de ce brigand commença à se refroidir tellement, que celui qui avait été le plus porté à la mort du sieur de Pybrac, ce fut celui qu'il trouva le plus disposé à lui sauver la vie.
» Sitôt que le soleil fut levé, ces voleurs, voyant bien qu'on les envelopperait facilement s'ils allaient toujours en troupe, s’avisent (ayant fait auparavant demeurer le sieur de Pybrac un peu derrière) de descendre en un petit vallon renfermé, sans toutefois s'éloigner beaucoup, pour partager entre eux le butin, et consultent par même moyen et mettent en délibération ce qu'ils feront du sieur de Pybrac. Plusieurs étaient d'avis de le poignarder. Brisach (qui avait bien plus de crédit pour en commander l'exécution que pour en empêcher la résolution), ayant été présent à la délibération, s'approche en diligence de M. de Pybrac, et, lui donnant un petit coup d’une houssine qu’il tenait à la main, lui dit: « Sauve-toi où tu voudras, et te souviens que tu » tiens aujourd'hui la vie de moi. »
» Ainsi délivré, contre toute espérance, d’un péril si présent, s’en retourna à Montbeillard sans être ni en furie ou colère, ni aucunement changé de visage, pour tant de maux qu'il venait de souffrir, mais avéc cette même grâce et contenance qu'il soulait avoir, si bien qu'il n’avait besoin d'aucune consolation, mais laissait dans les esprits de tous ceux qui le considéraient une admiration de sa grande constance, tant il supportait patiemment et doucement les afflictions dont il se servait et aidait pour exercer sa vertu.
» Delà il va à Bâle et à Soleure, d'où ayant avant toute chose dépêché en diligence vers les princi-
‘paux seigneurs de la Pologne qui tenaient les. Etats, il continue son voyage à grandes journées, ?
et, après avoir passé la Bohême et vu l'empereur Maximilien à Prague, qui l'y reçut avec beaucoup: d'honneur, il arrive finalement en Pologne.
» Etant à Pozen, ville de la Grande-Pologne, 11
‘fit une autre dépêche aux mêmes seigneurs, par
laquelleilles suppliait très-affectueusement de ne
vouloir pas rompre la diète, puisqu'il était si
proche d’eux, jusqu’à ce qu'il leur eût exposé en
‘une si honorable compagnie de tant de seigneurs
la charge qu'il avait de son maître, se promettant que, quand il aurait été ouï, ils ne songeraient à rien moins qu'à faire élection d’un autre roi. Ces
lettres (pour n’avoir été présentées au sénat que sur la rupture de l'assemblée) furent bien lues publiquement, mais pour tout cela mal reçues. On ne lui voulut rien accorder de ce qu'il désirait, et vous en toucherai les raisons en peu de mots.
» L'empereur Maximilien, ayant été refusé en ja diète de Warsovie, nonobstant la grande brigue qu'il y avait faite, aussitôt qu’il vit lé roi parti de Pologne, jugea que ce départ, ainsi fait à l'insu et contre le gré des Polonais, serait un grand acheminemeut pour se faire élire en son lieu, commença d'essayer, par tous les moyens dont il se put aviser, de venir à bout de ce qu ‘il désirait. ©
» André Dudit (Dudzicz?), Hongrois, maniait cette affaire, homme nourri aux bonnes lettres, grandement savant, et avec cela bien versé aux affaires de Pologne. Il avait déjà gagné et attiré au parti d'Autriche plusieurs sénateurs des plus qualifiés et qui avaient le plus de crédit et d’autorité, qui, non contents d'avoir demandé une assemblée d'Etats pour procéder à l'élection d’un roi, en importunaient par après et trop licencieusement l'archevêque de Gnèzne, pour faire voir à l’empereur leur affection et fidélité au bien de son service.
» Il y avait une autre sorte de gens dans la Pologne , lesquels, soit qu'ils fussent poussés de leur intérêt particulier et que quelques-uns d’entre eux pensassent bien mériter la couronne, soit aussi (comme il est plus vraisemblable ) qué tous les hommes ont cela de naturel de se vouloir gouverner un chacun à sa fantaisie et vivre à son humeur, et ne laisser brider ses volontés au gré d'autrui, il n’y eut jamais moyen de les induire à donner leurs voix et suffrages pour l’empereur. Ceux-ci, n'ayant point encore témoigné de bonne volonté pour personne, se disaient être du parti de Piast et ne pouvoir porter leurs vœux que pour lui; cela voulait dire qu'il ne fallait pas aller chercher un roi chez les nations étrangères, mais le choisir dans la Pologne, et
Polonais d’origine, de la même façon qu'il se.
trouve, à ce qu'ils disent, dans les annales de Pologne, un certain homme de basse condition nommé Piast, avoir été élu roi; qui a fait que depuis, quand quelqu'un donne sa voix à un Polonais pour être roi, on dit qu'il a élu le Piast, et de fait on use de ce terme et on le nomme de la sorte jusqu'à ce que l'élection soit faite et confirmée.
» Partant, les Impérialistes et les Piasts (qui
étaient les deux factions auxquelles le royaume de Pologne se trouvait emporté) ne s’accordant qu’en ce seul point de haïr également le roi de France (leurs affections étant en cela semblables, mais leurs desseins bien différens }, voulaient lui faire perdre la dignité x qu'il avait dans la Pologne.
» Pour y parvenir, ils n’eurent de cesse qu’aussitôt après le départ du roi ils ne fissent faire la diète de Warsovie, où fut résolu cette ambassade en France, leur intention n'étant pas d'obtenir ce qu’ils proposaient, à savoir que dans six mois la France fût en paix, et que par ce même moyen le roi retournait en Pologne, mais d’avoir un prétexte et sujet d'apporter quelque nou-
"veauté et changement aux affaires.
» Pour le faire court, aussitôt que le jour fut assigné, en envoie de -toutes parts de la Pologne des députés des provinces pour se rendre à Stenzyça, et dès l'ouverture il se fait un décret, par lequel on cesse et rend nulle l'élection ci-devant
faite de Henri IL, pour roi de Pologne; et bien
que peu de personnes (encore ne sais-je quelle sorte de gens) eussent osé signer cette délibération, toutefois les Impérialistes, pensant être au-dessus de leurs prétentions, n'ayant plus de bride qui les retint, et se trouvant en entreprenant quasi plus puissants que les autres, s’en vont tout dé suite de ce pas donner leur voix en faveur de l'Empereur ou d'Ernest.
:» Les Piasts, dont les conseils n'étaient pas encore bien digérés, se jettent au beau milieu de l'assemblée, représentent les anciennes haines et encore toutes récentes de leur nation avec les Allemands ( car il est vrai qu'il y a parmi les nations voisines, qui ne sont pas même distinguées ni séparées d'aucune rivière ou montagne remarquable, comme une succession de haine), et résistent opiniâtrement aux Impérialistes.
» Le nombre cependant n'était point à mépriser de ceux qui demeuraient, pendant l’incertitude des affaires, affectionnés au parti de la France, entre lesquels l'archevêque de Gnèzne était un des principaux qui favorisaient le.
parti, et Jean Tenczynski apportait de son côté tout plein de bonne conduite en cette affaire, suivi du castellan de Woyniez et d'un certain Czeczuga, homme courageux et hardi, qui avait eu autrefois commandement, lesquels, bien qu'ils ne pussent pas s'opposer à de si puissantes factions, de quelque part toutefois qu'ils penchassent, ils donnaient un
firmé, ne veulent que tirer l'affaire en longueur.”
grand branle aux affaires. La Pologne était agitée de la sorte de toutes parts par ces mouvements.
» Au surplus, les Impérialistes et les Piasts commencèrent premièrement à dire tout haut que le roi les avait méprisés jusque-là qu’il n'avait pas seulement envoyé ses ambassadeurs en Pologne (car pour ceux que l’on disait être en chemin, il n’y en avait point; c’étaient noms supposés et forgés à plaisir}, et comme on apporta la nouvelle de l'accident survenu à M. de Pybrac, ils se moquèrent des courriers. « Vrai- » ment, disaient-ils, voilà un étrange cas, que de » tant d’'ambassadeurs du roi de France, qui sont > venus en ce royaume, il n’y en a jamais eu que »le sieur de Pybrac qui soit tombé entre les » mains des voleurs; chose merveilleuse que ce » seul argent que le roi envoyait en Pologne, » comme on veut faire croire, n’ait pu être con- » duit sinon par un chemin dangereux et plein » de brigands, vu que le roi envoie tous les jours
» de grandes sommes de deniers en Allemagne,
» pour y faire des levées de Reistres. Hé ! qui ne » connait les finesses et artifices de ces Français ? » Premièrement, on nous. assurait assez hardi- » ment que le roi reviendrait, puis après qu’il ne » pouvait venir, mais qu'il nous enverrait des » ambassadeurs , finalement on vit parler d’am- > bassadeurs, mais qui ont été arrêtés et pris par » des voleurs. Tous contes que cela, et qui ne » sont bons qu'à amuser les petits enfants. Quant » à eux, qu'ils étaient résolus de parachever ce » qu'ils avaient commencé, et qu'ils voulaient > faire élection d’un ro: qui n’eût pas tant d’oc- »cupation et d'affaires sur les bras, mais qui » pût prendre la conduite et gouvernement du » royaume de Pologne, et s’y donner entière- » ment. » !
» Ainsi l’une et l’autre faction s'oppose vivement au parti de France, et pendant qu’elle consomme et emploie tout le temps en ces disputes, les Impérialistes ont avis de l'Empereur, et les Piasts d’un autre endroit, que le maréchal de Bellegarde est passé en Italie, et que M. de Pybrac s'approche. Sur cette nouvelle, les voilà les uns et les autres hors de doute.
» Les Impérialistes pressentl'affaire, afin qu'avant que M. de Pybrac arrivât, on procédât à une pouvelle élection, se faisant accroire (comme on leur en avait donné quelque espérance, et non pas sans raison) que ce serait l'Empereur. À l'opposite les Piasts, netrouvantbon ni que l'Empereur soit élu, ni que le roi de France soit con-
» Messire Jacques Faye, sieur d'Espesses, depuis avocat du roi et président au parlement de Paris, était pour lors ambassadeur ordinaire en Pologne pour Sa Majesté, personnage de mérite et en réputation de fort homme de bien, fort vigilant et éloquent. Il s’employa pour faire que l'on attendit M. de Pybrac, qui n’était éloigné de Stenzyça qüe de trois journées. :
» Le sieur Pybrac, ayant su tout ce quis’était passé, cherchait à se rendre la fortune favorable pendant qu’elle ne penchait encore de nul côté. Pour y parvenir, il dépêche en Prusse, écrit au clergé, au sénat et aux communautés des villes, même aux ducs et princes (lesquels reconnaissènt le roi de Pologne pour leur souverain), se plaint à eux que l'ambassadeur du roi leur apportant la paix et la sûreté (qui sont les plus grands biens que les hommes peuvent soubaiter au monde), il n'avait pas été attendu à Stenzyça par ceux qui reçoivent avec tant d'humanité, voire écoutent avec attention et douceur les ambassadeurs des Moskovites et des Scythes ; qu'il savait Pien que cela ne venait point de la part des plus avisés (dont il n’y en avait pas faute, Dieu merci, en Pologne),mais de certainesgens quine demardaient qu’à faire leur profit du mal public, auxquels, si l’on ne s’opposait d’un commun consentement, il était à craindre que dans peu de temps les affaires de Pologne seraient réduites à tel point, qu’on n’y pourrait plus donner aucun remède; qu'il leur avait rapporté de la part du roi des conditions dont voici un sommaire :
« Que le roi chérit er affectionne tellement » l'Etat de Pologne, que, pour son bien et repos, voire même pour sa grandeur, il emploiera tout ce que Dieu lui a donné; qu'il n'épargnera ni son crédit, ni ses amis et alliés, ni ses sujets, nises moyens et richesses, ni ses vaisseaux, ni ses armées; qu’il a songé avant toute autre chose à la sûreté de l’Etat de Pologne, et traité soigneusement avec le Turk, et fait en sorte qu'il gardera inviolablement l'alliance
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que l’empereur et le roi de Suède (qui sont les princes les plus voisins de la Pologne), n'innoveront aucune chose au préjudice des anciens traités; qu’il leur en avait écrit et reçu la réponse telle qu’il la pouvait désirer. Pour Le regard du Moskovite, s'il faisait le fol, il lui mettrait en tête de si grandes forces, qu’il lui ferait bien
CRTC CRU, Foie De, :
qu'il a avec le royaume de Pologne.Davantage,
voir qu'il avait entrepris une mauvaise querelle
». contre deux si puissants royaumes ; qu'il était » résolu de soudoyer les Tatars. »
» Par ce moyen, le roi assurait l'Etat au dehors ; ne restait qu'à mettre la paix au dedans, laquelle pût produire un solide et assuré repos, unir les royaumes et les rendre florissants; finalement, qu'il voulait tellement unir et joindre la France et la Pologne par intérêts mutuels et réciproques, que, les commodités des deux royaumes venant à se mêler, les biens fussent communs entre eux, sans toutefois que le mal de l’un fût en aucune façon communicable ni préjudiciable À l’autre. Voilà à peu près ce qu'il leur écrivit, et dont souvent il discourut en particulier avec les sénateurs, chevaliers et seigneurs du pays.
s Mais tout cela ne put rien auprès des gens qui faisaient la sourde oreille, et qui ne la pouvaient ouvrir à la vérité ; aussi que ceux qui conduisaient la négociation pour l'Empereur n’éparguaient rien pour corrompre par présents et promesses les plus retenus. Ces gens-ci, ennuyés de cette longueur et impatients de ce qu'ils espéraient, veulent qu’on fasse une assemblée d'Etats, et la demandent premièrement à belles prières à l'archevêque de Gnèzne, par après le pressent par leurs importunités, enfin l’obtiennent par menaces. On ne doute plus aussi que les Piasts
ne veuillent la même chose ; même que ceux qui, du commencement, avaient, d’une façon bravache, témoigné en paroles tout plein de bonne volonté enyers le roi, et protesté tout haut de le vouloir servir, se montrèrent par après froids et mal affectionnés quand ce vint aux effets, s'étant laissés emporter avec les autres à l’impétuosité du courant. Ainsi, sur la fin de l'automne, on assigne le jour de la diète pour l'élection du roi.
» M. de Pybrac, voyant qu'il n’avançait rien pour quelque remontrance qu'il leur eût faite, qu’au contraire il les animait contre lui ; que ce peuple était si las de l’état présent des affaires, qu’à quelque prix que ce fût, il voulait une autre forme de.gouvernement ; il apercevait même déjà que la haine croissait contre lui et contre le nom français ; aussi qu'il ne recevait que des lettres pleines d'animosité, d’injures et de menaces de diverses provinces de la Pologne et de la Litvanie; ayant jugé qu'il serait honteux qu’en sa présence on nommât en cette assemblée un autre roi que son maitre, il s’en retourna en France. »
Telle fut la fin des négociations et des aventures de Pybrac. Les Polonais élirent Etienne Batory, dont le caractère et le règne effacèrent glorieusement le caractère indolent et le règne éphémère de Henri I en Pologne.