‹ La Pologne historique, littéraireChapitre 97 sur 180 · D ET · texte numérisé non relu

D ET

jour er nuit elle prie. Quelquefois elle va consulter une devineresse : il y a ce contraste de piété et de superstition dans toutes les âmes tendres; on lui parle de guerre, de gloire, de mort, chaque prédiction lui semble un arrêt, et elle revient près de sa mère, pour chercher un regard compatissant ; elle voudrait se résigner, elle voudrait surtout persuader à sa mère qu’elle pourra vivre avec son désespoir, mais le cœur d'une mère ne s’abuse pas! Mariette, dans son sommeil, croit voir Ostaf, elle le voit plein de gloire ettout chargé d’un riche butin ; il revient de l'expédition avec son coursier blanc, mais au momentoùil vase jeter dansles bras de sa fiancée, son kolpak tombe par terre, et une tête de mort apparaît à Mariette. La pauvre fille se réveille en criant, elle est agitée de spasmes convulsifs ; sa mère essaie de la calmer, elles pleurent ensemble !

Les jours, les mois se passent, et les Kosaks ne sont point encore de retour dans la contrée. On dit que le roi Etienne, à la tête des Polonais, des Litvaniens, des Kosaks et des Hongrois, poursuit à outrance les Moskovites et leur tzar Yvan, et que les palatinats de la Russie-Blanche se soumeltent encore à l'aigle blanc de Pologne et au cavalier armé de Litvanie ; que l’armée s’est couverte de gloire aux siéges de Pskow et de Wielkie-Luki, et que le roi des Polonais, enchanté de la belle conduite des Kosaks, leur accorde des immunités, les place à l’aile droite de son armée, etleur paye exactement leur solde. Le roi, dit-on, parle très-familièrement à l’attaman, il demande des conseils à son expérience, et les Polonais et les Kosaks s'aiment comme s'ils avaient sucé le lait de la même mère.

Telles étaient les nouvelles qu'on rapportait de l’armée.

Bientôt de nouveaux détachements quittèrent les cataractes ou porogues du Dniéper, pour rejoindre l’armée nationale; ils passèrent près de la chaumière de Mariette, et elle les chargea de dire à Ostaf qu'elle l’aimait toujours, et qu’elle était bien malheureuse de son absence. « Dites-lui, ajouta-t-elle, que je donnerais toute ma vie pour le voir un instant.»

Les saisons se succédaient, et personne ne revenait de la Moskoyie ! Pays de malédiction ! là il n’y avait point de riches turbans, point d'or, point de ces belles armes que les Kosaks avaient trouvées dans la Circassie ; point de cuir comme en Tatarie, point de bétail comme en

Walaquie! Les hommes en Moskovie sont forts comme des chênes, les boïars fiers comme des sangliers, et le tzar cruel comme untigre : celui qui tombe dans :ses griffes est sûr de trouver la mort. Les villes sont en bois, et désertes et pauvres ; les champs ne sont point fertiles, et plusieurs produits de la nature leur sont refusés ; cependant les Kosaks restaient en Moskovie, car sils n'avaient pas de butin à espérer, ils se repaissaient du sang de leurs ennemis.

On était à la moitié du printemps, et Mariette était triste comme pendant les jours sans soleil ; mais elle ne pleure plus, la pauvre fille, elle ne pleure plus, elle n’a plus de larmes : sa douleur est devenue trop profonde pour se montrer au dehors; elle ne peut ni s'épancher, ni se plaindre, son âme éprouve un engourdissement qui n’est point encore la mort, et qui n’est point la vie. Chaque jour elle se dirige vers le lac, et elle monte péniblement sur le tertre tumulaire ; quand elle-est là, elle plonge ses regards dans les steppes; elle passe des heures entières dans la même attitude ; au-dessus de sa tête l'oiseau passe et repasse, en faisant entendre des cris lugubres, de sinistres présages, Son frère et sa sœur, inquiets de ses fréquentes absences, viennent la chercher, et racontent aux vieux parents l’état dans lequel ils ont trouvé Mariette. La famille se décide à consulter un sorcier, qui dit l’avenir aux jeunes filles, et qui a des herbes mystérieuses pour guérir tous les maux. Ce n’est pas tout, on fait dire des messes pour Mariette, mais rien ne sert; ce qu’il faut à Mariette, c’est un cœur pour son cœur; ce qu'il lui faut, c’est ce lien .sympathique qui de deux âmes en fait une!

Un jour, selon son habitude, Mariette alla dès le matin au tertre tumulaire. Le soleil brillait, les eaux du lac étaient calmes, le petit poisson s’agitait sous les ondes, l’hirondelle effleurait l'eau de son aile, la nature était riante, riante ‘comme la veille, riante comme tous les jours de printemps. Un lièvre traversa la route que Mariette avait prise, et à la gauche de la jeune fille les corneilles croassaient, le chien hurlait, et les oiseaux de mauvais augure sillonnaient l'air et criaient pluslugubrement qu’à l'ordinaire.

Mariette s’assit sur le tertre; elle y était depuis longtemps, quand elle aperçut des nuages

de poussière qui venaient du septentrion. Aussitôt elle se lève, se dresse sur la pointe des pieds, et attend avec anxiété ce qui va venir... Ce sont les Kosaks, elle à reconnu les régiments. Les Kosaks marchent lentement, aucun cheval ne quitte les rangs pour arriver près du tertre avant les autres; pas un sabre ne brandit dans l'air, on n'entend pas les chants populaires, tout est morne, tout est silencieux. Les Kosaks s’'approchent du tertre, et Mariette aperçoit dans l'arrière-garde un chariot traîné par des hommes ; et derrière, un cheval blanc qui marchelatête basse ; ce cheval est recouvert d'une housse de soie rouge, et sur sa selle sont déposés une pique et un sabre en croix : la housse de soie rouge était le signe d'honneur qu’on accordait aux plus braves. Marietteregarde, soupire une dernière fois, sourit et tombe morte!

Les détacherments passèrent l’un après l’autre à côté du tertre sans voir la pauvre morte; ils côtoyèrent le lac, et s’arrêtèrent devant la chaumière. Le chef, le même qui avait été invité aux fiançailles avant l'expédition, entra seul dans la cour, et en s'approchant du père et de la mère de Mariette, il dit:

« Une seule fois notre mère nous met au monde, et une seule fois on meurt.La fatalité voulut que nous passassions ici il y a deux ans, pour emporter avec nous la joie et le bonheur des fiançailles. Notre frère Ostaf aimait votre fille plus que tout ce qu'on peut aimer ; Dieu sait combien la séparation lui coûta ! il pleurait en nous racontant les combats de son cœur; mais que faire ? l'ivrogne ne se déshabitue pas de l’eau-de-vie, le loup ne peut vivre que dans les bois; Ostaf quitta sa fiancée, renohça au bon. heur, et courut comme un forcené quand il vit les piques et les chevaux ; mais, hélas! les morts ne ressuscitent pas, et du même pied on ne peut aller en avant et en arrière. Ostaf fit des merveilles sur le champ de bataille ; sous Pskow il tailla en pièces vingt Moskovites, mais bientôt après il trouva la mort qui l'avait épargné tant de fois. En mourant il nous recommanda d’amener ici son corps, de donner à Mariette son cheval, sa pique, son sabre, enfin toute la richesse du Kosak, et de lui dire qu'il avait pensé à elle jusqu'au dernier instant de sa vie. « Dites-lui, ajouta-t-il, que je la dégage de sa parole, et qu'elle peut se marier si elle le veut. »

Le vieux père soupira tristement, et la mère se mit à courir vers le tertre pour chercher sa

fille ; elle futlongtemps avant de revenir, puis on entendit des sanglots, c'était elle, c'était la pauvre mère. « Elle le savait mieux que nous, dit-elle en entrant dans la chaumière ; son corps est là, son âme est au ciel ; à Mariette ! Mariette, que je suis malheureuse ! » Le père pleurait aussi, et les Kosaks, d’un air pénétré, entrèrent dans la cour, prirent six planches de platane et deux de sapin pour en faire un cercueil. Le platane et le sapin sont des bois consacrés par les traditions populaires de l'Ukraine. Quand le cercueil fut achevé, ils y déposèrent les restes d'Ostaf, et les portèrent en terre. Un prêtre arriva, et déposa le corps de Mariette auprès de celui d'Os-

taf;illa bénit et lut l'Évangile, quoiqu'elle fût

morte sans les secours de la religion. Les Kosaks firent une fosse avec leurs sabres, et descendi-

rent les deux corps ; le père, la mère et toute là famille assistaient. Les Kosaks, après avoir rendu les derniers devoirs à leur frère d'armes,

se dirigèrent vers le Dniéper; ils marchaient

dans une attitude pensive. En les voyant, on ne pouvait croire qu'ils revenaient d’une belle et

glorieuse expédition.

Le cheval blanc ne voulut plus quitter le tertre, il broutait des herbes desséchées. Un jour on le trouva mort au sommet du tertre, sur la tombe de Mariette et d'Ostaf.

Tout le village partagea la douleur de la famille de Mariette, et depuis cette époque, quand des fianceurs viennent demander une fille en mariage, on disait: « Dieu veuille que nos fiançailles ne ressemblent pas à celle du Kosak Zaporogue ! » Orvure Caopzko.

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