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Deux fianceurs arrivèrent en apportant un poulet et un gâteau, et, après avoir déposé les présents sur la table, ils dirent:
«Nous vous offrons un gendre, brave comme son sabre et sa pique, et il sera aussi un bon cultivateur; il aime votre Mariette autant et plus qu’il n’a aimé la guerre, et il abandonne les Zaporogues pour passer ses jours avec vous et manger en commun le morceau de pain qu'il aura gagné à fa sueur de son front. Il est franc et loyal, brave, nous vous l'avons dit, et il fera un bon mari. Oh! soyez tranquille, ce mari-là ne portera pas les jupons. »
Le vieux père se prit à sourire, et répondit: «Comme ce n’est pas moi qui l'épouse, ce n’est pas à moi à me décider, il dépend de Mariette d’accepter ou de refuser. » Et se tournant vers sa
femme, il ajouta: « Va chercher notre fille, il faut qu’elle réponde elle-même aux fianceurs. »
La mère sortit, et les hommes restèrent à boire et à manger, en causant des nouvelles du jour. Entre autres nouvelles, ils disaient que le roi de Pologne, Étienne Batory, se préparait à faire une expédition contre les Moskovites, et qu'au nom de la république, il avait invité l'attaman Rozynski à réunir les Kosaks pour cette guerre, Tous regrettaient de n'être plus en âge de venir au secours des Polonais, de leurs frères; ils se rappelaient les expéditions qu'ils avaient faites sous leurs attamans Wenzyk et Swvisrgonski. « Quand nous étions enfants, disaientils, on nous parlait ducélèbre Ostaff Daszkiewicz, qui prenait part aux guerres de Sigismond Ier, de glorieuse mémoire. »
La présence de Mariette mit fin à cette conversation ; elle entra d’un air timide, ne sachant si elle devait avancer ou reculer; sa mère la poussa, et la pauvre fille, toute tremblante, remit une serviette aux fianceurs en gage de consentement, ensuite elle alla se cacher derrière Le poêle.
Les fianceurs, tout contents du résultat de leur mission, caressérent leur barbe, sortirent, et rentrèrent un instant après avec Ostaf, qui les avait attendus à l'entrée de la cour. Ostaf posa sur la table des ceintures enrichies d’or et d’argent, des pierreries, des étoffes de soie, des franges d’or et des poignards d’un précieux travail; ces objets étaient le butin enlevé aux Tatars et aux Turks. Il distribua ces magnifiques présents dans la famille de sa future, puis il alla chercher Mariette derrière le poêle, et Mariette se laissa conduire sans faire la moindre résistance. Tous deux se jetèrent aux pieds des parents, et, après ce devoir accompli, ils saluèrent toute la famille et remercièrent les fianceurs.
Vers le soir, les voisins se rendirent chez les parents des fiancés. Les plus âgés se placèrent autour d’une table, et mangèrent des mets du pays, tandis que la jeunesse se groupait autour des joueurs de violon et de timbales. Quant aux fianceurs, leur rôle était de verser des rasades d’eau-de-vie et d’hydromel, et de faire force plaisanteries,
Enfin, les violons avec accompagnement de timbales se firent entendre. Ostaf posa sa main
gauche sur sa hanche, et de sa main droite prit
un fichu dont il présenta le bout à Mariette : c’est ainsi qu'ils ouvrirent la danse. Les autres couples les suivaient, mais Ogtaf, le kolpak sur l'oreille, la moustache. retroussée, donnait le signal des figures. Cette longue file s’agitait, se tortillait comme un serpent; chaque couple en passant devant les violons frappait du pied, puis faisait une glissade en avant, et faisait un salut respec< tueux quand il sé trouvait devant les vieillards.
Ceci n'était que le prélude de la danse, et bientôt on commença la kosake : les jeunes filles se placèrent sur une seule ligne, en rougissant, en souriant, et en baissant les yeux; les cavaliers se mirent en face, rejetèrent leurs cheveux en arrière, et regardèrent hardiment leurs belles. Rien de plus gracieux que cette danse ; les cavaliers frappent d’abord du pied, ensuite ils dansent en s’inclinant un peu, les danseuses tournent en frappant des talons, puis elles s’approchent des cavaliers comme si elles voulaient recevoir leurs baisers ; mais aussitôt elles reculent, s'arrêtent un instant, frappent du pied, reviennent, prennent la main des cavaliers, leur caressentles cheveux, puis elles se sauvent ; alors les cavaliers entonnent une chanson, les jeunes filles répondent en chœur, le violon se tait, et
Lles timbales font pianissimo; mais bientôt les
violons recommencent, la danse reprend, et tout s'anime de plus belle après cette interruption.
Pendant qu’on se livrait à la joie, on entendit l’aboiement des chiens, et le bruit lointain de la cavalerie. La musique des fiançailles se tut, les danses cessèrent ; tout le monde accourut sur la porte pour voir ce que c'était, et bientôt on vit les régiments des Kosaks Zaporogues qui quittaient Czerkask pour se rendre à Bialacerkiew. Les maîtres de la chaumière invitèrent les chefs au festin des fiançailles, mais l’un d'eux s'excusa, en disant qu'ils étaient pressés d'arriver à leur destination. «Merci, frères, ajouta-t-il, de votre offre hospitalière, mais le roi Etienne et la république polonaise nous invitent à un banquet plus sérieux. Notre vénérable attaman nous attend à Bialacerkiew, et dès que nous serons réunis à nos frères de Pologne, nous franchirons la Russie-Blanche, et nous boirons à pleines rasades le sang de nos cruels ennemis les Moskovites. Nous vous souhaitons autant de bonheur, que nous nous souhaitons de gloire et de
butin. » Ayant dit, il vida un verre d'eau-de-vie sans descendre de cheval ; les autres Kosaks en firent autant, et les plus malins se tournèrent agilement sur leurs selles, et embrassèrent les jeunes filles sans que personne en vit rien.
Ostaf jetait des regards inquiets tantôt sur Mariette, tantôt sur les Kosaks; il retrouvait ses compagnons d'armes, et les retrouvait sans oser leur serrer la main! des larmes roulaient ‘dans ses yeux. Mais quand il vit s'éloigner la dernière colonne, il regarda Mariette avec une expression déchirante, se mit à sangloter, et partit sans avoir la force de dire un mot. Mariette n’osa le suivre...
Bientôt les régiments se perdirent derrière les collines, et la musique recommença à jouer, et les couples recommencèrent à danser. Mais Ostaf n’était plus là! Mariette le cherchait, l'appelait, et l'écho seul répétait ses pleurs et ses paroles. Les jeunes gens se dispersèrent pour tîcher de le découvrir; mais lui, son cheval blanc, son sabre et sa pique, tout avait disparu. Des pâtres vinrent dire que de loin ils avaient vu Ostaf qui sellait son cheval, en poussant des cris de désespoir, et que toujours il regardait du côté de la chaumière en agitant ses mains; qu'ensuite il monta à cheval, piqua des deux, franchit les haies et les ravins, et rejoignit les Kosaks en un clin d'œil. La pauvre fille fondit en larmes en entendant ce récit; ses parents cherchèrent à la consoler, mais eux-mêmes étaient pénétrés de douleur. Les fianceurs promirent d'aller à la poursuite d'Ostaf, pour le ramener à sa fiancée. Les convives regagnèrent tristement leur demeure, et les tables restèrent couvertes de mets que personne ne voulait plus toucher : quand la douleur s’empare de l'âme, les sens deviennent inertes. Cette pauvre fille, si belle et si malheureuse, avait attendri tous les assistants.
Tout était changé dans l’intérieur de la chaumière; le vieux père de Mariette fronçait le sourcil, et ne trouvait plus un sourire même pour sa fille; et la mère!.. peut-on exprimer la douleur d’une mère qui voit dépérir son enfant ! : Mariette était méconnaissable, ses joues restaient pâles comme un linceul, et ses yeux si brillants, si étincelants de passion, étaient aujourd'hui éteints par les larmes. Le travail, la distraction ne lui sont plus possibles ; jour et nuit elle pleure,