TOME II
Litvaniens, qui avaient pillé et dévasté la célèbre abbaye de Sainte-Croix à Lysa-Gora.
Louis était loin de dédaigner le trône de Pologne; cependant il feignait des répugnances, et il dit à la députation que deux royaumes à gouverner étaient au-dessus de ses forces, et que, n'osant accepter une telle responsabilité, il confierait à sa mère, Élisabeth. sœur du fen roi, la régence du trône de Pologne. La députation insista davantage et finit par vaincre la répugnance de Louis ; ce prince se décida enfin à aller chercher la couronne qui lui était offerte.
Les notabilités du pays vinrent à sa rencontre jusqu'à Sandecz (situé aux pieds des Karpates). Louis fit son entrée à Krakovie le 17 novembre 1370. H fut couronné et peu de jours après on rendit les honneurs funèbres à Kasimir. On déploya dans cette triste solennité nn faste et une magnificence que rien n'avait égalé, et que depuis on ne vit plus en Pologne.
La mort de Kasimir causa une douleur générale ; le peuple pleurait le roi des paysans, et Louis, au début de son règne, augmenta les regrets qu'on avait pour son prédécesseur. II conféra les domaines de la couronne aux étrangers, il créa de nouveaux ducs, et, violant par là toutes les conventions anciennes et modernes, il jeta des germes de discordes. Wladislas, duc d'Opole, palatin de Hongrie, neveu du roi et issu d'une dynastie silésienne germanisée, Wladislas eut, & litre de fief, plusieurs districts en Pologne et dans les terres russiennes. Kasimir, dnc de Stetlin, eut les districts de Bydgoszcz, de Wielatow, de Walecz et la terre de Dobrzyn. Les ducs, en jurant fidélité au roi, s'obligèrent à restituer ces domaines à la couronne après l'extinction de leurs enfants mâles, promesses qui ne furent jamais réalisées.
Louis, après son couronnement, quitta Krakovie et visita les villes de la Grande-Pologne; partout il fut reçu avec réserve, car la nation était déjà en défiance. La différence du langage aug-
mentait encore l'éloignement qu'on avait pour le roi ; les Polonais ne pouvaient plus, dans des audiences particulières, confier leurs peines au souverain,et le souverain ne pouvait, dansaucune occasion, leur déclarer ses intentions sans le secours d'un interprète, qui, souvent pris au hasard, rendait mal ses idées ou trahissait ses sentiments par mauvais vouloir. Les esprits s'aigrissaient en voyant la cour envahie par les Hongrois ; ils briguaient les premières charges de l'État et voulaient partout commander en mailres.
Le roi, sans tenir compte du mécontentement général, y mit le comble en faisant déclarer illégitimes les deux filles de Kasimir-lc-Grand , Anna et Hedwige : la crainte de perdre son trône le poussa à cette iniquité ; il redoutait que les princesses, en se mariant, ne fissent valoir leurs droits à la couronne de Pologne; et pour prévenir les événements, Anna et Hedwige furent exilées en Hongrie et mises au nombre des enfants adultérins du feu roi : les liens de famille, le respect qu'il devait à la mère des princesses étaient de faibles considérations pour Louis.
Cet acte honteux acheva de lui aliéner la nation; une révolution était près d'éclater, et le roi, aussi avide qu'ambitieux , s'empara du trésor, des joyaux de la couronne, et quitta Krakovie (1371) pour se rendre en Hongrie. Il perdait un trône, mais il emportait des trésors très-capables de le consoler. En partant, il nomma sa mère, Élisabcth, régente du royaume. Le changement de gouvernement ne pouvait apporter aucune amélioration ; Elisabeth était bien décidée à continuer le règne de son fils. Elle s'entoura de ses favoris, elle donna les domaines de la couronne aux étrangers; en un mot, il n'y eut de grâces, de faveurs, de justice que pour ses favoris ou pour ses complaisants. Des bandes organisées dévastaient les campagnes; on envoya des troupes dans le but de les détruire, mais ces troupes rançonnaient les brigands et !es relâchaient ensuite pour avoir l'occasion de les reprendre et de les rançonner encore.
La Grande Pologne était exempte de ces désordres : Przeçlas de Goluchow, gouverneur de celte province, maintenait l'ordre par son caractère de modération et sa haute probité ; mais la régente avait de l'éloignement pour les talents et pour la probité, les vertus lui semblaient la critique de sa conduite; elle voulut donc se débarrasser de Przeçlas, et en conséquence elle nomma a sa place Olhon de PiJça, palatin de Sandomir.
Toute la Grande-Pologne se souleva d'indigna> tion, et ce pays, si paisible naguère, devint en proie à toutes les horreurs de l'anarchie. C'est à cette époque que la peste se vit en Pologne et y causa de si grands ravages.
Il y a dans la vie des nations, comme dans la vie des hommes, des temps marqués par la fatalité. Un événement inattendu vint encore compliquer la situation de la Pologne : Wladislas-le-Blanc, fils de Kasimir, duc de Gniewkow et neveu de Kasimir-Ie-Grand, avait renoncé à tous les biens temporels pour embrasser la vie dévote ; il s'était retiré à Dijon, en Bourgogne, dans un couvent de Bénédictins. Tout à coup l'ambition l'anime, il jette le froc et se rend en Hongrie; en peu de temps il parvint à organiser un parti à la tète duquel il entre dans la Grande Pologne (1373). Il s'empare de Kuiawie, de quelques châteaux forts, oblige les habitants à lui prêter serment de fidélité. Il se dispose à poursuivre sa marche, quand les ordres de Louis viennent arrêter ses projets d'envahissement. Wladislas-le- Blanc, complètement battu par les troupes po lonaises, cherche sou salut dans la fuite et va se réfugier dans le Brandebourg.
Louis ne régnait plus sur la Pologne, mais il s'était réservé tacitement le droit de l'opprimer ; au milieu de ces perturbations qui paralysaient toutes les ressources, il imposa au pays des taxes énormes. En montant sur le trône, il avait promis d'abolir les contributions, mais les promesses étaient pour lui un moyen et point un gage, le profit avant tout ; il n'avait pas même cette pudeur qui voile la surface de la mauvaise foi; il bravait l'opinion comme un ennemi qu'il méprisait. Aussi le vit-on, pour rompre ouvertement tousses engagements, remettre en vigueui un vieil impôt qui obligeait les nobles à donnei au souverain un boisseau de blé, un boisseau d'à voiue par arpent de terre, et douze gros en ar gent du pays.
Cette mesure, favorable d'abord à l'avidité d< Louis, cachait une arrière-pensée : ses trois filles Catherine, Marie et Hedwige, étaient exclue de la couronne de Pologne, par suite des con venlions passées entre Louis et Kasimir-le-Grand Louis, voulant donc assurer le trône à sa 611 née, déclara que, si les Polonais abolissaieri la loi salique et reconnaissaient pour héritier de la couronne Catherine de Hongrie, il suppri nierait l'impôt qui pesait sur la noblesse. O s'empressa d'obtempérer aux vœux du roi ; Ca
tberioe fut déclarée héritière de la couronne, et la noblessse n'eut plus à payer deux gros par arpent de terre; mais la princesse, née en 1350, mourut peu de temps après cet ^événement. Louis n'en persévéra pas moins dans son ambition de famille, et il chercha à assurer la couronne à sa seconde fille Marie.
En conséquence il convoqua une assemblée à Koszycé (Cassovia, Kaschau) en août 1374; mais il eut à combattre une violente opposition de la part des nobles de la Grande Pologne. Ils avaient à leur téte Janus, archevêque de Gncznc ; mais Louis ne perdit pas courage , il se rejeta sur la noblesse de la Petite Pologne, et lui fit tant de promesses qu'il finit parla gagner. Toutefois rien ne put se conclure à cette assemblée : l'opposition des uns contrebalançait la faiblesse des autres. Le roi, impatienté de la résistance, trouva bon de recourir à l'audace. L'ordre fut donné de fermer les portes de la ville, et de ne laisser sortir les récalcitrants qu'après avoir signé l'élection de Marie. Les plus opposés furent forcés de se soumettre à la force brutale. On signa, et h noblesse fut encore une fois gratifiée d'une diminution d'impôt ; quant au clergé, qui n'était soumis à aucune taxe, cette mesure ne lui était ni contraire ni favorable ; plus tard, en 1381, on l'obligea à payer des impôts comme la noblesse ; et depuis cette époque les rois eurent besoin du concours de la diète pour imposer des taxes à itlat.
Le roi, après avoir employé la violence, eut recours à la légalité. Le 17 septembre 1374, il fut déclaré en pleine assemblée que la noblesse polonaise, en abolissant la loi salique, autorisait le roi à désigner une de ses filles pour héritière •In trône, et qu'en cas de mort, elle reconnaîtrait pour héritière une des princesses que le roi ou la reine voudrait nommer. La noblesse s'obligeait à rendre obéissance aux héritiers et à leurs descendants-, mais le roi, pour prévenir les divisions que ce mode de succession pouvait amener, devait s'engager à maintenir le royaume dans toute son intégrité, sans qu'il lui fût permis de faire aucun démembrement.
Louis, reconnaissant de la déférence qu'on lui montrait, c'est-à-dire que la noblesse lui montrait, déclara que toutes les villes, bourgs, villages et châteaux appartenant aux grands et à la noblesse seraient déchargés à perpétuité d'impôts, tailles, etc., etc., ainsi que de toutes redevances et services personnels; mais, pour
montrer qu'il ne prétendait pas renoncer à tons ses droits, il arrêta que la noblesse aurait à payer annuellement deux gros (deux florins d'aujourd'hui, 1 fr. 23 c. ) par arpent de terre, et que ladite somme.serait versée dans le trésor du roi.
A ces conventions passées entre le roi et la noblesse, fut jointe la déclaration suivante : En cas de guerre, tonte la noblesse devait prendre les armes pour la défense de la patrie; et, si la nécessité voulait qu'elle poursuivit l'ennemi hors des frontières, le roi lui rembourserait les frais et les dommages. Louis s'engageait à conférer les grandes dignités aux régnicoles seulement, et à ne pas donner a ses ducs ou à leurs descendants des châteaux à vie, et de n'accorder qu'aux indigènes le gouvernement de quelques villes de la Grande et Petite Pologne.
Les autres villes du royaume restaient à la disposition du roi ; mais en observant que si le souverain venait à passer par le domaine d'un noble, les paysans ne seraient pas tenus de fournir des denrées, si la cour avait à s'en procurer avec ses propres deniers.
L'aristocratie, flattée et ménagée par Louis» empiéta toujours, et amena cette époque de vénalité, de dépravation, qui fut si fatale aux intérêts du peuple !
Wladislas-le-Blanc, que nous avons vu guerroyant dans la Grande Pologne, dans la Kuïawie, et ensuite s'enfuyant dans le Brandebourg, reparut sur la scène politique en 1375. 11 s'empara de Gniewkow, de Zlotorya et de quelques autres places fortes, et partout ses troupes se rendirent coupables d'un atroce brigandage. Sendziwoy de Szubin et Kmita jurèrent de délivrer le pays de ce fléau, et se mirent à la poursuite de Wladislas. Ils ne tardèrent pas à s'en rendre maîtres , et à le forcer de renoncer à ses prétentions ; il promit tout ce qu'on exigeait ; mais il ne tint aucun compte de ses promesses.
La régence d'Élisabeth devenait de plus en plus intolérable ; le roi fut contraint de lui ôter ce pouvoir qu'elle gouvernait avec ses vices et ses passions ; il la relégua en Dalmatie après lui avoir assuré des revenus considérables. La Pologne, délivrée d'Élisabeth, eut pour régent Wladislas, duc d'Opole. Louis ne songeait guère au bonheur du peuple polonais ; les intérêts de sa famille l'occupaient avant tout et plus que tout : il lui fallait des trônes pour lui et pour les siens. A force d'intrigues, il fiança sa fille Marie à Sigismond, fils de l'empereur Charles; et s
ti LA POLOGNE
fille, Hedwigc, âgée de quatre ans, à Guillaume d'Autriche, Gis de Léopold III.
La reine Elisabeth regrettait amèrement le pouvoir; elle employa les menaces, les supplications pour forcer son Gis à le lui rendre. Il céda, et en 1376, elle rentra à Krakovie.
Les ducs de Litvanie, se conGant dans la faiblesse d"im pareil gouvernement, envahirent la Pologne du côté de Lublin, de Sandomir, et pénétrèrent jusque sur les rives du San, en pillant et en enlevant les populations. Les Polonais, abandonnés par Louis, exposèrent à Élisabeth les malheurs du pays : celle-ci blâma leurs plaintes, les accusa de faiblesse, et Gt un pompeux éloge de la valeur de son fils, disant qu'avec un pareil roi la Pologne n'avait rien à redouter; et, comme si elle eût voulu braver l'opinion, elle donnait des fêtes et prodiguait le trésor public. Celte femme, âgée de quatrevingts ans, offrait le hideux spectacle de tous les scandales.
Les Polonais, et surtout les Krakovicns, retardaient le moment de la justice ; les grands noms de Wladislas-le-Bref et de Kasimir-le- Grand protégèrent l'indigne Élisabeth : le sang des Piasts demandait grâce pour elle ; mais un événement inattendu hâta la vengeance.
A la suite d'une fête où les libations n'avaient pas été épargnées, quelques Hongrois, toujours hautains comme leur souveraine cl protectrice, se prirent de querelle avec des Polonais. Le peuple s'ameuta, et il s'ensuivit une collision sanglante. Jean Kmila, staroste de Krakovie, en voulant apaiser le désordre, fut tué par un Hongrois : aussitôt ses parents, ses amis, les gens de sa maison prirent les armes, d'autres citoyens se réunirent a eux, et tous se jetèrent sur les Hongrois. Cent soixante innocents ou coupables furentmassacrés; quelques-uns échappèrent et se sauvèrent dans le château royal. La reine leur donna asile, et ordonna à l'instant que les portes fussent fermées; pendant trois jours toute communication fut interrompue avec le dehors, après quoi Élisabeth quitta Krakovie et se rendit à Bude en Hongrie (1376).
Le roi, en apprenant ces événements, donna quelque apparence de remords! La douleur publique le tira de son engourdissement. Pour réparer le passé, ou plutôt pour se ramener les esprits, il annonça l'ouverture d'une campagne ayant pour but de venger la Pologne du dernier envahissement des Litvaniens. Louis, à
la tête des Hongrois, franchit les Karpates, prit le chemin de Sanok et arriva à Sandomir
(1377) . C'est à Sandomir que les troupes polonaises, sous» les ordres de Sendziwoy de Szubin, se réunirent à celles du roi; après cette jonction les deux armées se séparèrent. L'armée polonaise marcha sur Chelm, et l'armée hongroise surBelz. Ces deux villes furent assiégées, mais ne purent résister longtemps. Les châteaux forts de Horodlo, de Grabow iéç, de Szewolosz se rendirent aussi.
Ces victoires, dues au courage des troupes, Grent penser au roi qu'il avait assez fait pour la Pologne, et, encore une fois, au mépris de tous ses engagements, il l'abandonna, ou pour dire plus vrai, il la trahit. La fertilité des terres russiennes, ces riantes contrées arrosées par le San et le Dniester étaient pour Louis un objet de convoitise. Il forma le projet de les réunir à son royaume de Hongrie : agrandir ses possessions était tout pour lui. Que lui imporUit de démembrer la Pologne?
Dès qu'il fut de retour à Wissegrad, il exécuta son projet. D'abord il ôta au duc d'Opole, son cousin, les souverainetés qu'il lui avait données dans les terres russiennes, et en échange il lai donna les duchés de Dobrzyn, de Stcttin etde Bydgoszcz (Brombcrg) situés dans la Grande Pologoe, après quoi il partagea les Étas du duceotre des seigneurs ou starosies hongrois, et, comme mesure de sûreté, il plaça dans chaque ville une garnison hongroise. Ainsi la Russie-Rouge fut incorporée frauduleusement à la Hongrie, et c'est à ce litre, si titre il y a, que le gouvernement autrichien dira en 1772 qu'il est possesseur de la Gallicie !....
On parlait fort de légalité, et la tyran nie s'établissait partout, et sous le prétexte de maintenir les lois, on commettait des injustices. Après le départ précipité d'Elisabeth, le duc d'Opole s'empara de la régence, ou plutôt on la lui confia; mais les Polonais, qui ne lui accordaient qu'une médiocre confiance, ne voulurent pas lui obéir. Dans cet étal de choses, la noblesse crut son concours indispensable ; on se réunit en assemblée , les nobles de la Grande Pologoe à Gnezne, et ceux de la Petite Pologne à Wisliça
(1378) . Après de longs et tulmuiueux débats, od décida que quatre délégués se rendraient auprès du roi à Wissegrad.
Admis en la présence de Louis, ils lui reprochèrent véhémentement les malheurs et l'abais-
sèment auxquels il avait condamné la Pologne. Traitant le roi de puissance à puissance, ils en vinrent à lui dire qu'il manquait à lui-même, en confiant le trône à un étranger, et que la natioft, qui avait bien voulu le reconnaître, rejetait un régent qu'elle ne s'était pas choisi. « D'ailleurs, ajoutèrent-ils, nous avons au milieu de nous des hommes capables de nous gouverner. » Ces paroles pleines d'audace et de vérité firent une proronde impression sur le roi, qui s'y rendit , par faiblesse ou par conviction. Wladi&las fut révoque.
Cet état de doute, d'incertitude, dura pendant trois ans; Louis gardait le trône sans gouverner le pays. Sur ces entrefaites, la reine Elisabeth, ûgée de quatre-vingt-cinq ans, mourut (29 décembre 1580). Le roi, délivré de sa pernicieuse influence, osa penser à la Pologne ; il invita les principaux seigneurs à se rendre près de lui à Bude pour former un gouvernement. La réunion des nobles et du souverain eut lieu en mars 1381. On discuta beaucoup, et la conclusion fut encore une fois contraire aux intérêts de la Pologue. La régence fut remplacée par no triumvirat. Zawisza, évêque de Krakovie , Dobieslas, castellan de Krakovie, et Sendziwoy, palatin de Kalisz, furent appelés à gouverner au nom de Louis. Le choix promettait une obéissance servîle aux ordres du monarque.
La nation s'indigna. La régence d'un étranger n'était pas plus funeste que le gouvernement de ces hommes antinationaux. Ces hommes, maîtres un moment de la Pologne, ne pensaient qu'à leur intérêt propre; et Zawisza, le créateur d'un gouvernement informe, se qualifia du titre de vicaire du royaume. Tout boursouflé de son élévation, il étala un luxe qui rendit le clergé de cette époque odieux et méprisable. Il ne jouit pas longtemps de sa prospérité ; il mourut le 12 janvier 1382. Le pouvoir resta dans les mains du palatin de Kalisz et du castellan de Krakovie. L'unité se resserrait, les mêmes vues, la même ambition, animaient ces deux hommes; l'œuvre de Zawisza allait se continuer en eux.
L'Age se faisait sentir; Louis voyait sa fin approcher; la vie était près de lui échapper, et l'ambition survivait. Le 23 juillet 1582, il convoqua la noblesse polonaise à une assemblée, qui eut lieu à Zwolen ou Zoll, petite ville des Karpates, dans la staroslie de Spiz (Zips). Cette assemblée avait pour but d'assurer à sa famille la succession du trône de Pologne. La princesse
LA POLOGNE. 45 Marie, sa fille, venait d'être fiancée à Sigis-
mond, marquis de Brandebourg, et fils de l'empereur Charles IV. Sigismond était âgé de quatorze ans. Louis, pour arriver aux résultats qu'il préparait depuis longtemps, proposa Sigismond pour gouverner la Pologne en son nom. L'assemblée, faible, débile et incapable, parce qu'elle n'était composée que d'une classe privilégiée, comme celle qui l'avait précédée, consentit à ce que le roi demandait. Sigismond se rendit en Mazowie et dans la Grande Pologne; mais partout il trouva de l'opposition ou de la résistance, et fut forcé d'en venir aux armes pour se faire obéir et respecter.
Pendant que ces événements se passaient, Louis de Hongrie mourut, le 14 septembre 1382, à Tyrnau-Nagy Szombat, dans le comté de Presbourg. Il était âgé de cinquante-six ans, il avait régné quarante ans en Hongrie et douze ans en Pologne. On l'enterra à Belgrade sur le Danube.
Les Hongrois lui donnèrent le nom de Grand, en souvenir de ses mémorables campagnes d'Italie. 11 défit les Tatars en Transylvanie ; il conquit la Dalmatie sur les Vénitiens, soumit les Boulgars, les Bosniaques et les Kroates ; il étendit son influence en Walaquie, et il enrichit la Hongrie, en réunissant les terres russiennes à ses Etats héréditaires. Louis aimait les sciences et protégeait les savants. Tout entier an bonheur de son peuple, il repoussait la flatterie; la louange des courtisans lui importait peu. Certes, ce roi était grand pour la Hongrie; mais pour que sa vie fût une gloire sans tache, il faudrait arracher de son histoire le titre de roi de Pologne.
Il existe dans la destinée des nations un moment où les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières convulsions d'un mourant. L'action de la société n'est plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois, comme Une secousse de l'agonie... Ainsi se passèrent les douze années ou Louis fit gouverner la Pologne en son nom; mais la nation, engourdie par ses douleurs, découragée par ses mécomptes, devait se réveiller terrible et menaçante. Ces douze années furent la cause désastreuse d'une guerre qui dura trois ans.
Sigismond, en apprenant la mort de Louis, se rendit à Posen, croyant qu'à l'instant même il serait proclamé roi; mais la noblesse lui était hos-
tile : nlle s'opposa à son élection. Peut-être loi eûi-elle été favorable, s'il avait consenti à éloigner Domorat, gouverneur de la Grande Pologne; cet homme, haï et méprisé, devint par cela même funeste à son protecteur. Sigismond, malgré ce premier échec, ne se découragea pas; il partit pour Gnezne, où l'archevêque Bodzanta le reçut avec le cérémonial dont on entoure les rois. Le lendemain on célébra l'office du Requiem pour le roi défunt; après quoi Sigismond partit pour Brzesc-Kuïawski, et toujours avec la ferme volonté de conserver Domorat à son poste.
Les Hongrois que Louis avait nommés gouverneurs ou starostes des châteaux, dans les terres russiennes, pensèrent qu'ils seraient remplacés sous un autre gouvernement ; en conséquence ils se hâtèrent de vendre quelques châteaux. Lubart, duc de Wolhynie, était à la têie de ce complot spoliateur.
La noblesse s'assembla à .Miloslaw, et dans une réunion préparatoire clic forma le projet d'une confédération, qu'elle soumit aux autres palalinats ; après quoi elle tint ses séances à Radomsk , dans la terre de Siéradie. C'est dans l'une de ces séances que l'acte d'une confédération générale fut dressé (25 novembre 1382). L'acte, en garantissant la liberté et l'indépendance nationale, repoussait l'élection de Sigismond. La noblesse de la Petite Pologne s'assembla à Wisliça le 6 novembre, et s'unit à la confédération.
La princesse Marie, fille de Louis de Hongrie, succédait à son père; la reine Elisabeth, veuve du roi/ambitionna la couronne de Pologne pour Hedwige, sa seconde fille, et pour arriver à ce but, qui semblait un héritage dans la famille des princes de Hongrie, elle envoya une délégation auprès des confédérés de Wisliça. La reine Elisabeth promit, au nom de sa fille, qu'elle agirait toujours, et en toute circonstance, dans l'intérêt de la Pologne, et, pour gage, elle fit punir rigoureusement les starostes qui avaient vendu leurs terres à la Lilvanie.
Sigismond, repoussé par la noblesse, ayant à lutter contre les prétentions de la famille hongroise, quitta la Pologne et se retira en Hongrie.
Domorat perdait son protecteur; mais il ne voulut pas renoncer à son gouvernement de la Grande Pologne. Les confédérés, exaspérés de la résistance de cet homme, se soulevèrent cl allumèrent la guerre civile; la province fut dévastée par la colère des partis. Domorat résistait, et, pour hâter un triomphe qu'il croyait possible.
.OGNE.
il fit venir des bandes de Saxon3, de Kassubiens, de Poméraniens; pendant deux mois (janvier et février 1385), il fit une guerre d'extermination. Pour arrêter ces malheurs, les confédérés envoyèrent quatre délégués à la reine Elisabeth ; ils la suppliaient d'intervenir comme médiatrice. La reine envoya à son tour une délégation, et les plénipotentiaires polonais et hongrois se réunirent à Siéradz (27 février 1383). Au nom de la reine, les Polonais furent dégagés du serment qu'ils avaient prêté à Marie et à Sigismond. Danp celte même conférence, ils reçurent la promesse de l'arrivée de la princesse Hedwige, mais à la condition qu'elle retournerait en Hongrie aussitôt après son couronnement. La reine Elisabeth voulait que sa fille restât près d'elle trois ans encore. L'extrême jeunesse d'Hedwige pouvait servir d'excuse à celte condition ; cependant elle donna de la défiance aux Polonais, et ils demandèrent un mois pour annoncer leur résolution.
La guerre civile se prolongeait avec toutes ses horreurs, et le duc de Mazowic Ziémowit, qui briguait aussi le trône de Pologne, se présenta à main armée pour l'obtenir. Au milieu de cette complication d'événements, le délai d'un mois expira, et les Polonais durent se prononcer en faveur d'Hedwige, ou la rejeter. Les plénipotentiaires se réunirent à Siéradz (28 mars 1383). La conduite d'Elisabeth donnait des doutes ; on pouvait croire que son projet était d'assurer la couronne à sa fille, en lui faisant abandonner le pays qui voulait bien lui confier ses destinées, ou bien de ne rendre Hedwige à la Pologne que quand elle aurait épousé Guillaume d'Autriche. Comme ces deux suppositions étaient également funestes au pays, on décida que, dès qu'Hcdwigc viendrait prendre possession du trône, on la marierait an duo de Hazovie. Cette résolution arrêtait la guerre civile et fixait la nouvelle reine en Pologne. L'archevêque Bodzanta, trèschaud partisan de ce projet, voulut à l'instant même, et séance tenante, proclamer Ziémowit; mais Jean de Tenczyn, castellan de Woynicz, représenta au prélai et a l'assemblée que la précipitation ne convenait ni aux circonstances où l'on était, ni au caractère de ceux qui composaient l'assemblée. Cette observation parut pleine de sagesse, et l'élection de Ziémowit fut différée. On persévéra dans des sentiments favorables a Hedwige ; mais on demanda à la reine Elisabeth de hâter l'arrivée de la jeune princesse et de laisser aux Polonais le droit de lui choisir un époux. L'assem-
blée suppliait la reine de ne pas retarder plus de deux mois l'entrée d'Hedwige.
On était si généralement persuadé du consentement d'Elisabeth, qu'au terme prescrit plusieurs Polonais se rendirent à Sundccz pour y recevoir Hedwige.
Ziémowit, animé par l'ambition, procéda différemment, craignant de ne pas être agréé par Hedwige ; il résolut de l'enlever dès qu'elle arriverait à Krakovie, et, à la tête de cinq cents soldats, il entra dans la ville : mais les Krakoviens, qui avaient deviné son projet, le firent déguerpir, lui et sa troupe. Ziémowit se consola en ravageant ei détruisant leurs propriétés.
La reine Elisabeth ne voulait rien précipiter, et cependant elle craignait d'indisposer les Polonais par un refus; pour tout concilier, elle vint jusqu'à Koszycé ( Kaschau), et, sous le prétexte de la crue des eaux, elle fit dire qu'elle ne pouvait aller plus loin, se contentant d'envoyer à Sandecz un de ses ministres, qui était chargé d'assurer aux Polonais qu'elle verrait avec plaisir leurs représentants. La majorité fut contraire à la demaude d'Elisabeth ; mais quelques seigneurs pensèrent que, tous les moyens conciliants étant bons, ils devaient se rendre près de la reine. Ils partirent dooe, et, à la suite de leurs pourparlers avec la princesse, on conclut le traité suivant (mai 1383) : Dans le cas où Hedwige deviendrait reine de Pologne et mourrait sans enfants, sa sœur Marie hériterait du trône et de ses droits sur le royaume, et réciproquement pour Hedwige à l'égard de Marie, reine de Hongrie. La dernière clause du traité portait que la princesse Hedwige s'engageait à faire son entrée en Pologne le jour de la Saint-Martin, 1 1 novembre.
Pendant que les Polonais tentaient de nouveaux efforts pour assurer la paix et le repos, Ziémowit, cet infatigable ambitieux, parcourait le pays les armes à la main ; il vint à Sicradz, et poussa l'audace jusqu'à vouloir se faire déclarer roi : mais il fut vigoureusement repoussé.
L'état de crise et d'incertitude où se trouvait la natiou lit penser aux ducs de Glogau en Silésie que le moment était opportun pour s'emparer de la ville de Wschowa (Frausladl), et presqu'en même temps (septembre 1383), Sigismond se montra dans les Karpates, à la tète de douze mille hommes. Il alla à Sandecz, se dirigea entité sur Sandomir et Uailom, et entra en Mazowic et eo Kuîavic. Les deux prétendants, après cette guerre coupable et inutile, concluront un traité | Elisabeth répondit aux menaces par la guerre;
de paix à Brzesc ( octobre 4383 ) , après lequel les Hongrois rentrèrent chez eux, en emportant un immense butin.
Le terme du 11 novembre approchait, et ÉHsabeth, sans tenir compte de sa promesse, se dirigea vers la Dalmalie; les trouble* qui venaient d'éclater par suite des prétentions de Charles, roi de Naples, étaient comme une sorte d'excuse à son manque de foi, mais Tes Polonais s'offensèrent a juste raison et lui expédièrent Sendziwoy, castellan de Kalisz, assisté de plusieurs seigneurs. Cette députation trouva la reine à Jadrc ou Jadcra (Zara), capitale de la Dalmalic. Sendziwoy lui exposa dans toute la vérité les malheurs de la Pologne, et la supplia de ne plus différer le départ de la princesse. Elisabeth, n'osant pas se prononcer ouvertement, fit une réponse évasive ou jésuitique, comme on dirait de notre temps. Sendziwoy, n'espérant plus rien obtenir par la persuasion, employa la menace, et fit comprendre à la reine qu'elle pourrait se repentir un jour de ses lenteurs. La reine parut d'abord alarmée, mais, se ravisant tout à coup, elle apostropha Sendziwoy en lui intimant l'ordre de ne pas quitter la ville. Celle mesure était la préface de son projet, et le jour même de son entrevue avec le castellan, elle chargea Jean de Tarnow, castellan de Sandomir, et qui se trouvait à sa cour, de se rendre en toute hâte à Krakovie, pour s'emparer du château en attendant qu'elle envoyât ses troupes. Sendziwoy, en apprenant les intentions de la reine, fait mettre des relais sur la route opposée à ce lle que doit prendre Tarnowaki, puis il envoie un courrier à Krakovie, pour dire au gouverneur du château royal de ne livrer le château à qui que ce soit; cela fait, il se met en route, et en vingt-quatre heures il est à Krakovie. Les chroniques polonaises disent positivement que ce trajet fut fait en vingt-quatre heures : il avait franchi une dislance de près de 20<) lieues de France ! 11 arrive épuisé, presque mourant, mais il a devancé son courrier, et il a devancé Tarnowski ; le complot d'Elisabeth est déjoué ! Braver les ordres de la reine lui semblait peu de chose, comparé au service qu'il qu'il temlait à sa patrie.
La noblesse se réunit à Radomsk, le 2 mars 1384, et il fut décidé que si Hedwige n'était I poiut arrivée le 8 mai à Sandecz, elle perdrait tous ses droits à la couronne.
48 U POLOGNE
elle envoya des troupes à Krakovïe sous le com- odieux encore à la jeune princesse, on en vint à
mandement de Sigismond, qui devait gouverner en son nom. Les Polonais coururent aux armes, marchèrent sur Sandecz, et déclarèrent que Sigismond ne franchirait les Karpates qu'après avoir passé sur leurs corps. Sigismond recula devant l'intrépidité polonaise, et on entama de nouvelles négociations. L'arrivée d'Hedwige fut décidément promise pour le mois d'octobre. En effet, elle flt son entrée à Krakovie, le jour indiqué.
HEDWiGE (1384-1586).
Hedwige fut reçue à Krakovie le 15 octobre 1584. Le peuple l'accueillit avec acclamations. L'archevêque Bodzanta la couronna dans l'église cathédrale, et de toutes parts on entendit les cris de : l'ire notre roi Hedwige ! La princesse restait triste et pensive au milieu de cette joie ; hélas ! pour une couronne, elle sacrifiait l'amour, l'amour de Guillaume, duc de Ragusc, avec lequel elle avait été fiancée dès son enfance. On comprendra tout ce qui se passait dans son cœur, quand on saura que Guillaume était à Krakovie en ce moment.
Ziémowit, duc de Mazovie, en voyant la princesse, en devint amoureux, et chercha à obtenir sa main; mais il ne fut pas plus heureux que Guillaume : car Wladislas -Jagellon avait manifesté ses intentions, et en dépit des répugnances d'Hedwige il devait l'emporter sur ses rivaux; car les Polonais, redoutant la puissance de Jagellon, préférèrent lavoir pour allié et pour maître. Ils envoyèrent donc une ambassade à Wilna. Le giand-duc accepta la proposition, il expédia de son coté des négociateurs; la noblesse polonaise s'assembla à Krakovie (juillet 158»), et décida que la uation acceptait au nom d'Hedwige l'honneur qne le grand-duc de Liivanic lui faisait, et en même temps on invita Ziémowit et Guillaume a renoncer à leurs prétentions.
Une nouvelle députation fut envoyée en Litvanie; elle trouva Jagellon à Krcwo, et là on dressa l'acte de mariage, que l'on signa le 14 août 1585.
Les ennemis de Jagellon s'attachèrent au parti de Guillaume, et semèrent des bruits calomnieux et absurdes sur le compte du grand-duc ; on attaqua son caractère, et pour le rendre plus
dire qu'il était repoussant, et que son corps difforme était velu et horrible à voir. Hedwige, empressée de connaître la vérité, envoya Zawisza d'Olesniça auprès du grand-duc, et elle le pria de lui dire franchement, à son retour, ce qu'il pensait du monstre qu'on lui destinait pour époux. Jagellon accueillit à merveille l'ambassadeur, et l'admit dans son intimité; Zawis» assistait à sa toilette, l'accompagnait au bain; et certes, il put se convaincre que le grand-duc n'était ni repoussant, ni difforme, ni velu. De retour de sa mission, il put rassurer complètement la princesse. Hedwige devint plus confiante dans l'avenir ; peu à peu, elle se dépouilla de ses préjugés, et se dévoua aux intérêts de la Pologne.
Jagellon quitta Wilna, et arriva a Krakovie le 12 février 1586. lise rendit au château royal; Hedwige, assise sur son trône, le reçut en pré' sence de sa cour et d'un grand nombre de citoyens de toutes les conditions.
Le lendemain de l'entrevue, le grand-duc envoya à la princesse des présents magnifiques; ses frères, Borys et Skirgello, et son cousin Witold avaient été chargés de les lui offrir.
Avant la cérémonie du couronnement, Jagellon fut baptisé ; et tout le temps que durèrent ces solennités, ces fêtes, ces réjouissances qui en furent la suite, le duc Guillaume séjourna secrètement à Krakovie; il changeait de lieu chaque jour, pour échapper à la vigilance des autorité» de la ville; mais craignant d'être enfin découvert, il alla se réfugier dans le château de Lobzow, et pendant plusieurs heures il resta blotti dans uoe cheminée préparée à dessein pour le recevoir, dit-on.
Le 14 février Jagellon fut baptisé, et prit le nom de Wladislas. Le 19 on célébra le mariage, et le 4 mars ( archevêque Bodzanta officia à la cérémonie du sacre et du couronnement, et, après avoir reçu la couronne des mains de I archevêque, Jagellon sigua Ut pacta conventa; i\ prononça l'union indissoluble des deux nations, et garantit les privilèges de la noblesse.
Hedwige termina son règne de seize mois en s'unissant aux destinées de Jagellon. La Pologne fut sauvée par celte alliance. Une époque toute rayonnante de gloire et de puissance va s'ouvrir pour la république polonaise !