TOME II
OGNE. 445
«Vive le roi de Danemark! » Nos soldats voulaient aller en avant, mais le palatin Czarnieçki, redoutant un piège, leur défendit de bouger. On envoya Menzynski pour sonder le terrain, mais avec la recommandation de ne point agir avant d'avoir donné connaissance de sa mission. Malgré cet ordre, nos soldats voulurent aller jusqu'au lieu où l'on avait entendu la détonation; ils virent une quantité de légumes entassés. A peine se furent-ils retirés, qu'une explosion se lit entendre. Les Suédois, faute de meilleurs moyens, avaient voulu nous faire sauter; mais, croyant que nous resterions plus longtemps, ils avaient retardé d'allumer les poudres, et la mine fit explosion sans grand danger pour nous. Grâce à la prévoyance de notre chef, nous fûmes sauvés : la première détonation était un piège pour nous attirer. Nous primes donc cette forteresse sans beaucoup de frais, car dans un autre temps les Suédois avaient perdu neuf mille hommes en l'attaquant, et les Danois onze mille en la défendant.
«Les Suédois abandonnèrent Friederichs-Odde et se réfugièrent en Fionie : ils pensaient qu'ils y seraient en sûreté ; mais ils se trompaient tort, car bientôt nous y débarquâmes. L'électeur félicitait beaucoup le palatin sur l'avantage que nous avions remporté à Friederichs-Odde; mais au travers de ces félicitations on voyait percer le dépit et la jalousie. Si les Allemands nous en voulaient un peu de nos victoires, les Suédois regrettaient que leurs mines ne nous eussent pas tous envoyés dans l'autre monde. Le palatin mit dans le fort une garnison danoise et un commandant danois; aussitôt les vaisseaux hollandais entrèrent dans le port, eton discuta sur les moyens à employer pour chasser les Suédois de la Fionie.
» Notre division campait aux environs, mais elle ne perdait pas son temps. Nos soldats se mettaient dans des barques, et ils allaient en Fionie pour inquiéter les Suédois. Les dragons de la compagnie de Semenow réussissaient merveilleusement dans cette guerre d'escarmouche. Ces dragons n'étaient que trois cents, mais si braves, si forts, si grands, si ressemblants par la taille, qu'on les aurait crus les enfants de la même mère. Dieu nous bénissait, nous n'avions que des victoires à compter, nos ennemis nous redoutaient. Quant aux Impériaux, ils donnaient moins de souci aux Suédois.
> Un jour, dans une reconnaissance, les Suédois firent prisonnier Myliszowski, un de nos towar.
zyezs, et ils l'envoyèrent à Copenkajïue, au roi Gustave. Celui-ci lui fit mille questions; entre antres il loi dit : c Quelle est la troupe qui est sous » les ordres de Czamiecki? — C'est toujours la » «4m e, toujours celle qui » fait partie de son » corps d'armée. — Où étiez-vous donc quand je-
> tais en Pologne? — Nous nous battions contre
> les troupes de Votre Majesté l Pourquoi alors » ne nous avez-tons pas vaincus comme à présent? » «-Telle a été la volonté de Dieu.— Oui, la Pro- » ndenoc s'en est mêlée, sans doute, mais il y a » encore on autre motif» et il n'est pas le moins
> poissant : ici vous êtes loin de vos foyers et vous
> n'avez de saint que dans la victoire ; cette pen-
> sée vous anime, redouble votre courage, et vous
> vous battez comme des diables.» Le towarzysz » se lut; alors le roi lui demanda : < Pourquoi » vous taisez-vous? — Qu'oi-je à dire contre la
> vérité ? » Quoi qu'il en soit, les prisonniers suédois nous disaient : • La fortune nous a abandon- » nés, nos efforts sont impuissants. »
•Pendant plus de deux mois nous restâmes dans le voisinage des Impériaux; tout le monde s'en trouvait mal, il y avait de part et d'autre des plaintes et des accusations continuelles. Les Impériaux disaient que nos avant-postes les volaient, et nous, nous vociférions contre leurs femmes qui venaient dans notre camp pour dévorer les vivres. Pour obviera cet inconvénient, nousnons éloignâmes de trois lieues; mais ces femmes nous poursuivaient.: à vrai dire, le nombre en était moins grand.
1 ces entrefaites, on reçut des lettres du roi Kasimir qui annonçaient que de nouveaux dangers menaçaient notre patrie du coté de la Moskovie, et que nous devions nous tenir prêts à partir à la première nouvelle. — La guerre et la politique ne m'avaient point absorbé en entier; pendant mon séjour ici, mon cœar trouva un être aimant, une affection ardente, auxquels il ne fut pas insensible. l'aimais sérieusement Éléonore, nous nous écrivions , nous nous voyions chaque jour, et je pensais avec douleur qu'il faudrait la quitter. Éléonore était fille de parents très-riches, mais sa fortune ne m éblouissait pas; c'était elle, cette charmante femme, que j'aimais et que j'aurais voulu avoir pour amie et pour compagne. Ma vie était un plus rude combat que celui qu'on livre aux ours. Je voulais rester près d'elle, puis ma position me faisait un devoir de partir ; mais au moment où je voulais lui annoncer mon départ, je tombais dans un tel désespoir,
que je perdais courage. J'avais à me reprocher l«
malheur d'Éléonore : ceux qui ont senti les passions ou ceux qui les ont comprises devinerait ce que je dus souffrir dans cette lutte du cœur et du devoir. Je n'avais pas trompé Éléonore. l'amour m'avait entraîné, et je croyais un joarce que ma conscience réprouvât le lendemain. Mes camarades s'aperçurent de mes préoccupation» et m'en demandèrent la cause : «Qu'as- ta donc*
> me disaient-ils ; tu es distrait comme un savant » ou comme un amoureux. — 11 est jmpossiWe » d'être toujours dans la même disposition, » répondais-je. Je cachais soigneusement mon secret, et sans les plaisanteries, les allusions main gnes de Lançkoronski, les soupçons n'auraient pas pris de consistance.
» Cependant au moment du départ la préseaee d'esprit me manqua. Il m'était impossible de cacher mes tourments , je souffrais trop, je w savais plus me contraindre. J'ai dit que je n'avais pas la force d'apprendre mon déport a Éléonore; je fus coupable sans doute, mais cette faute était encore de l'amour : elle l'apprit par d'autres, et aussitôt elle m'écrivit cette lettre que j'ai conservée :
» Vous allez partir I on vient de me l'appren-
» dre ; mon désespoir, mes larmes, vous diront » mon amour 1 Oui, je vous aime, ce secret ea- » seveli au fond de mon cœur m'échappe i «
> moment comme un cri de douleur I Tont senti- » ment profond émane de Dien ; je ne me re*
> proche rien, je me couhe è vous ; mais saches » qu'une séparation n'est plus possible, je vous » suivrai partout. Ne me repousses pas : amour i ou pitié, j'accepte tout. Ma famille, vous le i savez, peut se mesurer avec les plus anciennes » de la Pologne ; et ma religion, je n'en ai poiet
* de honte, je crois en Dieu, je crois en la i Sainte-Trinité. Mon père a de l'estime et «V i l'affection pour vous, il vous regarde » son fils. L'admiration qu'il a pour votre
> se reflète sur vous.
> Mon père a dit souvent qu'il ne voulait pas
> que je m'éloignasse de lui, et qu'il ne voudrait
> jamais transporter sa fortune en pays » ger ; mais vous triomplieres de cette
• tion, et vous disposerez de moi et de tout ee » que je possède selon votre volonté. Vous devei » ordonner et moi obéir. Tous les sacrifices m<* » seront possibles, et tontes les preuves de oe- » vouement me seront chères et précieuses.
• M. Rychald, commissaire généras du roi,
sur lui la
Le palatin répondit :
c Plus ou décharge la voiture, plus elle est lé-
> gère aux chevaux. Jusqu'à présent iU ont mangé
> beaucoup de viande et beaucoup de pain, niais » ils ont fait [très-peu de besogne, ils Cent bitn
> de tenter quelque chose! »
> Le roi envoya l'ordre qui nous rappelait
dans nos foyers, et les Prussiens n'avaient pas encore quitté leur position. Je n'ai jamais vu pareille lenteur : moi, je réfléchissais aux événements qui allaient me séparer d'Éléonore;; il me semblait que la Providence ne me secondait guère.[La patrie me réclamait: mon amour, mes projets de mariage allaient être nécessairement sacrifiés. Rylski vint m'arracher à mes réflexions, en me disant : < J'espère que c'est tout de bon, et
> que tu as renoncé a tes folies : oublie, mon cher
> ami, c'est ce qu'oo a de mieux à faire quand on » part, t Encore une fois il parvint à me convaincre, et, selon l'antique usage polonais, nous nous mimes à boire. Le vin me fit oublier tontes mes peines, je n'eus de souvenir que pour les moments heureux, et mon attendrissement devint tel que je faillis mêler mes larmes à cette bienfaisante boisson. Rylski me quitta; moi, j'essayai de dormir, mais cela m'était impossible; cependant je n'étais pas complètement ivre.,. Je bus toujours, et, en dépit de moi-même, je conservai encore ma raison. L'image d'Éléonore me poursuivait, je pensais à son affection, et je re grettais cette tendresse que sans doute je ne retrouverais jamais; et son père, il m'aimait comme si j'eusse été son fils... Pouvais-je ne pas regretter tant de bien et de bonheur I Le monde ne pouvait plus m apporter de consolation.
> Je me mis à genoux, je fis de ferventes prières, j'embrassai les pieds du crucifix, j'embrassai le scapulaire que je portais sur moi, et je sentis un soulagement inexprimable ; ma conscience étant plus tranquille, l'idée de revoir ma patrie me préoccupa tout entier.
> Le lendemain la trompette sonna, pour annoncer que dans trois jours la division se mettrait en marche; mais notre départ fut retardé, car l'électeur nous suppliait de ne pas l'abandonner, t Laissez- moi quelque peu de troupes » polonaises, disait -il au palatin, j'en ai besoin » pour soutenir la gloire de mes armes, et i
> tenir la terreur que le nom polonais il f aux Suédois. > On détacha donc Piaseczynski avec quinze cents hommes. Quand cette décision
» m a remis le témoignage de votre » vous m'aimez, et moi, je ne vis, je ne respire
• que pour vous; mais que dois-je faire? con- » seillez-moi... Mon Dieu, si vous alliez partir i sans me voir, si vous m'oubliiez ! Oh ! non, ce » serait affreux ! J'ai reçu vos promesses, je les
> ai recueillies dans mon cœur ; vous m'aimez, » je crois en vous. Venez chex mon père, venez thii parler de notre avenir; que je vous voie,
► que je vous entende, que je me sente encore
• près de vous Votre voix ranime mes espé-
i rances, votre regard me fait croire au bon- » heur, à l'amour, à la constance Ah ! venez 1
> Votre Eléonore. »
» Cette lettre me semblait un prodige d'esprit et d'amour ; avec cette lettre je compris la durée dans une affection. Éléonore avait de l'âme et elle était spirituelle, elle pouvait donc plaire et Hier. Je courus chez elle, je répondis phrase par phrase à sa lettre. Trois jours après j'étais parti, et personne ne savait où j'allais ni pourquoi je partais. Avant de me mettre en route, je me rendis à l'état-major du régiment de Piaseclynski, où Rylski, mon parent, était porte-drapeau. Je m'ouvris à lui, je lui confiai mon secret, je mi montrai les lettres d'Éléonore et lui demande! des conseils ; il s'épuisa en raisonnements pour me prouver que je devais partir. < Profite » de l'occasion, me dit-il, le régiment quitte cette
• tille, je l'accompagnerai, et pour te consoler de
• tes amours, nous boirons. 1 Le conseil fut de •en geét. Nous bûmes à nos santés, puis je bus ra l'honneur de mon mentor ; enfin, pendant trois jour», nous ne fîmes pas autre chose ; après nous partîmes.
» Sur ces entrefaites, on vint nous annoncer que des milliers de Suédois avaient débarqué près de Sanderberg, et c'est par là que nous devisas passer. Malgré cela, nous continuâmes notre route comme si de rien n'était; mais nous sens aperçûmes que les Suédois s'armaient jusqu'aux dents. • Vous voulez donc périr? nous di- » reot lesN>anois; il faut absolument rebrousser » chemin, les Snédois sont en nombre, ils répa-
• rent les forts endommagés ; l'électeur va à leur » rencontre pour les faire déguerpir. > Voyant que aetu ne pouvions rien faire, nous retournâmes au camp. Es arrivant, nous rencontrâmes les troupes qui allaient en reconnaissance ; le palatin voulait commander en personne le détachement, mais lober- lieutenant survint, et lui dit que l'élec-
tttr se trouvait en mesure et désirait prendre | fut prise, mon Rylski vint chez mot et m'engagea
fis
à ne plus partir ; l'idée de mon mariage lui parut beaucoup moins ridicule, et il devint même pitoyable pour mes amours. «Une fois marié, me disait-il, tu pourras faire tout ce que tu voudras.» Je n'étais pas sa dupe, je voyais bien qu'il voulait me retenir parce que lui restait, et cependant j'allais encore lui céder quand l'abbé Piekarski vint s'interposer. « Renoncez à ce projet,
• me dit-il, je vous en supplie, car les liens du » mariage et la douceur d'une grande fortune » vous feraient oublier la Pologne. Alors le pro- » verbe: Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui » tu es, se vérifiera, vous deviendrez luthérien.
> La beauté de votre femme vous aura fait là
> un beau cadeau ! vous serez damné ! Et vos » parents seront-ils bien heureux, quand ils ne » recevront de vos nouvelles que par la poste?
> vous serez mort pour eux... Ah! -ne sacrifiez
* pas votre éternité à la fortune d'Éléonore. Et
> si vous n'avez pas assez de foi pour faire un
> sacrifice à Dieu, pensez à vos parents : votre » devoir est de les soutenir, de les consoler » dans leur vieillesse. >
• Les paroles du bon abbé allèrent à mon cœur ; je partis, et le pauvre Rylski trouva la mort en Fionie. Sans doute j'aurais eu le même sort.
» Nous quittâmes le Danemark, mes yeux se tournaient sans cesse vers ces lieux où je laissais tant de souvenirs. Quand Éléonore apprit mon départ, elle envoya Wolski à ma poursuite ; s'il ne me rencontrait pas en route, il était chargé d'aller jusqu'à Hambourg pour me remettre les lettres d'Éléonore et de son père. Ce tout dévoué Wolski s'habilla à l'allemande pour s'acquitter de sa mission ; mais le pauvre diable ne parlait que le mazovien, et pour tout potage il disait trois mots allemands : du pain, du lard et de l'avoine. Si Wolski eût gardé son uniforme polonais, il aurait pu me rejoindre, mais il tomba' dans les avant-postes des Impériaux. Ceux-ci, en voyant son costume, le questionnèrent en allemand, en latin, mais point de réponse ; alors, on le prit pour un espion, et on allait le traiter comme tel, quand il montra les lettres dont il était porteur. Les Impériaux rirent beaucoup de leur méprise et le renvoyèrent d'où il venait. Wolski, en arrivant chez Éléonore, trouva tout le monde en larmes; mais quand il dit qu'il n'avait pu me rejoindre, ni par conséquent me remettre les lettres, le dés-
espoir fut encore plus grand. Et moi, je pet aux malheurs que j'avais causés à cette et moi aussi je pleurais, le chagrin m'oppressait, je n'avais pas un instant de repos. Le bon André Zaremba ne me quittait pas, et il faisait tous ses efforts pour me consoler. Mais la volonté de Dieu était là, il était écrit que je devais renoncer à Éléonore.
» Kasimir Piàseczynski restait dans le Jutland ; comme je l'ai dit, il remplaçait en quelque sorte Czarnieçki, et il mit tout en œuvre pour maintenir dignement l'honneur des armes polonaises. Piàseczynski, par ses talents et sa bravoure, égalait notre général ; il s'était acquis une belle réputation en Pologne et en Danemark, et il attendait une occasion pour se distinguer encore. Voyant qu'après notre départ les Suédois devenaient moins vigilants, il les quitta : les Suédois, mal avisés, observaient les Brandebourgeois et les Impériaux. Pendant ce temps-là. Piàseczynski renforça sa cavalerie de trois régiments d'infanterie prussienne, et débarqua en Fionie. Les Suédois se défendirent avec vigueur; mais comme j|s n'étaient pa* en nombre suffisant, ils furent forcés de lâcher pied. Piàseczynski les poursuivit à outrance, et il ne s'arrêta un moment que pour se préparer à un nouveau combat. Mais un corps de douze mille Suédois arriva pour attaquer une poignée de Polonais, et les chasseurs de cette province, qui sont d'excellents tireurs.vinrent se joindre à eux. Les Polonais, comme on sait, ne tiennent guère compte du nombre, ils attaquèrent les premiers, et Piàseczynski, le brave des braves, mourut sur le champ de bataille d'une balle qui lui traversa la poitrine ; mon cousin Rylski et plusieurs de mes camarades périrent dans cette affaire. Malgré ces pertes, les Polonais soutenaient intrépidement les décharges des Suédois, et attendaient le moment de les attaquer au sabre. Quand ils se saisirent de leur arme favorite, de celte arme qui leur a toujours fait faire des merveilles, rien ne leur résista. Pendant l'action, les Prussiens arrivèrent au secours des nôtres. Le carnage fut affreux, les Suédois furent battus et complètement battus, et les villes et villages pitiés. Les Polonais ne pouvaient pas pardonner la mort de leur chef, tous les habitants pris les armes à la main tombaient sous leurs coups. La Providence vengeait la trahison des Danois ! Ils
cou événement ne pouvait les) en séparer -/ils avaient abandonné leur maître, le roi de Danemark, pour un être infernal qui les abandonna à son tour. On doit en conclure que le diable n'y peut rien, quand Dien veut punir.
» Je vais rapporter un fait étrange et qui est accrédité dans toute la Suède et le Danemark. Les pauvres habitants sont des esclaves, on s'en sert comme d'une marchandise à soi, et on les appelle : esprit de famille. Lorsque Reyjétait notre ambassadeur en Suède, son cocher tomba malade, et il fut obligé de le laisser en chemin chez un gentilhomme suédois. Le malade gisait dans une chambre déserte, il se croyait abandonné de Dieu et des hommes, quand un jour il entendit le son d'une musique harmonieuse ; il crut que cela parlait de la chambre attenante à la sienne ; mais voilà qu'un fpetit garçon entre par le trou d'une souris, et se présente devant loi tout habillé à l'allemande; après le petit garçon viennent de petites Biles, et la musique continue à jouër, et toute cette société se met à danser. La peur saisit le pauvre cocher, et se croyant la proie des fées ou de je ne sais quel autre pouvoir surnaturel, il n'osait regarder; mais enfin la curiosité l'emporta, et il vit que c'était une noce. Après les danses, les mariés s'en allèrent par la porte, et tous les autres en firent autant. Un petit garçon, se détachant pour mi moment de la bande joyeuse, s'approcha du cocher et lui dit : € Ne crains rien, on ne te fera > aucun mal; nous sommes des esprits, et nous » assistons au mariage de l'un de nos esprits. De » ce pas, nous nous rendons à l'autel, nous revien-
• drons ici et nous l'engageons à être notre com- > mensal. > Le cocher était plus mort que vif:«Que » Dieu me garde de pareille invitation ! t se dit-il, et aussi lot il se lève et met le verrou à la porte. Après la cérémonie nuptiale la société revint; mais trouvant la porte fermée, un des esprits passe par-dessous ; le cocher se sent mourir de peur, et sa peur augmente en voyant- l'esprit grandir à vue d'oeil et le menacer du doigt en lui Boatrant le verrou ; mais la société, qui se moquait des verroux et du cocher, rentra encore uoe fois par le trou de souris, puis elle disparu. — Une heure après, un esprit apporta au cocher un gâteau aux confitures et aux raisins deCorintbe, et en le lui présentant il lui dit: «Les
• convives de la noce t'envoient cesbonnes choses, » mange-les eu leur honneur.» Le cocher prit le RAleau, h) mit auprès de son lit, mais il se garda
bien d'y toucher. Plus tard les médecins vinrent visiter leur malade et ils lui demandèrent: «Qui » donc t'a donné un gâteau ?> Le cocher raconta son aventure. « Mais pourquoi donc ne manges-tu » pas ce gâteau? — Ah! j'ai trop peur. —Tu as » tort, ne crains rien, c'est excellent, c'est une > gracieuseté de nos esprits familiers. — Gracieu- » seté tant qu'il vous plaira, dit le cocher, mais je l n'ose ni le manger ni même le regarder.» Les médecins et ceux qui se trouvaient dans la chambre se mirent à manger le gâteau en se délectant, et certes ils n'en moururent pas.— Cette espèce de nain se trouve dans toutes les maisons riches, et on l'emploie à différents services.
» Les Finnois invoquent ces esprits familiers, ils mettent en eux tout leur espoir. Quant à moi, je dirai que mon sabre ne s'est point ebréché quand il frappait un Finnois rebelle; en dépit de la protection des esprits, il tranchait fort et ferme.
» Nous regagnâmes notre patrie par le chemin que nous avions pris pour venir en Danemark. Arrivés à Hambourg, nous visitâmes l'ancien couvent des Auguslins où Luther s'était réfugié après son apostasie. J'étais si curieux de toutes les belles choses qui sont renfermées dans ce couvent, que je visitai une à une toutes les cellules, même celle de Luther; mais pour obtenir cette permission je fus obligé de dire que nous étions luthériens. Grâce à cet innocent mensonge, nos conducteurs furent pleins d'obligeance et d'empressement ; ils nous dirent avec componction tous les détails que pouvait désirer notre curiosité, et en les écoutant nous soupirions de noire mieux . Si ma mémoire n'est point en défaut, ce couvent s'appelle Vraniburgum; son architecture est admirable et sa position serait imprenable. Un lac immense baigne une des façades et les deux ailes du couvent, l'autre façade a vue sur une grande plaine. Chaque cellule est si belle, si bien ornée, qu'un roi ne la dédaignerait pas pour en faire son cabinet de travail. Ou compte cinq cents cellules. Les croisées sont hautes, dans chaque pièce il y a des images, et presque toutes représentent la sainte Vierge. L'église du couvent est d'une magnificence dont rien n'approche. Les aulels sont si beaux, si dorés, si argentés, si bien entretenus qu'on croirait que les moines n'en ont point été chassés. On dit que les revenus du couvent sont trèsconsidérables, et on le conçoit, puisqu'il était destiné à recevoir quatre cents religieux.
» Aujourd'hui, on voil dans ces cellules des
femmes et des enfants qui se réfugient la pour Be pas rester sur le passage des troupes. Ces pauvres gens avaient grand' peur de nous, plus peur encore que lorsque nous allions en Danemark. Mais quand ils virent que nous ne les maltraitions pas, ils se rassurèrent. Le palatin, avec une escorte de trois cents hommes, passa la nuit dam le couvent, et quand nous partîmes, tout le monde se pressait pour nous voir et nous souhaiter au bon voyage.
• De Hambourg, nous uous dirigame» sur Ralaenbourg pour gagner Gustow, Teierow, Pas» »ewalk etStettiu. En arrivant à Czaplioek (Tempelberg), nous eûmes le chagrin de ne pas trouver an seul de nos camarades, les uns étaient morts, les autres étaient rentrés dans leurs foyers, les autres enta s'étaient mariés.
» Quand nous mimes le pied sur le territoire polonais, nous remerciâmes Dieu, nous saluâmes avec bonheur ce jour où noua revoyions notre chère pairie, et Loute la division chanta en chœur le Te I)gum ; après quoi, chacun se rendît dans ses quartiers respectifs»
> Mon détachement fut envoyé dans la Grande- Pologne et la Warmie, Nous rencontrâmes dans notre marche le corps d'armée du vice -grandgénéral Lubomirski, qui reveuait de Malborg. Nous étions Gers en on voyait des soldats maigres» chétifs, mal vêtus, se traînant a pied, on pouvait dire, sans se tromper, qu'ils étaient Malbourgeois; mais si on voyait des soldats forts, vigoureux, bien équi-
pés, montés sur de bons chevaux, i coup *Ar on pouvait dire qu'ils étaient Danois on Csarnieçkieus i c'est ainsi qu'en nous appelait.
» Les soldats qui avaient fui les drapeaux pour ne pas prendre part a l'expédition de Danemark moururent presque tous de misère,
» Moa détachement fut cantonné dans Oborniki et Uosina, près Poaen. En arrivant à Mosina, je rencontrai un de mes camarades qu'en portait malade. Je l'avais connu an collège, j'en eus pi lié, et comme il avait pie* d'un*; lieue à l'aire, je l'invitai à venir ches moi pour y passer la nuit* mais moi-même je tombai malade et si dangereusement, qu'on crut que je n'en révisadrais pas. Cependant je me rétablis, et j'allai a Posen pour remercier Dieu de ma guérison. A mon retour à ftfosina, je fus logé dans une mai' son qui était située «ai- la puce ; mais mes hôtes étaient détestables, et je déguerpis le plus vite possible. Je changeai de logement. On me trouva une chambre chez uo tisserand, brave et excellent homme. 11 me soigna dan» ma convalescence, et eut pour moi des attentions dont je suis encore reconnaissant : par exemple, quand je voulais maager du gibier, qui est moa mets favori» il courait de toux cotée pour m'en chercher. Je recouvrai enfin la santé, mais, helaslje devins chauve. Que Dieu me garde d'une pareille maladie !
» Nous hnimes l'année 16Ô9 a Mosina. Que le
nom du
soit béni
Olymm; CnoazKo.