‹ La Pologne, historique, littéraire, monumentale et pittoresqueChapitre 30 sur 105 · EXPÉDITIONS ET AVENTURES DE J.-C. PASSEK · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS ET AVENTURES DE J.-C. PASSEK

Oo est toujours tenté de répéter aux traducteurs ce que le docteur Balouard dit à Isabelle lorsqu'elle fait une longue description de la courrière des nuits et de son disque argenté : < Dites tout bonnement qu'il faisait clair de lune!... N'ayez pas plus d'esprit que votre modèle; soyez lui, oubliez-vous s'il se peut, que votre traduction ne soit pas un thème varié. Ne cherchez pas à embellir : comprenez et soyez vrai, soyez exact. Si ce talent terre à terre, si cette tâche qui appartient plus à l'intelligence qu'à l'esprit vous répugne, ne l'entreprenez pas. »

Les mémoires de Jean-Chrysoslôme Passek, écrits en polonais et publiés par Édouard Raczynski, sont une peinture de l'esprit et des mœurs des Polonais au xvue siècle. Passek n'avait point la prétention d'être auteur ; il disait ses impressions, il faisait ce qu'on pourrait appeler de l'histoire intime; il juge les hommes, il juge les choses , non pour la postérité, mais pour lui-même. Sa moquerie n'épargne rien : les rois et les grands, la religion et les prêtres, les femmes et l'amour, il se rit de tout, et cependant il est noble, dévot, amoureux et parfois grand admirateur du beau sexe. Passekest plein de contrastes, parce qu'il ne^fait point un livre; il lui importe peu de se contredire, et les auteurs de profession ne se contredisent jamais, n'est-ce pas?... Passek, qui immole tout à l'envie de dire un bon mot , n'en avait pas moins d'augustes personnages pour amis; il vécut dans l'intimité des rois Jean Kasimir et Jean Sobieski.

Passek écrivait jour par jour ses souvenirs. Nous le voyons faisant ses études au collège des Jésuites; nous le voyons ensuite, sous les ordres du célèbre Étienne Czarnieçki , faire les campagnes contre les Kosaks, les Suédois et les Moskovites ; il raconte naïvement et gaiement des faits graves. En 1G61 il fut élu maréchal ou président a la diétine de Rawa : c'estalors qu'il se maria à une veuve. L'homme a bonnes fortunes, le viveur par excellence, devint un gentilhomme campagnard. Passek, l'élégant officier, allait vendre blé a Dantzig.

La partie remarquable de ces mémoires est celle relative à l'expédition contre la Suède. Passek, comme je l'ai dit, était officier dans l'armée de Czarnieçki ; il assiste à tous les combats, et il fait l'amour chemin faisant, amour très-sérieux un jour, et qu'il oublie ou qu'il sacrifie après un joyeux souper.

Passek n'omet rien : il vous donne la description d'une bataille, l'attaque d'un fort et l'aspect d'un pays ; sans avoir la prétention de rien dire, il parle de tout.

Ce. livre m'a amusée, intéressée et instruite; j'ai essayé de le traduire : le succès qu'a obtenu le journal de Françoise Krasinska m'a encouragée. Je me suis pénétrée du caractère, de l'esprit de Passek, comme je m'étais pénétrée du caractère, des idées de cette gracieuse Françoise. Je me suis contentée du rôle de traducteur, dans son acception rigoureuse, je n'ai rien omis, rien négligé, et quand je n'ai pu rendre le mot à mol, j'ai traduit l'idée. J'ai fait ce travail avec amour: il n'y a point d'oeuvre futile quand elle rappelle la patrie !

Olympe Chodzxo.

« Notre armée était divisée en trois corps : l« roi Jean Kasimir campait sous Thorn, le secood corps était en Ukraine, et le troisième était commandé par Czarnieçki. Nous séjournâmes trois mois à Drahim en Poméranie, et à la fin d'août nous allâmes en Danemark ponr secourir le roi de ce pays. La reconnaissance, disait-on, nous y forçait ; car lors de notre guerre avec la Suèd*. le roi de Danemark avait fait diversion en notre faveur. Les traditions écrites attestent la vieille amitié des Danois ; mais leur diversion m'a toujours semblé avoir un caractère plus intéressé que dévoué, car ils étaient ennemis des Suédois, et en nous secondant contre le roi de Suède

qui guerroyait en Pologne, ils vengeaient leur propre cause.

> Le roi de Danemark se jeu en Suède avec son année; il battait, il décapitait, il tuait tout ce qui tombait sous sa main. Le roi Gustave, qui était un grand guerrier et un heureux soldat, quitta bientôt la Pologne; mais il mit des garnisons dans plusieurs places de la Prusse, cl pressa si furieusement les Danois, qu'il finit pur leur reprendre tout ce qu'ils lui avaient pris ; et dob content, il s'empara de leurs possessions.

> Le roi de Danemark, se voyant ainsi poursuivi, harcelé, demanda des secours aux Polonais, en leur disant que c'était par amour pour leur nation qu'il avait rompu la trêve avec les Suédois et qu'il leur avait déclaré la guerre; c'est de cette manière qu'il voulait se rendre intéressant à leurs yeux. En môme temps il demanda aussi des secours à l'empereur d'Allemagne; mais celui-ci s'excusa en disant qu'un traité le liait à la Suède, et que, outre ce motif, il n'avait pas assez de troupes disponibles, car il avait permis à ses sujets de s'enrôler dans les armées du roi de Pologne. Après ce refus, notre roi resta donc le seul auxiliaire des Danois, et l'armée expéditionnaire, qui était forte de six mille hommes, fut confiée au palatin Czarnteçki. J'ai dit le seul auxiliaire, mais enfin les Allemands, après avoir réfléchi, envoyèrent une division impériale commandée parle général Monlécucolli.et dont Guillaume, électeur du Brandebourg, était généralissime. Nous laissâmes nos bagages et nos fourgons à Czaplinek, car nous étions sûrs de venir les reprendre avant six mois.

i La nouvelle de celte expédition causa une grande agitation dans notre armée : les uns appréhendaient une campagne d'outre -mer, les autres redoutaient un ennemi que nous n'avions pu vaincre dans notre propre pays et avec toutes nos ressources. Les pères écrivaient à leurs fils, les femmes à leurs maris, pour les dissuader de faire l'expédition de Danemark : . Pcnlez votre solde, renoncez à votre avancement, nous disaiton, mais n'allez pas dans ce pays où vous périrez tous. » Mon père, cependant, différait des antres, car dans ses lettres il m'ordonnait d'aller courageusement où m'appelait la volonté du chef. < Je prierai Dieu, ajoutait-il, et avec son aide pas un cheveu de ta léte ne tombera. >

» Avant d'arriver aux frontières, plusieurs de dos camarades retournèrent dans leurs foyers. Quelques maraudeurs qui se traînaient derrière

la colonne, et que nous appelions des Zingaris à cause de leur uniforme rouge, jetaient le découragement parmi nous; mais, grâce au ciel, cela ne dura pas longtemps, et la désertion se fit plus remarquer dans les soldats de la Grande- Pologne que dans les autres.

> Lorsque nous eûmes franchi la frontière, chacun en particulier fit sa prière, puis, selon l'antique usage, toute la division entonna ensemble et a haute voix le chant .Ogloriosa Domina! Au moment où cela se fit entendre, nos chevaux éternuèrent presque tous et se mirent à piaffer. La joie ranima nos cœurs : c'était d'un bon augure ; et, en effet, nos pressentiments se vérifièrent.

> Arrivés sur un monticule, nous nous retournâmes encore une fois pour regarder nos villes et nos villages; chacun disait: « Chère patrie, te reverrai-je jamais?... » Une tristesse profonde nous saisit ; mais dès que nous eûmes franchi l'Oder, la gaieté nous revint, et bientôt nous ne pensâmes plus à la Pologne.

• Les Prussiens nous reçurent cordialement, et leurs commissaires vinrent au-devant de nous en deçà de l'Oder. On nous distribua nos premières rations à Custrin, et nos logements étaient faits d'avance. Quand nous passions par les villes, on voulait que, selon l'usage allemand, nos officiers eussent le sabre hors du fourreau, les sous-officiers le pistolet en main, et les soldats la lance en arrêt. On ne décapitait plus, on ne fusillait plus pour punir les fautes d'insubordination; mais quand un soldat était pris en flagrant délit, on l'attachait à la queue d'un cheval qu'on lançait à travers champs. De prime-abord cette punition parait moins dure, mais dans le fait il n'y a rien de plus cruel, car les habits et le corps tombent en lambeaux, et il ne reste plus que les os.

» Nous cheminions toujours, et nous occupâmes les villes de Nibol, Aabenraae, Hadersleben, Kolding et Horsens dans le Schleswig et le Jutland. Le palatin voulait que nous prissions nos quartiers d'hiver dans les possessions suédoises, pour épargner le pain et les vivres des Danois. En effet, nos soldats tombaient dans les villages suédois comme pour se vengor des atrocités que ces derniers avaient commises chez nous lors de leur invasion. Nous regorgions de brebis et de toute espèce de bétail. On pouvait se procurer un bœuf pour un écu (5 francs). Nous avions du miel en abondance ; on voit dans ce pays des quantités de ruches en paille, et

non pas en bois comme chez nous. Le pain es* excellent et le poisson a la chair très-délicaie; le vin est détestable, mais l'hydromel est au moins potable. La rareté du bois fait qu'on se chauffe avec de la tourbe et du charbon de terre. Il y a beaucoup de cerfs, de duims et de lièvres, et ils ne sont pas trop sauvages, car la chasse est ici privilégiée, si j'en excepte les loups qui sont poursuivis à outrance : aussi les autres animaux vivent en paix. Quand nous voulions faire la chasse aux cerfs, nous partions à cheval et nous tombions sur eux à l' improviste ; les pauvres bêtes, pour nous échapper, se jetaient dans les fossés à tourbe, et c'est de là dont nous les tirions pour les tuer et les manger. J'ai parlé tout a l'heure des loups, mais il n'y en a guère, car dès qu'on en aperçoit un, tout le monde court sus; on le tue quelquefois sur place, ou on le pend à une potence ou à un arbre, et on l'y laisse jusqu'à ce qu'il soit pourri. Les habitants ne permettent pas à un loup de passer impunément une nuit dans la forêt. L'odeur du cerf l'attire, mais il ne sait comment aborder, car d'un côté il y a la mer Baltique et de l'autre l'Océan ; il faudrait que le pauvre loup payât grassement M. le président de Dantzig pour que celui-ci l'autorisai à fréter un bâtiment, et voilà pourquoi les forêts abondent en gibier. Quant aux perdrix, il n'y en a point; ce volatile est si bêle, si peureux, qu'au moindre bruit il s'envole et va tomber dans la mer où il se noie.* > Les Danois sont en général bien faits ; les femmes sont belles et ont la peau très-blanche ; leur costume est gracieux, mais elles portent des sabots, et quand elles marchent sur le pavé, elles font un bruit si effroyable que deux hommes ne s'entendraient pas parler* Les femmes de qualité portent des souliers. Celles qu'on appelle de qualité sont beaucoup moins retenues dans leurs affections que les Polonaises. Au premier abord on les croit modestes jusqu'à l'austérité , mais dès qu'on leur fait tant soit peu la cour, elles deviennent amoureuses folles de vous, et ne se donnent plus la peine de le cacher. Une jeune fille quitte père, mère, fortune, pour suivre son amant au bout du monde. Les lits, dans co pays, sont faits comme des armoires; le soir on lire les planches pour se coucher,' le matin on les referme, et il n'y parait plus. On est ici d'un laisser-aller inconcevable : hommes ou femmes font leur toilette de uuit devant tout le monde, et cette toilette,

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si toilette il y a, consiste à se débarrasser de

tous ses vêtements, même du dernier. Quand une femme s'est ainsi désliabillée, elle pend ses robes à un porte-manteau, puis elle éteint l«s lumières et se met dans son armoire. Tout ceU se passait devant nous. Un jour je manifestai mon étonnement à une femme, et lui dis qa'uoe Polonaise ne ferait pas en présence de son mari ce qu'une Danoise fait devant des étrangers. < C'est, me répondit-elle, un usage général ; et d'ailleurs pourquoi avoir honte de ce qui a été créé par Dieu ! Les chemises et les robes s'usent bien assez pendant la journée, il n'est pas nécessaire de les user encore la nuit ; puis, il n'eu pas propre de garder sa chemise la nuil, car u elle a des puces, on les emporte avec soi I» Mot camarades se moquaient d'elles et leur faisaient mille plaisanteries, mais il fut impossible de changer les habitudes de ces femmes.

• La manière de vivre est pour le moins aussi bizarre que la manière de dormir. Les Danois font leur cuisine pour huit jours, et ils mangent presque tout froid. Hommes et femmes vont battre le blé. Tout en travaillant ils mangent une bouchée ; mais quand une gerbe est battue, avant d'en recommencer une autre, ils font det tartines avec du beurre et mangent tout de bon, puis ils se remettent au travail. Quand ils tuent des bœufs, des porcs ou des moutons, ils mettent à pari le sang pour en faire des boudins qu'ils [mêlent avec du gruau d'orge ou du blé noir ; ils mangent ce boudin avec délices, et les nobles même ne le dédaignent pas. Un jour on m'en offrit dans une société, mais je dis que nous autres Polonais nous ne pourrions nous accoutumer à un mets qui ne nous semblait bon que pour les chiens.

> Il n'y a que les nobles, et qui plus est Wi riches, qui peuvent, avoir des poêles dans leurs maisons, car il faut payer au roi un impôt de cent écus (400 francs) par an pour acheter le droit d'avoir un poêle ; aussi les pauvres ou les gens qui n'ont qu'une petite fortune ont de* cheminées : ces cheminées sont vastes, on y met autour autant do chaises qu'il y a de personnes dans la maison, et c'est là qu'on se réunit pour se chauffer. J'ai vu dans quelques chambres un conduit en tôle, dans lequel on met du charbon de terro allumé ; cola répand une bonne chaleur dans tout l'appartement.

» Us églises où on célébrait autrefois le culte catholique sont belles, plus belles que nos églises

calvinistes, car elles ont des autels et des imagos. Nom assistions souvent aux sermons que les prêtres prononçaient exprès pour nous en latin, et ils avaient une si grande crainte de nous déplaire, qu'ils n'artieutaient pas an mot, nn seul mot, qui fût contraire à notre religion : on aurait cru entendre un prêtre catholique ; aussi ils nous disaient avec un certain air d'orgueil : t Vous avez tort de nous appeler schématiques, car nous avons la même foi que vous.» Malgré l'orthodoxie de ces sermons, notre abbé Piékarski nous grondait fort d'y assister, et nous défendait même d'entrer dans les temples ; mais nous n'avions garde de lui obéir, car nous y allions pour toir les femmes. Quand les hommes sont dans 1« temple, ils se couvrent la figure avec leurs chapeaux, et les femmes baissent leurs voiles et cachent leurs visages sous leurs bancs ; alors quelques-uns de ces plaisants qu'on rencontre dans toutes les armées s'amusaient à leur prendre leurs livres de prières et leurs mouchoirs. Ua jour le minisire s'en aperçut, il se prit à rire, mais à rire si fort en nous regardant, qu'il ne put continuer son sermon. Nos rires scandalisèrent beaucoup les luthériens, et ils nous le dirent ; le prédicateur leur conta à ee sujet l'anecdote suivante : t Un jour, dit -il, un soldat demanda à un ermite de prier Dieu pour lui: l'ermite s'agenouilla et pria; pendant ce tempslà le soldat s'empara du mouton qui portail le léger bagage de l'ermite et se sauva avec. » Es finissant sa parabole, le prédicateur s'écria : tO piélé, piété ! l'un prie Dieu et l'autre vole.» Depuis lors les femmes serraient leurs livres et leurs mouchoirs avant de se cacher le visage; nuis, tout en prenant cette précaution, elles nous regardaient en riant. Quand je demandais à ces pauvres femmes pourquoi elles se cachaient la ligure, car ni Jésus-Christ ni les apôtres ne l'avaient enseigné, elles ne savaient que répondre ; un homme, en voyant leur embarras, me dit : < Nous nous cachons le visage en mémoire de la toile que les Juifs ont jetée sur la face sainte de Jesns-Chrlst, quand ils lui disaient de prophétiser sans voir. — Mais, répondis-je, pour que la chose fût complète, il faudrait aussi vous donner des coups de poing sur le dos, et vous fustiger comme on a fustigé le Sauveur.» Mon explication se trouva point d'amateurs. L'électeur de Brande- U)urg, ayant eu connaissance de nos assiduités dans le temple, dit au staroste de Kaniow : t Pour 1 amour de Dieu, avertissez monsieur le palatin

Gzarnieçki pour qu'il défende à ses Polonais' de fréquenter les temples, car bon nombre d'entre eux se convertiront au luthérianisme ; on m'a dît qu'ils priaient avec tant de ferveur, qu'ils enlevaient sans y faire attention les livres et les mouchoirs de nos belles dames. » Le dévot avertissement de monsieur l'électeur divertit beaucoup le palatin...

» Le susdit électeur Guillaume nous faisait force gracieusetés; il nous ,ti jitait bien et s'habillait à la polonaise. Quand notre corps d'armée défilait, il tenait chapeau bas et nous saluait le plus courtoisement du monde. Guillaume caressait notre couronne ; il espérait que ses cajoleries le feraient élire roi à la mort de Jean-Kasimir; et, sans la gaucherie de l'ambassadeur de Guillaume, cet événemont se serait peut-être accompli. Dans l'assemblée on on discutait l'élection, un sénateur dit h l'ambassadeur brandebourgeois : « Que l'électeur se convertisse à la foi entholique, et nous l'élirons roi.» Mais l'ambassadeur assura que son maître ne le ferait même pas pour devenir empereur. Cette réplique déplut fort à Guillaume, et il fit une verte remontrance à son ambassadeur qui se permettait de disposer de sa conscience sans sa permission.

> Le palatin s'abouche souvent avec l'électeur, et c'est chose naturelle, puisque celui-ci est généralissime de toutes les troupes. Nous avons dans l'armée quatorze mille Impériaux et douze mille Prussiens. Nous fraternisons de préférence avec les Prussiens, car ces bons camarades nous envoient dans notre camp de jolies couturières. Que de fois il nous est arrivé de voir une femme jeune, belle, mais souffrante et amaigrie, venir à nous et nous dire d'un air suppliant : < Monsieur le Polonais, donnezmoi un morceau de pain, je ferai vos chemises si vous en avez à faire, et je raccommoderai votre linge I » En jetant les yeux sur la pauvre créature, lu pitié vous prenait an cœur : certes on ne pouvait refuser une aumône ; puis nous achetions de la toile pour faire faire des chemises, et nous l'occupions ainsi pendant quinze jours; c'était une bonne oeuvre, n'est-ce pas? Mais nous en étions récompensés, car les Prussiennes sont charmantes, et nous n'avions dans toute noire division qu'une femme, la femme d'un trompette. Mais ce qui paraîtra inconcevable, c'est que les Prussiens, qui ne manquaient de rien, nous envoyaient leurs femmes pour mendier. Cependant, quand nous les gardions trop

longtemps, ils venaient les chercher, mais en nous remerciant et en nous faisant force suinta* tions pour nos bontés. Quand l'ouvrage n'était pas fiai, ils permettaient à leurs femmes de rester pour le finir; et celles-ci, pour les exhorter à la patience, leur donnaient des biscuits. Ils s'en allaient donc contents, remerciaient de plus belle, et revenaient de temps en temps pour voir leur chère moitié. En quinze jours elles devenaient si grasses, si ale/ics, si gaillardes, que iris avaient peine à les reconnaître.

» Enfin, après toutes ces distractions plus ou t distrayantes, il fallut se battre, faire des sièges et des assauts à coups de hache, et pour comble de malheur, point de haches! On envoya à deux, trois, six lieues à la ronde pour chercher des haches. Un malin, à la pointe du jour, cinq cents haches nous arrivèrent. La trompette sonna, le chef de notre détachement nous passa en revue, on fit distribuer les haches, et on nous donna l'ordre de nous tenir prêts, car dans une heure on allait attaquer .la forteresse de Holding. Notre chef nous recommanda de courir pour arriver bien vite sous les remparts, et de mettre des gerbes de paille sur nos poitrines pour empêcher les balles de nous atteindre.

» Avant le jour on se mit en marche. Pendant que nos troupes défilaient, je dis au chapelain : « Le lieutenant Charlewski vous demande la permission d'aller en avant avec son détachement.— Eh bien, qu'il aille, me répondit-il ; mais vous, vous resterez ici avec moi. — Impossible, on dirait que je suis un poltron ; j'irai. » Et Koszowski, Lonçki et moi nous mimes pied à terre, et nous primes le commandement, après avoir fait nos prières à Dieu et à la sainte Vierge.

» L'abbé Piekarski nous fit une touchante exhortation avant notredépart. t Les vœux qui sont inspirés par un cœur sincère, nousdil-il, sont toujours agréables à Dieu, mais celui qui verse son sang pour Dieu est béni entre tous. La race d'Abraham s'est répandue sur toute la terre, car elle s'est soumise à la volonté du Très-Haut, et Abraham a sacriGé son fils (saac. La vengeance de Dieu s'élève contre cette nation qui a outragé nos églises. Dieu et la patrie demandent vengeance, car le sang innocenta coulé. Ces impies méconnaissent la sainte Vierge, ils ont blasphémé : qu'ils soient punis, ll fant, mes frères, réparer les outrages que nous avons reçus, et le monde contemplera, admirera notre gloire et notre dévouement à la patrie. Comme Isaac, vous vous dévouez à |a mort ;

et comme lui vous serez sauvés. Mais si quel* ques-uns doivent mourir, ne pleurez pas sur eu, car mourir pour Dieu et pour la patrie, c'est obtenir la rémission des péchés et le salut éternel. Offrez votre a me à Jésus, au saint enfant qui gisait dans la crèche. Saluez avec ferveur la journée de demain ; demain, mes frères, c'est la grande fêle de Noël. Au nom de Jésus-Christ et de Marie, marchez au combat et vous vaincrez, et la patrie comptera une victoire de plus. Recevez ma sainte bénédiction, allez en paix, et quand je vous reverrai, nous rendrons à Dieu des actions de grâces ! » Après ces mots, l'abbé récita les prières des morts. Je m'approchai de lui et lui dis : t Mon révérend père, donnez-moi votre bénédiction particulière. » U me serra la tête dans ses deux mains, et m'attacha au cou une relique : « Ne craignez rien, mon fils, vous reviendrez sain et sauf. » L'abbé Dombrowski, jésuite comme Piekarski, allait aussi d'une compagnie a l'autre pour exhorter les combattants. Ce jésuite Dombrowski avait une singulière manière de prêcher : quand il commençait son sermon, il était plein d'ardeur et de véhémence, mais peu à peu il s'attendrissait, sa voix s'enrouait, et il finissait par pleurer. Pour eiorde nous avions bien des paroles, mais pour péroraison nous n'avions ^que des sanglots. Cette façon de terminer un sermon nous faisait pouffer de rire.

• Un trompette qui avait été en avant revint en toute hâte pour nous annoncer que les Suédois avaient dit : « Si votre humeur chevaleres- » que vous engage à nous attaquer, ne vous gê- » nez point, car nous ne vous redoutons pas plus » ici qu'en Pologne, i Et tout aussitôt, en effet, ils commencèrent à tirer. Ils n'avaient guère peur d'un ennemi qui ne possédait pas une seule pauvre pièce de canon ; toutes nos forces consistaient en un régiment d'infanterie, quatre escadrons commandés par Piaseczynski, et trois cents hommes commandés par Séménow. Mais cette poignée d'hommes était brave au delà de toute expression. Nous sûmes depuis par les prisonniers suédois qu'avant l'attaque ils étaient sûrs de notre perte : leur cavalerie, disaient-ils, ne les aidera pas à prendre un fort, au premier coup de feu, leurs chevaux s'en iront à tous les diables.

i Les soldats avaient la poitrine recouverte de paille, et lesTowarzysz (officiers de cavalerie nobles) avaient des cuirasses et étaient armés d un pistolet. Le palatin nous voyant ainsi disposés,

sons dit : « Que le bon Dieu vous ait en sa sainte i et digne garde, marchez et courez vite en fran- » chissant les fossés, car quand vous serez sous > les murs, l'ennemi ne pourra plus vous attein- I dre. » Je me mis à lu tête de mon détachement, et je chantai à haute voix : Louange» à vous, 6 notre glorieux maUre ! Et Paul Wolski, chef de l'escadron du roi, en fit autant, et Dieu nous préserva si bien que pas un de nous n'a péri ; je parle de ceux qui ont invoqué Dieu avant le danger, car les autres détachements furent décimés. La paille que nous avions contre nos poitrines nous réchauffait si terriblement que plusieurs soldats h jetèrent avant d'avoir franchi les fossés ; mais ceux qui ont eu le courage de la garder jusqu'au bon t, et qui ont pu grimper avec sur les remparts, ont trouvé après des balles qui s'étaient arrêtées «Jinsla paille.

» En sortant du fossé, j'ordonnai à mon détachement de crier bien fort: < Jésus, Marie ( » mais d'autres criaient à tue téte : c Hou, hou, liou ! » et moi j'étais bien sûr que Jésus nous aiderait plus que leur monsieur Hou, hou, hou. Nous courûmes en pleine carrière au pied du mur; on entendait des gémissements affreux, les balles pleuvaient , c'était à n'y plus voir clair ; plusieurs hommes restèrent sur la place. Je me trouvai devant une tour qui avait une ouverture pillée ; mes soldats se mirent en devoir de l'enfoncer. Au-dessus de cette ouverture il y en avait une autre, grillée aussi, 91 de là on tirait sur nous avec des pistolets ; mais avec peine, car le grillage toit serVé. Je fis diriger des carabines sur le point d'où on tirait, et chaque fois qu'une main s'avançait, on l'abattait. 11 arriva donc qu'un pistotet tomba à nos pieds ; ceci découragea les assiégés, et, faute de mieux, ils nous jetèrent des pierres. Pour nous c'était moins dangereux, et mes soldats 'donnaient des 'coups de hache sans que les Suédois pussent les' en empêcher. Enfin ia brèche fut assez grande, et je donnai l'ordre qu'où y entrât un à un. Wolski, qui était brave et téméraire au suprême degré, voulut être le premier, et se mit à crier : • J'entrerai. > Mais à peine eut-il passé fa tête, qu'un Suédois le saisit inx cheveux : moi je me mis à le tirer par les pieds; mais plus je tirais les pieds, plus le Suédois tirait la tête. Wolski s'écria : f Pour l'amour de Dieu, tâchez-moi, car vous allez me séparer en deux. • Je commandai à mes hommes de faire feu dans l'ouverture ; alors les Suédois lièrent prise, et nous entrâmes l'un après Fau- TOME H,

tre par la brèche. Cent cinquante avaient déjà passé, lorsque nous aperçûmes quelques compagnies de Suédois, les mêmes sans doute qui venaient de tirer sur nous. Au moment où nous les vîmes, ils étaient sur le point de gagner l'ouverture d'une cave, mais on ne leur en laissa pas le temps ; nous fîmes feu, six furent tués et les autres se sauvèrent dans la cour.

» Nous nous formâmes en bataille dans le milieu de la cour : nos soldats entraient toujours parla lucarne, et bientôt nous fûmes très-nombreux. La garnison suédoise, en s'apercevant de notre surprise, se mit à sonner lsurompette, et à agiter le drapeau blanc en signe de soumission, c'est-à-dire soumission entière et sans condition. Messieurs les Suédois dérogeaient à leur usage, car ils se vantaient de n'avoir jamais demandé merci. Je donnai ordre à mes troupes de ne pas se débander avant d'avoir poussé à bout nos ennemis. Wolski donna le même ordre aux siennes.

» Mais voilà que les mousquetaires suédois descendent de l'habitation du commandant. Aussitôt je dis à mon détachement : c Je vois de nouveaux hôtes; attention 1 > Nous nous formâmes en demi-lune, et après* avoir fait feu, nous attaquâmes immédiatement à l'arme blanche. Pendant ce temps-là, nous entendions les timbales, les gémissements, la musique, un tonnerre d'armes à feu qui venaient de l'autre côté ; nous fîmes volte-face, et, à la pointe du sabre, nous avons enlevé, terrassé, renversé tout ce qui se présentait; ceux qui voulaient fuir tombaient dans nos fourche» caudine»;en un moment nous pûmes faire un pont avec les cadavres, et nos braves envahirent les issues du château fort; ils tuèrent tous les Suédois qui voulaient encore se défendre, puis ils pillèrent ou cnlevèreut les meubles.

i Au milieu do cette bagarre, l'ober- lieutenant Tetwin arriva avec ses dragons: il croyait être le premier qui pénétrait dans l'intérieur, mais il se heurtait à chaque pas sur des monceaux de cadavres, c Qui donc a tué tant d'hommes? s'écriat-il , en faisant un signe de croix.— C'est nous, • reprit Wolski. Pourtant nous n'étions que quinze Towarzyszs; et tandis que nous étions à la besogne, tous nos soldats se répandirent dans la forteresse pour piller. « Mais rassurez-vous, i tout n'est pas fini ; tenez, regardez toutes ces > têtes suédoises qui montrent leur ne» par l'ou*. i verture de la tour. »

• Sur ces entrefaites, un de nos blancs-becs amena un gros et gras officier suédois : « Donne-,

» moi u capture, lui dis-je, je vais lui trancher t la téte. — Son uniforme vaut mieux que lui, > me répondit le soldat, il faut d'abord le lui » ôter. » Pendant qu'on le déshabillait, nos soldats étaient descendus dans les caves à poudre, et chacun en mettait dans ses poches, dans son bonnet et dans son mouchoir. Un dragon, oh ! la stupide créature ! approche une mèche allumée d'on baril de poudre à canon ; aussitôt le feu prend, et nous entendons la plus effroyable explosion. Les murs, les Ggures en plâtre, les statues en marbre et en albâtre sautent en l'air, et éclatent en nfille morceaux. Au bout du château s'élevait une tour ayant une plate-forme recouverte en plomb; celte tour était ornée de statues en bronze doré et en marbre blanc du plus beau travail. Une de ces statues échappe miraculeusement à l'explosion, mais elle va tomber à une grande distance. De loin, cela avait l'air d'un corps de femme, et nous le crûmes tout de bon ! « C'est la femme du commandant, » s'écria-t-on ; en approchant et en touchant du doigt, nous vîmes que c'était du marbre, et rien de plus ; mais ce marbre était si bien travaillé qu'on aurait cru que ce corps de femme venait d'expirer.

» C'est dans la grande salle de cette tour que les rois de Suède dansaient, festoyaient, et se livraient à toute espèce de plaisirs. La position de la tour est des plus pittoresques : de là on découvre presque toutes les provinces du royaume et même une grande partie de la Suède. Au moment de l'explosion, le commandant et sa troupe étaient dans la tour, et ils sautèrent presque tous en l'air, ou disparurent dans la fumée pour aller retomber dans la mer comme des grenouilles. •

» Les armées impériales et brandebourgeoises, en voyant de loin l'explosion, crurent que les Polonais célébraient joyeusement le jour de Noël ; mais Radzieiowski et Koryçki, qui étaient encore au près du roi de Suède, lui dirent que les Polonais ne faisaient des feux de joie que le jour de Pâques.

• Trois heures après l'événement, le palatin nomma le capitaine Wonsowicz commandant du fort, et chacun se rendit au poste qui lui était assigné. Il fallait se disposer à entendre la messe, car c'était le saint jour de Noël; nous avions bien des prêtres avec nous, mais nous n'avions ni autels, ni ce qui est nécessaire pour le sacrifice de la messe. Nous nous rendîmes dans ta forêt voisine pour dresser un autel sur le pied d'un chêne abattu, et au momeut que nous nous apà y planter la croix, nous vîmes venir

un hommequi apportait les habits sacerdotaux de l'abbé Piekarski. Enfin la messe put être dignement célébrée. L'armée se rangea en bataille ; on lit du feu pour chauffer le vin dans le calice, car le froid était atroce, et le prêtre entonna le Te Deum laudamus. Ces pieux accents se répandirent en écho dans la forêt. Je me mis à genoux pour servir la messe ; le palatin s'approcha de moi et me dit : • Mon frère, lavez au moins » vos mains avant de commencer.»— L'abbé reprit : i Cela ne fait rien, Dieu ne réprouve pas t le sang qui a été versé en son nom. »

> Après la messe, nos camarades, qui étaient allés â la recherche des vivres, nous apportèrent de quoi manger. Chacun se plaça comme il put, et se mit ù dévorer : nous en avions besoin, il y y avait vingt-quatre heures que nous n'avions rien mis sous la dent. Le palatin se promenait à cheval au milieu de nous; il était radieux, et certes il y avait de quoi : prendre une forteresse sans artillerie et sans infanterie, c'est un fait sans exemple dans les annales militaires. Le palatin, s'il l'eût voulu, aurait pu demander du secours a l'électeur qui n'était pas éloigné du champ de bataille, mais il ne voulait rien devoir aux étrangers, il s'en reposait sur le courage des Polonais. C'est lui qui conçut le projet de l'attaque, eiqui le mit à exécution.»

i Nous avons commencé l'année 1659 A Hadersieben; nous y sommes au milieu des fêtes du carnaval, mais cela ne vaut pas notre gaieté polonaise.

» Après l'affaire de Kolding, nous devions nous emparer de l'Ile d'Alsen, car les Suédois y campaient et causaient de grands dommages sur les derrières de notre armée. Les troupes brandebourgeoises longèrent cette lie, mais elles n'osèrent ou ne voulurent pas l'attaquer, et, comme dit le proverbe, les loups ne se mangent pas entre eux. Un beau soir, le palatin Czarnieçki, avec trois cents cavaliers, fit une promenade ou plutôt une reconnaissance de ce coté; puis tout à coup il Gt sonner la trompette pour nous prévenir d'être â cheval le lendemain matin. A la pointe du jour nous cheminions sur les bords du Belt; mais, pour frayer le chemin, nous fûmes obligés de casser la glace à coups de hache; cependant le froid n'était pas intense et la journée était belle. Le bras de mer était à peu près large

d'une lieue, et pendant que nous travaillions sur un bord, les dragons travaillaient sur le bord opposé; cette distance n'était pas énorme» et an milieu on trouvait un gué où les chevaux pouvaient se reposer. Quand la glace fut cassée, It palatin fit un signe de croix et se jeu le premier à l'eau ; une partie de notre division, c'està-dire trois régiments, le suivit. Nous avions enveloppé nos pistolets et nos gibernes pour qu'ils ne fussent pas mouillés. Quand nous touchâmes à l'endroit où était le gué, le palatio fit cure balte : nous nous reposâmes un moment, puis nous poursuivîmes.

» Les chevaux que nous montions avaient été mis d'avance à l'épreuve, et ceux qui étaient rétifs à l'eau étaient placés entre deux bons nageurs qui les soutenaient pour qu'ils ne se noyassent pas. Par bonheur il faisait un temps calme et même chaud pour la saison ; mais bientôt les gelées reprirent de plus belle. Les Suédois, qui ue s'attendaient pas à cette audace surhumaine, se rallièrent en toute faite et se mirent à tirer sur nous quand nous voulûmes aborder; mais de l'autre coté nos dragons gagnaient du terrain impétueusement. Les Suédois, », malgré leur feu, nous sortions de la mer, furent tellement effrayés, qu'ils lâchèrent pied; alors nous les sabrâmes impitoyablement. Noos fîmes quelques prisonniers, et ces hommes, encore tout étourdis de l'attaque et de la défaite, nous disaient : < Les Polonais ne sont point des » créatures humaines, ce sont des diables. Ja- > mais on n'a vu la cavalerie traverser un bras » de mer pour aller chercher son ennemi. »

» Le roi de Danemark voulut qu'on lui envoyât vivant le commandant suédois; j'ignore ce qu'A en fit et comment il le traita.

» Une fois maîtres de l'Ile, nos troupes entrèrent dans les maisons pour se sécher et se réchauffer. Il fallait les voir se jeter sur les habitants, hommes ou femmes, sans distinction, pour leur prendre leurs habits et se rechanger. Le palatin fit prisonnier tout ce qui restait de la garnison suédoise, et nomma un commandant daoois, auquel il donna de nouvelles recrues; car il était d'usage de faire entrer dans les cadres de l'armée active les vieux soldats, et de mettre les jeunes gens dans les places que nous prenions. Qtand ces mesures furent exécutées, le palatin choisit dans la garnison cent Suédois, mais des meilleurs, et les répartit dans nos escadrons; ce renfort n'était pas inutile, nos rangs commen-

çaient à s'éclaircir, car, comme on dit, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

» Nous ne restâmes pas longtemps dans 111e: bientôt nous reçûmes l'ordre de regagner nos quartiers; mais cette fois nous traversâmes la mer dans des barques. Ainsi nous avons terminé l'année dernière par la prise de Holding, et nous commençons celle-ci par la conquête d'Alsen. Pendant plusieurs semaines nous nous reposâmes.

> Plus tard nous attaquâmes une forteresse formidable ; certes on aurait pu s'effrayer de sa position, mais l'expérience nous avait appris que nous pouvions tenter l'impossible. Tout confiants dans notre bonne étoile, nous portâmes nos forces sur ce point ; les Suédois tiraient sur nous avec des pièces qui portaient très- loin, mais ils faisaient des sorties et nous les battions toujours. A la Gn du printemps la forteresse se rendit, mais d'une manière singulière et sans grande effusion de sang.

> Après cela nous entrâmes dans le Jutland, et nous occupâmes Arhusen ou Aarbus : c'est une belle ville ; mais on nous donna une rue dont les maisons n'avaient point d'écuries, et il n'y avait même pas moyen d'en faire à la bâte, car cette ville est bâtie sur pilotis. Nous demandâmes la permission d'aller dans les campagnes voisines, ce qui nous fut accordé ; mais quelques-uns de nous restèrent à Arhusen. La ville fut obligée de nous donner 10 écus par cavalier; le mois d'après nous l'imposâmes à 20 écus, et ensuite à tout ce que nous voulions ou pouvions. Quand noua voyions qu'un paysan avait la bourse bien garnie» nous ne l'épargnions pas. Notre régiment fut logé dans la petite ville de Holm et dans les environs : elle est situé entre la mer Baltique et l'Océan; toute cette province s'appelle le Jutland, et celle où est située Hadersleben s'appelle Suder-Julland. Le régiment se plaisait beaucoup à Holm; mais les chefs pensèrent qu'étant éloigné de l'état-major, il pourrait être coupé par l'ennemi. Copenhague est à dix milles de mer, et les Suédois pouvaient franchir cette distance en très-peu de temps.

> Mais, pour changer de destination, il fallait s'aboucher avec les autorités du lieu. Comme je parie latin, on m'envoya en députa tion, car dans le Jutland on ne parle que latin, très-peu entendent l'allemand et pas un le polonais. Il y a autant de différence entre la langue jutlandaise cl la langue allemande qu'entre le polouais et le

litvanien. J'allais m'enfoncer dans un pays qui m'était inconnu, et je dirai franchement que cela ne m'amnsait pas du tout ; mais ma mission m'y forçait, et je me mis en route. Partout je voyais de l'eau : au midi ta mer Baltique, au nord l'Océan. Ces deux mers ont des teintes toutes différentes, mais de loin elles se confondent et on croirait voir des milliers de nuages. La mer Baltique est bleue ; sa couleur, si belle, si étineelante quelquefois, ressemble à l'azur du ciel ; elle lance des flots qui grondent comme l'orage. L'Océan est toujours calme, et sa couleur ne varie pas. Malgré la beauté de cet aspect, j'entreprenais mon voyage avec répugnance, c'est-à-dire je voulais et je ne voulais pas. J'emmenai avec moi quinze soldats, et j'allai d'abord à Aarhus pour dire adieu à mes camarades, c Bon voyage, me

> dirent-ils, et bien des choses de notre part au

• roi Gustave ; car tu seras peut-être plus tôt à 9 Copenhague que tu ne seras de retour parmi

> nous. > Cette sinistre prédiction me causa peu de souci. Le palatin me donna ses ordres et me lit ses recommandations: « Vous savez, me dit-il, » qu'il me faut une part de contribution pour

> mes frais de table : Lançkoronski est chargé » de percevoir cet impôt ; mais cela ne doit pas » vous empêcher de vous en occuper de votre ■ côté, car le pays où vous irez est plus riche t que celui-ci. Surtout tâchez de ne point aller

• faire une visite à Copenhague. » Lançkoronski arriva pour sa mission dix jours après moi.

Quand je fus à ma destination, je Gs semblant de ne pas savoir un mot de latin. Je me rendis auprès du commissaire de la province, qui me demanda en allemand si je parlais cette langue : je répondis nix ; alors on m'amena un employé qui parlait l'italien ; celui-ci me dit : Parla ita- Itano f et moi de répondre nn nix gros comme le bras. Les pauvres diables perdaient la tête ; ils me firent encore d'autres questions, tantôt en allemand, tantôt en italien, et au lieu de nix, je leur répondis geld (de l'argent). Us me demandèrent si je voulais manger : geld; ils me demandèrent si je voulais boire, et toujours je répondais geld. Voyant que je n'entendais ni l'allemand, ni l'italien, ils firent venir nn gentilhomme, un savant réputé, qui avait servi dans les armées de Frédéric et qui avait beaucoup voyagé. Le gentilhomme m'aborda en me disant: c Ego $aluto dominationem tes tram. » Je lui làchai mon imperturbable geld, et rien de plus. Le savant, sans se décourager, me dit : € Parla tto-

liano ? — Gelà% repris-je <f un ton doucereux. — Décidément il ne comprend aucune langue humaine, » s'écrièrent les assistants, et moi je m'amusai à les laisser tonte la journée dans l'embarras. Plusieurs paysans se décidèrent le lendemain à aller chez les Prussiens, pour leur demander un'interprète ; mais avant de partir ils vinrent me trou>er, et apportèrent dans ma chambre "un gros esturgeon tout vivant, un bœuf gras et un cerf apprivoisé; outre cela, ils placèrent sur ma table une coupe qui contenait iOto écus, puis ilt> me dirent dans leur langage : c Tout cela est pour vous, c'est un cadeau que nous vous faisons. » Alors, montrant du doigt la coupe, je leur dis en excellent latin : « Voilà une cho** que je comprends à merveille. > Les Danois, en voyant ce miracle, ne se possédaient pas de joie : ils se jetaient sur moi, ils m'embrassaient, ils me serraient à m étouffer; puis ils coururent dans tout le village en criant : « Notre maître a parlé. » L'allégresse fut au comble, nous passâmes la journée à rire, à jaser et à boire à en tomber sous la table.

> Le lendemain j'entamai mes négociations. Je montrai l'étal des terres dressé par le commissaire du gouvernement. Les Danois ne pouvaient nier, car le recensement était exact ; de plus, nous venions en amis, il fallait donc obéir. Après deux jours, on vint m'apporter la contribution d'un mois ; et toutes les fois qu'il était question d ecus dans nos pourparlers, on les appelait des interprétée. Je donnai Tordre qu'on expédiai l'argent à l'état-major de mon régiment, ensuite je voulus partir; mais les habitants me supplièrent de rester encore, car ils craignaient les Brandebourgeois, qui n'étaient éloignés que desix lieues. En effet, quelques maraudeurs s'approchèrent du village et enlevèrent le bétail; mais quand ils aperçurent un Polonais, ils se sauvèrentà toutes jambes en abandonnant leur butin. Après ces aventures, je revins à Aarhus. Le palatin, en me voyant, dit au lieutenant Polanowski: t Je vous présente un jeune Towarxysz qui parle » toutes les langues (je vis que la renommée m'a- » vail précédé à Aarhus ) ; mais il ne desserre » pas les dents avant qu'on lui présente une » coupe d'argent remplie d'écus. » Polanowski ne comprenait rien à celte plaisanterie : je la lui expliquai ; et depuis, les écus s'appelèrent des interprètes. Plus tard on imposa les paysans à 20 écus par mois; mais cette mesure me parut si arbitraire, que je répugnai à l'exécuter : un

aalre s'en chargea. Moi je voulais .ivre en ami avec ces pauvres gens. Je faisais bonne chère, je buvais de l'hydromel, qui est excellent dans ce pays où on en fait un grand commerce. Il y a des poissons en abondance et à bon marché : pour 4 gros de Pologne, on vous en donne la charge d'un homme. On mange du pain qui est fait avec de la farine de petits pois; mais j'en faisais faire avec du seigle et du froment.

> Toutes ces choses étaient pour moi un objet de curiosité ; je voyais et j'entendais ce dont on ne se doute même pas en Pologne. Rien de plus merveilleux, par exemple, que la pèche des poissons de mer; ces animaux, aux formes bizarres, à faspect hideux, sont une des plus intéressantes variétés de la nature. Plus ces poissons sont laids a l'œil, plus ils sont délicieux au goût. J'en ai vu un plus horrible que le diable, et je disais : « J'aimerais mieux mourir de faim que de manger un pareil monstre ; » cependant, un jour que je dinais chez un gentilhomme, on m'offrit du poisson : j'acceptai ; dès que j'y eus goûté, je lui trouvai une saveur, un goût si délectable, que j'y revins jusqu'à trois fois. Quand j'eus 6ni le plat, le gentilhomme me dit : < Eh bien ! c'est ce, certain poisson que vous trouvez plus laid que le diable ; » et il me conta que ce poisson, quand fl est fumé, coûte jusqu'à un ducat (12 francs) la, livre. Sa tète et ses yeux ressemblent à ceux, d'an dragon, sa gueule est large et aplatie, il porte sur sa tète deux cornes très-aiguës; sur son dos il a une espèce de crochet incliné vers la tête; son corps est rond, et sa peau, comme celle du lézard, est hérissée de petites pointes. 0 y a encore d'autres poissons non moins étranges; quelques-uns ont des ailes comme les oiseaux, et des becs comme des cigognes.

«Souvent nous faisions des promenades en bateau sur mer. Quand l'eau était calme, on apercevait une innombrable quantité d'animaux lunatiques. Ils se meuvent et se cachent sous me berbe qui produit un excellent sel de cuisine, quand on la fait sécher et brûler. On trouve aussi dans ce pays une terre qui contient une substance salée, et, pour l'obtenir, on en prend une poignée que l'on passe à l'eau ; une demiaeore après elle eu transformée en sel.

» En observant le fond de la mer, on fait à chaque moment de nouvelles découvertes : parfois on aperçoit des bancs de sable, plus loin des rochers et des arbres sur lesquels se groupent certains animaux. Quand nous voulions jouir

à notre aise du ravissant spectacle de la mer, nous allions nous établir sur les ruines d'un vieux château bâti jadis dans la mer, et éloigné d'EbeltzoI de 4 milles. Nous Choisissions l'heure de midi ; après avoir attaché notre barque, nous nous enfoncions dans les crevasses de cet antique manoir. Nous restions là sans dire un mot ; alors nous voyions venir les dauphins, tes veaux marins qui retournaient leurs gros ventrés au soleil pour se chauffer ; mats si on lançait sèulement une petite pierre, ils disparaissaient en un clin d'oeil. Les habitants me racontèrent qu'on avait essayé de tirer sur ces animaux, mais dès qu'ils étaient blessés ils se cachaient sous l'eau et la vague les rejetait ensuite sur des plages lointaines.

» J'aimais dt passion ces promenades sur mer; mais elles faillirent me jouer un mauvais tour. Je voulais passer le jour de Pâques à Àarhus pour y entendre la messe et voir le palatin. Pour ne pas fatiguer mes chevaux, je me décidai à faire le trajet par mer; d'ailleurs le trajet était plus court. Nous partîmes, moi et mes compagnons, le samedi saint ; la mer était un peu houleuse, mais vers minuit elle se calma; cependant le ciel était toujours gros de nuages. Nos marins prévoyaient un orage , et , pour arriver avant, ils faisaient force de rames. On m'avait dit que la traversée serait courte, mais plusieurs heures s'étaient passées et nous étions encore en mer; je demandai au pilote si nous ne nous étions pas égarés : il réfléchit un moment, puis il consulta ses hommes, et me dit que nous avions perdu notre direction. « Qu'allons-nous faire?» lui dis-je. Tout en lui parlant, je regardai l'horizon, et moi le premier, grâce à mes bons yeux, j'aperçus des habitations : < Voici une ville à notre » gauche ! m'écriai-je. — Dieu nous préserve d'a- » border là! me répondit le pilote, car Aarhus » doit se trouver à notre droite. > Nous approchâmes encore et nous vîmes distinctement les vaisseaux du port de Nikoping dans la Seelaude. Nous cherchâmes à prendre une direction opposée; mais les douaniers nous avaient déjà aperçus décriaient qui vive ! Nous nous gardâmes bien de répondre, et le douanier de recommencer son qui vive ! Je conseillai au pilote de dire que nous étions des péchi urs. « Des pêcheurs ! » dit celui-ci. — Mais de quel endroit? — De ce i pays, » répondit le pilote. Notre réponse déplut fort au douanier ; il jura, murmura, blasphémai, Dieu me pardonne, et dit : «Faire la pèche un saint

» jour de fête et à une heure si avancée! cela n'est

> pas possible. > Au moment où il parlait, nous entendîmes le canon des remparts. Toutes les voix s'écrièrent t : C'est le canon d'Aarhus. — Non, » non, dit le pilote, c'est Copenhague, et la ville » est en état de siège. — Ah ! pour cette fois, vous » vous trompez : je vous assure, moi, que c'est » le canon d'Aarhus; nous autres Polonais, nous » avons la coutume de tirer ainsi le jour de la ré-

> surrection du Sauveur. » Le pilote écouta encore et me dit que j'avais raison. Après quoi nous recommandâmes notre âme ù Dieu, et nous nous mimes à ramer de toutes nos forces ; mais le canon d'alarme grondait dans le port de Nikoping, et bientôt nous vîmes sortir un navire qui se met* tait à notre poursuite : pendant deux milles il nous menaça; mais voyant qu'il ne pouvait pas nous atteindre, il rentra dans le port.

• Alors nous nous crûmes sauvés ; mais le pilote nous dit : « Nous venons d'éviter un danger;

> mais un autre plus redoutable nous menace : • l'orage va crever; il faut prier Dieu, et tra- » vailler ferme. » Nous étions en vue d'Aarhus; notre courage se ranima' et nous donna de nouvelles forces, et tous nous nous mtines à ramer. Catholiques et luthériens, nous fîmes notre prière : la mort nous menaçait, chaque coup de lame inondait notre fragile équipage ; les vagues furieuses nous jetaient et rejetaient en tous sens... Nous allions périr! Tout à coup la barque craque! les luthériens s'écrient : « Ah! Seigneur » Jésus-Christ, ayez pitié de nous. » Eux, ces luthériens, ils n'invoquent que le fils ; mais nous, nous appelons à notre aide et le fils et la mère, et le proverbe devait se vérifier : « Pour apprendre à prier, il faut être menacé par la tempête, i « Mon

> Dieu, m'écriai-je, ne nous laissez pas périr ; vous

> voyez nos cœurs, vous voyez nos intentions :

> c'est un motif saint qui nous a fait entrepren- » dre ce voyage. » J'ai dit que nous étions en vue d'Aarhus, et du port on pouvait nous apercevoir : un coup de lame nous approcha ; on nous jeta des cordes, et un dernier effort, un effort désespéré, nous amena près du bord ; mais ce fut par une secousse si violente que le pilote fut jeté hors de la barque, et tomba sur la grève.

> Enfin nous revîmes la terre; mais nous étions dans le plus piteux état. On nous offrit un gîte : il fallait nousreposer, nouschanger.et tout cela nous fil perdre la messe, et nous n'arrivâmesque pour les vêpres. Mes hôtes voulurent me préparer à manger, mais je dis : « Ceci viendra après ; appor-

> tex-moi avant tout quatre pintes d'hydromel. >

Je mis dans mon hydromel des clous de girofle et du gingembre : c'est une excellente préparation : je le bus en entier, et me sentis peu à peu revenir à la vie. Mon estomac ainsi préparé demanda quelque chose de plus solide. J'envoyaichez l'abbé Piekarski, en le priant de me faire apporter une bonne part de béni ; le cher abbé m'envoya un agneau, des babas et des œufs. Je dévorai tout cela. Mes amis, ayant appris mon malheureux voyage, accoururent pour me voir ; ils me trouvèrent auprès d'un bon feu, et buvant de l'hydromel à coups redoublés. Après leur visite, je me couchai, et dormis comme un bienheureux.

i Le lendemain matin j 'étais frais et dispos ; je ne me ressentais plus de mon bain de la veille. Mes habits étaient secs : je m'habillai et me rendis chez le palatin. Quand je lui eus conté mes aventures, il me dit : < Vous avez beaucoup souf-

> fert, mais vous avez acquis une supériorité in- » contestable; nous tous nous combattons les ^ Suédois par terre, mais vous, vous les combattez » par terre et par mer. Honneur à vous! » seule victoire ne vous suffit pas. » Je dis dévotement : c Si Jésus-Christ a terrassé les i ennemis de notre âme dans cette sainte jour- » née, nous devons aussi détruire les ennemis » matériels de notre cause, et puisque vous dites, » monsieur le palatin, que je combats à la fois par

> terre et par mer, je réclame de votre justice » une double solde. > Après cette entrevue pleine de gaieté, nous allâmes entendre la messe.

• Mes camarades se moquaient de moi ; ils ne cessaient de me dire : « Te voilà un peu dégoûté » de la navigation; tu admireras la mer d'un peu

> plus loin, et tu aimeras mieux dix milles par i» terre qu'un mille par eau. » Et moi de répondre : « Celui qui m'a sauvé hier m'assistera dans

> toutes mes infortunes. > Et, pour preuve de mu confiance, après avoir entendu la messe le mardi de Pâques, je remontai dans une barque, et gagnai mon quartier par mer. Il est vrai que j'eus soin de me tenir en vue de la terre.

» Le lendemain du dimanche de la Quasimodo, le palatin tomba malade dangereusement. Nous fûmes très-alarmés. On appela plusieurs médecins, et l'électeur envoya les siens. L'amiral hollandais, voulant témoigner son intérêt au héros polonais, envoya aussi son médecin. Il y eut une grande consultation qui décida qu'une musique devait faire entendre du matin au soir des airs doux et mélancoliques dans la chambre atte-

nante à celle du palatin. Ce moyen eut le plus grand succès. Au bout de quelques jours de musique le palatin alla mieux, et toute l'armée fut heureuse de son rétablissement.

> Moi j'observais et prenais des notes ; cependaot je ne pouvais passer tout mon temps comme uo voyageur curieux ; car, avec le retour de la belle saison, les Suédois recommençaient à nous inquiéter. H fallait se tenir perpétuellement sur ses gardes. Un beau jour, sept vaisseaux hollandais vinrent jeter l'ancre près d'Ebeltolz pour empêcher les croisières suédoises, et pour transporter ensuite nos troupes en Fionie. Nous fîmes bien vite connaissance avec les marins hollandais, et lorsque leur amiral venait entendre la messe, il nous invitait toujours à le visiter. Un dimanche, moi et Lançkoronski, nous fûmes engagés à dîner à bord du bâtiment de l'amiral. Nous primes un canot pour nous y rendre, car les bâtiments de haut bord ne peuvent approcher de la ville à cause du bas-fond.

» A peine étions-nous â table, qu'un matelot Tint nous dire qu'on apercevait du haut du grand mât deux navires qui arrivaient du côté de la Zélande. Le capitaine confirma la nouvelle que le matelot avait donnée, mais il dit en allemand à l'amiral : « Ce n'est rien, ces deux navires ne > nous empêcheront pas de dormir. > Pourtant les rapports se succédaient rapidement, et on Tint nous apprendre que plusieurs vaisseaux suiraientles deux navires ; mais comme il était dificile de distinguer leur pavillon, chacun braqua a lunette. Celle de l'amiral, qui était la meilleure et la plus expérimentée, découvrit bientôt que c'était une flotte suédoise.

> On vit distinctement quinze vaisseaux en mer : l'amiral donna ordre de ne pas quitter le port, car n'ayant ni assez d'hommes ni assez de munitions de guerre, il n'osait pas risquer le combat. L'amiral restait en observation, et les Suédois, qoi savaient le piteux étal de la flotte hollandaise, vinrent s'en emparer comme si elle était à eux. Nous apprîmes que nous avions été trahis par je ne sais plus qui de l'armée brandebeurgeoise.

» Quand les deux navires suédois se furent rapprochés, l'amiral nous dit : « Peut-être voudriez- » vous regagner la ville. » Je répondis : < Moi je • reste.» Mais Lançkoronski voulut partir; il trait quinze mille écus dans la caisse du régiment, et il craignait qu'on ne profitât du tumulte pour la voler. Il s'embarqua dans un canot, et

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moi, comme je l'ai dit, je restai à mon poste.

> Les Suédois attaquèrent d'abord l'aile gauche; on fit feu des deux côtés avec une rapidité inouïe ; puis on cessa un moment pour reprendre l'attaque sur l'autre bord. Tous tes, va^seanx, fifre nt feu en même temps. La ville alors sonna le tocsin, et les tambours battirent la générale. Le peuple accourut sur le port, et tous ceux qui avaient de la détermination se jetèrent dans des canots, et vinrent au secours de la flotte. Les Suédois rangèrent lenrs vaisseaux en ligne, et le combat s'engagea. Un bâtiment ennemi voulut se placer entre deux des nôtres ; mais le feu de l'amiral fut si bien nourri, que le suédois fut en partie brisé ; il gagna au large, clopin dopant, comme un chien à qui on a cassé la patte. L'ennemi fit des assauts réitérés; il voulait nous prendre par derrière, mais il ne réussit pas, et il canonna inutilement jusqu'au soir. Moi, je me mis dans un canot, et j'abordai par le boulevard.

•Pendant la nuit, les Suédois s'emparèrent d'un navire marchand hollandais, et à l'aube du jour ils y mirent le feu, puis ils poussèrent sur notre flotte pour l'incendier ; aussi et en même temps ils tiraient le canon à pleine volée. Un de nos bâtiments fut brûlé. C'était le plus horrible et le plus dramatique de tous les spectacles. Il fallait se défendre contre le feu, il fallait éteindre l'incendie, et se défendre contre l'ennemi. Celui qui pouvait se saisir d'une planche se jetait à la mer; les barques se croisaient, se heurtaient, pour secourir ceux qui se noyaient. Un des bâtiments ennemis comptait 80 ou 100 bouches à feu. Le canon grondait toujours, le ciel en était obscurci, les flots s'agitaient. Un combat sur terre est terrible, mais il n'est pas comparable à un combat sur mer : les hommes et les éléments vous menacent! Les boulets meurtriers qui allaient frapper l'armée navale avaient encore assez de force pour atteindre la foule réunie dans le port. Dieu permit que les Suédois ne fussent pas vainqueurs ; mais, s'ils l'avaient été, ils n'auraient point épargné la ville : aussi les habitants jetaient leurs effets les plus précieux à la mer ; mais ils le font avec tant d'adresse et de présence d'esprit, que rien ne se mouille et rien n'est endommagé. Ce dépôt qu'ils confient à la mer est repêché avec des instruments faits exprès.

» Le feu prit aux voiles d'un bâtiment suédois, mais elles furent coupées à l'instant et jetées â

l'eau. Un antre bâtiment suédois fut percé de part en part et disparut en entier. Quelques: navires furent gravement endommagés ; les Hollandais auraient pu en profiter pour attaquer avantageusement l'ennemi, mais leurs forces ma- ■tètièftéiHé retfi- rVérUlrent pas d. le tenter. Les Suédois avaient vent arrière, et ils s'aperçurent, à leur grand désappointement, que leur perte était plus considérable que celle des Hollandais ; aussi ils se retirèrent tout honteux. Les Hollandais se mirent en devoir de réparer leurs navires : les matelots qu'ils employaient étaient tellement adroits, qu'ils travaillaient sous l'eau, et tout en travaillant ils retiraient des canons suédois et hollandais. Les marins, comme on sait, sont tous excellents nageurs, et les femmes qui se trouvent à bord fout un certain apprentissage de In nage. J'ai été témoin du fait suivant : Une femme , lors de l'incendie d'un vaisseau hollandais, se jeta a la mer, et flt près de trois quarts de mille à la nage pour arriver à terre.

• Après le départ de la flotte suédoise, remarquez bien que je dis après le départ de la flotte suédoise, les Brandebourgeois arrivèrent en toute hâte à notre secours. Ils furent employés en grande partie au service des bâtiments, et le reste fut envoyé dans ses quartiers respectifs.

» Nous allâmes faire nos félicitations à l'amiral sur sa belle défense, nous le trouvâmes très-gai, très-calme, et ne montrant aucun souci pour les perles qu'il avait essuyées ; mais un bâtiment pour les Hollandais n'a pas plus d'importance que pour nous une amorce. L'amiral se tenait pour vainqueur, parce qu'il ne s'était pas bissé prendre, et qu'il avait causé de grands dégâts à l'ennemi. Il mo remercia de ce que je ne l'avais pas abandonné le premier jour; ma présence ne méritait pas ces remerciments, car j'avais été complètement inutile ; cependant l'anirai fit mon éloge au palatin.

» L'amiral prétendait qu'on retirerait de la mer tous les canons submergés : cela me paraissait chose inconcevable ; je désirais fort être témoin de ce travail, mais on ne le Ut qu'au retour de la belle saison, et à cette époque je dus changer de garnison.

• Je n'oublierai jamais les soins, la cordiale amitié des habitants de ce pays. Je pensai un moment à prolonger mon séjour parmi eux ; mais comme l'ordre m'était donné de rejoindre le camp, je partis en promettant à ces braves gens de revenir prendre chez eux mes quartiers

d'hiver. Je partis donc, après avoir reçu du commissaire de la ville un certificat de bonne cooduite.

» Un de mes subordonnés, Wolski, gentilhomme de Brzeziny, se maria avec la fille d'un paysan ; mes pauvres amis espéraient qne le mariage de mon compatriote me ramènerait dans leur contrée ; mais Wolski, qui était engagé par un lien plus sérieux, ne revint pas ; il quitta sa femme et retourna en Pologne avec le régiment de Piaseczynski. Quand il racontait ses amours et son mariage avec une luthérienne, il disait : t Le jour et la nuit j'entendais une voix qui me » criait : Tu as renié ton Dieu ! >

» Quand j'eus rejoint mon régiment, nous nom rendîmes au camp qui se trouvait entre Friederichs-Odde et Rysen-Friederichs. Odde est une forteresse élevée sur le bord de la mer. Rysen est une belle ville, célèbre jadis par la présence de son archevêque catholique. La première domine le passage de la mer Baltique à l'Océan, et du côté opposé sont deux forts, Helsinborg et Kronborg. Les flottes les plus formidables ne peuvent pas franchir ce détroit sans payer une contribution au roi de Danemark. Les habitants de ces contrées racontent encore avec orgueil que lorsque Alexandre de Farnèse, duc de Parme, guerroyait contre les Hollandais, par ordre du roi de Danemark on retint cinq cents vaisscaui hollandais dans la mer Baltique ; ils auraient tous péri, si on n'eût payé d'énormes rançons. On voit que ces deux forts sont un excellent commerce pour le roi de Danemark, et qu'il peut très-bien se passer de mines d'or et d'argent dans son royaume. Du reste, le pays abonde en gibier, en poisson et en miel. Le Groenland a une si grande quantité de poissons, harengs et autres, qu'on ne sait ce qu'il en adviendrait si on ne les péchait pas une fois l'an. Mais il est bien temps de laisser là l'histoire et les descriptions : dans le vrai j'aime peu l'histoire et encore moins le genre descriptif ; je reviens donc à mon sujet, c'est-à-dire moi et mes aventures.

» Tous les régiments eurent l'ordre de se trouver réunis le même jour. La division polonaise arriva ponctuellement ; elle était là à son poste, pendant que les Impériaux étaient encore en route. Les troupes alliées furent cantonnées à un mille l'une de l'autre. Le général Montécuculli gardait une grosse rancune à notre palatin; il était jaloux, l'Autrichien, en voyant toutes les recrues danoises se ranger sous le drapeau po-

lonats; aussi a la première entrevue on se fâcha fort. Le palatin loi dit : « Il ne faut point s'era* » porter pour une chose que le fer peut décider ; » tu es militaire, moi aussi ; tu es général, moi «aussi: à demain donc pour vider notre diffé- » reod.f Le lieuteuant Skoraszewski et l'écuyer tranchant de la couronne, Leszczynski, vinrent provoquer en duel Montécncolli. Les deux armées ne se mêlèrent en rien de cette affaire. L'Autrichien dépêcha deux de ses officiers au palatin; qupnd celui-ci les aperçut, il courut droit à eux, pensant qu'ils venaient lui proposer le combat ; mais il ne s'agissait pas de combat, les envoyés venaient porter des paroles de paix, d'excuses et de pardon au nom de leur général. L'électeur de Brandebourg, en apprenant cette nouvelle, dit à Montécncolli : « Vous avez bien » fait de ne pas vous battre avec Czarnieçki, car » si vous l'aviez blessé, vous auriez eu affaire à » moi ; sachez, monsieur, que je représente ici » le roi de Pologne.* Sans le secours du représentant de notre roi, Montécucolli fut puni de ses folles présomptions ; il se heurta violemment contre la planche d'un bâtiment, et il eut les jambes blessées. — Pendant deux hivers la division de Montécucolli avait mangé du pain et fait irés-peu de besogne, car le général avait été trèspassif dans toutes les affaires. Un beau jour, il s*e ravisa, il se jeta ou il alla au-devant des Suédois, mais sans nous, car il voulait ne devoir son triomphe qu'à lui-même. 11 rencontra l'ennemi entre b Fionie et Friederichs-Odde, et là, il fut si bien arrangé qu'il s'en revint tout confus.

• La conquête de, Friederichs-Odde était préservée aux Polonais; Dieu voulait que notre sabre vengeât les malheurs que les Suédois nous avaient bit éprouveriez nous.

» Pour nous emparer du fort, nous commençâmes par simuler des attaques ; les Suédois pour nous repousser faisaient des sorties et nous les battions. Pendant la nuit nous formions nos lignes de contrevallation. Le vendredi nous vînmes si près de l'ennemi, que l'ober-lieutenant Tetwin, à la tête de ses dragons, put se battre à larme blanche; nous eûmes encore le dessus dans cet engagement. Le samedi, on entendit une forte détonation, et pour cette fois nous crûmes que les Suédois allaient nous attaquer tout de bon; des cru suivirent la détonation, et tout à coup nous aperçûmes des drapeaux qui s'agitaient sur les remparts, et des voix se mirent à crier :

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