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LES FIANÇAILLES DES KOSAKS-ZAPOROGUES

TRADITION POPULAIRE POLONO-UKR ANIENNE DU XVI« SIÈCLE.

( Imité du polonais de Michel CZAYKOWSKI.)

Qu'il est beau ce lac limpide; tantôt le vivace poisson fend ses ondes, tantôt il s'enfonce, puis il reparaît à la surface, et son écaille argentée vient se briser devant les rayons d'un soleil doré. Au-dessus du lac l'agile hirondelle trace des zigzags, s'élève dans les nues, puis d'un seul trait vient effleurer l'eau; son œil semble vouloir percer l'abîme ou se perdre au delà du firmament azuré.

Une jeune fille vient en courant sur le bord du lac; la légèreté de ses pas ne laisse point de traces sur le sable ; ses yeux se portent au loin. Arrête-toi, jeune fille, arrête-toi un instant, vois ce lac dont les eaux te cherchent, elles s'approchent de toi ; regarde ce soleil si joyeux de la présence ! Les petits poissons arrivèrent sur le bord: la jeune fille leur avait paru plus belle que les plus belles fleurs aquatiques, et l'hirondelle restait suspendue dans l'espace, le cou tendu vers la jeune fille, en jetant un cri de joie et d'admiration, car la jeune fille lui avait paru plus belle que la surface du lac, plus fraîche qae la clarté du jour. Mais la fjeune fille dédaigne tout ce qui l'entoure : que lui importe à elle et l'eau et le soleil? Toute la nature l'admire dans une extase amoureuse, et elle reste indifférente; une seule voix arrive à son cœur, un seul souvenir est la vie de son àme. Elle arrive toujours en courant, agitée par une émotion dévorante; elle arrive à un tertre tumulaire, et quand elle est là, elle frappe du pied et regarde dans l'immensité des steppes. Ah! qu'elle est belle ainsi, avec sa chemise de lin serrée par un corset rouge ! Les battements de son cœur soutome n.

lèvent sa gorge, et chaque pensée apporte une teinte rosée sur son blanc visage; ses yeux brillent comme des étincelles; ses cheveux, noirs et lisses comme la plume du corbeau, sont tressés avec une ganse rouge, ils retombent négligemment sur ses gracieuses épaules; elle est vêtue d'un court jupon rouge et d'un tablier bordé d'une ganse amaranthe; sa taille mince et flexible est prise par une ceinture d'un métal brillant; sa chemise, qui monte jusqu'au cou, est attachée par un bouton. L'art de la coquetterie eût inventé ce costume qui faisait le désespoir de tous,

et qui permettait les désirs à un seul Des

rangs de perles de couleurs tournent autour de son cou; ses pieds nus sont blancs et potelés.... Tout ce qui est voilé est plein de grâces, tout ce qu'on voit est une perfection.

La jeune fille reste debout sur le tertre, ses yeux fixés vers le midi. Bientôt on voit venir de ce côté un Kosak monté sur un cheval blanc ; il accourt bride abattue; son kolpak ponceau louche à la crinière du cheval, son sabre traîne sur les cailloux, et la semelle de ses bottines rase la terre. 11 arrive au triple galop, car il brûle d'être au pied du tertre, il a vu sa bien-aimée, il l'avait devinée avant de la voir. . . Le sang du jeune Kosak bouillonne dans ses veines, son cœur bat, leurs yeux se sont rencontrés; elle vient audevant de lui, leurs bras s'entrelacent, leur première parole est un baiser 1 La parole est inventée pour feindre l'amour quand il n'est plus; la passion vraie, la passion qui domine l'âme ne s'exprime pas, elle pénètre. Quel mot en dira jamais autant qu'un baiser, un serrement de main? Le Kosak et la jeune fille n'ont point prononcé les mots : Je t'aime ; les caresses, les

saintes caresses de l'amour sont leurs serments. Le Kosak cesse d'embrasser son amie pour la regarder; la jeune tille sourit, elle est heureuse, elle est conGante : elle se sent aimée.

t Mon fidèle coursier, dit le Kosak, m'a sauvé de la mort, je lui en rends grâces. Quel bonheur que la vie, la vie que tu donnes si belle et si bonne! La rose n'est pas si jolie que toi.

— Ah ! cher Oziaf, je serais plus jolie sans les inquiétudes que j'ai eues pendant la guerre; mais une pauvre fille, loin de son bien-aimé, est comme une fleur privée d'eau.

— Tranquillise -[loi, ma chère, nous ne nous quitterons plus, j'ai dit adieu aux miens, j'ai bu avec eux le dernier verre d'eau-de-vie, j'ai vu les Zaporogues pour la dernière fois sans doute; je suis auprès de toi, Mariette, et c'est pour toujours. »

En prononçant ces mots, Oztaf devint pensif: les larmes qu'il avait versées en quittant son pays lui revenaient au cœur. Sa moustache s'abattit sur ses lèvres, ses sourcils se froncèrent... Mariette vint s'appuyer sur son épau!e et caressa ses cheveux; . . . elle avait tout compris, et elle l'aimait mieux encore en le voyant souffrir... Oslaf restait pensif, mais tout ù coup il relevé la tète, et dit :

« Le passé ne reviendra plus; allons, Mariette, allons nous jeter aux pieds de tes parents, et supplions -les de bénir notre amour. Laissons là la piqne et le sabre, et prenons la charrue et la bêche. »

Et ils s'acheminèrent vers le village ; le cheval blanc les suivait.

Le vieux père et la* mère de Mariette étaient assis devant la chaumière; les fils ainés étaient aux champs avec le bouvier, et les petits, à cheval sur des bâtons, couraient dans la cour. « Femme, dit le père d'un air triste et pénétré, ce Kosak Zaporogue a tourné la tête à notre fille; elle n'est bonne ni au travail ni au plaisir, elle passe tout son temps sur lo tertre, elle le cherche des yeux, elle l'appelle, elle veut l'attirer; et lui, court la Valaquie et la Moldavie. »

La mère aurait bien voulu défendre sa Mariette, mais elle ne savait quelle excuse inventer: elle s'en prit à Dieu, la pauvre femme!

« Si ce Kosak plaît tant à notre fille, c'est que

Dieu l'a voulu, dit-elle, et tout s'î être pour le mieux. »

Pendant qu'ils discouraient ainsi, Mariette et Oztaf se présentèrent devant eux. Oztaf fit d humbles salutations, et Mariette, rouge comme une framboise, n'osait lever les yeux. Les enfants agaçaient le cheval, jouaient avec sa crinière, lui tiraient la queue, et celui-ci se laissait faire, comme s'il avait le pressentiment de ce qui se passait.

On invita Oztaf à entrer dans la chaumière : on mangea, on but de l'eau-de-vie, après quoi Oztaf dit aux parents : c Monsieur le père et voos madame la mère, je viens ici pour votre fille; si vous consentez à me la donner en mariage, j'appendrai mon sabre, ma pique, je cultiverai la terre, et je resterai chez vous jusqu'au jour où j'aurai bati une chaumière ; mais si vous me refusez votre fille, je serai au désespoir, et j'irai encore exposer ma vie contre les Tatars. Quant à Mariette, je ne sais ce qu'il en adviendra, car elle m'aime de tout son coeur. »

Le père et la mère réfléchirent, et Mariette, debout près du poêle, n'osait dire un mot. Après quelques moments de silence qui parurent des heures au jeune Kosak, le père dit enfin :

c Puisque tu es las de courir le monde, et que notre fille te plaît, envoie-nous des fianceurs, et nous verrons à arranger le mariage. »

Oztaf, après avoir fait des remerclments, alla chez les voisins pour les prier de faire sa demande.

. Deux fianceurs arrivèrent en apportant un ponlet et un gâteau, et, après avoir déposé les présents sur la table, ils dirent :

t Nous vous offrons un gendre, brave comme son sabre et sa pique, et il sera aussi un bon cultivateur; il aime votre Mariette autant et plas qu'il n'a aimé la guerre, et il abandonne les Zaporogues pour passer ses joors avec vous et manger en commun le morceau de pain qu'il aura gagné à la sueur de son front. Il est franc et loyal, brave, nous vous l'avons dit, et il feraua bon mari. Oh! soyez tranquille, ce mari-là ne portera pas les jupons. »

Le vieux père se prit à sourire, et répondit : «Comme ce n'est pas moi qui réponse, ce n'est pat à moi à me décider, il dépend de Mariette d'accepter on de refuser. » Et se tournant vers sa

femme» il ajouta : « Ya chercher notre fille, il faut qu'elle réponde elle-même aux Ganceurs. >

La mère sortit, et les hommes restèrent a boire et à manger, en causant des nouvelles du jour. Entre autres nouvelles, ils disaient que le roi de Pologne, Éiîenne Batory, se préparait ù faire uoe expédition contre les Moskovites, et qu'au nom de la république, il avait invité l'at tanna Rozynski à réunir les Kosaks pour cette guerre. Tous regrettaient de n'être plus en âge de venir au secours des Polonais, de leurs frères; ils se rappelaient les expéditions qu'ils avaient faites sous leurs attamans Wenzyk etSwisrgonski. i Quand nous étions enfants, disaientils, on nous parlait du célèbre Oslaff Daszkiewicz, qui prenait part aux guerres de Sigismond Ier, de glorieuse mémoire. »

La présence de Mariette mit fin à cette conversation ; elle entra d'un air timide, ne sachant si elle devait avancer ou reculer; sa mère la poussa, et la pauvre fille, toute tremblante, remit une serviette aux fianceurs en gage de consentement, ensuite elle alla se cacher derrière le poêle.

Les fianceurs, tout contents du résultat de leur mission, caressèrent leur barbe, sortirent, et rentrèrent un instant après avec Ostaf, qui les avaitattendus à l'entrée de la cour. Ostaf posa sur la table des ceintures enrichies d'or et d'argent, des pierreries, des étoffes de soie, des franges d'or et des poignards d'un précieux travail ; ces objets étaient le butin enlevé aux Tatars et aux Turks. 11 distribua ces magnifiques présents dans la famille de sa future, puis il alla chercher Mariette derrière le poêle, et Mariette se laissa conduire sans faire la moindre résistance. Tous deux se jetèrent aux pieds des parents, et, après ce devoir accompli, ils saluèrent toute la famille et remercièrent les fianceurs.

Vers le soir, les voisins se rendirent chez les parents des fiancés. Les plus âgés se placèrent aatour d'nne table, et mangèrent des mets du pays, tandis que la jeunesse se groupait autour des joueurs de violon et de timbales. Quant aux fianceurs, leur rôle était de verser des rasades d'eau-de-vie et d'hydromel, et de faire force plaisanteries.

Enfin, les violons avec accompagne ment de timbales se firent entendre. Ostaf posa sa main gauche sur sa hanche, et de sa main droite prit un fichu dont il présenta le bout à Mariette : c'est ainsi qu'ils ouvrirent la danse. Les antres couples les suivaient, mais Oxtaf, le kolpak sur l'oreille, la moustache retroussée, donnait le signal des fignres. Cette longue file s'agitait, se tortillait comme un serpent ; chaque couple en passant devant les violons frappait du pied, puis faisait une glissade en avant, et faisait un salut respectueux quand il se trouvait devant les vieillards.

Ceci n'était que le prélude de la danse, et bientôt on commença la kosake : les jeunes filles se placèrent sur une seule ligne, en rougissant, en souriant, et en baissant les yeux ; les cavaliers se mirent en face, rejetèrent leurs cheveux en arrière, et regardèrent hardiment leurs belles. Rien de plus gracieux que cette danse ; les cavaliers frappent d'abord dn pied, ensuite ils dansent en s'inclinant un peu, les danseuses tournent en frappant des talons, pais elles s'approchent des cavaliers comme si elles voulaient recevoir leurs baisers ; mais aussitôt elles reculent, s'arrêtent un instant, frappent du pied, reviennent, prennent la main des cavaliers, leur caressenlles cheveux, puis elles se sauvent ; alors les cavaliers entonnent une chanson, les jeunes filles répondent en chœur, le Violon se tait, et les timbales font pianissimo; mais bientôt les violons recommencent, la danse reprend, et tout s'anime de plus belle après cette interruption.

Pendant qu'on se livrait à la joie, on entendit l'aboiement des chiens, et le bruit lointain de la cavalerie. La musique des fiançailles se tut, les danses cessèrent ; tout le monde accourut sur la porte pour voir ce que c'était, et bientôt on vit les régiments des Kosaks Zaporognes qui quittaient Czerkask pour se rendre à Bialacerkiew . Les maîtres de la chaumière invitèrent les chefs au festin des fiançailles, mais l'un d'eux s'excusa, en disant qu'ils étaient pressés d'arriver a leur destination. « Merci, frères, ajouta-t-il, de votre offre hospitalière, mais le roi Etienne et la république polonaise nous invitent à un banquet plus sérieux. Notre vénérable attaman nous attend à Bialaceikiew, et dès que nous serons réunis à nos frères de Pologne, nous franchirons la Russie-Blanche, et nous boirons à pleines rasades le sang de nos cruels ennemis les Moskovites. Nous vous souhaitons autant de bonheur, que nous nous souhaitons de gloire et de

batin. * Ayant dit, il vida un verre d'ean-de-vie sans descendre de cheval ; les antres Kosaks en firent autant, et les plus malins se tournèrent agilement sur leurs selles, et embrassèrent les jeunes filles sans que personne en vît rien.

Ostaf jetait des regards inquiets tantôt sur Mariette, tantôt sur les Kosaks; il retrouvait ses compagnons d'armes, et les retrouvait sans oser leur serrer la main ! des larmes roulaient dans ses yeux. Mais quand il vit s'éloigner la dernière colonne, il regarda Mariette avec une expression déchirante, se mit à sangloter, et partit sans avoir la force de dire un mot. Mariette n'osa le suivre....

Bientôt les régiments se perdirent derrière les collines, [et la musique recommença â jouer, et les couples recommencèrent à danser. Mais Ostaf n'était plus là ! Mariette le cherchait, l'appelait, et l'écho seul répétait ses pleurs et ses paroles. Les jeunes gens se dispersèrent pour tâcher de le découvrir ; mais lui, son cheval i>lanc, son sabre et sa pique, tout avait disparu. Des pâtres vinrent dire que de loin ils avaient vu Ostaf qui sellait son cheval, en poussant des cris de désespoir, et que toujours il regardait du côté de la chaumière en agitant ses mains; qu'ensuite il monta à cheval, piqua des deux, franchit les baies et les ravins, et rejoignit les Kosaks en un clin d'œil. La pauvre fille fondit en larmes en entendant ce récit; ses parents cherchèrent à la consoler, mais eux-mêmes étaient pénétrés de douleur. Les fianceurs promirent d'aller à la poursuite d'Ostaf, pour le ramener à sa fiancée. Les convives regagnèrent tristement leur de» meure, et les tables restèrent couvertes de mets que personne ne voulait plus toucher : quand la douleur s'empare de l'âme, les sens deviennent inertes. Cette pauvre fille, si belle et si malheureuse, avait attendri tous les assistants.

Tout était changé dans l'intérieur de la chaumière; le vieux père de Mariette fronçait le sourcil, et ne trouvait plus un sourire même pour sa fille; et la mère!., peut-on exprimer la douleur d'une mère qui voit dépérir son enfant ! Mariette était méconnaissable, ses joues restaient pâles comme un linceul, et ses yeux si brillants, si étincelants de passion, étaient aujourd'hui éteints par les larmes. Le travail, la distraction ne lui sont plus possibles ; jour et nuit elle pleure,

jour et nuit elle prie. Quelquefois elle va consulter une devineresse : il y a ce contraste de piété et de superstition dans toutes les âmes tendres ; on lui parle de guerre, de gloire, de mort, chaque prédiction lui semble un arrêt, et elle revient près de sa mère, pour chercher uo regard compatissant ; elle voudrait se résigner, elle voudrait surtout persuader à sa mère qu'elle pourra vivre avec son désespoir, mais le cœur d'une mère ne s'abuse pas ! Mariette, dans son sommeil, croit voir Ostaf, olle le voit plein de gloire et tout chargé d'un riche butin; il revient de l'expédition avec son coursier blanc, mais au moment où il va se jeter dans les brasde sa fiancée, son kolpak tombe par terre, et une tête de mort apparaît à Mariette. La pauvre fille se réveille en criant, elle est agjtée de spasmes convulsifs ; sa mère essaie de la calmer, elles pleurent ensemble !

Les jours, les mois se passent, et les Kosaks ne sont point encore de retour dans la contrée. On dit que le roi Etienne, à la tête de3 Polonais, des Litvaniens, des Kosaks et des Hongrois, poursuit à outrance les Moskovites et leur tzar Y van, et que les palatinats de la Russie-Blanche se soumettent encore à l'aigle blanc de Pologne et au cavalier armé de Litvanie ; que l'armée s'est couverte de gloire aux sièges de Pskow et de Wielkie-Luki, et que le roi des Polonais, enchanté de la belle conduite des Kosaks, leur accorde des immunités, les place à l'aile droite de son armée, etleur paye exactement leur solde. Le roi, dit-on, parle très-familièrement à l'attaman, il demande des conseils à son expérience, et les Polonais et les Kosaks s'aiment comme s'ils avaient sucé le lait de la même mère.

Telles étaient les nouvelles qu'on rapportait de l'armée.

Bientôt de nouveaux détachements quittèrent les cataractes ou porogues dn Dniéper, pour rejoindre l'armée nationale; ils passèrent près de la chaumière de Mariette, et elle les chargea de dire à Ostaf qu'elle l'aimait toujours, et qu'elle était bien malheureuse de son absence. «Dites-lui, ajouta-t-elle, que je donnerais tonte ma vie pour le voir un instant.»

Les saisons se succédaient, et personne ne revenait de la Moskovie ! Pays de malédiction ! là il n'y avait point de riches turbans, point d'or, point de ces belles armes que les Kosaks avaient trouvées dans la Circassie ; point de cuir comme en Tatarie, point de bétail comme en

Walaquie! Les hommes en Moskovie sont forts comme des chênes, les boïars fiers comme des sangliers, et le tzar cruel comme un tigre : celui qui tombe dans ses griffes est sûr de trouver la mort. Les villes sont en bois, et désertes et pauvres ; les champs ne 6ont point fertiles, et plusieurs produits de la nature leur sont refusés ; cependant les Kosaks restaient en Moskovie, car s'ils n'avaient pas de butin à espérer, ils se repaissaient du sang de leurs ennemis.

On était à la moitié du printemps, et Mariette était triste comme pendant les jours sans soleil ; mais elle ne pleure plus, la pauvre fille, elle ne pleure plus, elle n'a plus de larmes : sa douleur est devenue trop profonde pour se montrer au dehors; elle ne peut ni s'épancher, ni se plaindre, son âme éprouve un engourdissement qui n'est point encore la mort, et qui n'est point la vie. Chaque jour elle se dirige vers le lac, et elle monte péniblement sur le tertre tumulaire ; quand elle est là, elle plonge ses regards dans les steppes; elle passe des heures eniières dans la même attitude ; an-dessus de sa lête l'oiseau passe et repasse, en faisant entendre des cris lugubres, de sinistres présages. Son frère et sa sœur, inquiets de ses fréquentes absences, viennent la chercher, et racontent aux vieux parents l'état dans lequel ils ont trouvé Mariette. La famille se décide à consulter un sorcier, qui dit l'avenir aux jeunes filles, et qui a des herbes mystérieuses pour guérir tous les maux. Ce n'est pas tout, on fait dire des messes pour Mariette, mais rien ne sert ; ce qu'il faut à Mariette, c'est un cœur pour son cœur; ce qnïl lui faut, c'est ce lien sympathique qui de deux âmes en fait une !

Un joar, selon son habitude, Mariette alla dès le matin au tertre tumulaire. Le soleil brillait, les eaux du hc étaient calmes, le petit poisson s'agitait sous les ondes, l'hirondelle effleurait l'eau de son aile, la nature était riante, riante comme la veille, riante comme tous les jours de printemps. Un lièvre traversa la route que Mariette avait prise, et à la ganebe de la jeune fille les corneilles croassaient, le chien hurlait, et les oiseaux de mauvais augure sillonnaient 1 air et criaient plus lugubrement qu'à l'ordinaire.

Mariette s'assit sur le tertre; elle y était depuis longtemps, quand elle aperçut des nuages

de poussière qui venaient du septentrion. Aussitôt elle se lève, se dresse sur la pointe des pieds, et attend avec anxiété ce qui va venir... Ce sont les Kosaks, elle a reconnu les régimeuts. Les Kosaks marchent lentement, aucun cheval ne quitte les rangs pour arriver près du tertre avant les autres ; pas un sabre ne brandit dans l'air, on n'entend pas les chants populaires, tout est morne, tout est silencieux. Les Kosaks s'approchent du tertre, et Mariette aperçoit dans l'arrière-garde un chariot traîné par des hommes; et derrière, un cheval blanc qui marche la téte basse ; ce cheval est recouvert d'une housse de soie rouge, et sur sa selle sont déposés une pique et uu sabre en croix-: la housse de soie rouge était le signe d'honneur qu'on accordait aux plus braves. Mariette regarde, soupire une dernière fois, sourit et tombe morte!

Les détachements passèrent l'un après l'autre à côté du tertre sans voir la pauvre morte ; ils côtoyèrent le lac, et s'arrêtèrent devant la chaumière. Le chef, le même qui avait été invité aux fiançailles avant l'expédition, entra seul dans la cour, et en s'approchant du père et de la mère de Mariette, il dit:

« Une seule fois notre mère nous met au monde, et une seule foison meurt. La fatalité voulut que nous passassions ici il y a deux ans, pour emporter avec nous la joie et le bonheur des fiançailles. Notre frère Ostaf aimait votre fille plus que tout ce qu'on peut aimer ; Dieu sait combien la séparation lui coûta ! il pleurait en nous racontant les combats de son cœur; mais que faire ? l'ivrogne ne se déshabitue pas de l'eau-de-vie, le loup ne peut vivre que dans les bois; Ostaf quitta sa fiancée, renonça au boaheur, et courut comme un forcené quand il vit les piques et les chevaux; mais, hélas ! les morts ne ressuscitent pas, et du même pied on ne peut aller en avant et en arrière. Ostaf fit des merveilles sur le champ de bataille ; sous Pskow il tailla en pièces vingt Moskovites, mais bientôt après il trouva la mort qui l'avait épargné tant de fois. En mourant il nous recommanda d'amener ici son corps, de donner à Mariette son cheval, sa pique, son sabre, enfin toute la richesse du Kosak, et de lui dire qu'il avait pensé h elle jusqu'au dernier instant [de sa vie. « Dites-lui, ajouta-t-il, que je la dégage de sa parole, et qu'elle peut se marier si elle le veut. >

Le vieux père soupira tristement, et la mère se mit à courir vers le tertre pour chercher sa

fille ; elle fut longtemps avant de revenir.puis on entendit des sanglots, c'était ellé, celait la pauvre mère, c Elle le savait mieux que nous, dit-elle en entrant dans la chaumière ; son corps est la, son Ame est au ciel ; 6 Mariette ! Mariette, que je suis malheureuse 1 » Le père pleurait aussi, et les Kosaks, d'un air pénétré, entrèrent dans la cour, prirent six planches de platane et deux de sapin pour en faire un cercueil. Le platane et le sapin sont des bois consacrés par les traditions populaires de l'Ukraine. Quand le cercueil fut achevé, ils y déposèrent les restes d'Ostaf, et les portèrent en terre. Un prêtre arriva, et déposa le corps de Mariette auprès de celui d'Oslaf ; U la bénit et lut l'Évangile, quoiqu'elle fût morte sans les secours de la religion. Les Kosaks firent une fosse avec leurs sabres, et descendi-

rent les deux corps ; le père, la mère et toute

la famille assistaient. Les Kosaks, après avoir rendu les derniers devoirs à leur frère d'annea, se dirigèrent vers le Doiéper ; ils marchaient dans une attitude pensive. En les voyant, on ne pouvait croire qu'ils revenaient d'une belle et glorieuse expédition.

Le cheval blanc ne voulut plus quitter le tertre, «1 broutait des herbes desséchées. Un jour on le trouva mort au sommet du tertre, sur la tombe de Mariette et d'Ostaf.

Tout le village partagea la douleur de la famille de Mariette, et depuis cette époque, quand des fianceurs viennent demander une fille en mariage, on disait: i Dieu veuille que nos Sancailles ne ressemblent pas à celle du Kosak Za* porogue ï » Olympe Cnonao.

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