‹ La Pologne, historique, littéraire, monumentale et pittoresqueChapitre 59 sur 105 · TOM II · texte numérisé non relu

TOM II

croyaient agir efficacement dans l'intérêt de (a

Alexandre sentait donc que toutes les chances étaient en faveur de Napoléon. Mais il eut recours aux seuls moyens qui lui restaient. Cajoler et tromper habilement, promettre toujours, se montrer libéral, et tout remettre à un avenir indéfini, tel fut son rôle. Il l'exploita avec persévérance, et il réussit d'autant mieux qu'il oppo* sait les Polonais aux Polonais, divisait par conséquent leur action, et se réjouissait en voyant les dupes qui mettaient en lui toute leur confiance, et qui croyaient à la possibilité de la restauration et de l'existence indépendante de la Pologne par le fait du cabinet de Saint-Pétersbourg.

L'histoire a déjà prononcé; mais c'est un ouvrage spécial qui développera les événements de cette époque et qui peindra les hommes qui ont joué un rôle principal ou secondaire dans ce grand drame. Aujourd'hui nous concentrons notre attention sur Kosciuszko qui, victime du machiavélisme moskovite, le fut encore de ceux qui avaient intérêt à couvrir leurs fatales illusions d'un nom illustre, d'un caractère inébranlable, qui avait résisté au plus puissant des conquérants.

En remportant la victoire d'Austerlitz en Moravie, province de la Slavonie, Napoléon était aux portes de la Pologne. Ses habitants tressaillirent de joie. Alexandre fut effrayé, mais la paix de Piesbourg le calma. Un an plus tard la victoire de léna, amenant la campagne de 1807, réveilla toutes les craintes d'Alexandre; il conçut le projet de faire venir Kosciuszko; une lettre allait lui être envoyée, mais on réfléchit encore, et on se décida à appeler le général Kniazicwicz, qui avait refusé en iSOi d'être l'instrument aveugle du consul Bonaparte. Alexandre oiïrait à Kniazicwicz un commande-

ment de troupes polonaises à opposer à celles du général Dombrowski; il refusa, car il savait qu'on le tromperait. Mais la paix de Tilsilt tranquillisa Alexandre. Avant l'ouverture de celle dernière campagne, Napoléon voulut aiteler à son char Kosciuszko. Le grand citoyen était capable de tous les sacriâces ; mais avant tout il voulait obtenir des garanties pour sa patrie. Napoléon exigeait une obéissance aveugle; Kosciuszko, ne se croyant pas en droit de représenter toute sa nation, resta neutre jusqu'à l'année 1814.

Les désastres de 1812 et 1815 changèrent la face de l'Europe. Alexandre, qui redoutait le désespoir des Polonais, et qui voulait empiéter le plus possible sur la Pologne, chercha à s'entourer de toutes les opinions, de tous les partis, servant les uns et les autres et promet tant à tous. En arrivant à Paris, il fil toutes les avances possibles à Kosciuszko ; le prince Adam-Georges Czartoryski lâcha d'influencer le général : pn peut se fier à Alexandre, disait-il. Paroles, lettres, conversations, on mil tout en œuvre. Kosciuszko se trouva dansjme position délicate; il céda, et promit son appui aux projets d'Alexandre. Mais comme il lui restait des doutes et des craintes, il agit avec une extrême réserve, et jamais il ne démentit son caractère. Repoussant toujours les conseils des dupés avec ses sentiments démocratiques et républicains, il ne perdit rien* dans l'opinion du peuple.

Pendant qu'on dépeçait et qu'on s'adjugeait les territoires et les peuples au congrès de Vienne, où la question polonaise semblait dominer toutes les autres questions, le débarquement inopiné de Napoléon et son arrivée à Paris le 20 mars 1815 changèrent les dispositions de ce congrès. La Saint-Alliance, voulant entraîner avec une nou velle vigueur la Russie contre Napoléon, céda définitivement le royaume de Pologne à Alexandre, qui se hita d'écrire à Kosciuszko pour le presser dallera Vienne, afin de prouver à l'Europe qu'il disposait de cet homme à sa manière. Il signa le 5 mai les traités qui garantissaient l'existence dn royaume de Pologne, quoique ce fût réellement le sixième partage de ce pays ; et la veille de son départ de Vienne, Alexandre signa la proclamation suivante, digne de la chancellerie moskovite : alors il craignait encore Napoléon, et se renfermait dans des promesses vagues. Voici la teneur de cette proclamation :

< La guerre apportée dans notre patrie dans l'intention de subjuguer le monde a réuni la

OGXE.

Russie et l'Europe entière, qui ont ref celte guerre sous les murs de Paris. Depuis ce moment, nous avons en l'espoir de reconquérir l'indépendance des nations, et de lui donner pour bases la justice, la modération et les idées libérales, trop longtemps effacées par le despotisme militaire du livre des droits civils et politiques des peuples.

» Le congrès de Vienne a élé formé pour procurer les bienfaits d'une paix durable à l'Europe, écrasée par les calamités de la guerre. Mais pour parvenir à ce but si désiré, il était indispensable que chacun, mettant de côté ses intérêts personnels pour s'occuper de l'intérêt général, fit des concessions et des sacrifices exigés par les circonstances. C'est d'après ces principes qu'a été réglé le sort de la Pologne. 11 était essentiel de la faire entrer dans le cercle des nations, qui, par la participation mutuelle de leur bien-être el des avantages de la civilisation, s'améliorent les unes les autres.

i Cependant, en travaillant à rétablir ce nou* veau lien dans la chaîne des intérêts européens, on ne pouvait pas consulter les seuls intérêt» de la Pologne. Le bonheur de chaque Etal en particulier, et la nécessité de garantir la sûrelé de tous, ue permettaient pas de faire des arrangements de détails spécialement appropriés aux intérêts locaux de la Pologne, mais qui auraient pu ne pas se trouver en harmonie avec les intérêts communs qui assurent la balance générale de l'Europe.

» Une politique saine, l'expérience du passé, et cette même religion qui nous prescrit d avoir égard aux longues souffrances de cette nation estimable, nous ont imposé le devoir de ne ménager aucun sacrifice pour préserver l'Earop»' de nouveaux malheurs, et pour assurer la Iranquillité du monde.

> Polonais, nous aimons à apprécier la grandeur d'à me, la sensibilité el la fermeté qui distinguent votre caractère national, et qui ont éclaté dans vos efforts pour recouvrer l'existence politique de votre patrie, que vous aimez pardessus tout.

» L'effervescence de vos souhaits vous a q»*'* quefois écarté de ce but si désirable, eo T0U* égarant dans une route opposée. Ces erreurs

inséparables.

i Quant à nous, nous avons été toujours dirige par des sentiments d'indulgence pour les coupa-

bles, d'amour et de générosité pour la nation ; par le désir de couvrir le passé d'un entier oubli, et de réparer tous les maux soufferts, en donnant à votre pays tout ce qui peut le rendre véritablement heureux.

» Les traités que nous avons conclus à Vienne vous feront connaître la circonscription politique de la Pologne, et les avantages dont jouiront les contrées qui passent sous notre autorité.

» Polonais, de nouveaux liens vont vous unir à on peuple généreux, qui, par d'anciennes relations, par une valeur digne de la vôtre, et par le nom commun de nation» slaves, est disposé à vous admeiiré à une confraternité qui sera ch^re et utile aux deux peuples. Une constitution sage et une union inaltérable vous attacheront au sort dune grande monarchie, trop étendue pour avoir besoin de s'agrandir, et dont le gouvernement n'aura jamais d'autres règles de politique qu'une justice impartiale et des idées géné-

» Dorénavant, votre patriotisme, éclairé par l'expérience, guidé par la reconnaissance, trouvera dans les institutions nationales un mobile et un but capables d'occuper toutes ses facultés,

» Une constitution appropriée aux besoins des localités et à votre caractère, l'usage de votre langue conservée dans les actes publics, les fonctions et les emplois accordés anx seuls Polonais, la liberté du commerce et de la navigation, les facilités des communications avec les parties de l'ancienne Pologne qui restent sous un autre pouvoir, votre armée nationale, tous les moyens garantis pour perfectionner vos lois, la libre circulation des lumières dans votre pays : tels sont les avantages dont vous jouirez sous notre domination, et sous celle de nos successeurs, et que vous transmettrez comme un héritage patriotique à vos descendants.

* Ce nouvel Etat devient royaume de Pologne, »i vivement désiré, depuis si longtemps réclame par la nation, et acquis au prix de tant de sang et de sacrifices.

> Pour aplanir les difficultés qui se sont élevées au sujet de la ville de Krakovie, nous avons fait adopter l'idée de rendre cette ville neutre et libre. Ce pays, placé sous la protection de trois puissances libératrices et amies, jouira du bonheur et de la tranquillité, en se consacrant uniquement aux sciences, aux arts, au commerce et à l'industrie. Il sera comme un monument

d'une politique magnanime, qui a placé celte liberté dan« l'endroit même où reposent les cendres des meilleurs de vos. rois, et où se rattachent les plus nobles souvenirs de la patrie polonaise.

> Enfin, pour couronner une œuvre que les malheurs des temps ont si longtemps retardée, on a copsenti.d'un accord unanime, que, dans les parties mêmes de la Pologne soumises aux dominations autrichienne et prussienne, les habitants fussent désormais gouvernés par leurs propres magistrats choisis dans le pays.

» Polonais, il n'était pas possible de régler vos destinées et tout ce qui tient à Votre bonheur national d'une autre manière; il était nécessaire de vous conserver une patrie, qui ne fût ni un sujet de jalousie ou d'inquiétude pour vos voisins, ni un sujet de guerre pour l'Europe. Tels étaient les désirs des amis de l'humanité, et tel devait être le but d'une politique éclairée.

> Par le commun accord du congrès européen assemblé à Vienne, et d'après la cession de Sa Majesté le roi de Saxe, nous prenons possession à jamais du duché de Warsovie, qui nous est échu par les droits des traités, et nous nommons un gouvernement provisoire, composé de personnes revêtues de nos pleins-pouvoirs, afin que, sans aucun délai, cette nation soit appelée à jouir d'un régime constitutionnel dont les bases soient préparées d'après le vœu général, et affermies par les consentement des habitants.

> Nos chargés de pouvoir vous feront connaître toutes les garanties qui vous ont été accordées dans les conférences de Vienne. Vous reconnaîtrez en même temps celles qui résulteront de la réunion constitutionnelle de votre patrie avec notre empire, de cette union qui doit régler vos droits, vos devoirs et vos destinées.

> A cette fin, nous appelons toutes les classes de citoyens, nous appelons l'armée, les magistrats, à prêter le serment de fidélité, qui sera une garantie de vos devoirs envers nous, et de votre obéissance filiale, ainsi que de notre protection paternelle et de nos soins pour volre^bonlieur.

> Le premier «les detoirs que nous voulons remplir envers vous sera de vous affranchir, le plus têt possible, des fardeaux si onéreux dont l'étal de guerre prolongé a fait accabler le pays. Nous en connaissons toute l'énormité, et c'est avec un profond chagrin que nous nous sommes

vu réduit jusqu'ici à l'impossibilité (Ten alléger le poids.

» Polonais, puisse cette époque mémoroblc, qui change et Oxe votre sort, satisfaire à la fois tous vos vœux, réaliser vos espérances longtemps trompées, et réunir tous les sentiments dans le seul amour de la patrie et de votre monarque î

» Ptiissiez-vous, en contribuant à la grandeur et ù la prospérité de votre empire, en mettant votre confiance entière dans notre justice et dans nos dispositions pour votre bonheur, vous rendre dignes du bienfait de votre existence politique, et des nouvelles améliorations dont votre condition sera susceptible.

• Vienne, 95 mai (13 v. s.) 1815.

* Alexandre. »

Kosciuszko reçut le 15 avril la lettre d'Alexandre qui l'invitait à se rendre à Vienne.

Il se mit en route, accompagné de son aidede-camp, Frantz de Zeltner. Chemin faisant, Kosciuszko rencontra, Alexandre à Braunau sur l'Inn ( 27 mai ) ; le général lui ouvrit la portière : Alexandre l'embrassa et le fit monter avec lui dans la chambre du maître de poste, où Ils eurent une conférence d'un quart d'heure. Pressé de tenir ses promesses, Alexandre s'excusa et finit par dire à Kosciuszko : c Général, j'ap- » précie les efforts des Polonais pour reconquérir

• leur patrie et lui rendre une existence digne

* d'eux ; mais une branche enlevée de l'arbre où i elle a pris naissance s'y rattarhe de nouveau » dès qu'on la réunit au tronc qui faisait sa force. » De vous autres dépend votre régénération fu-

» ture Vos destinées sont celles du peuple

> slave

Le vertueux républicain n'ignorait pas que désormais la destinée de sa patrie était intimement liée aux destinées de toute laSIavonie, mais il savait aussi que c'est à la Pologne" qu'appartient l'initiative libérale, et que les Slaves, pour être dignes de leurs destinées futures, doivent s'attacher à elle et y puiser les germes de l'égalité, de la liberté et de la civilisation.

L'ame de Kosciuzko fut brisée après cet entretien; il n'en continua pas moins sa roule, et le 31 mai il arriva à Vienne. Il alla aussitôt à l'ambassade de Russie, et s'entretint avec les Polonais qui s'y trouvaient alors; mais voyant que toutes ses espérances étaient trompées, il écrivit les deux lettres suivantes à Alexandre et à Czartoryski, pour leur prouver qu'il n'était plus dupe des ca-

joleries,des erreurs.et qu'il repoussait toutes les machinations diplomatiques, ne pouvant compter, disait-il, sur les promesses des puissances coenvahissantes et co-partageantes i < Si Alexandre recule devant sa parole, ajoutait-il, s'il refuse aujourd'hui ce qu'il a accordé hier, quelle confiance pourrait-on avoir dans ses successeur»? Il faut que la Pologne, la Litvanie, la Volhynie. la Podolie et l'Ukraine soient réunies, on* dans quelques années d'ici, Warsovie deviendra le misérable chef-lieu d'un arrondissement moskovtté. Je n'apeeçois que du sang et des trahisons: te désintéressement de la jeunesse, le du peuple essaieront un nouveau 1794 j dans quelles mains tombera le timon de la cause nationale révolutionnaire 1 quels seront les chefs capables de profiter des leçons du passé L.<»

- Vienne, 10 juin 1815.

» Sire, le prince Czartoryski m'a développé tous les bienfaits que Votre Majesté iltipériale et royale prépare pour la nàtion polonaise. Les expressions ne peuvent répondre à més séûtliriëiits de reconnaissance et d'admiration1.

» Une seule inquiétude trouble encore Mita àme et ma joie. Je suis éé Lltvanien, Sire, et je n'ai que peu d'années à i Ivre ; néarimoins le voile de l'avenir couvre encore les destinées de ma terre natale et de tant d'autres provinces de ma patrie. Je n'oublie point les ma'grtdhinlès promesses que Votre Majesté impériale et royale a daigné me faire verbalement à cet égard, ainsi qu'à plusieurs de mes compatriotes. Mon cœilr ne me permettra jamais de douter de l'effet de ces paroles sacrées; mais mon ime, intimidée par de si longs malheurs, a besoin d'être de nouveau rassurée.

» N'écoulant que l'impulsion de mes sentiments, je suis venu dévouer le reste de mon existence au service de Votre Majesté impériale et royale. Toutefois, Sire, soyez mon arbitre dans cette conjoncture décisive pour ma conscience, et par un seul mot bienveillant daignez dire que vous approuvez ma détermination. Ce mot remplira l'unique vœu qui me reste à former, celui de descendre au tombeau avec la consolante certitude que tous vos sujets polonais seront appelé* à bénir vos bienfaits. Celle certitude, je favoue, augmenterait à l'infini mes efforts et l'énergie Je mon zèle.

» Je n'oserai jamais, Sire, presser l'exécution

de vos grands projets ; j'en garderai saintement la pensée pour mu propre conscience, et ce ne sera que sur une autorisation expresse que je ferai usage de ce dépôt sacré.

» J'attendrai ici vos ordres sur mon humble prière : c'est la dernière que j'ose encore meure aux pieds de Votre Majesté impériale et royale, avec un sentiment de confiance inébranlable, qui ne pent être égalé que par voire magnanimité et par votre incomparable bonté,

» Kosciusxso. >

Am prineé Cxartorytki.

« Vienne, Î3 juin 1815.

> Mon clicr prince, je mets uu grand prix à votre amitié : votre façon de penser éiant conformé à la mienne, vous êtes sans doute convaincu que le premier de mes désirs est de servir efficacement ma patrie. Le refus de l'empereur de répbndre à ma dernière lettre de Vienne, dont vous trouverez (a copie ci-jointe, m'oie la possibilité d'atteindre ce bût. Je nerveux point agir sans garantie pour mon pays, ni me laisser leurrer par l'espérance.

» J'ai mis dans la même balance les intérêts de mon pays et ceux de l'empereur ; je suis incapable de les séparer : dans l'impossibilité de faire davantage, je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, mais non pour la voir restreinte à celte petite portion de territoire emphatiquement décoré du nom de royaume de Pologne.

» Nous devons rendre grâce à l'empereurd'avoir ressuscité le nom polonais; cependant le nom seul- ne constitue pas une nation. L'étendue du territoire et le nombre des habitants sont quelque chose. Je ne vois pas sur quoi fonder, si ce n'est sur nos vœux, la garantie des promesses qu'il nous ût, a moi et à tant d'autres de mes compatriotes, d'étendre les frontières de la Pologne jusqu'à la Dzwioa et au Borysthène ; ce qui, en établissant une certaine proportion de force et de nombre, aurait contribué à mu intenir entre les Russes et nous une considération mutuelle et une amitié stable.

* Ayant une constitution libérale et tout à fait séparée, comme ils se le promettaient, les Polonais se seraient estimés heureux de se trouver avec les Russes sous le sceptre d'un si grand Bonarque. Mais, dès le début, j'aperçois un Ordre de choses tout différent : les Russes remplissent concurremment avec nous les pre~ "ùeres places du gouvernement. Ceci ne peut

certainement pas inspirer* une "grande confiance aux Polonais; ils prévoient, non sans crainte, qu'avec le temps le nom polonais tombera dans le mépris, et que les Russes nous traiteront bientôt comme leurs sujets ; et* en effet, comment une population si bornée pourrait-elle se soustraire a leur prépondérance ? Et ceux de nos frères retenus sous le sceptre de la Russie* pouvons-nous les oublier? Nos cœurs souffrent cle ne pas les voir réunisà nous : nous avions pour garant de celte réunion la parole sacrée de l'empereur lui-même. C'était ainsi que devait se former une population d'une douzaine de millions d'âmes, qui aurait constitué le royaume de Pologne, royaume qui, comme celui de Hongrie, ayant sa constitution et ses lois particulières, devait* sous un même sceptre, former un même empire avec la Russie.

» Ici, je dois séparer les intentions généreuses et humaines de l'empereur d'avec la politique de son cabinet. Je conserverai jusqu'à la mort une juste reconnaissance envers ce prince, pour avoir ressuscité le nom polonais, qooiqu'en toi donnant des bornes si restreintes.

» Que la Providence vous dirige : quant à moi, ne pouvant plus servir utilement ma pairie, je me réfugie en Suisse. Vous savez ai j'ai coopéré, autant qu'il a été en moi, an bien public.

> Je vous embrasse, mon cher prince, avec une sincère amitié.

» KoscnjszKO. > Alexandre reçut la lettre de Kosciussko presque en même temps que la nouvelle de la bataille de Waterloo. L'aigle victorieux de la France était abattu , et l'insolent orgueil de la Suinte-Alliance osait lever la tête. Il se garda bien de répondre à Kosciusako. Aussi ce dernier* le cœur navré de douleur, quitta Vienne, et arriva à Soleure le S juillet 1815, où il voulait attendre, avant de rentrer en France, que les événements politiques ae fussent éelaircis.

Kosciuwko prit un appartement dans une maison proche de celle où demeurait Xavier de Zeltr ner, frère de Pierre-Joseph chez qui Kosciusako avait passé quinze ans* à Berville, près Fontainebleau. A la fin d'août, il apprit la mort de madame Zeltner qui finit ses jours à Paris) cette nouvelle lui causa une vive douleur.

Depuis son arrivée à Soleure, tous ses instants furent marqués par des actes de bienfaisance; les habitants du pays l'adoraient, et son aouvenir sera à jamais béni.

386 LA P«J

Au mois de mai, il se trouvait à Yverdun, où il visitn l'Institut de Pestalozzi. M. M.-A. Jullien Paccompngnait; son fils Auguste Jullien, l'un des élèves les plus distingués de cet Institut, défilait a la tête de ses jeunes camarades, et fut tendrement embrassé par le général polonais; depuis, Kosciuszko porta toujours un vifintércià la famille de M. M.-A. Jullien, de Paris, qui a écrit une notice intéressante sur la vie du héros de la Pologne. Pendant une belle soirée d'automne de la même année, Koscitiszko, Jullien et quelques autres personnes de leur connaissance firent une excursion dans le bois de Saint-Verens, près Soleure : l'aspect de ce lieu avait fait naître dans tous les promeneurs un sentiment d'admiration silencieuse, lorsque M. Jullien prit la parole, et cita les vers suivants du poète Arnault :

De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu? — Je n'en sais rien.

L'orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien.

De son inconstante haleine, Le zéphir ou l'aquilon, Depuis ce jour, me promène De la forêt à la plaine, De la montagne au vallon; Je vais où le vent me mène, i Sans me plaindre et m'feirayer; Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.

Kosciuszko ne put retenir ses larmes, et transcrivit les vers dans son portefeuille, répétant à plusieurs reprises les strophes de celte charmante poésie, qui, disait-il, contenait son histoire et son avenir.

Dès ce moment il fut préoccupé de l'idée d'une fin prochaine, et rien ne put le distraire de ses sombres pressentiments.

Son testament était déjà fait, mais il avait a cœur de réaliser, une dernière disposition que son Ame républicaine envisageait comme un devoir sacré. Kosciuszko était propriétaire d'un village situé, dans l'ancien palatioat de Brzesc-Lilewski, qui, depuis le partage de la Pologne, en 4795, se trouva enclavé dans le gouvernement de Grodno, envahi par la Russie. Le père de Kosciuszko, homme distingué sons beaucoup de rapports, mais colère et emporté, avait profité de l'impunité et des privilèges que s'arrogeait alors la noblesse polonaise, pour traiter ses paysans avec une rigueur excessive, jusqu'à ce qu'exas-

pérés par la souffrance, ils en appelèrent à la force et massacrèrent leur seigneur. Ce tragique événement avait fait sur l'âme jenne du général Kosciuszko une impression qui ne s'effaça jamais; et, devenu héritier de la fortune de son père, il traita non-seulement ses paysans avec la plus grande humanité, mais il songea à les affranchir, à garantir encore leur sécurité, et c'est celte intention philanthropique qu'il réalisa par on acte signé le 2 avril 1817, et dans lequel il donnait une liberté pleine et entière à ses paysans.

Enfin, une maladie terrible, le typhus, vint terminer le cours de cette noble existence. Le 1 5 octobre 1817, l'âme du grand citoyen s'envola vers les régions des bienheureux. Entouré de la famille de M.XavierdeZeltner, ancien bailli du canton de Lugano, il dit son dernier adieu au monde; mais sa dernière pensée appartenait à la Pologne

Le 10 octobre, son corps fut déposé dans les tombeaux de l'église desservie autrefois par les jésuites, et son cœur fut conservé dans un monument élevé à Znchwyl, près Soleure.

M. Pierre de? Zeltner, informé par son frère de In perte qu'on venait de faire, en fit part a Ignace Sobolewski, ministre secrétaire d'Etat de Pologne, qui se trouvait alors à Moskoo auprès d'Alexandre.

La mort de Kosciuszko se répandit comme un éclair dans tonte la Pologne; elle ne fit pas une moindre sensation dans le reste de l'Europe et dans l'Amérique. Pendant qu'on s'occupait de lui rendre les honneurs funèbres, il se forma, à Warsovie, un comité a IVffet de faire venir eo Pologne le corps de Kosciuszko. Ce comité était composé du général Stanis'as M okronoski, prince Antoine lablonowski , Charles Woyda, Victor Ossolinski, Henri Ltihienski, Mayer, Zielonka, Kilinski, Zaboklicki. Le gouvernement de Warsovie adressa, une demande à Alexandre pour lui exprimer les souhaits de la Pologne, et, par une décision datée de Moskou, le 4 décembre, Alexandre accéda aux \œux drs Polonais; et le 14 décembre, il fit, par l'entremise de SoIk>lewski, la réponse suivante à la lettre de P errc Zeltner :

t Monsieur, je me suis empressé de mettre sons les yeux de Sa Majesté impériale et royale mon auguste maître, la lettre dans laquelle vous annoncez la mort du général Kosciuszko.

» Sa Majesté impériale et royale s'est toujours plu à rendre justice à la valeur, au généreux dévouement, au caractère de grandeur et de sim-

plicité qui distinguaient ce brave ei vertueux défenseur de la Pologne.

» L'empereur et roi partage le deuil universel que la mort de Kosciuszko a répandu dans sa patrie, et prend une part sincère aux regrets que vous lui avez exprimés par mon entremise.

» Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués,

• Ministre secrétaire d'Etat du royaume de Pologne, la. Sobolewski. »

En 1794, Catherine la Grande, la Sémiramis dâ Nord, ne trouvait pas d'expressions assez ignobles pour flétrir Kosciuszko. Quelle différence entre la conduite de son iils Paul Ier et de son petit-fils Alexandre 1er! Aujourd'hui Nicolas l*r revient aux expressions de son aïeule ; ne pouvant pas flétrir, il se venge : quiconque ose parier de Kociuszko porte ombrage au colosse russe ; quiconque ose avoir son portrait est puni. Franchement hostile ou sourdement hostile, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne change pas sa politique, et malheur, mille fois malbeur à tous ceux qui ont cru ou qui peuvent croire encore à l'existence nationale de la Pologne par la Russie!....

Dès que le sénat de la république libre et strictement neutre de Krakovie fut informé de la résolution favorable d'Alexandre, il demanda, le 22 décembre, l'autorisation de faire transporter les cendres de Kosciuszko à Krakovie. Par une réponse en date du 9 février 1818, le gouvernement de Warsovie autorisa lu sénat à réclamer les dépouilles ; et le prince Antoine lablonowski, maître des requêtes et chambellan du roi, partit pour Soleure, où il trouva Pierre Zeltner. Le cercueil voyagea par terre jusqu'à Ulm; de làon le descendit parle Danube, et de Vienne il reprit la roule de Krakovie, où il arriva le 11 mars 1818, et il fut déposé dans l'église de Sainl-Florian.

Pendant que Zeltner et Iablonowski escortaient ce dépôt précieux, le sénat de Krakovie t'adressa (21 février) à l'Université jagellonne, à l'effet d'avoir son opinion sur le monument à élever à la mémoire de Kosciuszko. Le 23 juin, on célébra avec pompe les obsèques du général; le cercueil fut transporté de l'église Sainl- Florian et déposé dans ie caveau de la cathédrale, à côté des cercueils du roi Jean Sobieski et du prince Joseph Ponialowski. hn 1818, la Pologne avait voulu y déposer le corps du cé-

lèbre général J.-H. Dombrowski, mais le pouvoir russe s'y opposa; car Alexandre n'attendait que la mon de Kosciuszko pour trahir, les unes après les autres, les garanties et les promesses qu'il avait prodiguées naguère avec tant de libéralité. Depuis, le mal empira, et quand la mesure fut comble, le désespoir éclata.... Le 29 novembre 1850 ajouta une nouvelle date aux périodiques et sanglantes protestations que les Polonais élèvent en face du monde depuis soixante -dix

Pendant qu'on discutait à Krakovie sur le monument à élever, on faisait des souscriptions dans toute l'ancienne Pologne. Le projet du citoyen Yincenl Monkolski, président du tribunal civil et criminel de la république de Krakovie, fut appuyé par la majorité des voix, el on décréta, le 19 juillet 1820, qu'on élèverait un tertre sur la montagne de Bronislawa. Le globe ne possède pas un tertre d'une telle grandeur ! Celte manière de perpétuer la mémoire des grands hommes et des grands événements , en liant les traditions du peuple à un objet indestructible, a paru d'autant plus propre en cette circonstance, qu'on en avait déjà deux modèles remarquables dont l'origine se perd dans la nuit des temps : le tertre de Wanda sur la gauche, et celui de Krakus sur la droite de la Wistule, vus à plusieurs lieues par ceux qui s'approchent de Krakovie , rappellent les commencements de l'histoire nationale. Un troisième, élevé pour Kosciuszko, lie le présent au passé.

L'emplacement de ce tertre a -été très-heureusement choisi sur la bulle dite de la Sainte - Bronislawa, située à une demi-lieue à l'ouest de Krakovie, sur la gauche de la Wislule. Le nom de celle bulle vient d'un petit ermitage placé sur son sommet; là se trouve une chapelle, et un ermitage entouré d'un bosquet. La tradition raconte qu'une jeune personne, pour fuir les dangers du monde, vint s'y réfugier, et fonda cet ermitage. Le nom de Bronislawa, signifie défendre la gloire. La butte est à 59 toisca au-dessus du niveau de la Wislule. Sur cette élévation le tertre s'élève à 18 toises de hauteur; et l'on ne saurait s'imaginer l'étendue et la beauté de la vue qui charme les yeux du spectateur. Krakovie se trouve placée près du point où les montagnes de la Silésie se joignent à la grande chaîne des monts Karpates, dans un bassin formé par les chaînons et les contreforts de ces montagnes; la Wislule y est déjà navigable, el le

U POLOGNE

pays très-bien cultivé et fort 'peuplé. Au coucher du soleil d'un jour serein, ces chaînes et ces chaînons s'aperçoivent dans (out leur développement, et les pics des glaciers, quoique éloignés de 25 à 50 lieues, déploient avec un majestueux éclat leurs arêtes resplendissantes de lumière ou colorées des teintes rougeâtres de l'occident.

C'était le dimanche 16 octobre 1820 qu'eut lieu la cérémonie de la fondation du tertre.

Dès le matin une immense population couvrait tous les abords, et attendait dans un profond recueillement l'heure de la cérémonie. A dix heures la messe fut dite sous les voAtes du ciel ; alors s'avança une grande voilure portant la terre funéraire et les ossements des braves qui avaient combattu dans la journée du 4 avril 1794 à Raclawice, première bataille gagnée par Kosciuszko snr les Moskovites. Le général François Paszkowskf, .parent du héros et son exécuteur testamentaire, prononça un discours analogue à la Solennité. Le président du sénat , Stanislas Wodzkki, jeta la première pelletée sur l'urne qui recelait la terre de Racla wice, et alors toute la population, sans différence d'âge, de sexe, de religion, de pays, de condition, tout te mêla pour élever le monument! La musique jouait alternativement la Pobnoise-Kosciuszko, la Mazurtk-Dombrmski et la Marche-Ponia-

On remarqua, dans celte joarnée, l'activité que déploya le docteur André Auer, ancien militaire sous Kosciuszko; ce brave citoyen s'était revêtu de l'uniforme de faucheur de l'époque, et rappelait ainsi d'une manière vivante les souvenirs qui se rattachaient aux événements dont on célébrait l'anniversaire. Cest encore par ses soins qu'à la nuit tombante furent allumés spontanément des feux sur les montagnes de Krakus, de Wanda et de Bronislawa. Le point de vue de Ces trois montagnes en feu formait un tableau magnifique.

Le 24 novembre, le sénat décréta la formation du comité du monument, présidé par le général PaszkoWbki. Le 7 janvier 1821, le comité publia une proclamation, et le reste de l'hiver fut employé aux préparatifs nécessaires pour recommencer les travaux au printemps. En effet, le 16 avril, une nouvelle cérémonie fut célébrée sur les lieux ; la jeunesse de l'université et des écoles chanta une cantate dont les paroles avaient été composées par M. Grégoire Rontski, officier du tribunal civil et criminel de Krakovie.

Le 20 juillet 1822, lejtertre était déjà élevé à la hauteur de 8 toises, lorsque la princesse Isabelle Czartoryska fit remonter par laWistuledeui caisses remplies de terre recueillie sur le champ de bataille de Macieiowicé : l'une renfermait de la terre prise sur le champ de bataille même; fautre, de la terre recueillie sur le lieu où Kosciuszko, blessé grièvement, fut fait prisonnier. Plus tard, on y ajouta la terre recueillie sur le champ de Szczekociny.

Les travaux se poursuivaient, et l'élévation était arrivée, au 8 octobre 1825, à 14 toises, lorsqu'on y déposa la terre ramassée sar le charçp de bataille de Dubienka (gagnée par Koscinszko le 18 juillet 1792); celle terre fut mise dans Forte et ensevelie comme les précédentes. Enfin, le 25 octobre 1825, le tertre fut élevé a 19 toises, hauteur qu'il devait avoir. Mais, en* 1823, il s'affaissa d'une toise ; on reprit alors les travaux pour réparer le dégât; et, depuis cette époque, le nwnument présente toutes les garanties de solidité et de durée. Ainsi son diamètre a la base a 42 toises (79 7/10 mètres de France); le diamètre du plateau est de 4 toises et demi (81/2 mètres), et la hauteur horizontale, 18 toises (34 1/10 mètres). L'ensemble forme une masse de 9,400 toises cubiques (64,13i mètres cubes), et la surface totale est de 1600 toises. Les frais de celte construction montent à 87,482 florins de Pologne (56,865 francs), sans compter le travail gratuit qui fut considérable.

On a acquis, autour du tertre, un emplacement pour établir une colonie de quatre familles villageoises choisies parmi les Polonais qui oot servi sous Kosciuszko, et elles sont chargées de veiller à la conservation du monument. Une somme de 18,000 florins, restant des dépenses totales, a été destinée 4 doter trois pauvres orphelines, filles d'un cousin germain de Kosciuszko, qui demeuraient en Wolbynie. Arthur Potocki, ancien aide-de-camp "du prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de Moskou, ajouta à cette somme 12,000 florins, ce qui fait un capital de 30,000 florins (19,500 francs).

Nous, historien, nous avons raconté la fonda* lion du monument, et la Pologne opprimée, bâillonnée par une tyrannie peureuse, a inventé une éloquence nouvelle pour célébrer son héros : elle a élevé une montagne à Kosciuszko t.... (Extrait de /'Histoire de la vie politique, militaire cl privée du général Kosciuszko, ouvrait inédit de Léonard Chodzko).

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