‹ La Pologne, historique, littéraire, monumentale et pittoresqueChapitre 64 sur 105 · ESQUISSE D'UN ÉVÉNEMENT VÉRITABLE DU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

ESQUISSE D'UN ÉVÉNEMENT VÉRITABLE DU XIX* SIÈCLE

( Imité du polonais de Mme Wanda Malecka. )

Oli ! dites-moi, qu'est -elle devenue?

Durt-HIc em'orcd.in» la p.\ix des tomhc.nu? Ou, compagne des vents et de IVrranli- nue. Voit -cl c un .mire ciel et il*-- autres plu* r>«anx ? Ounnd !<• |irnileitii>» en (1 ni a coiirontn' et s a> lires. Le» ch.int» «lu rooiijn •! liaient i » son léwil ? Son sein jje.nir«it-il pressé «lu puni» «le» m:n li«« s, LYclio du vi. ux louent |i noltli-l-d vin » oiuueil ? Kl qunitd novembre, ,111 c> "ré* «oli ;nre, Su«|ien«l la neige i-t %ou» nlaei- d'rllroi ; Lorsque l.i |>lnie <i piuctié la line, Sous un lii.ccul se dil-clle : .< J'ai fuiiil! » Mon ; .«a vie est eneoie criante en mille atomes.

Oli|Ct «le mes chastes serments.

Tu n'as |>olnt revelu la robe «les fantômes, Et les restes eocor me sont doux et charmants.

Vagues parfums, vous êtes son haleine; Ralaocrnients ses flots, «es doux gémissements; Dans la vapeur qui borde la fontaine, J'ai vu blanchir ses légers vêtements.

Ah! dites -moi, quand sur l'herbe fleurie Client le soir les brises du printemps, N'est-ce pas uu accent de sa voix si chérie ? N'esl cc pas dans les bois ses soupirs que j'entends?

H. DE LATOCCH.

■ Il faut un concours de circonstances absolues, pour que le caOlo* laisse jaillir l'étincelle qu'il renfermait dans son sein, pour que le choc «le» nuée» produise la foudre, pour que le sommet de la montagne te dci'hirc en cratère et lance nu loin le bitume et la lave; cepenrl.iut l'ëtineclle était dans le caillou, l'orage dans les nuées, le feu souterrain «lans le volcan ; mais l'heure de l'explosion n'avait point sooué.

Michel Masson.

Le soleil, près de se coucher, jetait ses derniers rayons sur une belle pelouse verte, ombragée de peupliers; un vent léger agitait les arbres et apportait une douce fraîcheur à la suite d'une chaude journée. C'est à ce moment que Wanda et Hedwige sortirent pour faire une promenade dans le jardin.

Wanda, qui depuis un mois avait quitté War-

sovic, retrouvait son amie avec bonheur. Que de secrets à se confier, que de confidences à se faire après rette longue séparation! Aussi les deux jeunes filles cherchaient un endroit éi'arté, un lieu bien soldait c. pour s'épancher tout à l'a se. Amitié! saillie illusion de la jeunesse, quel liai m« vous répandez sur nos piemières années! Et quand tous nos rêves sont évanouis, quand toutes nos espérances sont toml ées feuille à feuille, votre souveuir rayouue encore. *

Wanda et Hedwige vinrent s'asseoir sur un banc île gazon au pied il un platane. «Qu as-tu fail?as-iu pense à mo.?que i'cst-il:trri\c? » tel fui le début de cette causerie île jeune-, biles.

Wanda avait un an de plus <|ii Iledwige ; elle riait sensible et douée d'uni* ardente imaginalion. Ayant perdu son père, elle vivait avec sa mère dans une retraite presque absolue. L'amiiié d'Hedwige faisait ses seuls plaisirs et sa seule distraction, et tous les instants qui nctaient pas donnés à l'amitié étaient consacrés à l'étude. Wauda lisait les romans que lui choisissait sa mère; mais cette lecture, qui fausse le cœnr et l'esprit des organisations médiocres, avait été pour elle le sujet d'une expérience tout acquise. L'amour, la plus belle fiction des poêles, l'amour et la constance lui semblaient un rêve impossible à réaliser. Ces réÛexions, si tristement vraies, ne lui avaient pas donné le découragement que donnent les déceptions; elle vivait heureuse et insouciante de l'avenir; à seize ans on peut croire l'amour impossible, mais on croit aux miracles de l'amour. Wanda n'eût pas été une femme coquette, elle eut été passionnée ; elle offrait l'image d'une nature romanesque et sensée. Son caractère était en harmonie avec sa personne ; sa physionomie était nn mélançe de vivacité et de bonté, d'enthousiasme et de réflexion. Ses yeux noirs et veloutés, ses cheveux d'un noir d'ébéne, sa taille souple, la faisaient ressembler à un de ces beaux types du Midi.

Hedwige était peut-être plus jolie que son amie, mais elle n'av:iii pas ce charme auquel on s'initie peu à peu. Il y a en ce inonde la beauté selon les sens, et la beauté selon l'âme ; la première saisit au premier abord, l'autre entraine ei pénètre. Hedwige était bonne, elle ne manquait ni de sensibilité ni d'esprit, mais une éducation du monde, une éducation d'héritière, avait amoindi i ou faussé ces qualités. Iledwige ne connaissait de la vie que les bals, les fêtes, les plaisirs qui enivrent; sa plus grave occupation. après le choix d'une parure, était la musique ou la danse. La coquetterie, ce besoin de plaire qui est pour toutes les femmes un instinct, un don de nature, était devenue pour elle un art ; déjà elle calculait, elle apprêtait ses regards, elle comprenait l'effet d'une main dégantée à propos! Pauvre enfant, elle comprenait tout cela et elle attendait toutes ces joies de la vanité. Sa mère, disant les honneurs d'une maison opulente, re-

cevant la ville et la cour, n'avait guère le temps de diriger ses filles ; aussi Hedwige et ses quatre sœurs, toutes jolies comme elle, étaient confiées aux soins d'une gouvernante française.

J'ai dit qu'Hedwige s'occupait avant tout de danse et de musique, car ces deux talents rapportent un produit net d'admiration et de succès (ie salon; elle lisait peu, toute lecture sérieuse eût été pour elle une fatigue : être jolie, être plus jolie et plaire, c'était sa vie et son seul but. Rien de plus opposé que la nature d'Hedwige et de Wanda, rien de plus opposé, et pourtant elles s'aimaient. Elles semblaient être l'une à côté de l'autre pour faire ressortir des avantages différents. Hedwige était blonde et d'une blancheur éblouissante; ses yeux étaient bleus et pleins d'une tendre langueur, sa taille était élevée et son port majestueux ; en un mot, une beauté classique. Hedwige, habituée au monde, savait tire à propos, sourire toujours et parler sans rien dire; ses émotions intimes ne lui étaient rien, elle s'était fait une nature à l'usage de la société ; on la disait aimable, et si les hommes la trouvaient coquette, iU la trouvaient charmante. Hedwige avait perdu ce naturel, cet abandon, qui sont un vice ou un ridicule selon le monde. C'est un tort, c'est presqu'un crime d'être mieux ou autrement mal que les autres ; toutes les femmes sont habillées de la môme manière et doivent avoir le môme langage, les mêmes façons ; ■ I faut être bien supérieure, quand on vit dans le inonde, pour avoir le courage de ses qualités. Hedwige, qui n'osait ni être vraie, ni être bonne, au milieu de celle société à qui elle demandait des hommages, devenait naturelle et confiante en présence de Wanda.

c .Mon Dieu, que le temps passe vite quand je suis avec toi, Wanda! je t'ai parlé, je l'ai raconté mes jours avec détail, et il me semble que j'ai encore mille choses à le dire... — Oui, répondit Wanda, je le crois aussi, car lu es pensive; allons, ouvre -moi ton cœur, tu es émue, tu rougis; serais-tu amoureuse? mais non, dans le monde on n'aime point, on se contente de plaire...

— Tu le trompes, Wanda. j'aime.

— Comment, un autre ma enlevé ton cœur ! mais qui donc aimes-tu?

— J'aime Stanislas; mais ne crains rien, l'amour ne fera pas oublier l'amitié.

, — Stanislas est beau, plein de grâce et de vivacité.

+~ A joute à cela qn'H a une âme bonne et loyale, qu'il a du dévouement et de t'enthousiasme pour le bien, le fais te raconter ha fait qui me le rendra cher à jamais : C'était le joar de la fête de ma mère, il y avait bal chex bous; fatiguée de la danse et plus fatiguée des adulations dont j'étais l'objet, je quittât le salon et vins dans le jardin poer respirer. Seule, je récapitulai mes souvenirs; tous les hommes m'adit que fêtais jolie, mais le regard d'un; me rendait heureuse, j'éprouvais une émotion inconnue.. < Tout à coup les cris d'un enfant m'arrachent à ma rêverie, je cours du côté «Ton partent ces cris... Rosalie, la jolie petite fille de notre jardinier, était tombée dans le lac, la pauvre èafaoi allait périr } ne calculant ni le danger ai mes forces, je Voulais me jeter â l'eau pour la sauver, quand j'aperçois un homme qui écarte les branches et se précipite à ia nage : saisir l'enfant et le déposer à mes pieds, fut l'affaire d'un moment 1 Cet homme» c'était Stanislas t Je ne puis te dire tout ce que je sentis d'admiration, de reconnaissance; et oubliant alors toutes les convenances, je lui pris la main et la serrai tendrement ; Ini, baisa cette main que je lui avais abandonnée; nos yeux se rencontrèrent, et, arec un accent que je n'oublierai jamais, il me dit : « Hedvrige, je vous aime !..» Tu ris, Wanda, ah 1 c'est bien mal ; ce que je te confie est grave, il y va de ma destinée.

— Non, ma chère, non, ce n'est point grave, tu t'abuses sur tes propres seutiments ; tu as le besoin d'aimer, tu es séduite par la beauté de Stanislas, mais tu n'aimes pas encore. Cet amour, que tu crois éternel» ne résisterait ni a l'absence ni à la moindre preuve d'indifférence ; un amour de quinze ans vit et meurt comme une étincelle.

— Si tu savoia tout ce que je sens là, dit Hedvrige en mettant la main sur son cœur, tu ne douterais plus de ma tendresse pour lui ; ton sourire m'offense. Allons, pardonne-moi en attendant le jour ou tu me diras que j'avais raison.» Les deux amies s'embrassèrent après cette

moment» et rentrèrent au salon.

Quelques jours après cette entrevue, Hedvrige quitta Wursovie pour aller au château d'une de ses tantes. Les deux amies s'étaient promis de s'écrire» et huit jours étaient à peine écoulés, que Wanda recevait la lettre suivante :

« Je t'ai quittée avec chagrin, chère Wanti et je te regrette à chaqne moment. Tu nie manques quand je suis dans le monde, je voudra» que tu partageasses tons mes plaisirs j et tu me manqnes dans la sofitude, je peUse alors à nos bonnes causeries; malgré tes grondes, malgré ta raison, rien ne te vaut.

• Ici on passe sa vie â s'amuser et à se pâter | le matin on fait des promenades» et le soir on danse. J'ai beaucoup de succès, tous les élégants se disputent l'honneur de danser avec moi; pourtant je ne suis pas trop coquette, mais j'avoue qu'il y a un singulier plaisir à se voir admirée, préférée â toutes les autres, à voir que toutes les femmes vous envient, et que totlâ Ns hommes vous trouvent charmante. Quant à Stanislas, j'oubliais de te dire que je me soucie peu de ses hommages ; j'ai été bien folle de croire que son dévouement était une preuve de passion ; ee qu'il a fait pour moi, il le référait pour toute autre ; ses préférences sont banales comme nue monnaie courante. Il n'y a rien de moins flatteur que ses flatteries, la moins jolie en a sa part tout aussi bien qne moi. Crolrais-ttt que Gornélie, avec ses yeux soi-disant bleus, sa peau noire et ses cheveux blonds, m'â remplacée dans le cœur de Stanislas? Ce matin je l ai surpris à ses pieds, j'étais cachée derrière une charmille et fat tout entendu; 11 lui disait qu'il l'aimait, il l'appelait adorable Cornélie, il lui parlait de ses grâces... Tu penses que je ne suis pas assez niaise pour pleurer un homme qui a l'effronterie de dire à Cornélie qu'elle est adorable. Je te pardonne tes grondes, à condition que nous oublierons toutes deux Stanislas. Ne parlons jamais de lui, car n'est-ce pas, Wanda? il y a des rivalités qui humilient. Cornélie ma rivale !

» L'hiver va me ramener à Warsovie ; dans quelques jours je serai pf ès de toi, et je t'embrasserai avec bonheur.

» Hedwîge. »

Ut

de l'hiver» Hedwige revint à Warsovie. Gette saison était pour elle une suite non interrompue de fêtes et de plaisirs; mais, cette année-là, sa mère tomba malade et fut forcée de suspendre ses réunions d'apparat; Un petit cercle d'amis intimes lut seulement admis, et les longues soirées d'hiver se passèrent en faisant des lectures ou en écoutant de la musique. G est a cette époque que le jeune Frédé-

rie le fil» de l'ami Intime du père d'Hedwige, viol à Warsovie pour y terminer un procès. Les parents d'Hedwige le reçurent avee une cordiale amitié, et lui offrirent ua appartement dans leur maison.

Frédéric avait la grâce, ces forme» aimables que donnent l'habitude du grand monde, il joignait â cela une charmante figure. Sa présence fat une bonne fortune, il venait rempre la monotonie de» réunions de famille. Frédéric était bon musicien, H lisait haut avec un art ioini, et Hedwige l'écoutait, car c'était à elle que »'adressaient ses lecture». Une tendre expression, une pensée d'ainourétaient dites d'une voix émue. Hedwige aspirait chaque parole. Frédéric ne disait pas encore qu'il aimait, mai» il le faisait comprendre. Rien ne vaut la préface de l'amour, c'est le plus beau chapitre du livre. Ces premiers soins si timides, les premier» regards si déliants et si tendres sont bien plus que le bonheur, c'est l'espérance, l'espérance infinie.

L'hiver se passa au milieu de ces plaisirs calmes et de ces douces agitations. Wanda devint confidente du nouvel attachement d'Hedwige, mais cette fois elle ne riait pas en écoutant son amie, car elle comprenait toutes les séductions d'une habitude de chaque jour.

Frédéric revint un soir en apportant le roman de Goethe. Pour un esprit vigoureux, il n'y a point de lecture dangereuse; mais pour Hedwige, pour celle organisation dont les facultés n'étaient point en harmonie, toute lecture passionnée était un poison. Werther, ce chef-d'œuvre de simplicité et de passion, ce livre qui montre le bonheur des vertus paisibles et le malheur des passions, fit une profonde impression sur elle; un torrent de larmes s'échappa de ses yeux quand elle entendit la dernière page. Frédéric, en voyant son émotion, lui prit la main et lui dit tout bas :t J'aimerais pins encore que Werther, car si j'avais trouvé ho trésor comme sa Charlotte, je ne me le laisserais pas ravir.... mais si la fatalité m'avait condamné an malheur, j'aurais fini comme

Werther ■ Toutes ces paroles, dites avec plus

ou moins de vérité par l'émotion du moment, pénétraient Hedwige. Elle se croyait aimée, et elle aussi croyait qu'elle aimait. Quand on est jeune, quand la vie se montre toute riante d'espérance, on ne doute pas de l'amour, on croit à l'amitié ; mai», plus tard, hélas ! < Où sont ces belles amitiés qu'on croyait emporter an ciel après en avoir

uvau*^ Ia* linuMurt nanti» nt la via 9 I J> vpnt A*

la terre les a desséchées, et, dan» les jonrs pâles

de l'âge mûr, il faut pleurer le» illusion» perdues de la jeunesse. ■

Le mois de mai, en reverdissant les campagnes, changea le» habitudes de la famille de P**\ On faisait des parties de campagne dans les environs, des promenades à cheval, et Frédéric était toujours le cavalier de ces dame». Quand vint la féto de Caerniakow, tonte la société de» de P*** s'y rendit. Arrivé an village, on entendit d'abord la messe, et ensuite on déjeuna sur l'herbe. Frédéric ne quittait point Hedwige, tons ses soins étaient pour elle ; tous ses regards étaient pour elle ; jamais il ne s'était montré plus tendre, plus empressé, plus amoureux. «Quelle belle journée! disait Hedwige avec une naïveté tonte coquette. — Oui, répondit Frédéric, et, pour en garder le souvenir, échangeons nos bouquets. Rappelezvous que vous avez pleuré sur le sort de Werther, n'aurez-vous pas quelque pilié pour moi. Le» hommes nous interrogent quand ils sont sûrs de nos sentiment», leur amour-propre devance no» aveux.»

Wanda commençait ^s'inquiéter. «Tu te livres trop, disait-elle à Hedwige; sais-tu si ton père consentira à ce mariage ? — - Je l'aime, je braverai tous les obstacles, > répondait Hedwige. Les femmes a imagination sont de si bonne foi quand elles se trompent, et souvent quand elles trompent !

Un jour Hedwige vint trouver Wanda, elle était fière et radieuse ; le vrai bonheur n'a pas cet air agité, comme l'a dit un spirituel auteur : • Cachons notre bonheur sous l'herbe ; soyons heureux tout bas, l'infortune veille et cherche. > Hedwige était radieuse, folle de joie ; elle venait apprendre à son amie que Frédéric l'avait demandée en mariage et que son père consentait à celte union, et déjà elle portait à son doigt l'anneau de fiancée.

Depuis ce moment, la vie d'Hedwige et de Frédéric fut une fête. Pas un souci, pas une crainte, pas un doute ne venait obscurcir leur joie ; mais cette joie ne fut pas de longue durée, car Frédéric dut partir pour aller arranger des affaires de famille. Avant de quitter son amie, il la rassura par tous les serments qui furent inventés sans doute par ceux qui se défiaient de leur propre cœur. Il la rassura par la promesse d'un prompt retour.

Peu de jours après le départ de Frédéric, Hedwige reçflt une lettre dé lui. • Je suit loin de

vous, lui disait-il, et mon cœur ne vous a point quittée, t^ue mie triste et cruelle absence ne change point vos sentiments pour moi. Songez. Hedwige, que je ne pourrais vivre sans vous, ma destinée vous appartient. Je mesure le temps, j.compie avec effroi les jours qui nous dépurent encore. Nous nous revei rons, et ce sera pour ne plus nous quitter. Hedwige, je vous aime, je vous aimerai toujours, je le juie pjr mon amour. >

tVois comme il m'aime; disait Hedwige en montrant cette lettre ù Wanda , et dis s'il ne mérite pas toute ma tendresse et toute ma confiance?»

Peu à peu les lettres de Frédéric devinrent plus rares. Heilwige se désola, s'inquiéta; et, pour prix de ses angoisses, elle recevait une lettre bien froide, où on lui disait bien froidement qu'on l'adorait. Les expressions exagérées sont toujours la preuve de la pauvreté du cœur. Hedwige voulait s'abuser encore; mais pendant un mois elle resia sans nouvelles, et fut bien forcée d'entrevoir la vérité. Wanda cherchait à la consoler; sans peine elle y parvenait, car tous les sentiments d'Hedwige étaient à fleur de peau. 11 n'y a que ceux qui savent beaucoup souffrir qui savent beaucoup aimer.

Un jour, Wanda vint voir Hedwige, et la trouva assise sous son platane favori ; elle tenait une lettre à la main, et était si absorbée dans ses réflexions, qu'elle n'aperçut pas son amie; mais son visage exprimait plus d cionnement que de douleur; un sourire ironique effleurait parfois ses lèvres, et tout à coup elle s'écria : c Quel singulier dénoùment, je n'ai rien lu de semblable dans aucun roman... » Ace moment, Wanda se rapprocha d'elle.

« Ah! viens, viens à moi, ma chère, j'ai des nouvelles imporianies à leconfier.

— S agit-il donc de Frédéric?

— Oui, mais ce n'est pas lui qui écrit, c'est son cousin, car lui-même n'aurait osé.

— Rxpliqiie-toi vite, tu m'effraies.

— Ne t'effraie pas, ear tu vois bien que je ris. Mon Dieu, ma chère, qu'il est difficile de se connaître soi-même! quand Frédéric était près de moi, il me semblait que je ne pourrais plus vivre sans lui; je dédaignais tout ce qui m'avait plu autrefois; je ne trouvais de plaisir que dans les plaisirs qu'il partageait avec moi : la musique, la danoo.lu poésie, tout se décolorait sans lui, et tout retrouvait un nouveau charme avec lui. Il est parti, j'ai été triste les premiers jours, il me

manquait une mélodie à laquelle mon oreille s'était accoutumée; mais peu à peu j'ai repris ma gaieté... Allons, ne me gronde pas, ne me dis pas que je suis légère, ne fall.iit-il pas mourir d'amour!.... et si je ne craignais pas un sermon de ma trop raisonnable amie, je lui avouerais que je commençais i être un peu lasse des phrases doucereusement sentimentales cl des répétitions monotones d'une passion exallée. Hends grâces à ce que tu .appelles ma légèreté ; car que deviendrais-je aujourd'hui en apprenant que Frédéric est sur le point de se marier ?

— Comment, il se marie... ah ! qui aurait pu croire à tant de fausseté, lui qui avait l'air si amoureux, si dévoué !

— Oui, il se marie, et avec une beauté qui approche de la cinquantaine ; mais en dédommagement, elle lui apporte un million de dot : liens, lis la lettre que son cousin écrit à ma mère, et tu verras si je te trompe.*

Wanda prit la lettre et lut ce qui suit :

t Madame,

» Frédéric n'a pas la force de vous écrire Inimème, et il me charge de vous apprendre Im événements qui vont bouleverser sa destiné?. Fier et heureux d'entrer dans votre famille, il ne séparait plus son avenir «le celui de mademoiselle votre fille; mais, hélas! il doits'immoleràla volonté de son père, il doit se sacrifier à l'aml-ilion de ceux qui ont des droits sacrés sur lui. Frédéric ne peut résister ; madame la comtesse de C... lui offre sa main avec un million de dot; mon pauvre cousin se résigne à regret, Madame, en implorant voire pardon.

> Agréez, Madame, etc., etc. »

« Tu vois, Hedwige, dit Wanda, que j'avais raison quand je te conseillais d'étudier le caractère de Frédéric avant de lui promettre ta main; les regards languissants, les proies ampoulées, ne sont point des preuves d'amour; mais heureusement ton chagrin n'est pas profond, ton amour-propre est plus blessé que ton cœur... Cependant cette leçon ne doit pas être perdue pour toi.

— Tout ce que tu dis est vrai, mais ne m'accable pas, car j'ai honte demoi-inôme. Rentrons ù la maison; io courrier qui a apporté la lettre attend la réponse ; ma mère n'écrira pas et moi non plus, tu le penses bien; des reproches, il oe les mérite pas, et la raillerie serait indigoe de

moi. Je lui renverrai seulement tons les présents de noce et lu bague qu'il m'a donnée. »

Les deux amies, en rentrant au salon, virent un jeune homme qui déclamait avec chaleur une pièce de vers: on faisait cercle autour de lui.

« Il est partout, dit Wanila d'un air de mauvaise humeur...

— Qui donc a le malheur de le déplaire?

— Ah ! c'est cet instippor laide l.udwik; il me cause une répulsion que je ne saurais dire: il y a dans cet homme quelque chose de satanique; sa vue me fait éprouver une sorte de pressentiment douloureux; son regard me fait frémir... Si j'étais superstitieuse, je croirais que c'est un avertissement du Ciel ; il me semble qu'il me fera beaucoup souffrir, et quand je le regarde, quand j'entends le son de sa v«'i\. j'ai peur d'être injuste, car son regard est doux, sa voix est harmonieuse ; cependant je ne puis supporter ce regard, et sa voix me fait tressaillir; car ces dehors séduisants doivent cacher une âme perverse, j'en suis sûre ; mon instinct me dit de le fuir comme un être dangereux ; il n'y a rien de sacré pour lui, il doit se faire un jeu de ce que tous les hommes honorent et révèrent... Tiens, vois cesourire, c'est Satan.... Malheur à la femme qui abandonnerait sa destinée à cet homme!

— Tes préventions sont injustes, chère Wanda. Ludwik n'est pas beau, mais il a de la physionomie, et sa tournure est pleine de distinction. Quand il parle, ses traits s'animent, et il devient presque agréable quand il raconte une belle action. Il est bon et capable de dévouement ; sans lui j'aurais perdu mon frère, c'est lui qui l'a sauvé : il a exposé sa vie, il s'est jeté au-devant du coup qui allait frapper mon frère. La blessure qu'il a reçue est si grave, qu'il porte encore le bras en écharpe. Les larmes me viennent aux veux quand je le regarde.

— Ta reconnaissance est trop enthousiaste, l'expérience est nulle pour toi, tu t'exaltes, ton imagination égare ton cœur, je te vois prête à aimer Ludwik. Un auteur, je ne sais lequel, a dit: Les femmes sont extrêmes en tout; leur reconnaissance est de l'amour et leur indifférence de la haine. Prends garde à toi, chère Iledwige, lu n'es jamais dans Te vrai.

— Eh! ne crains rien, pour de l'amour je n'en aurai plus. >

Malgré ces promesses, elle était charmée des préférences de Ludwik ; elle ne se blasait pas sur les JUlleries; s'entendre dire qu'elle était jolie,

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lui causait une joie toujours nouvelle. Les rois et les femmes aiment la louange. Hedwige, avec ces émotions de tête, croyait encore une fois avoir un goût sérieux pour Ludwik ; et lui, si dédaigneux pour tout le monde, si fat, si écrasant par sa froideur, devenait gracieux et empressé quand il s'adressait à Hedwige. Les gens malveillants exercent une sorte de puissance occulte sur tout ce qui les approche, on les craint et on les caresse; que ne ferait-nn pas pour échapper à une épigramme, el celles de Ludwik emportaient la pièce. Iledwige était la seule femme que sa moquerie aiguë et tranchante eût épargnée; aussi elle était Gère, elle croyait avoir reçu la consécration d'une beauté irrésistible.

Les fréquent-s visites de Ludwik éloignèrent Wanda de la maison de madame de P"\ Elle se privait du plaisir de voir Hedwige, pour ne pas rencontrer cet homme qu'elle détestait el qu'elle redoutait. Hedwige n'osait pas combattre les répugnances de son amie, mais elle se révoltait intérieurement contre son injustice.

Wanda resta plus d'un mois sans aller chez Hedwige ; mais ne voulant pas rompre celte ancienne amitié, elle s'y rendit un matin. Peut-être Ludwik n'y sera pas le malin, se dit-elle ; mais la première personne qu'elle vit en entrant fut Ludwik; il venait chez madame de P*" pour lui présenter ses trois jeunes frères qui arrivaient à Warsovie pour y terminer leur éducation. On parla peinture; Ludwik savait causer des arts en homme du monde et en artiste; et le frère d'Hedwige, qui était tou jours disposé à faire briller les autres, dit : « Il n'est pas étonnant que Ludwik mette tant de feu dans son discours et tant de précision dan» ses jugements, car luimême est peintre, personne ne saisit mieux la ressemblance; priez-le de vous montrer une miniature qu'il porte toujours sur lui, et demandez à ses frères s'ils reconnaissent ce portrait. •

Ludwik refusa d'abord, mais Hedwige le suppliant du regard, il céda, et d'un air ému il tira de son sein le portrait d'une femme encore jeune et d'une physionomie charmante. Il appela le plus jeune de ses frères el lui montra le portrait. «C'est maman,» s'ecrie reniant.... Aces mots, les yeux de Ludwik se remplirent de larmes. 11 embrassa son frère el cacha sa ligure dans la blonde chevelure de l'enfant.

Wanda, en voyanl| l'émotion de Ludwik, se réconcilia presque avec lui. Hedwige était heureuse, et, rapprochant de son amie, ello lut dit

tout bas ; « Celui qui aima si bien sa mère, celui qui se sacrifie pour sou ami est digne d'estime et d'admiration; douter de loi est ub crime. •

A cette époque, le frère d'Hedwige se préparait a foire un long voyage, et avant son départ, il pria Ludwik de lui faire le portrait d'Hedwige. < J'y consens de tout taon ccdur, dit Ludwik, si madame de P*'* me le permet. »

Ludwik «émit à l'eauvre avec empressement; mais il «tait plus occupé de sou modèle qu'il n'était occupé à reproduire ses traits ; il contemplait Hedwige avsc ivresse. « Comment rendre cette physionomie d'auge et ces grâces de femme? lui disait-il. Je le sejis, oo peut faire le portrait d'une femme qui vous plaît; mais de la femme qu'on adore, c'est imposable..** Hedwige était lieureuse, et elle souffrait ; «lie croyait aimer, mais elle aimait sans confiance; les feux de Ludwik exprimaient la raillerie et le dédain; il y avait dans ses traits et dans ses parole» une désharmonie effrayante; pourtant ( amour-propre l'emporta : être flattée par un homme qui dénigrait toutes les femmes, lui sembla le plus beau triomphe.

Ludwik était sans croyances ; il définissait si : deux amours-propres qui se renet qui savent habilement se flatter.

î, disait-il, est nu sentiment où les dupes donnent tout, et où l'homme qui entend la vie reçoit sont ét ne donne rien. »

Wanda, qui fuyait Ludwik parce qu'elle l'avait pénétré, parce qu'elle Vavak jugé «vec qui tientlieu d'expérience chez les ception, Wanda avait donc en peu d'occasions de voir Hedwige eu présence de Ludwik ; elle se doutait du goût de son amie, mais elle n'en avait pas reçu la confidence.

se lève : eh bien 1 il la regarde aussi; c'est dans le ciel que nos pensées vont se chercher : une seule chose pourrait m'ioquiéter, mais loin de moi un injuste soupçon. Ludwik n'a pas demande ma mata ; il veut que notre attachement soit an mystère; ilna m'écrira pas; mais, pour adoucir les chagrins de l'absence, nous nous somme* promis de regarder la lune k la même heure Je le sens, Wanda, il pense à croyaii aimer Frédéric; était loin de oe que j'éprouve pour Ludwik! Quand il pariait à une autre femme, je palissai», les larmes me venaient aux yeux; et quand il me regardait avec cette expression qu'il ont impossible de définir et de bien comprendre, je rekv vais la tête avec bonheur et fierté l Nest-ce pat de l'amour?

*»-Jetedirai franchement, répondit Wanda, que tout ceci est de la vanité , rien de plus ; prend* garde à ce penchant, il dessèche le cœur. Tu te prépares des chagrins, car les peines causées par a vanité offensée sont plus cruelles que les peine» de l'âme. >

Malgré les sages observations de son amie, Hedwige s'occupait sans cesse de Ludwik et le voyait dans son imagination v:

stant à toute épreuve! La pauw templait le ciel et cherchait là le souvenir de sonamant, et lui, pondanteesextasesamoureuset, faisait de nouveaux serments aux pieds d'usé nouvelle

t, quand elles ne peuvent plus supporter nn chagrin à elles seules. Hedwige vint trouver Wanda quand Ludwik fut puni, quand, après -la tristesse des adieux, elle eut besoin de s'occuper «l de parler de lui. Wanda demeura froide en écoulant ces confidences tardives.

• Ta m'abandonnes, s'écria Hedwige ; tee^réve niions contre Ludwik te rendent indifférente a mes maux. Si tu l'avais vu au 'moment des adieux, tu ne douterais plus de lui ; il pleurait, il ; me faisait les plus saintes promesses. Jamais il n'a ahné avec une -passion si vraie, sois-en sûre pas... Tiens, regarde la luaequi

Hedwige, comme je l'ai dit, passait sa vie daos la quiétude d'une vanité satisfaite. LuuVik ne lui écrivait pas, mais il l'en avait prévenue, et safoienlui était entière, eHe me -pouvait admettre l'oubli et l'inconstance ; cependant Ladwik ne revenait pas.

On était à l'entrée du carnaval ; Hodwipe, malgré ses regrets, n'avait pas tout à fait renoncé au monde; il mut bien avoir quelquefois

qu'on aime. Hedwige fut invitées on biA que donnait une de ses amies, et elle y alla; mais il faut le dire à sa louange, cette fois eHe «tait moins enivrée de coquetterie. Avant la fin du bal elle quitta la danse pour se reposer dans un petit salon -écarté; elle y trouva quelques personnes qui causaient. Tout à coup le non

fait-il, demandait un jeune homme à la comtesse N..., que Ludwik ne soit pas ici? — Ludwik est à la campagne, reprit la comtesse.

—Vous vous trompez, reprit un troisième Interlocuteur, Ludwik n'est point ù la campagne ; je l'ai vu hier dans la rue Napoléon, il faisait des emplettes.— C'est impossible, dit la comtesse, il serait venu me voir.

—Ne vous étonnez pas, madame, les cœurs amoureux oublient l'étiquette et les devoirs du monde. L'amour ne serait encore rien ; mais pour comble d'infortune , il se marie ! — Comment, Ludwik se marie? dit la comtesse avec un éclat de rire moqueur. Quelle est la beauté, l'ange, l'être idéal qui a pu le fixer? Je ne croyais pas que Warsovie possédât celte merveille.

—•-Ce miracle a été accompli par une beauté champêtre. C'est Ludwik, lui-même, qui m'a conté ses amours. Et savez-vous pourquoi il aime l'innocente Sabine? c'est qu'elle ressemble à une femme charmante qui était amoureuse de lui; mais comme il ne se croit pas obligé d'être amoureux de toutes les femmes qui sont amoureuses de lui, il riait comme un fou en me dUant qu'il avait le portrait de la pauvre victime, et que ce portrait il le montrait ù Sabine en lui faisant accroire que c'était l'être idéal qu'il cherchait depuis longtemps. Ilicn ne vaut le plaisir, ajouta-t-il, de tromper deux femmes à la fois, une coquette et une innocente. Une coquette c'est plus facile, parce que sa vanité fait la moitié du chemin; mais une innocente, il faut bien des larmes et bien des soupirs entrecoupés pour en venir à bout. «Enfin, Ludwik se marie, il va se fixer à la campagne, mais dans peu il sera dégoûté de Sabine et de la campagne, et il nous reviendra plus séducteur que jamais. »

Hedwige ne perdit pas un mot de cette conversation, elle retenait ses sanglots, elle comprimaiiseséiouûcmenls intérieurs; mais les forces lui manquèrent. Au moment où elle allait se lever pour flétrir l'infâme, en dévoilant sa perfidie, elle crut parler et elle poussa un cri de désespoir; et quand on se retourna pour savoir d'où parlait ce cri, on vit la pauvre enfant étendue sur le parquet, sans connaissance. On la releva, on lui prodigua des soins, et on attribua à la chaleur son indisposition subite.

Wanda, qui venait d'apprendre le mariage de Ludwik, cherchait Hedwige pour la préparer doucement à cette nouvelle ; mais quand elle la vit évanouie, elle pensa qu'elle était venue Tome ir.

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trop tard, et elle s'empressa de la faire porter dans sa voilure pour la faire reconduire chez elle.

Wanda ne quitta plus son amie, et ses soins la ramenèrent ù la vie ; mais la fièvre et le délire suivirent l'évanouissement. Les yeux d'Hedwige étaient fixes, ses joues étaient enflammées. Dans son délire, elleappelait Ludwik: « Us mentent tous, disait-elle, Ludwik n'est pas à Warsovie ; s'il y était, je l'aurais vu.... Vous voulez donc que je meure? Non, il ne m'a pas trahie. » Wanda cherchait à la calmer, mais Hedwige n'entendait plus sa voix.

On appela en consultation les premiers médecins de Warsovie, qui ordonnèrent une saignée pour diminuer l'inflammation du cerveau. Pendant trois mois, Hedwige fut entre la vie et la mort ; 'ses crises étaient affreuses, et quand survenait un moment de calme, elle se retournait vers Wanda et semblait lui dire : Tes soins sont inutiles. Cependant la jeunesse triompha du mal : peu à peu la pauvre enfant se ranima, et quand vint le mois de mai, on la transporta dans le jardin pour lui faire respirer l'air. Wanda ne l'avait pas quittée pendant sa maladie et ne la quittait pas pendant sa convalescence. La nature s'épanouissait; les fleurs répandaient leurs parfums; mais ce spectacle, si doux, si délicieux, si enivrant pour une âme calme et heureuse, attristait Hedwige, comme une ironie, comme un contraste cruel. 11 ne faut pas croire qu'Hedwige aimait profondément Ludwik; non certes, elle ne l'aimait pas profondément, mais sa vanité de femme avait reçu un coup mortel. La vanité prend toutes les formes, ses tortures ressemblent aux douleurs d'une passion vraie ; mais Ludwik, il faut le dire, n'était point capable d'inspirer un autre sentiment. Ce sont les élus, les âmes privilégiées qui ressentent et qui appellent l'amour. Ludwik, froid, égoïste, pouvait séduire, car l'esprit sans le cœur est encore une séduction; mais il ne pouvait ni toucher, ni émouvoir.. ..

Hedwige avait perdu sa gaieté, son enjouement et celle certitude de plaire qui reod si jolie; elle commençait à comprendre la vie, elle commençait à craindre, à se défier, a douter. Mon Dieu ! que la douleur donne d'expérience ! Mais celte impression de tristesse avait son charme, et Hedwige était toujours entourée d'une foule d' adorateurs ; parmi eux on remarquait le

beau Léon. Elevé dans les steppes de l'Ukraine, il avait conservé de l'étrangeté dans ses manières. Sa physionomie portail l'empreinte des nuances variées de son caractère ; il était grand, son attitude était noble et Gère; ses yeux, d'un noir brillant, avaient le regard audacieux de l'aigle ; il avait cet aspect qui impose ù la multitude et commande le respect à chacun. Mais ce regard si intelligent, si incisif, si dominateur, pouvait se voiler de tristesse, et son sourire, tout plein de dédain et d'ironie, devenait naïf comme celui d'un enfant, quand il s'adressait à une femme. On ne pouvait voir Léon sans le remarquer, et quand on l'avait vu, on gardait son souvenir ; c'était un

Hedwige n'était plus jeune : on n'est plus jeune quand on a souffert 1 Elle aurait pu aimer

encore, mais sans foi cl sans ferveur Pauvre

Léon !

Après des mol heurs qu'on croit irréparables, après des déceptions qui vous font douter de tout, on sent le besoin des affections douces. Hedwige ne comprit pas d'abord la passion de Léon ; elle rêva une amitié d'homme à femme, et elle fut gracieuse et bienveillante pour lui. L'amitié d'homme à femme est le sentiment le plus rare et le plus parfait qui soit au monde ; mais ce sentiment ne peut exister que chez des natures supérieures : les femmes médiocres n'inspirent pas

de ces êtres d'exception qu'on ne peut confon- d'amitié : elles, inspirent des désirs, ou elles re-

dre, un de ces êtres qui indiquent les mystères d'une âme forte, un de ces êtres qui possèdent le don de [vouloir.

Léon n'avait point reçu une éducation fashionable, comme on dit aujourd'hui : il ne se connaissait ni en peinture, ni en musique ; monter un cheval fougueux, atteindre le faucon d'un plomb meurtrier, tels étaient ses distractions, ses plaisirs; et, tout en aimant la chasse avec passion, une larme mouillait ses yeux quand une biche tombait sous ses coups.

Léon ne connaissait point le séjour des villes ; t lui fallait l'air libre des forêts : aussi, quand son cousin vint le prier de l'accompagner à Warsovie pour voir sa soeur qui y était en pension, il partit, mais à regret; il partit, car il ne savait pas refuser un témoignage d'amitié ou de dévouement à ses amis.

Cependant la nouveauté a un charme auquel personne n'est insensible, et peu à peu il s'habitua à nos rires sans gaieté, à nos plaisirs sans abandon, à toutes nos joies factices, à nos clinquants, à nos femmes si belles le soir, si belles de parures, si séduisantes de coquetterie! Il lit plus que s'y habituer, il y prit goût, et Hedwige opéra ce miracle: sa beauté, d'un genre si différent de celui des femmes de l'Ukraine, le frappa d'abord et ensuite l'enchaîna.

Léon aima avec la force et la vivacité des premières impressions ; cette âme neuve à l'amour, cette âme que le contact du monde n'avait pas encore flétrie, répandit sur Hedwige son immense faculté d'aimer ; mais à un premier amour il faut un premier amour, il faut ces belles et saintes illusions que la passion enfante; il faut ces joies, ces ravissements que les anges pourraient envier....

poussent.

Léon voyait tous les jours Hedwige. La conversation du jeune Ukrainien avait un charme infini : il parlait de son pays avec un enthousiasme communicatif ; il décrivait ces contrées que le Dniéper arrose et vivifie ; il décrivait celte admirable nature avec unamourqui le rendaitpoête.

< Mon Dieu! lui dit un jour Hedwige après l'avoir écouté, qu'on doit être heureux dans votre patrie! Vous ne connaissez ni la fausseté, ai la calomnie ; vous ne connaissez pas toutes les douleurs qui tuent notre existence! je serais tranquille si j'avais vécu dans vos heureux climats! > et en exprimant ce sentiment, son pâle visage se ranimait. Léon se méprit sur l'émotion d'Hedwigc : l'homme le plus simple et le moins fat donne toujours une acception favorable à nos paroles, à nos regards; et cependant Hedwige ne sentait qu'une froide amitié : Léon était pour elle une distraction aimable, un repos dans ses moments de découragement, mais rien de plus. Le passé lui avait laissé des traces profondes, et c'était Wanda qu elle préférait à tout; car en elle seule elle avait conliance, et la confiance ou l'épaoclicment. quand elles ont souffert, est la seconde vie des femmes.

Les deux amies allaient s'asseoir sous l'antique platane, ou se plaçaient sur un balcon qui dominait un faubourg solitaire ; là, elle parlait du passé à Wanda avec son ingénieuse bonté, trouvait des consolations pour un amour-propre blessé, comme elle en eut trouvé pour une peine de l'àme.... Il existe des êtres sympathiques dont le cœur recèle dans ses profondeurs des échos pour tous les accents, pour toutes les vibrations; ils souffrent avec vous, vos joies les font tressaillir, vos terreurs passent en eux; ils se font vous,

tout en restant eux-mêmes. Heureux qui rencontre un de ces êtres pour ami ! la vie se double et s'agrandit de toute une seconde âme.

Un soir, leur causerie fut interrompue par les sons d'une flûte qui arrivaient jusqu'à elles : les sons étaient doux, harmonieux : on aurait dit la voix humaine inspirée par la mélancolie. « D'où nous rient cette musique enchanteresse? > dit Hedwige. Les deux jeunes filles regardèrent et n'aperçurent personne. Le lendemain à la même heure la flûte se fil encore entendre. « Celte mélodie me berce, me caresse, me rappelle des souvenirs ; ces mêmes sons, je les ai entendus autrefois ; je les ai entendus quand Ludwik était auprès de moi ; je croyais entendre le chœur des anges chantant le divin amour ; je pensais au Ciel, et, dans le délire de la fièvre, tu te le rappelles, Wanda, dit Hedwige, je croyais entendre les sons qui m'avaient charmée autrefois : ils me promettaient du bonheur pour l'avenir, de l'amour pour toute la vie.... Tous mes rêves sont évanouis; je ne crois plus, je n'espère plus; et cependant, en écoutant cette douce musique, je soupire, j'éprouve le regret du bonheur ; je sens que la puissance d'aimer n'est pas morte en moi. Sais-tu quel est l'être mystérieux qui me ravit?

— J'ai cherché à le savoir, mais je n'ai obtenu que des renseignements vagues : on dit que c'est un jeune homme qui vit retirédu monde, qui adore les arts et qui les cultive; mais je ne sais ni son nom, ni quelles sont ses relations.

— Il doit être bon et sensible : la musique est un langage. Que de belles choses il nous a dites !

— Allons, te voilà amoureuse de notre inconnu.

— Ah ! ne crains rien ; j'ai de la raison maintenant; j'en ai acquis à mes dépens! »

Le moment approchait où Léon devait repartir pour l'Ukraine ; mais il ne pouvait plus se séparer d'Hedwige; il ne vivait plus en lui-même, elle était sa vie. Un amour violent et profond s'était emparé de son âme : partir sans elle était désormais) impossible, et cependant il n'osait lui déclarer ses sentiments; il gardait son secret comme un parfum dans son vase, comme Dieu dans son tabernacle : il craignait que celle même qui avait inspiré le saint amour ne le profanât par un doute.

Un jour il trouva Hedwige seule dans le jardin. Les femmes, en général, agissent bien plus parla disposition du moment que par une volonté préméditée. Le grand art, avec elles, c'est de savoir saisir l'à-propos; aussi ce ne sont pas les

hommes qui aiment le mieux qui réussissent : ce sont ceux qui ont le pins de tact et le plus d'expérience. Ce que je dis ici n'atteint pas les natures d'exception.

Hedwige était ce jour-là dans une disposition plus aimable..., presque tendre. Léon se sentit encouragé par ses regards, et il allait lui parler quand ils entendirent les sons d'une flûte.... Hedwige écoula, et une expression céleste se répandit sur ses traits ; elle devint pensive et recueillie comme au moment de la prière. Léon perdit courage, et son secret resta dans son cœur.

Cependant le moment de son départ approchait : il fallait sortir de son incertitude, et il s'adressa directement aux parents d'Hedwige. Sa demande fut agréée, et Hedwige se soumit sans résistance. Léon ne savait point s'il était aimé, mais il croyait, lui, jeune, sans expérience, que l'amour s'obtenait par l'amour!

Wanda fut heureuse en apprenant le prochain mariage dHedwige. « L'amitié dans le mariage vaut mieux que l'amour, lui disait-elle; peu à peu ses belles qualités te le rendront cher ; et, s'il n'a pas su te séduire, il saura t'attacher, je n'en doulepas.ll t'aime passionnément: comment n'estu pas touchée? comment se fait-il que tu restes froide? Tu regrettes Warsovie, les succès du monde, ces hommages qui avaient faussé ton esprit et qui auraient fini par gâter ton cœur !

— Non, chère Wanda, je ne regrette pas les plaisirs ; je regrette mes illusions, je déplore la mort de mon âme. Je n'aime point Léon; et, en m'unissant à lui, je m'immole à la volonté de mes parents, et j'expie les chagrins que ma légèreté leur a causés. Si Léon m'aime véritablement, ses soins me consoleront de mes sacrifices; s'il cesse de m'aimer, il me restera l'attachement de mes parents... et toi, ma bonne Wanda, qui m'es toujours fidèle dans le malheur. >

Wanda ne croyait pas au découragement d'Hedwige ; elle se fiait à la mobilité de son caractère, et les deux amies firent leurs projets pour l'avenir. Il fut décidé que Wanda passerait avec Hedwige la première année de son mariage.

Léon était indépendant par sa position et par sa fortune; mais comme il avait une extrême déférence pour sa mère, il voulut se rendre près d'elle avant de fixer l'époque de son mariage.

Qu'il fut cruel le moment où il vint annoncer son départ à Hedwige ! Il partait avec la certitude de l'obtenir, car il avait sa promesse ; mais se donnait-elle, mais la posséderait-il jamais!

Une froide amitié, c'était le seul sentiment qa'elle lui eût montré jusqu'alors. « Hedwige, lui dit-il, je Tais vous quitter ; par grâce, ditesmoi que vous désirez mon retour, que vous attachez quelque prix à ma tendresse si vraie et si dévouée, dites que vous voulez être à moi comme je suis à vous. Oh ! moi, j'ai besoin de me sentir uni â vous par tous les liens qui enchatnent la destinée des hommes ; j'ai besoin de vous proclamer mienne aux yeux de tous. L'amour enthousiaste, profond, est une Providence qui protège ; vous vous appuierez sur moi, et vous trouverez le repos de toutes vos douleurs. Le mariage est un pacte divin : après les premiers transports de l'amour, il vous donne encore des joies et des délices : c'est le ciel après les'enivrements de ce monde.

— Je serai a vous, répondit Hedwige, je l'ai juré à ma mère.

— Ce n'est point assez, mais je vous mériterai a force d'amour. Je crois à l'attraction des âmes, vous m'aimerez si le Ciel est juste ! Tenez, Hedwige, prenez cet anneau, portez-le en souvenir de moi.

— Non, je ne veux point cet anneau, j'ai peur des serments, et ces gages donnés et reçus dans un moment de tendresse sont trop souvent menteurs, ils vous accusent, ils sont le témoignage vivant d'un parjure.

— Ne me confondez pas, je purifierai votre âme en lui rendant ses croyances. »

Hedwige renouvela à Léon sa promesse d'être à lui, et cette fois elle fut presque entraînée, car elle sentait qu'il y a du bonheur à être aimée même sans aimer... Hélas! ce n'est point le cœur qui lui parlait ainsi. Le bonheur, c'est une âme a deux, ce sont deux intelligences confondues dans les mêmes émotions, des facultés produites par les mêmes désirs, par les mêmes sensations de bonheur, c'est une existence double.

Léon était parti, et Hedwige disait à Wanda : « J'épouse Léon parce qu'il le faut, parce que ma vie désenchantée a besoin d'un appui, et il m'aime, c'est doux d'être aimée. Mais sais- tu bien, Wanda, que lui aussi pourrait changer? — Moi je ne le crois pas, répondait son amie ; Léon est plein de loyauté, et dans le cas où sa passion s'affaiblirait, on pourrait encore compter sur ses sentiments d'honneur; le monde ne Ta point gâté, il a encore quelque respect pour les promesses qu'on adresse ù une femme. — Oui, ma c Laissez-moi, madame, dit l'enfant, je veux

chère, on peut compter sur ses sentiments d*fcotinéte homme ; mais quand ce caractère violent et emporté ne sera plus dompté par l'amour, que sera ma vie? Sa passion, quoique je ne la partage pas, le poétise à mes yeux, prête du charme à sa parole, pare son esprit... Mais Léon, sans amour, ne serait plus qu'un homme vulgaire!

— Non, tu es injuste, il n'a pas des qualités aimables, mais il a de grandes et nobles vertus; Léon est une nature à part... Puis, croismoi, il t'aimera d'autant plus que tu l'aimes moins : en cela, il ressemble a tous les hommes. — Les hommes préfèrent les femmes tendres aui femmes passionnées : la passion est pour eux,iU en veulent le domaine exclusif avec ses tempêtes et ses tourments : ils ne permettent aux femmes que la tendresse suivie de son cortège de douceur et d'attrayante faiblesse. Si elles lottent avec eux d'énergie dans leurs sentiments, elles l'emporteront, mais elles seront punies toi ou tard de cette fatale supériorité ; si les hommes obtiennent plus d'amour qu ils n'en ont demandé, s'ils inspirent autant et plus qu'ils nr peuvent sentir, s'ils se voient dépassés, ils se lassent et s'arrêtent.

— Il ne faut pas les forcer d'être ingrats. Tu seras bonne pour lui, et cela lui suffira ; et toi tu seras heureuse du bonheur que tu lui donneras.

— Ne parle pas de bonheur, tu me fais nul; je pressens ma destinée, mais je me résigne, car je sais que je n'ai pas longtemps à souffrir... Ne pleure pas, ma Wanda, nous nous reverrons dans un monde meilleur!

YI.

Après le départ de Léon, Hedwige vécut dans la retraite. Lllc passait ses journées avecWaoda ; elles lisaient ensemble, elles faisaient de la musique ou elles faisaient des promenades dans les environs de Warsovie.

Un soir, elles allèrent faire une course à Nalolin ; elles étaient dans une calèche traînée par deux beaux chevaux que Léon avait laissés à Hedwige. Les chevaux fendaient l'air, Hedwige était heureuse de se sentir emportée ainsi. Tout à coup le cocher arrête brusquement, Hedwige regarde et aperçoit à terre uoe petite fille plutôt effrayée que blessée par les chevaux ; elle saute à bas de la voiture, s'approche de l'enfant et la caresse pour la consoler.

LA PC

mon argent qui est tombé sons les pieds des chevaux.

— N'approche pas, chère petite, lu m'effraies, dit Hedwige.

— Mais tous ne savez pas, madame, que cet argent est pour ma pauvre mère, et que c'est notre bon ange qui me l'a donne?

— Je te donnerai pins que tout ce que tu as perdo ; maïs dis-moi où demeure ta mère, je te ramènerai chez elle.

— Oh ! ma mère demeure bien loin, bien loin, dans la rue de Czerniakow. >

Hedwige lit monter l'enfant dans la calèche, et se fit conduire rue de Czerniakow. Chemin faisant, elle questionna la petite fille, qui lui dit que sa mère était veuve, et qu'elle était si pauvre que le propriétaire l'avait chassée de la maison en gardant ses meubles parce qu'elle ne pouvait pas payer son loyer. * Depuis six mois, ajouta-t-elle, nous sommes dans une petite chambre; ma mère brodait nuit et jour pour nous donner du pain, mais elle est tombée malade, et elle serait morte sans le secours d'un beau monsieur; c'est lui que j'appelle notre bon ange, il soigne ma mère, il lui a sanvé la vie, et il nous donne de l'argent pour acheter tout ce dont nous avons besoin. Quand vous m'avez rencontrée, je revenais de chez le monsieur, il était sorti, mais il avait laissé l'argent qu'il nous destine. Si vous saviez, madame, les belles peintures qu'il y a chez le monsieur. Oui, il sait peindre, et puis il joue de la flûte, mais si bien, si bien, que je ne me lasse pas de l'entendre. >

Wanda et Hedwige se regardèrent, elles crurent reconnaître leur inconnu.

«Nous voici arrivées, > dit l'enfant, et la calèche s'arrêta devant une pauvre chaumière délabrée.

La petite fille fit entrer Hedwige et Wanda dans une chambre où la misère était empreinte. Deux chaises de paille, une table vermoulue, un métier à broder, composaient tout l'ameublement; et dans un lit affaissé gisait la malade. Près d'elle était un jeune homme d'une mise élégante, qui lui donnait une tasse de tisane.

* Maman, maman, s'écria la petite fille en entrant, je t'amène une belle dame qui nous donnera bien plus d'argent que ce que j'ai perdu, et pourtant j'en avais beaucoup. »

Le jeune homme se retourna pour voir les denx belles personnes qui entraient, et tout a conp une expression de bonhenr se refléta sur son visage.

Hedwige, après avoir salué le jeune homme, s'approcha de la malade et lui raconta l'aventure de la petite fille. La pauvre mère, tout attendrie, embrassa la' tétc de son enfant, et dit : «Pourquoi vas- tu au milieu du chemin? je te l'avais défendu. — Maman, c'est que j'étais bien pressée, je te croyais seule, le monsieur avait dit qu'il ne viendrait pas aujourd'hui.

— En effet, je ne devais pas venir, mais j'ai trouvé un moment et j'en ai profité. » Et après avoir salué profondément, il sortit. En passant devant Hedwige, il lui jeta un regard suppliant; ce regard semblait dire : « Ne cherchez point à savoir qui je suis. » Mais Hedwige n'eut rien de plus pressé que de demander quel était ce jeune homme, car il possédait ce genre de beauté qui révèle l'âme et la pensée; ses yeux bleus et humides'exprimaient lu bonté, la tendresse, toutes tes émotions, tous les sentiments du coeur, et son front développé annonçait une vaste in tel* ligence ; mais tous les traits de son visage portaient l'empreinte des passions fortes, et du courage qui ennoblit l'homme.

Hedwige, comme je l'ai dit , questionna la malade, et celle-ci répondit : « Je ne puis vous dire le nom de ce jeune homme; ce que je sais, c'est que c'est la main de Dieu qtii l'a envoyé près de moi. Il y a quelques mois, il vit Mariette,la pauvre petite que vous m'avez ramenée ; il vit Mariette qui pleurait; il lui demanda ce qu'elle avait, et l'enfant lui raconta que j'étais au lit bien malade, et que je n'avais pas de pain à lui donner. Il vint ici, madame, il amena un médecin, et lui-même il me garda ; il passa les nuits auprès de moi tout le temps que je fus en danger. Vous n'imaginez rien de pareil à ses soins, c'est plus que de la pitié, c'est la bonté des anges. Quand il ne peut venir, il veut que Mariette aille chez lui, et il lui donne quelques florins. Ses bienfaits, madame, ont un prix inestimable, car il n'est pas riche, ù ce que je crois; il fait des portraits pour vivre, m'a-t-on dit, et le peu qu'il gagne, il le partage avec les malheureux. »

Hedwige, pour cacher ses larmes, caressait Mariette pendant que la malade parlait; puis elle lui demanda où demeurait son bienfaiteur.

< Dans la rue où vous m'avez trouvée, tout près de la place des Trois-Croix-d'Or, dans une jolie maison dont les volets sont peints en vert ; il y a vis-à-vis une grande maison qui a un balcon garni de fleurs. »

Hedwige prit ia main deWanda, et lai dit tout | femme que toutes les femmes luis : « Ne t'avais-je pas dit, que cette douce mu- ' " "

siqtie devait être inspirée par uoe belle ame ! »

Hedwige, en partant, donna sa bourse â la malade ; et a Mariette elle laissa pour souvenir une branche de rose qui ornait son chapeau. < Une autre fois, lui dit-elle en l'embrassant, je vous apporterai une robe et un joli bonnet. »

La petite 611e était heureuse, elle sautait, elle dansait, elle baisait les mains d'Hedwige ; elle la regardait de ce regard d'enfant qui dit si bien un bonheur sans mélange Tout à coup elle s'écrie : < Je sais bien ce que je ferai de ces belles roses, je les donnerai au monsieur: il a été si bon pour nous, ce sera sa récompense. »

Hedwige embrassa encore Mariette, mais avec une autre émotion que la joie d'une bonne action.

Les deux amies quittèrent la chaumière en promettant à la malade de ne pas l'oublier.

En revenant de celle course, Hedwige se relira dans son appartement, elle éprouvait le besoin de la soliiude, le besoin de penser, de se recueillir dans ces éternels souvenirs d'un moment. Bientôt une musique suave et douce comme un soupir d'amour arrive à son oreille: c'était lui, c'étaient les accents mélodieux de sa flûte ; et la pauvre enfant, si découragée, si résignée à une vie sans amour, retrouve les désirs du cœur ; elle oublie toute sa vie passée. L'amour supplée aux longs souvenirs par une sorle de magie. Toutes les autres affections onl besoin du passé. L'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure; il nous donne, pourainsi dire, la conscience d'avoir vécu durant des années avec un être qui naguère nous était étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait pas; bientôt il n'eiistera plus; mais tant qu'il existe, il répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédée comme sur celle qui doit le suivre. >

N'allez point dire qu' Hedwige est un portrait de fantaisie, non, Hedwige est une réalité. L'imagination des femmes les abuse ; et elles trompent moins en général qu'elles ne se trompent elles-mêmes. Le besoin d'échapper à la monotonie de leur existence leur fait agréer des soins qui ne charment point leur cœur, mais qui excitent leur imagination. Les femmes vivent d'émotion, elles en veulent a tout prix, de cœur ou de tête; elles en veulent... Hedwige, plus

crut aimer bien des fois... Elle aimera, et nous la plaindrons!

Hedwige, après les événements que j'ai décrits précédemment, devint pieuse, ou plutôt sa piété devint plus active et plus fervente. Elle priait, elle demandait à Dieu les consolations, le repos qu'elle n'espérait plus de ce monde. Tous les matins elle allait entendre la première messe à la basilique Saint- Jean. Un jour qu'elle était agenouillée dans la chapelle de la Vierge, elle vit un jeune homme qui paraissait absorbé dans une profoude méditation; un rayon de lumière éclairait son visage, et donnait à ses traits une expression angélique ; il était beau comme un inspiré ! le ciel et ses joies, et son amour sans bornes,semblaient s'étreemparésde sonâme! Hedwige le contemplait avec extase : elle avait reconnu le bienfaiteur de la pauvre femme malade! Au moment où il allait quitter la chapelle, il aperçut Hedwige, et la regarda avec l'impression céleste qu'il avait en priant ; il l'avait demandée au Ciel, il la retrouvait près de lui.Saintn récompenses de sa foi et de ses croyances!

Il ne parla pas à Hedwige, il aimait trop pour parler: la parole eût terni ses sublimes émotions; la parole ne dit pas les choses de l'âme.

Quand il fut parti, Hedwige voulut prier encore, pour demander à Dieu la force et la volonté de l'oublier! Elle trouva des larmes! Dieu dcmande-t-il une autre prière !

L'idéal amour, dont le type était dans son Âme, s'était réalisé; toutes ces émotions mensongères, tous ces sentiments de tète, toutes ces illusions que le monde appelle le bonheur, étaient eflacés, purifiés par un amour vrai ; elle allait aimer, son âme avait trouvé de l'écho dans une autre âme. On ne peut aimer seul, les émotions solitaires sont incomplètes. « Les transports de l'amour sont les feuilles de la môme fleur et les couleurs du même rayon. »

Wanda ne tarda pas à s'apercevoir du tronble de son amie, après la rencontre dans l'église; mais elle n'osa l'interroger.

Hedwige visitait souvent la pauvre malade, mais celui qu'elle attendait n'y était pas; il semblait l'éviter, et Mariette disait en voyant Hedwige: «Le monsieur est venu ce matin de bonne heure, il n'est resté qu'un instant. Ah! madame, qu'il est bon! il est aussi bon que vous; aussi je prie Dieu pour vous deux.

— C'est fini, disait Hedwige, je ne le reverrai

plus, il ne va pins a l'église aux mêmes heures que moi, ses fenêtres sont toujours soigneusement fermées: il veut que je l'oublie; cette musique si douce, je ne l'entends plus, je ne l'entendrai plus. >

Le temps et l'espace n'avaient point diminué la passion de Léon, il écrivait sans cesse à Hedwige: tJe ne pense qu'à vous, lui disait-il, j'embellis votre demeure, je veux que tout ce qui tous entoure plaise à vos yeux, je voudrais inventer un bonheur pour vous le donner, je voudrais créer un ciel pour vous. > Ces lettres déchiraient le cœur d'Hedwige. Wanda suivait pas a pas la douleur de son amie; elle avait tout compris, tout deviné, et elle cherchait à la distraire, ne pouvant la consoler. Sous divers prétextes, elle la forçait d'aller dans le monde, dans les promenades et au spectacle. Elle comptait encore sur la légèreté d'Hedwige, comme si l'amour ne donnait pas une autre vie, comme si l'amour vrai, l'amour immacnlé ne créait pas une Ame nouvelle !

Lors de l'exposition des beaux-arts, Wanda y conduisit sou amie. Jamais il n'y avait eu plus d'émulation parmi les artistes nationaux. La Pologne, si renommée par sa gloire militaire, voulait montrer à l'Europe qu'elle aussi avait ses artistes. Hedwige, qui aimait tant son pays, n'avait pas la force d'admirer, elle restait froide en présence de ces chefs-d'œuvre Mais un tableau

de genre fixe ses regards, elle pousse un cri, elle reste en extase! Le tableau représente l'intérieur d'une chaumière; au fond d'une chambre on aperçoit une femme alitée; près d'elle sont deux jeunes femmes et un enfant, a qui l'une d'elles donne un bouquet de roses. Ce groupe était ravissant, ce petit tableau était un poëme.

Wanda et Hedwige ne proférèrent pas une parole. Hedwige avait les larmes aux yeux. Elle ne cachait point ses larmes à son amie, c'était tout luidire. Wanda luiserrala main et elles partirent.

Quand le soir fut venu, les sons de la flûte se firent entendre, ils exprimaient le bonheur et la mélancolie.

Le lendemain de ce jour si plein d'émotions et de souvenirs, Hedwige était dans le salon avec Wanda, attendant quelques personnes qui devaient venir passer la soirée. Elles parlaient du tableau qu'elles avaient vu la veille, de tous ces événements enveloppés de mystère. « Je m'y perds, disait Hedwige; pourquoi se cache-t-il? pourquoi redoute-l-il mu présence? peut-être il nie trouve indigne de lui ! Mais non, tout ce qu'il

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fait est empreint de mon souvenir; quand j entends les accents de sa flûte, il me parle, il m'envoie ses pensées. Son premier regard a été la récompense d'un bienfait, et la seconde fois que je le \is, c'était à l'église. Dis-moi, Wanda, estce un avertissement du Ciel ! — Pauvre amie, répondit Wanda, Dieu t'éprouve et te commande la résignation. Ta vie est tracée, tu es promise à Léon, et si tu sens qu'il n'y a de bonheur que dans l'amour, plus tard lu sentiras qu'il n'y a de repos que dans l'accomplissement de ses devoirs. Le malheur vous rapproche du Ciel, tu te consoleras par la prière et par des actes de bienfaisance. >

Tout à coup on ouvre la porte du salon, et le père d'Hedwige entre en tenant par la main le jeune homme inconnu. Le père d'Hedwige, grand amateur de peinture, avait admiré le tableau qui retraçait la bienfaisance de sa fille; sans pénétrer plus avant duns la pensée de l'artiste, son amour-propre et sa tendresse de père avaient été flattés.

• Je t'amène monsieur, dit-il à Hedwige, pour que lu lui exprimes ta reconnaissance. Après avoir vu son charmant tableau, j'ai eu le désir de le connaître et je te l'amène, car la grâce d'une femme saura mieux le remercier que moi. >

Hedwige devint paie et tremblante ; mais les hommes, qui comprennent à peine les paroles des femmes, devinent encore moins leurs émotions intimes : son père ne vit point son trouble et continua à exprimer son enthousiasme et son admiration, dans les termes les plus vifs. ■ Quel prix mettez-vous à ce tableau, monsieur? dit-il.

— Je m'offenserais si vous me connaissiez davantage, et je ne vous demande que la permission de vous l'offrir. » L'offre fut agréée, car Adam L. avait tant de dignité qu'il commandait la déférence et le respect. Il fallait le traiter en égal pour être à sa hauteur.

Hedwige, en femme du monde, renferma ses émotions, et dit au jeune artiste des choses gracieuses et polies; puis, en souriant, elle ajouta : « Je pourrais vous en vouloir d'avoir dévoilé ma bienfaisance aux yeux de tous, puisqu'on appelle bienfaisauce un mouvement involontaire; je pourrais vous en vouloir, car l'amour-propre ne récompense pas : le cœur, la conscience veulent d'autres récompenses ! »

Adam rougit et s'expliqua par un regard.

Une conversation générale s'engagea. Adam ] montra une instruction profonde et un esprit

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plein de charmes, un esprit tout paré, tout rayonnant de ce qui vient du cœur. Il apprit à Hedwige qu'il n'était point ariisie, mais que ses voyages en Italie lui avaient donné l'amour des arts. « Je mets la dernière main, dit-il, à des tableaux que j'ai commencés à Home, et quand mon travail sera terminé, j'irai rejoindre ma mère qui est à la campagne. »

Le soir, Adam joua de la flûte. Hedwige l'écouta d'abord. Que de choses il lui faisait comprendre, que de choses il lui disait ainsi! Mais bientôt saisie de remords, elle se jeta aux pieds de son crucifix, et demanda la force de ne pas

trahir Léon Pauvres femmes, en priant elles

t'occupent encore de l'amour !

Adam, comme on le pense, profita de l'invi talion du père d'Hedwige, cl vint presque tous les jours sous un prétexte, ou sous un autre. Wanda était toujours en tiers dans la conversation. Cette fois, elle ne redoutait pas l'imagination de son amie, elle redoutait son cœur; car ce n'était plus ces semblants d'amour, ces mouvements de coquetterie que les femmes décorent pompeusement du nom d'amour. Hedwige ne s'abusait plus, ne se trompait pins elle-même : elle aimait, la fatalité lui révélait les délices de l'amour, au moment qu'il ne lui était plus permis de le goûter, c Hedwige, lui disait Wanda, offre ton sacrifice à Dieu, tourne toutes tes espérances ver6 Je Ciel. Mon amie, laisse-moi m'enivrer de ce bonheur passager; laisse-moi ma vie d'un jour... Dieu pardonnera à ma douleur et à mes larmes.»

Léon écrivit à Hedwige que sa mèreétaitdangereusement malade, et que son retour était retardé. Elle fut heureuse la pauvre enfant. Quand on vit d'émotions, la vie se résume dans un moment.

Depuis lors, Adam semblait moins triste, moins douloureusement préoccupé, et ses visites furent encore plus fréquentes. Comme Adam savait parfaitement l'italien, il proposa à Hedwige de lui donner des leçons. Ils traduisirent ensemble Alfiéri et Pétrarque ; Adam s'enflammait en rendant les beautés fortes ou suaves de ces deux poëtcs. La langue italienne, qui est tout amour, acquérait un nouveau charme en passant par la bonche d'Adam; il n'osait encore parler de lui, mais il se faisait comprendre, il expliquait tout par les inflexions de sa voix.

Un jour qu'il traduisait un poète plus brûlant, plus passionné que Pétrarque , mais aussi tendre que lui, une larme mouilla ses yeux, cl avec une parole tremblante d'émotion, il dit à Hed-

wige : < Et moi aussi je souffre! . . . Eh ! pardonnes, moi si je pleure; pardonnez-moi, vous ne saves pas les malheurs de ma vie ! Ma mère m'a fait une destinée; ma mère, que j'adore, tout eu dé* plorant sa sévérité, veut m'imposcr une affection ; c'est elle qui a choisi la femme ù qui je dois m'unir, et cette femme me repousse, ne plaît ni à mon cœur, ni à mes yeux. J'ai juré a ma mère que je lui obéirais; je vivais sans affection, sans désirs, sans espérance, il n'y avait pour mot ni passé ni avenir; mais que peut la volonté! J'aime ! j'aime l depuis un an un ange m'est apparu, il m'a demandé mon âme I j'aime d'un amour profond, insurmontable, j'aime plus que les martyrs aimaient leur Diev ; car moi, je n'espère pas. Elle a reçu l'anneau nuptial, elle est enchaînée comme moi..., il faudra donc mourir! » Cette entrevue fut la dernière. Léon revint plus amoureux que jamais, et Adam ne reparut pas chez Hedwige.

L'hiver est venu, le ciel est triste eibrnaent, toute la nature est en deuil, et l'église deSausi- Jean, avec ses voûtes si hautes et noircies par le temps, est toute resplendissante de lumières. Mille cierges brûlent sur ses autels, l'église e»4 toute parée de fleurs, une foule immense attead à la porte, les pauvres se pressent, elles grand* de ce monde ont pénétré dans le temple.

Une jeune fille, vêtue de blanc, les cheveet ornés d'une branche de myrte, s'agenouille ao pied du maître-autel ; elle est pâle connue un linceul, ses yeux sont éteints par les larmes, ses mains sont tremblantes ; à côté d'elle, se trouve un jeune homme beau et rayonnant de bonheur. C'est lAon, c'est Hedwige ; c'est le désespoir, c'est l'espérance!

Le prêtre unit leurs mains. Léon prononce le serment éternel, avec une voix ferme et hardie ! Ah ! lui il peut promettre son cœur et sa vie ! mais Hedwige elle prononce un oui à peiae articulé, puis elle retombe à genoux et denw«o> à Dieu le courage de vivre.... Après cette prière, elle aperçoit tout à coup l'ombre d'un homm*

enveloppé dans un large manteau Hedwige

pousse un cri déchirant et tombe évanouie dans les bras de Wanda.

Cet événement n'interrompt pas le cours de cette joyeuse journée! Une riche héritière est mariée, le monde réclame des fêtes ; à miauit le bal commence après un repas splendide. 0»

i.les femmes sont éblouissantes de parure. Que lui importent à cette foule frivole, que lui importent la douleur et le désespoir! Hedwigc est le prétexte de la fête : le but, c'est le plaisir et l'oubli de soi-même.

Hedwige se rapproche sans cesse de Waoda ; cette femme, qui fait l'envie de toutes les femmes, est seule au milieu de la foule, un seul être la plaint.. «Wanda, lui dit-elle, je me sens mourir; ce bruit» ces rires, cette musique sont un contraste affreux....» Wanda veut lui répondre, mais un air de walse se fait entendre, et le tourbillon l'emporte. Hedwige sent qu'elle va s'évanouir, elle quitte le salon et vient dans son appartement. Elle étouffe, les battements de son cœur brisent sa poitrine. Elle ouvre sa croisée et pose sa tête brûlante sur les barres de fer du balcon. Les sons de la flûte arrivent à son oreille, c'était un chant de mort, c'était le dernier souffle, la dernière pensée d'une ûme qui ne vivait qae pour elle.... Une pierre annulaire a recouvert deux cœurs à la fois.

Hedwige avait espéré que Wanda l'accompagnerait en Ukraine ; mais cette consolation lui fut refusée. La mère de Wanda, convalescente d'une longue maladie, avait besoin des soins et de la tendresse si active de sa fille. La séparation des deux amies fut déchirante : elles sentaient qu'elles ne se reverraient plus. En se quittant, elles dirent ensemble : < Au revoir dans une vie meilleure t •

Léon emmena sa femme en Ukraine. Deux jours après les noces, ils partirent. Il était heureux. Les hommes ont la faculté de s'absorber dans leur propre bonheur : ils n'ont pas comme nous le besoin d'un retour complet. Est-ce amour-propre, est-ce excès de passion? Ils se croient la puissance de faire nnitre l'amour où il n'est pas ! c Je l'aimerai tant, se disait-il, qu'elle finira par m'aimer. »

Hedwige habitait avec son mari un des plus magnifiques châteaux de l'Ukraine. Une existence de luxe au milieu de la pins belle nature ne pouvait la ranimer; les soins si tendres, si ingénieux de Léon, son enthousiasme si vrai, sa passion si profonde, ne pouvaient rendre la vie à son cœur. Une résignation pleine de douceur, une reconnaissance raisonnée, étaient les seuls sentiments qu'elle pût donner à son mari.

Hedwige n'était bien que seule : il y a si peu

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