BIENFAIT D'UN SONGE
ÉPISODE DE LA CAMPAGNE DE MOSKOU EN 1812. ( Imité du polonais. )
Il y a dans la vie d'un soldat quelque chose de brillant et d'aventureux fait pour séduire nn jeune courage. Lame s'éveille, le besoin de la gloire, je ne sais quel instinct guerrier accélèrent les battements du cœur la première fois qu'un régiment en marche se présente à notre vue, bannières déployées, dans tout l'éclat de la parure martiale, et défile devant nous. L'accent de la victoire semble retentir dans le son de la trompette; le pas mesuré des chevaux, la splendeur des uniformes, tout nous étonne, tout nous charme. Nous rêvons l'indépendance de la vie militaire, indépendance chimérique : mais nous sommes sans cesse bercés d'illusions. Ce magnifique spectacle nous parle de gloire et de périls, de lointains voyages, de guerre et d'amour, de revers et de succès inattendus : contre de telles émotions la voix de la prudence est impuissante. C'est peut-être une heureuse prévoyance de notre nature qui nous rend accessible à des séductions si dangereuses: et qui s'exposerait à des périls sans nombre, qui braverait tous les maux de la vie des camps, si un attrait irrésistible n'y précipitait l'ardeur première de l'énergie de la jeunesse ?
Quel Français s'est jamais repenti d'avoir partagé la gloire et les revers de Napoléon ! Les vieux guerriers, témoins d'un désastre qu'aucune parole humaine ne saura jamais rendre avec assex de douleur et d'énergie, les vieux guerriers
disent encore avec orgueil : t Et moi aussi j'étais à Moskou. > Et ce seul mot rappelle d'incommensurables malheurs. La campagne de Moskou, qui devait élever la puissance de Napoléon à une hauteur sans égale dans l'histoire, et couronner ses hauts faits par le rétablissement de la Pologne, ne servit qu'à précipiter dans l'abîme le grand homme, la France et mon infortunée patrie. La bataille de la Béréiina fut la mort de toutes les espérances. Après cette bataille, la retraite prit de jour en jour un aspect plus horrible. Les Polonais luttaient avec le destin, et pendant un combat désespéré ils tenaient l'avant-garde, comme pendant la retraite ils couvraient l'extrême arrière-garde. C'est ainsi qu'un détachement d'infanterie s'arrêta pour vingt -quatre heures à Smorgonié, sur la grande route de Wilna à Minsk, là où, quelques jours auparavant, Napoléonavait remisle commandement enchef à Murât.
Le major S..., qui avait servi dans les légions polonaises en Italie, commandait ce détachement de troupes polonaises. Lui et ses compagnons d'armes étaient ou malades ou blessés; mais tous voulaient servir la France et (a Pologne, jusqu'au dernier moment.
La petite colonne arriva à Smorgonié le jour du marché; les citoyens des environs étaient réunis dans le bourg, et dès qu'ils apprirent que le commandant du détachement était Polonais, ils s'empressèrent de lui offrir tout ce dont il pouvait avoir besoin.
Le major fut profondément touché de l'em-
pressentent de ses compatriotes : un'témoignagc d'intérêt fait tant de bien dans le malheur. Les principaux habitants du bourg et les citoyens des environs donnèrent un dîner au commandant et aux autres officiers de son détachement; on porta des toasts à la France et à la Pologne : dans ce moment d'exaltation, on rêvait encore une glorieuse revanche. Après le dîner qui s'était prolongé, on apporta des lumières, puis on recommença à boire, et un des convives proposa une partie de cartes pour achever la nuit. Ces braves gens se proposaient de perdre toutes les parties, pour secourir le major et les siens sans les humilier par 'un don.
Le major tint la banque. Parmi ceux qui entouraient la table de jeu, se trouvait M. L..., héritier d'une grande fortune. M. L... n'était point exempt de qualités, et l'éducation qu'il avait reçue avait développé son esprit et son intelligence ; en un mot, il eut été un homme distingué sans un défaut qui atténuait tout ce qu'il y avait de bon en lui. L... aimait l'argent, il aimait à le voir, à le sentir dans ses mains; mais ne croyez 'pas que L... fût chiche ou avare, non, ses domestiques avaient une nourriture abondante, ses paysans avaient des secours en blé et antres denrées; L... donnait les fruits de ses vergers, il donnait le vin de sa cave ; jamais un pauvre ne se présentait impunément à sa porte, toujours il y avait des vêtements tout prêts et uoe bonne soupe pour réchauffer les nécessiteux...; et malgré tant d'actes de bienfaisance, L... était stigmatisé du nom d'avare.
Je vais me faire comprendre : L... avait la monomanie de l'or; il aurait donné toute sa récolte dû blé pour secourir un misérable, mais pour lui sauver la vie il n'aurait pas donné une pièce d'or. La vue de l'or, son bruit, son toucher transformaient sa nature; l'idée de se dessaisir de son or le rendait dur, inhumain, cruel. La source de ce vice venait de ses parents. Quand L. . . était enfant, il donnait à ses camarades ses chiens, ses chevaux, ses habits quand on les lui demandait; on craignit qu'il ne devint prodigue parla suite, et pour prévenir ce mal, on tomba dans un autre. Le père de L... lui répétait sans cesse qu'il fallait garder son argent, et que les grandes fortunes périssaient par la prodigalité, et on privait d'argent le pauvre enfant, pour qu'il en sentit le prix. Los leçons du père fructifièrent ; L... économisa, entassa, et regarda son or, comme un autre regarde sa maîtresse.
De l'amour de l'or à l'amour de jeu H n'y a qu'un pas. Ces deux passions luttaient dans te cœur de L..., et il devint joueur forcené quand il put disposer de sa fortune. Comment concilier l'amour de l'or et l'amour du jeu I Le jeu donne l'espoir du gain, et ses chances donnent des émotions à l'avare qui risque son or. Des émotions pour une âme corrompue, flétrie par de vils calculs; des émotions, c'est déjà un bonheur!
Cependant tous bons sentiments n'étaient point éteints dans le cœur de L...; il se reprochait son honteux penchant, il cherchait à fuir les occasions de jouer; mais le diable ne dort jamais.
Cependant, comment refuser de perdre une partie quand il s'agissait de faire gagner le major? montrer son avarice en présence des gens qui montraient le plus grand désintéressement.
Pendant longtemps la fortune fut incertaine; personne ne perdait, personne ne gagnait. L... prit les caries, et le malheur sembla s'attacher à lui. Mauvais joueur, cela va sans dire, il montra sa colère, et chacun de rire, en le regardant d'un air moqueur : car l'avarice de L... était devenue proverbiale dans le pays. < Vous riez, messieurs, dit L... d'une voix tremblante de fureur, vous riez, mais rira bien qui rira le dernier ;> puis, il ajouta en s 'adressant au major : « J'ai perdu tout ce que j'avais sur moi, tout mon argent, twt mon or; je n'ai plus rien; mais si vous voulez continuer la partie, nous jouerons sur parole ; mes voisins répondront pour moi. — Nous acceptons, » répondirent les assistants, et l'un d'eux, s'approchantdu major, lui dit: « C'estun devoir pour vous, brave militaire, de délivrer de pauvres prisonniers de guerre, et quelques milliers de hollandais seraient peut-être bien accueillis par votre régiment (4). »Le major regarda L... pour deviner le sens de cette plaisanterie, et les joueurs, qui comprirent bien que toulcaci pourrait avoir des résultats sérieux, coupèreot la conversation. L... était blessé dans son amourpropre; sa tête s'enflamma, tout tournait autour de lui; dans ses vertiges , il voyait des moneeam d'or, et il doublait, triplait l'enjeu, ne sachant plus ni ce qu'il faisait, ni où il était. La fatalité conduisait ses coups : il perdait sur toutes les cartes ; il changeait de jeu, et il perdait ( il changeait de place, et il perdait ; enfin, les joueurs
(l) Les ducats il'or sont fruppte en HoNnndr, et on !« 9P|*Jle d»* Hot/fiiid«is.
le prirent en pitié , et le major joqa à jeu découvert pour faire gagner son adversaire ; mais rien ne servit : * Allons, monsieur, dit-il, consolezvous : malheureux au jeu, heureux en amour. L'ejpérjpncc m'a appris qu'il faut se défier de la bonne fortune : le malheur est bien près de nous atteindre quand nous n'avons plus rien à souhaiter. Je ne me rappelle p;is avoir en une pareille chance daps ma vie, et qui sait ce qui m'attend demain !..,» Aces paroles, un triste pressentiment s'empara de tous les joueurs.
« Je vais tenter la fortune, continua le major ; j abandonna In banque, et je la cède à M. L...; nous verrons si je serai aussi heureux. — Cent ducats à la banque, dit L... —-J'accepte, • répondit le major; et L... gagna les cent ducats. La chance avait tourne : à chaque coup le major disait: « J'ai perdu, j'ai perdit!...» On finit par croire que le major perdait exprès ; mais pour dissiper les doutes, il montra ses cartes. «Vous ne me devez plus que cent ducats, dit-il à L...; tout le reste, vous l'avez rattrapé. Si vous y consentez, nous abandonnerons la partie, et vous serez mon débiteur pour cent ducats ; et je distribuerai cette somme à mes pauvres soldats qoi manquent de tout. — Demain, major, je m'acquitterai envers vous ; demain avant le jour vous me verrez. Je suis charmé de vous avoir connu ; vous m'avez donné l'exemple du sang-froid, cela ne m'humilie pas, cela me donne l'envie de vous imiter. » El en disant ces mots, il serra la main au major, et tous les joueurs se séparèrent.
L„ en revenant seul à cheval, repassait dans sa mémoire les événements de la soirée. * Que j'ai été petit et misérable.se disait-il, en comparaison de cet homme ! avec quelle grandeur il perdait, avec quelle indifférence il gagnait!.., Jlon Dieu, pourquoi louer, pourquoi blâmer? nos vices et nos vertus nous viennent du hasard, et nous sommes l'instrument de nos passions; on na)t avec tel ou tel penchant, et l'occasion faitéclore nos vices ou nos vertus. Est-ce ma faute à moi, si j'aime l'or? est-ce ma faute, si sa vue me fait tressaillir? est-ce ma faute» si, quand j'étais enfant, mon père m'a dit M jour : « Tiens, tu vois ce beau ducat, mais tu ne l'auras pas, pareeque tu n'es point économe...» H me faudra donner cent ducats a cet homme, je les lui dois ; il me fondra tirer de ma cassette
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cent ducats, moi, qui vendra» mon ftme pour dff l'or ! » Le diable lui criait à l'oreille : « Tu serais, bien dupe ! ne rends pas les ducats !»
L... était en proie à une sorte de délire; lç froid, la nuit, la solitude agissaient sur cette nature nerveuse et impressionnable ; il abandonna, les guides de son cheval, e( chemina lentement la tète baissée; tout à coup il relève la tète, comme un homme qu'on réveille au milieu d'un, songe, t Si les Kosaks pouvaient prendre le mas jor cette nuit, si....» mais il n'osa pas achever SA pensée, il se faisait peur à lui-même» et il regarda autour de lui, pourvoir si on. ne l'avait paf en* tendu. Il piqua des deux, et se sauva en criant ; mais le son de sa voix était couvert par une autre voix qui disait: «Si les Kosaks s'emparaient du major, tu ne paierais pas les ducats. »
L... sentait les frissons de la fièvre; ses meni»* bres tremblaient, sa tôle était brûlante, || s'enveloppa dans son manteau, ôta son bonnet, et sf frotta le front ; mais la pensée qu'il voulait chasser de sa tète se réfugia dans son cœur, et se iranf* forma en désir. Alors le désespoir s'empara Aê lui ; il cria : « Mon Dieu I mon Dieu, ayez pitié de moi ! Je demande la mert d'un homme, cette idée est moins horrible pour moi que la perle de mon or! • Des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, il pria encore, car toutes croyances n'étaient pas éteintes en lui. Quand il fut arrivé, il donna son cheval aux domestiques, et leur recommanda de le réveiller avant Le jour; et, tout habillé, il se jeta sur son lit, et s'endormit.
Bientôt L. rêva qujl entendait le piaffement des chevaux et le bruit des sabres, puis on frappa a sa porte à coups redoublés. L. se leva et demanda : cQui est là? *Ufl officier kosalfr SC pra> senta devant lui et lui dit : • Où est Le maître de, la maison ? — C'est moi, — Eh bien • n'avez» vous pas chez vous des Français? — r Pas un. — r Savez-vous où ils se cachent? » JJne horrible sensation s'empara de L. ; l'officier, qui s'aperçut de son trouble, lui dit : f Mon devoir m'ordonna de faire les recherches les plus minutieuses, je vous engage a dire la vérité ; parlez, dites quelles sont les maisons qui donnent asile aux Français ou aux Polonais? Si vous persistez flans vos dénégations, je vais vous faire enchaîner, et on vous conduira au quartier général du feld-marécha|
Kotousoff, et mes Kosaks ont on Ire de piller voire | maison. » L. avoua tout, il indiqua la retraite du major, et dit de combien d'hommes son détachement se composait. Les Kosaks, sans perdre de temps, prirent au galop la route de Smorgonié
L. ne tarda pas à avoir horreur de son crime : le remords torturait sa pauvre aine. Il crut entendre une voix qui lui disait : < Tu es un traître et un assassin, Dieu et les hommes te demanderont compte do sang innocent. — Pitié ! pitié ! je réparerai mon crime, je sauverai ceux que j'ai voulu livrera la mort.» 11 monte à cheval, met les cent ducats dans sa poche, et court ù travers bois pour devancer les Kosaks. La nuit était noire, le vent soufflait et renvoyait la neige qui se glaçait en tombant. L. entendait au-dessus de sa téte le croassement des corbeaux. A l'aube du jour, il croit apercevoir le clocher de l'église de Smorgonié, il veut se diriger de ce coté, mais ses efforts sont impuissants, ses yeux le trompent, et il prend toujours une mauvaise direction : le bourg est à gauche, et son cheval l'entraîne à droite.... O rage ! ô désespoir ! il a encore deux lieues ù faire, et bientôt le jour paraîtra; il sent les ducats dans sa poche, il pique son cheval ; mais la pauvre béte, exténuée de fatigue, tombe et ne se . relève plus.... Alors L. quitte son manteau pour être plus léger, et se met à courir vers le bourg ; tout à coup il entend la décharge d'nn fusil, puis
un feu de file 11 est trop lard, toutest fini!...
Il arrive sur la place, et il aperçoit le détachement du major, qui se défendait à outrance contre les Kosaks.» Le major est sauvé, se dit-il, c'est lui sans doute qui commande ses hommes; ma conscience est tranquille, je garderai mes ducats; > et il met la main sur sa bourse, pour être bien sûr qu'ils sont encore là. «Maintenant, se dit-il, je vais retourner chez moi.... Mais non, il faut que j'aille chez le major pour savoir s'il est vraiment sauvé.» Il se dirige vers la maison du major; il approche, la porte d'entrée est ouverte, il monte l'escalier ; l'appartement est désert, le parquet est jonché de cartes; sur une table sont déposés l'uniforme, le chapeau et l'épée du major. . . . 11 ouvre une porte et se trouve dans une chambre ; le lit est en désordre, tous les meubles sont bouleversés ; il s'approche delà fenêtre pour appeler un domestique, et il entend distinctement le râle d'un mourant... Il cherche d'où partent ces cris..., un horrible spectacle se présente à ses yeux : il voit sur un tas de neige un homme blessé ; le sang coule à
gros bouillons de sa poitrine, sa figure est couverte de sang et de neige, on ne peut distinguer ses traits ; ses bras se roidissent et ses doigts s'allongent, comme s'il voulait saisir quelque chose. Ce cadavre, qui respirait encore, ouvre les yeux et jette sur L... un regard étincelant. tAb! pardonnez - moi, » dit L... : il avait reconnu le major.
< Je t'attendais pour mourir, ma bouche ne s'est point fermée parce que je voulais te dire encore : « Traître, parjure , assassin ; mes cent ducats... tu me les rendras... » Il éleva ses mains vers le ciel, ses membres se roidirent, et il expira.
Une sueur froide inonde le front de L un
poids affreux l'oppresse; il veut appeler, mais ses forces l'abandonnent, et il tombe sans connaissance.
Tout à coup L... se réveille et se trouve sur son lit ; il regarde et il ne voit personne dans sa chambre, mais l'impression de celte horrible nuit ne devait pas s'effacer de sitôt. Il entendait le râle d'un mourant, il voyait le sang du major, il entendait sa voix qui demandait vengeance... Il cherche a se rendormir pour échapper à luimême; mais dès qu'il s'assoupit, le remords prend un corps, un esprit, un visage, pour le poursuivre. L... se lève , ses domestiques fuient en le voyant; il sort, et chaque paysan qui le rencontre fait un signe de croix, et se sauve, et il n'ose pas dire : Pourquoi me fuyez-vous? car on lui reprochera son crime. Alors il rentre chez lui, il se met à genoux cl il veut prier. Le ciel aurait-il pitié de lui? Non, non, il n'ose pas prier, sa prière serait un blasphème, il n'est pas digne de la parole de Dieu ! Son enfer commence en ce monde, il ne croit plus à la miséricorde divine.
Dans l'église paroissiale de Smorgonié on disait avant le jour une messe pour les morts; l'autel, les pilastres et les murs étaient tendus de noir; au milieu de l'église était un catafulqne recouvert d'un drap noir avec une croix blanche et des têtes de mort. Au bas, on lisait ces mots : Hodie nuhi, crat tibi. t Aujourd'hui à moi , demain à toi. » Aux quatre coins, il y avait des figures en bois peint représentant la Mort, la Foi, l'Espérance et la Piété. Les prêtres chant aient les psaumes, et l'orgue leur répondait. Une foule de fidèles se pressait dans l'église, et chacun portait un cierge pour éclairer dans les limbes ses amis et ses parents.