IC.3, Boulevard Salnt-Mlchcl, PARIS
Incoauue? Oui; etrangement defiguree depuis un siecle et demi par de3 interpretations erronees de sa douloureuse destin^e, jusqu'iSt eire devenue m^Gonnaissable k ses propres yeux. Lisez ce qui suit :
« L'anarchie etait un etat d'ou la Pologne ne pouvait sortir qu'4 Faide du pouvoir absolu, et, comme elle n'avait pas chez elle les 616ments de c© pouvoir, il fallait qu'il lui vint du dehors, tout forme, c'est-a-dire qu'elle tombAtsous la conquAte, Elle y est tomb6e, dJbs que ses voisins Font voulu, et les progrfes qu*ont faits celles de ses parties qui sont ^chues k des peuples plus avanoes dans la civilisation prouvent qu*il a 6t6 heureux pour elle d y tomber. Qu'on la rende k Tind^pendance... in^vitablement elle sera plon-
Waliszewski. — La Pologne. 1
gee de nouveau dans ranarchie, pour finir de nouveau 'par la conquete. »
II y a cent ans, Tarrfet prononce en ces termes contre la malheureuse nation a pese d*un poids lourd sur Tissue des deliberations solennelles qui disposaient de son avenir. A une autre heure decisive, qui parait proche, n*a-t-elle pas a craindre qu'il ne retombe dans la balance?
EUe compte aujourd*hui de nombreux et puissants amis, sur le triomphe desquels ses esperances sont fondees. Mais le gouverhement au nom duquel cet arret a ete rendu ne lui etait point hostile. EUe pouvait, k son endroit, se r6clamer d'anciens et multiples liens d*inter6t mutuel et de sympathie reciproque. II etait etranger i Tceuvre des partages, et en avait, i plusieurs reprises, reprouv6 Tesprit et fletri Texecution. Les lignes citees sont extraites des instructions que le premier pl6nipotentiaire de la France au Congrfes de Vienne a dict^es, en 1814, pour lui-m&me et pour ses coUegues.
Mais il y a plus. Apres avoir souleve des protestations indign6es de la part de ceux qu'il frappait, et provoque, en sens contraire, un mouvement d'id6es et de sentiments oil quelque excfes a paru, Tarr^t severe et fatidique a 6te, en dernier lieu, accepto et meme aggrav6 encore par quelques-uns d'entre eux. Dans les p6ripeties du drame que ce peuple a vecu depuis 1772, c'est
une des plus singuli^res, des plus cruelles aussi.
Une 6cole d'historiens polonais s'est fondle dans la seconde partie du dernier siecle, k qui les circonstances ont attribu6 un rdle dirigeant, mSme dans le domaine politique, et qui, s'inspi- \
rant des meilleures intentions, s'est donne pour t4clie de propager un enseignement fond6 sur une interpretation aussi humiliante et desesp^rante du passe national. Rench^rissant sur le prince de Talleyrand, elle a profess6 que les Polonais ne devaient s'en prendre qu*i eux-m^mes du naufrage de leur existence ind^pendante, la cause devant en etre aper^ue dans Tinaptitude qu'ils montraient i se donner un gouvernement r^gulier, en 6chappant au desordre, k Tindiscipline et k Tincurie.
De la k justifier roeuvre des partages il n'y avait qu'un pas, et, s'il n'a pas ete franchi par la victime elle-m6me, les auteurs de I'attentat n'ont pas manqu6 de se prevaloir de son ayeu, qui, il est aisS de le soupQonner, n'a pas 6te spontaniS. Sa gen^se se laisse ais^ment d^couvrir, et c'est le cas assurement d'appliquer la maxime : is fecit cui prodest.
La conquAte n'a pas seulement impost k la Pologne des maitres etrangers. Elle lui a, h61as! aussi inflig^ des ^ducateurs, et T^cole historique de Cracovie est fiUe des universit^s allemandes et russes* Leur influence se laisse reconnattre dans la mani^re meme dont la doctrine ainsi
constitute a 6t6 propagee et 6rig6e en forme de consigne imperative, jusqu'i entratner pour ceux , qui lui refusaient obeissance dos sanctions disciplinaires d'une implacable rigueur.
Membre d'une commission historique cr6ee aupres de TAcademie des Sciences de- Cracovie, tel ecrivain recevait mandat de cette institution pour la composition d'un ouvrage en six volumes, dont les trois premiers etaient publics et le quatrifeme allait etre mis sous presse. Brusquemeut, Tauteur et Toeuvre encouraient une mise en interdit. Depuis trente ans, le manuscrit du quatrieme volume et des deux suivants est aux mains de TAcademie, mais Tauteur n*en a plus eu nouvelle. Ses relations avec le monde scientifique de cette partie de son pays 6taient rompues et il y subissait Tinterdiction de I'eau et du feu. Essayait-il de retablir le contact par rinterm6diaire d'une Revue historique, k laquelle il avait depuis quelques ann^es coUabore regulifcrement, ce recueil encourait i son tour un blAme s6vire et devait s'interdire pour Tavenir tout rapport avec Texcommunie.
Qu'etait-il arriv6? Invito k un congres scientifique, Tauteur avait voulu y produire un memoirs en contradiction avec le Syllabus des maitres cracoviens. II s'excuse d*6voquer ici cette misaventure personnelle. Sans importance en ellem^me, elle lui a paru eloquemment repr6senta-
live d'une situation qii'il lui a semble indispensable de mettre en lumifere.
A I'attentat materiel consomm6 par eux, les copartageants de 1772-1795 ont donne, dans Tordre moral, un complement plus redoutable encore, et qui explique en partie la docilit6 avec laquelle, au cours des evenements actuels, des Polonais en trop grand nombre se sont portis non seulement k figurer en armes sous les drapeaux de leurs oppresseurs, mais k faire le jeu de leur politique. La theorie historique sur les causes qui ont determine la chute de TEtat polonais a 6te, dans la legon des mattres allemands, un des expedients qui ont le plus efficacement concouru k ce resultat. Elle est un produit des m6mes facteurs mat^riels et moraux qui ont determine les partages, comme Tadhesion qu'elle a regue au coBur de Tancienne Pologne est un des aspects du regime impost par les copartageants k leurs sujets polonais, Ik m6me ou il a paru en ces derniers temps prendre une forme plus liberale. Et il importe que la verit6 sur ce point soit retablie dans la conscience meme des interesses. Le succfes de toute entreprise de restauration polonaise en depend.
Avant de mourir, les Polonais ont v6cu dans Tanarchie : il n'est que trop vrai, h61as! II est faux que ce fAt par goAt ou vice naturel de constitution, et il n'est pas sAr non plus que cela ait
ete la raison de leur perte. Ce point sera discut6
plus loin. Les malheureux se plaisaient si peu au
d6sordre ou ils vivaient qu'ils ont fait en dernier
lieu des efforts desesp6res pour s'y soustraire, et
autant vaudrait dire que, sous la pluie des obus
asphyxiants, les victimes des bombardements
allemands ont aim6 k respirer I'air qui les empoi-
sonnait. Comme la catastrophe qui en est devenue
la consequence, le poison de Tanarchie a 6te,
dans la Pologne du xviii* sifecle, pour une bonne