ELEMENTS CONSTITUTIFS DU PHENOMENE
quement parlant, TEurope n'est jamais devenue trfes chr^tienne, et, depuis la Renaissance, elle retoume de plus en plus au paganisme. lis ne Tignorent pas et Tantithese qu'ils d6couvrent est, en rSalit^, entre tons les autres monarques d'Europe, finis rerum reges in regno, et le roi de Pologne, rex servus rei publicae, fAt-il, comme le dernier Jagellon, le repriSsentant d'une longue h6redit6 de puissance et de gloire, et, k plus forte raison, quand il n'est, comme Poniatowski, que le dernier porteur d'un titre 61ectif discr^ditd. Pour donner satisfaction k ses sujets, Tun a dd faire violence k ses plus chers sentiments j usque dans le choix d'une compagne, Tautre doit faire tons les jours le sacrifice detoutes ses convenances au premier venu de ses sujets, dont il est le serviteur.
L'antagonisme des idees et des principes est ici radical, et il s*amplifie naturellement k mesure que se d6veloppent, de part et d'autre, les systfemes politiques fond6s sur ces deux bases oppos6es. Ainsi s6par6es, les voies divergentes aboutissent k des antipodes: dans la conception de TEtat, d'une part, i, une centralisation extreme ou Tindividu disparalt, de I'autre k un triomphe non moins extreme des tendances centrifuges, oil Imdividualisme atteint le sommet de T^mancipation; dans Tapplication du principe monarchique, d*une part k la deification, de Vautre au
rabaissement egalement excessif de cat element. Mais les formes constitutionnellei» n'y sont pour rien. Elles sont i peu pris les m^mes des deux c6ies. La pratique en est diffefente, et, dans le fonctionnement entier de la vie politique au dedans et au dehors, dans Tadministration comme dans la diplomatie, dans la guerre comme dans la paix, elle creuse Tabime, qui a finalement separe Fancienne Pologne de son voisinage occidental ou oriental. Avec ses doges, son Gonseil des dix et son hegemonie aristocratique, si semblable k celle de Tancien Etat polonais, Venise, les autres republiques italiennes avec leurs institutions plus ou moins moyendgeuses, sont chez elles dans cette Europe oil triomphe le g6nie de Fr6d6ric II; elles se gouvernent par les mSmes principes; elles ont les m^mes mceurs politiques. Le magistrat supreme de G6nes pent s'etonner de sa presence k Versailles : il n'y est pas un intrus, pas plus que Pierre le Grand k la cour de Louis XV, quelque surprise qu'il pAt y donner par son apparence et ses faQons. Aucune cour d'Europe n'a, au xvin' si^cle, et meme au xvii*, vu aucun roi de Pologne, et TEmpereur Leopold n*a lui-meme pas pu prendre sur lui de faire les honneurs de la sienne au libfirateur de Vienne. Sobieski y aurait paru d6plac6. Et c'est comme cela que bient6t, pour la Pologne elle-mSme, il n*y aura pas de place dans le monde europeen. Non parce qu'elle
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est republique et democratie : TAngleterre de Cromwell y a tenu boa rang. Non parce qu'elle a un souverain eleclif : le roi des Romains en est un aussi. Dans I'ordre constitutionnel, TEurope n'est, en moyenne, ni plus monarchique, ni mSme, par endroits, moins anarchique que le pays du liberum veto, Le roi Georges III, i qui son Parlement impose le gouvernement detests du premier Pitts n'a gufere plus de pouvoir, et il en a plutdt moins» que le roi Stanislas Poniatowski qui conserve, th6oriquement, les attributs les plus importants de la souverainet6 : collation des emplois et distribution des benefices. Mais, r^publicaine ou monarchique, la Pologne porte en elle quelque chose d'etranger : elle n'est pas de la famille.
L'Etat, selon la notion qui a prevalu en Europe depuis le xvi® sifecle et s'est maintenue jusque vers le milieu du xviii'', est une hypostase terrestre de ridee divine; il est Dieu m6me, 6tre absolu, ay ant en lui son commencement et sa fin, et les souverains, qui en sont les repr(6sentants, participent de cette essence sublime. Bossuet n*a pas craint de commettre un sacrilege en 6crivant : c Le titre de Christ est donnS aux rois et on les
1. Lecky, Hist of England in the XVIII Century, Loadres, 1878, 1889, II, p. 462.
voit partout appel6s les Chrisls.... Le ir6iie royal... est le tr6ne de Dieu meme*. » D'aprfes ce principe, TEtat ne reconnait au-dessus de lui aucune loi et n'a en lui-m6me qu'une rigle de conduite, qui est son interet. Cette raison d'Etat n'est d'ailleurs encore qu'une adaptation de la vieille formule romaine : salus populi suprema lex esto. De Machiavel k Frederic II» son substratum th^orique varie seul. Le mysticisme de Bossuet s'y mue, au sein de T^cole philosophique du XVIII'' sifecle, en rationalisme, assaisonnS d'une pointe d'ironie. Fr6d6ric II y ajoute une note de cynisme brutal. Le principe demeure. c Ne pouvant fortifier la justice, ona justifii la force )», a £crit PascaP, en paraissant commenter un passage du testament de Richelieu : « Qui a la force a souvent raison en mati^re d^Etat, et celui qui est faible pent difficilement s'exempterd'avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde^ :» Frid^ric II et ses contemporains prenaient d6j& pen de souci de ce tribunal : a Je suis d'avis, icrivait Joseph II, qu'il faut laisser dire tranquillement le monde ce quUls veulent, pourvu qu'ils nous laissent faire ce que nous voulons *. » « L'inter^t doit Temporter sur toute