‹ La Pologne martyr. Russie - Danube (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · GÉNIE PROPHÉTIQUE ET POÉTIQUE DE LA POLOGNE. SA LÉGENDE RÉCENTE · texte numérisé non relu

GÉNIE PROPHÉTIQUE ET POÉTIQUE DE LA POLOGNE. SA LÉGENDE RÉCENTE

Il y a peu d'années, plusieurs villages de Lilhuanie ont témoigné authentiquement et, par-devant les magistrats, affirmé par serment, qu'ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui partait de l'Ouest et qui allait au Nord.

C'est le privilège des grandes douleurs, le don que le ciel fait à ceux qui souffrent trop dans le présent d'anticiper ainsi le temps.

Cette grandeur de cœur, cette magnanimité dont nous parlions, cette douceur pour ses ennemis, méritent bien aussi que, de ces hauts sommets de la nature morale, le regard porte a<i loin et qu'on voie d'avance les réparations de l'avenir.

Ah 1 dons du ciel, jamais vous ne fûtes plus nécessaires ! jamais vous ne vîntes consoler de plus grandes douleurs I... Faites-leur voir déjà le monde juste et bon que nous aurons un jour.

Cette puissance, plusieurs l'assurent, est dans un homme. Je le crois sans peine, et dans mille ! N'y eut-il pas, dans les captivités des Juifs, dans nos Cévennes et ailleurs, des peuples voyants ?

BeUc justice de Dieu! Ce peuple martelé, scié en deux, comme fut Isaïe, a pris dans son supplice des ailes prophétiques. Il ne marche plus, mais il vole. Les seuls poèmes sublimes qui aient apparu aux derniers temps sont ces deux cris de la Pologne, la Comédie infernale et la Visio7i de la nuit de Noël : voix profonde d'un homme qui gémissait sur le vieux monde, et qui, à son insu, tout à coup s'est trouvé prophète.

Ceux qui ont vu encore la funèbre gravure qui représentait Napoléon dans son linceul, couronné de lauriers, mais ayant sous les yeux la carte où la Pologne manque, ets'excusant à Dieu; ceux-là, dis-je, savent à quelle hauteur d'intuition est l'âme polonaise et combien confidente des jugements de l'éternité.

Nul doute que, dans les piofondeurs de ce peuple infortuné qui ne peut même gémir, il y ait bien d'autres intuitions sublimes, de prophétie et de poésie. Ils les tiennent muettes, en eux, pour leur consolation, pour le remède de l'âme.

La révélation la plus forte de la Pologne en ces derniers temps, sa poésie vivante, son poëme humain, fut l'homme étrange qui, seul, de nos jours, en pleine lumière, hier môme, en 1849, est devenu une légende.

Nous l'avons connu ici, cet homme terrihle, cet homme-fée qui sans arme chassait des escadrons, les blessait du regard, celui sur qui mollissaient les balles, celui devant qui reculaient les boulets effrayés; nous l'avons connu, — le général Bem.

Ici, il nous parut un homme doux et bon, rien de plus. Il s'occupait infatigablement de méthodes qu'il devait un jour appliquer à renseignement des pauvres paysans polonais. La guerre lui était naturelle; il l'avait dans le sang, et il n'en donnait aucun signe. Sa figure, très-peu militaire, était triste. Pour être gai, il lui fallait la guerre, des combats, et terribles.

Là, au milieu des balles, il devenait aimable, d'une bonhomie joviale. La pluie de fer, de feu, était son élément ; alors il avait l'air de nager dans les roses. Avec cela, humain et doux. Le péril n'éveillait en lui ni haine ni colère; tout au contraire, une gaieté charmante. Personne n'a moins haï ceux qu'il tuait. Aussi est-il resté cher à tous, aux Slaves comme aux Hongrois, comme aux Polonais. Ils le chantent avec les leurs, et se vantent de ce que, lui aussi, il fut Slave; ils montrent avec orgueil les coups dont il les honora .

Cette légende est fondée au cœur des peuples, elle

va florissant chaque jour, s' enrichissant de hranches nouvelles et déjeunes fleurs. Naguère encore, quand les volontaires de Silésie, que leur cœur poussait au Midi, s'en allaient malgré eux au Nord sous le bâton des Prussiens : « Vous avez beau faire, disaient-ils, Bem aura raison de vous tous. Il vit et il vivra. Les cloches, depuis mille ans, ne font que l'annoncer. Écoutez-les; n'entendez-vous pas qu'elles disent: Bem! Bem! Bem !... Elles sonnent, et sonneront son nom éternellement. »

LA nUSSIE ÉTAIT INCONNUE JDSQU'eN 1847. — ELLE EST ENTIÈREMENT COMMl'MSTE

Une chose peut sembler étrange à dire, c'est que, jusqu'en 1847, la Russie, la vraie Russie, la Russie populaire, n'était guère plus connue que l'Amérique avant Christophe Colomb.

J'avais lu tout ce qu'on a publié d'important en Europe sur la Russie. Je n'en étais pas plus instruit. Je sentais bien confusément que, dans cette foule d'ouvrages généralement légers sous forme sérieuse, on avait donné l'extérieur, le costume et non l'homme.

Un observateur pénétrant, délicat, doué d'un tact (le femme, M. de Custine, avait peint la haute société russe, et parfois môme avec bonheur saisi au passage le profil du peuple.

Mickiewicz avait posé de haut les traits généraux de la vie slave, et, descendant dans le détail, jeté de profondes, d'admirables lueurs sur le vrai caractère du gouvernement russe. Il eût été plus loin ; on ne le permit pas. On fit briser sa chaire.

Du reste, la tendance de Mickiewicz, dans son sublime effort pour amnistier la Russie, pour réconcilier les frères ennemis, Russes et Polonais, dans l'idée de l'origine commune, ne lui permettait guère d'insister sur ce qui est spécial aux Russes, sur ce qui les différencie des autres Slaves et les met au-dessous, sur la misérable décadence et l'avilissement où l'esprit slave est tombé dans ce grand empire.

En 1843, un savant agronome, M. Haxthausen, visite la Russie pour étudier les procédés de l'agriculture. Il ne cherchait que la terre et les choses de la terre, et il a trouvé l'homme.

Il a découvert la Russie. Sa patiente enquête nous a plus éclairé que tous les livres antérieurs mis ensemble.

Le témoignage de l'excellent observateur est d'autant moins suspect, qu'il peut être considéré comme celui même de la Russie, une déposition qu'elle fait sur elle-même. Recommandé par l'empereur, il a été conduit par les autorités, par les grands propriétaires, qui n'auraient pas manqué de lui cacher la vérité, s'il eût voulu connaître le gouvernement russe, mais qui se faisaient un plaisir de lui faire connaître en détail

toute la vie inférieure de la Russie, le serf et le vil lage, la condition de la culture et du cultivateur.

L'Allemand, ainsi mené, va lentement de commune encommune, regarde, observe, interroge, autant qu'il peut ; et, quel que soit son respect un peu servile pour le gouvernement, sa déférence respectueuse pour les grands personnages qui le conduisent sur leurs terres, il conserve (du moins dans son premier volume) une remarquable liberté de jugement.

Quelle conclusion supposez-vous à cette enquête ainsi conduite par les intéressés? la plus inattendue ; et elle fait beaucoup d'honneur à M. Ilaxthausen.

11 ne la résume pas sous forme générale, mais il constate à chaque instant que la culture et le cultivateur sont misérables, qu'ils produisent très-peUy que riiomme, imprévoyant et sans vue d'avenir, est peu, capable d'amélioration.

La population augmente, dit-on, rapidement. La production n'augmente pas ; l'activité est nulle. Contraste étrange : la vie se multiplie, et elle semble frappée de langueur et de mort.

Un mot explique tout, et ce mot contient la Russie.

La vie russe, c'est le communisme.

Forme unique, exclusive de cette société, à peu près sans exception. Sous l'autorité du seigneur, la commune distribue la terre, la partage à ses membres, ici tous les dix ans, là la sixième année, la quatrième ou la troisième, même en certains lieux tous les ans.

Au temps ordinaire du partage, la famille qui se trouve réduite par la mort reçoit moins de terre, la famille augmentée en reçoit davantage. Elle est tellement intéressée à ne pas diminuer de nombre, que, si un vieillard meurt, le vieux père, par exemple, la famille adopte un vieillard, se fait un père pour remplacer le mort.

La force delà Russie (analogue sous quelques rapporlsà celle des États-Unis d'Amérique), c'est qu'elle a dans son sein une sorte de loi agraire, je veux dire une distribution perpétuelle de terre à tous les survenants. On ne trouve pas beaucoup d'étrangers qui veuillent en profiter, au risque de devenir serfs. Mais les enfants viennent à l'aveugle en foule, en nombre énorme. Tout enfant qui ouvre les yeux a sa part toute prête, qu'il recevra de la commune ; c'est comme une prime pour naître, l'encouragement le plus efficace à la génération.

Monstrueuse force de vie, de multiplication I épouvantable pourle monde, si celte force n'était balancée ! Mais l'action de la mort n'est pas moins monstrueuse ; elle a ses deux ministres, tous deux expéditifs : un atroce climat, un gouvernement plus atroce.

Ajoutez que dans ce communisme même qui encourage tellement à naître et à vivre, il y a, en récompense, une force de mort, d'improductivité, d'oisiveté, de stérilité. L'homme, non responsable, se reposant sur la commune, reste comme endormi dans

l'imprévoyance enfantine ; d'une charrue légère il écorche légèrement un sol ingrat; il chante, insouciant, son chant doux, monotone ; la terre produira peu ; qu'importe? il se fera assigner un lot de terre de plus, sa femme est là : il aura un enfant.

De là un résultat très-imprévu : le communisme ici fortifie la famille. La femme est fort aimée ; elle a la vie très-douce. Elle est en réalité la source de l'aisance; son sein fécond est pour l'homme une source de biens. L'enfant est bienvenu. On chante à sa naissance; il apporte la prospérité. Il meurt bientôt, c'est vrai le plus souvent; mais sa féconde mère ne perd pas un moment pour le remplacer vite, et maintenir son lot dans la famille.

Vie toute naturelle^ dans le sens inférieur, profondément matérielle, qui attache singulièrement l'homme en le tenant très-bas. — Peu de travail, nulle prévoyance, nul souci d'avenir. — La femme et la commune, voilà ce qui protège l'homme. Plus la femme est féconde, plus la comuîune donne. L'amour physique et l'eau-de-vie, la génération incessante d'enfants qui meurent et qu'on refait sans cesse, voilà la vie du serf.

Ils ont horreur de la propriété. Ceux qu'on a faits propriétaires retournent vite au communisme. Ils craignent les mauvaises chances, le travail, la responsabilité. Propriétaire, on se ruine; communiste, on ne peut se ruiner, n'ayant rien, à vrai dire. L'un

d'eux, à qui on voulait donner une terre en propriété, disait : « Mais si je bois ma terre V »

Il y a, en vérité, quelque ciiose d'étrange à confondre, sous ce même mot de communisme, des choses si différentes, à rapprocher ce communisme d'indolence et de somnolence, des communautés héroïques qui ont été pour l'Europe la défense contre les barbares, l'avant-garde de la liberté. — Les Serbes, les Monténégrins, ces populations voisines des Turcs, dans leur lutte inégale contre ce grand empire, menacés à toute heure d'être enlevés captifs, traînés à la queue des chevaux, ont cherché, au milieu de ces extrêmes périls, l'unité et la force dans une sorte de communisme. Moissons communes, tables souvent communes, l'unité fraternelle dans la vie, dans la mort. Une telle communauté, on l'a bien vu par leurs combats et par leurs chants, n'a nullement énervé leurs bras ni leur esprit.

Il y a loin de là au communisme instinctif, naturel, paresseux^ qui est l'état invariable de tant de tribus animales, avant que la vie individuelle et l'organisme propre se soient vigoureusement déclarés. Tels les mollusques au fond des mers ; tels nombre de sauvages des îles du Sud ; tel, dans un degré supérieur, l'insouciant paysan russe. Il dort sur la commune comme l'enfant au sein de la mère. Il y trouve un adoucissement au servage, triste adoucissement, qui, favorisant l'indolence, le confirme et le perpétue.

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Dans la prolbridc misèro du serf russe el son impuissance d'amélioration, un seul côté adoucit le tableau, y semble mettre un rayon de bonheur : c'est l'excellence de la famille, c'est la femme et l'enfant. Mais là même se retrouvent une misère plus grande et le fond de l'abjection. L'enfant naît, est' aimé, mais on le soigne peu. 11 meurt pour faire place à un autre qu'on aime également, qu'on regrette aussi peu. C'est l'eau de la rivière. La femme est une source d'où s'écoulent des générations, pour se perdreau fond de la terre. L'homme n'y prend pas garde. La femme, l'enfant, sont-ils à lui ? La vie hideuse du servage implique un triste communisme que nous avons laissé dans l'ombre. Celui qui n'a pas même son corps n'a ni sa femme ni sa fille. Toute génération est pour lui incerlaine. Dans la réalité, la famille n'est pas.

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