SIBERIE. — LES SUPPLICES
« Ici la nuit est sombre comme l'hiver. Elle est triste, mais grandiose. Quand elle est éclairée de l'aurore boréale, le ciel bleu foncé, presque noir, présente mille étoiles filantes et paraît en feu. Ce feu n'échauflie pas, n'éclaire pas. Ces astres sont mélancoliques; on les prendrait pour les regards d'esprits condamnés à fixer éternellement cette scène de malheur...
« Des colonnes de feu, des formes bizarres, terribles, majestueuses, se choquent de tous les points du ciel; vous diriez de la braise ardente, parfois des flots de sang... Est-ce que la nature, comme l'homme, aurait des visions? Celle nature du Nord, malheureuse, endormie, semble songer des rêves d'exilés. »
C'est un des traits du grand tableau que le bon général Kopec, compagnon de Kosciusko, nous a tracé de la Sibérie orientale, où il était relégué, à la pointe du Kamschatka. Rien de plus touchant que les Mémoires de cet homme simple. Rien de plus différent de ceux de son prédécesseur dans les mêmes contrées, le Polonais Beniowski. Celui-ci, indomptable, remuant, hardi joueur et plus hardi soldat, en un moment s'approprie le désert et devient roi de son exil. Il refait sa fortune, il retrouve une femme, persécute ses persécuteurs, bat ses gardiens, et au lieu de se tenir captif au Kamschatka, il l'emmène, l'embarque avec lui. Kopec s'adresse à Dieu; il est frappé au cœur, trop blessé pour tenter de telles aventures. Sans études ni instruction, mais élevé par son malheur, il met dans son simple récit la mélancolie tendre et pieuse de l'âme lithuanienne. C'est une révolution morale que signale ce livre. La Pologne est changée, elle a le don des larmes.
«Je me promenais au bord de la mer, et, quand le temps était à l'orage, je voyais toutes sortes d'animaux étranges, des baleines, des lions et chiens marins. Parfois il me venait des pierres; c'étaient des ours qui les lançaient pour me blesser et m'attaquer ensuite. Celle mer est très-houleuse en automne; elle brise si fort, que le Kamschatka en tremble jusqu'aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Quand la tempête vient, et que l'Océan gronde, les grandes
bandes de chiens qui vivent de poisson (ils sont là peut-ôtre vingt mille) hurlent à l'Océan, et d'innombrables ours répondent par des grondements sinistres. Pendant ce temps, les volcans tonnent et vomissent des flammes et des cendres. Ah I quel spectacle d'enfer! et quelle est la situation d'un honnête homme au milieu du conflit de ces méchants éléments ! »
Kopec se plaint de la nature, très-peu des hommes. Ilavait été traité cependant avec une grande barbarie. Blessé, malade, sans égard à ses plaies qui se rouvraient au froid, il avait été traîné jour et nuit dans un coffre doublé de fer en dedans. N'en pouvant plus, il demandait quelque repos à l'officier qui le menait. « J'ai l'ordre d'aller sans m'arrèler, dit-il; j'amènerai au moins votre corps. Vous être libre de mourir en route. »
Ce qui était bien triste encore pour lui, c'était de rencontrer d'immenses convois de pauvres Polonais qu'on emmenait en Sibérie, tondus, marqués au front et le nez arraché. Le chemin, en avançant, n'était plus indiqué que par des ossements d'ours, de chevaux ou d'hommes, quelques tombes d'exilés qui étaient morts dans le désert et attendaient leurs successeurs.
A un relais, il vit une femme distinguée qui était servante. « Qui êles-vous? » dit-il. — « Jadis, femme d'un colonel, aujourd'hui d'un forgeron; » et elle s'éloigna sans dire qui elle était.
Kopec était perdu. Sibérien pour toujours, sans un
iU LES MARTYRS
hasard heureux. D'autres généraux, qu'on chercha pour les faire revenir, ne purent jamais se retrouver.
« Un jour, sur les débris d'un vaisseau naufragé, je regardais tristement la mer remplie de tant de monstres. Tout à coup j'aperçois un homme beau, jeune, majestueux et d'un costume étrange; je fus saisi de celte apparition. «De quelle nation êtes-vous? « me dit-il. — Ue la nation malheureuse. — Ah! tu « es Polonais... Je suis marchand... je retourne en « Russie... Écris aux tiens... Jesaisce que je risque... « N'importe ! va, écris. » Il brava le danger, se chargea de la lettre et la porta fidèlement.
Les mois et les années s'écoulent. Un jour l'hôte de Kopec entre tout pâle dans sa chambre : « On a vu « en mer un vaisseau. — Ah! tant mieux! dit le Po- « louais. — Tant pis, dit l'hôte. Le commandant d'ici « va nous accuser de complots, comme il le fait parce fois ; il prendra nos biens et nos vies. 11 sait qu'il « faut trois ans pour qu'une plainte arrive. »
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n'y voulait pas croire. Quand il eut lu luimôme, il s'évanouit. Pour se remettre, il alla à la mer.(( Le temps était à l'orage ; les monstres venaient, par troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes, des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions, des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m'élançai... Mais on me retint.
DE LA RUSSIE. i95
« De retour, j'eus peine à rentrer dans ma chambre. Tous venaient me féliciter. Les femmes m'apportaient des présents, des choses bonnes et rares, du rhum, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus précieuse au pays des nuits éternelles).
« Le curé, bon vieillard de quatre-vingt ans, exilé comme les autres, vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres, six enfants des îles voisines qu'il avait formés, et qui chantaient très-bien, de la manière la plus touchante. J'allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix tendres nous allaient au cœur. J'ai toujours eu le don des larmes; mais cette fois j'éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.
« Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa à sa patrie, pleura. Nul n'espérait de revenir. »
« Vous, vous êtes heureux, disaient-ils à Kopec. Vous parlez dans trois ans. » Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu'après être resté trois ans dans ces parages.
Combien d'histoires touchantes pourrait dire le désert s'il savait raconter! Il est muet autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le pouvoir semblent d'accord pour étouffer, éteindre toutes les voix humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que l'océan des eaux sur les naufrages qu'il recouvre. A ce vaste sépulcre, la Russie, fatale comme la mort,
a confié le soin d'absorber l'héroïsme des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant point de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la Suède. Les compagnons deCharlesXII, transformés par elle en maçons misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis par eux. La Suède s'est écoulée là. Et la Pologne y vient. La bigubre procession ne s'arrête pas; un peuple entier marche au désert, au tombeau.
Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie la grande Russie serve, féconde comme l'herbe des steppes, et non moins monotone, — la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout cœur fut une flamme, disparaît, s'amortit, entre sous la terre. La Sibérie couvre, enfouit son trésor.
Chose touchante ! ce qu'on n'a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la nature, de la famille. Les héros ne sont plus ; mais le père, le mari, l'amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les victoires de l'amour sur la férocité humaine.
Tout le monde a lu dans Custirie l'histoire attendrissante de la princesse Troubetskoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un homme infortuné mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de laisser périr ses amis, de s'excuser et de survivre. Prince, étaitil aimé ? Rien ne l'indique. Condamné, il le fut. En
Russie, ils n'avaient pas d'enfants ; en Sibérie, ils en ont cinq. Celte femme admirable, par son amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance impériale n'avait pu lui ôler.
Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très-certaine, attestée par une bouche trèspure, héroïque, qui ne peut mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en Sibérie. 11 aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille, qui ne l'ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fdle. A peine eut-elle appris que son amant, perdu, ruiné, misérable, abandonné de tout, s'en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de mariage. Elle alla bravement à Saint- Pétersbourg, droit à l'empereur. Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à devenir la femme d'un forçat. Hélas ! il était si facile que ce forçat ne le fût plus... La grâce qu'on lui accorda ne fut autre que de le suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine ne tint pas à ce climat terrible; au bout d'un an elle mourut. Son mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l'accompagna au tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en naissant. Les biens du père avaient passé à un fds naturel du grand-père. Celui-ci (rien
n'est plus honorable pour le caractère russe) refusa de profiter de l'atrocité de la loi et rendit tout à l'orphelin.
Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c'est de mourir avant sa mort. La variété infinie des destinées que l'on y trouve, l'arbitraire absolu qui régne là sur tous, rend trop aisé d'éteindre, d'annuler les âmes les plus fortes. La Russie n'a pas besoin de bûtir, comme l'Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des métiers serviles, des arts de femmes, de futiles occupations qui énervent l'esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l'homme et qui le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure. Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce frottement. Celuici baisse peu à peu, il s'affaisse, il perd toute faculté de résistance. L'esprit vient au secours et se montre ingénieux pour lui prouver à lui-même qu'il aurait tort de s'obstiner à ce martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, délruit en lui l'idée du bien, du mal, le jette dans la plus triste indifférence, lui pervertit le sens, lui fait croire que le mal est le bien.
Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l'Europe, quand elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisions dans le
beau recueil des Polonais de 1850 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende : « Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu'on sait; quel est leur état de corps et de cœur, on l'ignore malheureusement. »
Eh bien, nous le savons, grâce à Dieu ! Nous sommes rassurés, — leur âme n'est point morte. Ils l'ont gardée entière, et donné leur corps au destin. — Les uns morts, les autres mourants ; ils sont tous restés immuables dans la foi et dans l'espérance.
Un exilé, venu de Sibérie (M. Piotrowski) , nous a instruit de leur martyre.
Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre, entraîna l'école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le premier. Vers d833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à main armée. On voulut le briser : on lui donna quinze cents coups. On n'en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement barbare, on voulut qu'il vécût, qu'il fût appliqué aux plus durs travaux des forçats. Long martyre ! Mais une telle âme est forte en la patrie, en Dieu !
En 1837, a péri l'illustre poète Sierocinski avec trois de ses compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son caractère (il était prêtre), on l'avait fait soldat. Mis à cheval et la lance à la main, l'infortuné menait la rude vie des Cosaques de la frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus
sages que celles de Saint-Pétersbourg, pensèrent qu'il serait plus utile comme instituteur dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d'une âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d'imiter et de surpasser l'audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu'il fît pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même. Ce pays, gouverné mnnicipalement, eût gagné sans nul doute à s'isoler du grand empire qui ne colonise le Sud qu'en faisant du Nord un désert. Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme les sauvages de l'Amérique.
Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l'on ne pouvait résister, de se faire passage les armes à la main et d'aller jusqu'en Bucharie, peutêtre jusqu'aux Indes. Trois conjurés trahirent. De 1834 l'instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg,jusqu'en 1837;Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l'âme, et faisait en prison des vers.
Enfin, l'horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! sans merci, sans grâce d'un seul! les autres, trois mille, ce qui suffit pour mourir. — On avait envoyé exprès le général Gatafîejew pour surveiller l'exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux bataillons complets, chacun
de mille hommes, pour compter plus aisément les coups, s'alignèrent hors de la ville. Gatafiejewse plaça au centre de l'opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent rapprochés, pour mieux appuyer les coups.
« Il faisait très-froid (mars en Sibérie!). On dépouilla Sierocinski. On l'attacha au canon d'un fusil dont la baïonnette était tournée contre sa poitrine, ce qui est l'usage. Après quoi deux soldats font la conduiteentre les rangs au condamné, pour que la marche ne soit ralentie ni précipitée. Alors le médecin du bataillon s'approcha du patient pour le ranimer avec des gouttes fortifiantes, car sa faible constitution avait été épuisée par trois ans de prison, et il semblait plutôt une ombre qu'un homme ; mais il avait conservé sa force d'âme et sa volonté.
« Il détourna la tête quand le médecin lui présenta les gouttes, et répondit : « Buvez notre sang et le mien , « je n'ai nul besoin de vos gouttes. » Quand on donna le signal, il dit à haute voix le psaume Miserere. Gatafiejew s'écria trois fois avec rage : « Fiappez plus « fort, plus fort, plus fort. » Les coups étaient si furieux, qu'ayant passé une seule fois dans les rangs, à l'autre bout du bataillon, après mille coups de bâton, il tomba sur la neige inondé de sang, et s'évanouit. »
« On voulut le remettre debout, mais il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes. Un échafaud monté sur un traîneau était déjà prêt. Sierocinski y fut placé
à genoux, on lui lia les mains derrière le dos et on l'inclina en avant. Dans celte position on l'attacha sur l'échafaud de manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours : « Plus fort ! plus fort ! plus fort ! » Au commencement Sierocinski poussait encore des gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et s' affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.
« 11 respirait encore ayant reçu quatre mille coups; il expira alors; on compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un squelette. Tous les condamnes, lui surtout, furent si accablôs de coups, que, selon l'expression des témoins. Polonais et Russes avec qui j'en ai parlé, la chair s'enlevait en parcelles à chaque coup ; on ne voyait plus que des os brisés. Ce carnage inouï jusqu'alors répandit une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.
« Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui respiraient encore dans d'atroces souffrances furent portés à l'hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu'aujourd'hui (en 1846) cette grande croix de bois noir s'élève dans la steppe solitaire, étendant ses bras, audessus de la tombe des victimes en signe de protection, et comme pour implorer la miséricorde deDieu. »
DV TEHROIUSME ir.OISSAST DK LA RUSSIE. — MAKTÏJIE DE PESTIiL ET DE RYLEÏEFF
Il y a jusie cent ans que la Russie a aboli la peine (le mort. Nos philosophes en pleurèrent de joie. .Vujourd'hui encore, un écrivain russe, M. de Tolstoï, en triomphe. Heureuse, humaine Russie, qui seule a su respecter sur la terre l'œuvre vivante de Dieu, tandis que la Mort trône encore dans les législations impies du barbare Occident !
On ne tue pas, — on exile. Seulement il peut arriver que l'homme trop délicat, envoyé trop près du pôle, meure de froid et de misère. Que faire à cela?
On ne tue pas, — on dégrade. Seulement il peut arriver comme à la dégradation récente d'un M. Pau
lof. Le bouri'eau, en lui brisant l'épée sur la tôle, appuya trop, par mégardc, et lui enfonça le crâne.
On ne tue pas, — on bal de verges. Le kriout a été aboli. N^épargne la verge à ton fils. Il peut arriver seulement que les verges soient des bâtons.
La sentence des 7,000 coups dont nous avons parlé plus haut contenait cette dérision, que, si les pulients survivaient, ils travailleraient aux mines jusqu'à la fin de leur vie. Or on meurt généralement à 5,000 ou 4,000 coups.
Cette terrible hypocrisie, qu'on sent partout dans la Russie, n'est pas le fait de l'homme seul. Elle résulle principalement de l'insoluble problème qui est au fond de l'empire russe : Gouverjier par les mêmes lois les nations les plus barbares et les plus civilisées. Cet empire est constitué par cela seul un affreux Janus, qui grimace la douceur en regardant l'Occident, tandis que vers l'Orient il montre sa face vraie, celle de la barbarie mongole.
Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l'empereur comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon, l'aigle-tigre qu'elles voient sur les armes de Russie.
Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans celle dualité inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux obstacles pour la vaincre.
et tous les obstacles, elle les traite de révolte. Mais c'est elle, dans cet injuste effort, qui est en révolte contre la nature.
Quand cette dualité rencontre un homme violent et sincère, comme Pierre 111 ou Paul V\ elle apparaît ce qu'elle est, une fureur, une folie.
Folie, moins de Tindividu que de la situation. Pierre le Grand, quoi qu'on puisse en dire, apparaît comme fou dans un grand nombre de ses actes. Russe et barbare de nature, Européen de volonté, c'est la contradiction vivante.
Catherine, partie du point contraire, une Allemande devenue Russe, esprit très-sec, très-net, très-froid, n'en offre pas moins dans ses actes la contradiction la plus forte. Philosophe, elle défend la tolérance en Pologne, et elle organise contre les Polonais la Saint- Barthélémy de l'Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires à Praga, et fait élever son petit-fils par un Suisse révolutionnaire.
Alexandre, élevé ainsi. Allemand par sa mère et doux de nature, est celui de lous dont le peuple russe a le plus souffert. Dans sa sauvage entreprise des colonies militaires, conduite par son barbare favori, Araschieff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, au foyer.
^ Ainsi, quel que soit le caractère individuel des czars, ce terrible gouvernement va sévissant davantage, du moins plus profondément. Alexandre, qui n'avait pas
la cruelle sécheresse de Catherine, a plus cruellement atteint la Russie. Mais qu'est-ce que tout cela en présence du caar qui règne aujourd'hui!
Personne n'a appliqué la mort sur une si grande échelle, non sur des individus, mais sur des peuples entiers. Les chiffres officiels que donnent les Russes eux-mêmes font reculer d'étonnement. D'énormes destruclions d'hommes que l'épée n'aurait jamais faites, ont été opérées avec l'aide de la nature, je veux dire par des transplantations rapides de populations entières sous des climals meurtriers.
Spectacle sauvage, unique, d'une si vaste action de la mort ! Triste destinée de ce globe! La mort violente est-elle donc tellement dans les nécessités de la vie ! Il y avait peu d'années que la grande destruction des guerres napoléoniennes s'était arrêtée, lorsqu'ont commencé ces migrations meurtrières plus funestes que des batailles, et qui, en pleine paix, ont atteint des générations entières.
L'empereur, dans son enfance, ne donna nul signe particulier de férocité, nul d'excentricité barbare, comme son frère Constantin. Son biographe, Schnitz- 1er, remarque seulement qu'il avait une disposition ironique, et se plaisait à contrefaire les courtisans du palais. Il fut élevé spécialement, sous l'autorité de sa mère, par une vieille femme de cour, la comtesse de Lieven, qui ne dut pas lui montrer les meilleurs côtés de la nature humaine.
Une influence était très-forte sur les princesses de la famille impériale, celle d'un savant respectable, profondément Russe, honnête et désintéressé, l'historien Karamzine. Elles lui avaient donné un logement dans les jardins de Tsarsko-Sélo. Ce bon homme, nourri dans l'antiquité, qui avait vécu longues années dans la familiarité des anciens czars, n'aimait rien, n'admirait rien (après les Iwans) que la Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il fondit en larmes. Tout son travail, auprès d'Alexandre deconcert avec les princesses, c'était de l'arrêter dans ses velléités libérales.
A celle influence vint s'enjoindre une autre, forte sur la société russe, celle de M. de Maistrc. Grâce à ce grand écrivain, la Russie apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle s'excusait était justement l'idéal des sociétés humaines. Quoique Alexandre eùl un moment éloigné M. dcMaislre, son influence alla grandissant, et les Soirées de Saint- Pétersboimj (1822) la porlèrent au comble. Sa thèse paradoxale de l'éloge du bourreau, rfd ce miracle vivant trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas avait 20 ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de Karamzine.
Contre ces étranges doctrines de l'arbitraire absolu, une force sacrée qui ne meurt jamais, la Loi, la Justice, réclamait pourtant. Les essais législatifs de Catherine
furent repris par Alexandre. Il chercha dans ses dangers un affermissement dans les lois. Speranski, en 1 808, se mit à compiler le droit russe. Mais des hommes jeunes, énergiques, ne s'en tinrent pas à compiler : ils voulurent que ce droit devînt chose vivante, et qu'il eût une âme. Un jeune homme entrevit l'idée de faire un véritable code russe, dans l'idée delà liberté.
Pestel, c'était son nom, était un homme de génie, pratique, point du tout utopiste. Il ne se faisait pas une Russie imaginaire. Il la prenait comme elle est, communiste, et la laissait telle. Il supposait qu'en fortifiant la commune, en l'affranchissant, en lui faisant appliquer son principe (la terre au travail) , on avait l'élément primitif, la molécule originaire de la République ; qu'en montant à l'arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre enfin, on pouvait de l'élémentrussearriver au gouvernement républicain plus aisément qu'au czarisme tarlare ou à l'impériaUsme allemand.
Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne de France, et y montra un sentiment exalté d'humanité et de justice. Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les habitants, il ne s'informa pas si ces Allemands étaient alliés des Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.
Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux d'un czar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre même qu'ils confié-
rent peu après leurs plans d'amélioralion. Ils arrivaient un peu tard ; Alexandre appartenait à la mystique madame Kruedener; ce n'était plus un empereur, c'était un saint. Il avait dépouillé le vieil homme, et, en même temps, tout souvenir des promesses et des espérances qu'il avait données dans le danger. H les écouta volontiers, s'émut, pleura, et leur dit que, pour ces choses si belles, la société n'était pas mûre.
Voyant qu'il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent dissoudre l'association et la resserrèrent secrèlement. Neuf ans durant, ils retendirent. Elle était tellement dans l'esprit et les nécessités du temps, qu'elle découvrit trois sociétés semblables qui ne se connaissaient pas. L'une {les Chevaliers, redresseurs d'abus) était russe. Une autre {l'Iiidépemlance) était polonaise. Une troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous le nom de Slaves-Unis.
Elles se rapprochèrent, s'entendirent. Deux points seulement divisaient la grande société russe, l'affranchissement de la Pologne et la liberté des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société n'hésitaient point là-dessus. Us avaient supprimé tout châtiment corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le rendre propriétaire, c'est-à-dire qu'ils risquaient leur viepour le succès d'une idée qui, réalisée, leur eût tout d'abord coûté leur fortune.
Cesfondateurs, d'immortellcmémoire, furent, pour la branche méridionale de l'association, Pestel devenu
colonel, et les Mouravieff,oiriciers aussi: pour le Nord, c'élail Ryleïef'f, les Bestoujef, le prince Obolenski et quelques autres.
Quelque source que l'on consulte, il reste constant par tous les témoignages que Ryleïeff est un des plus grands caractères que présente l'histoire. Militaire, puis employé à la compagnie américaine établie à Pétersbourg, il n'avait pas dédaigné d'accepter la place non rétribuée de secrétaire du tribunal criminel ; acte d'excellent citoyen, dans un pays de vénalité, où ilétait important que cette place ne tombât point dans des mains indignes. Ryleïeff était un poëte : on lit toujours avec larmes son poëme prophétique, où il se personnifie sous le nom de Mazeppa : victime liée par le dévouement au coursier fougueux, terrible, d'une révolution barbare qui devait l'emporter aux steppes de l'inconnu, le faire mourir dans le désert.
Le premier, dans ce poëme, le premier des Russes, Ryleïeff écrivit ce mot, peu intelligible à la Russie d'alors, mais grand, saint pour l'avenir... « Je suis, avant tout, citoyen. »
C'était un homme doux, humain, autant qu'héroïque. Quelque effort que fasse l'enquête pour donner un autre aspect à son caractère, il est constant que, voyant un des conjurés décidé à tuer l'empereur Alexandre, il le pria au moins d'attendre, le conjura à genoux, et, le voyant inébranlable, lui dit : « Je te tuerai plutôt. »
Avec de si dignes cliefs, le malheur des conjurés fut de ne pas se serrer davantage autour d'eux , de suivre d'autres influences et de trop étendre l'association.
Les chefs d'une autre société qu'ils avaient admis dans la leur, Michel Orloff et quelques autres, demandèrent, obtinrent qu'au-dessus de Ryleïeff dont la situation était peu élevée, au-dessus de Pestel qu'on jugeait trop fin et ambitieux, on nommât un dictateur. On prit un homme de haut rang, d'une famille qui avait disputé le trône aux Romanoff. C'était un prince Troubetskoi, doux, faible, incertain, l'homme, en un mot, le plus propre à faire manquer une telle entreprise. Ceux qui le firent nommer ne voulaient, par la révolution, établir qu'une oligarchie de grands seigneurs, et craignaient par-dessus tout un chef énergique.
Nous n'oubherons jamais l'élonnement de l'Europe en 1825, quand on lut dans les journaux que ni Constantin, ni son frère, ne voulaient être empereurs. Ils restaient l'un devant l'autre, en présence de cette sanglante couronne et de ce trône de feu, sans vouloir y toucher du doigt. En ce pays de fratricide, chacun d'eux, prié par l'autre, semblait regarder cette invitation comme un appel à la mort. En réalité , ils étaient sincères. Constantin, roi de Pologne, mari d'une Polonaise, avait dès 4 822 cédé aux larmes de sa femme et donné son désistement d'avance. Nicolas,
qui ne pouvait pas ignorer cet acte, n'en fait pas moins proclamer son frère, lui fait prôler serment. Puis le nouveau désistement de Constantin arrive, il persiste ; le sénat proclame Nicolas. Cela à huis clos, à deux heures de nuit. Nulle explication pour le peuple ni pour l'armée. On dispose d'elle comme d'un troupeau; elle a juré, et l'on va lui faire jurer le contraire.
On est saisi de pitié en voyant l'incertitude, la complète nuit morale où l'âme consciencieuse du soldat russe était laissée par ces chefs. Les uns, partisans de Nicolas, ne daignèrent pas instruire le soldat du changement de situation. Les autres, conjurés, ne pouvant lui faire comprendre leurs idées de liberté, lui faisaient croire que Constantin, auquel il venait de prêter serment, était le vrai czar, qu'il était en marche, et qu'il punirait ceux qui passaient à Nicolas. Pleins de scrupules et de craintes, ces pauvres gens restèrent la plupart inertes, immobiles. Quelques-uns ne furent entraînés que par un mouvement de bon cœur et d'humanité, lorsqu'ils entendirent des décharges et qu'on leur dit qu'on massacrait leurs camarades.
L'empereur avait rempli le palais, la citadelle, de troupes isolées de toute communication. Pour mieux s'assurer de celles du palais, il leur mit dans les mains son fils, un bel enfant de huit ans. Us le reçurent avec larmes, et, quoiqu'ils appartinssent aux troupes fin-
landaises, qui étaient dans l'insurrection, ils devinrent inébranlables dans leur fidélité.
Les conjurés n'entraînèrent que le régiment de Finlande, troupe étrangère à la Russie, et qui la sert malgré elle, le régiment de Moscou, le corps des marins de la garde , et les grenadiers de la garde, ces derniers encore à grand'peine, après un court mais violent combat, ou les Beslouchef sabrèrent les officiers de Nicolas et enlevèrent le drapeau.
Ils vinrent le planter sur la place immense, disons mieux dans la plaine de Saint-lsaac, et prirent poste derrière la statue de Pierre le Grand. Il y avait un bon nombre de conjurés non militaires armés jusqu'aux dents, des curieux plus nombreux et beaucoup de peuple, mais tout cela comme perdu dans cet énorme champ de Mars. Ils cherchèrent les deux colonels, chefs militaires de l'insurrection, Troubetskoi et Boulatof. Ni l'un ni l'autre ne parurent. Boulatof resta tout le jour dans l'escorte même de l'empereur, près de sa personne, soit qu'il fût indécis encore, soit, comme il s'en est vanté, qu'il fût là pour le tuer, dès qu'il le verrait faiblir. Pour Troubetskoi, éperdu, il laissa tout, et le commandement de l'insurrection, et le soin de ses papiers qui allaient perdre tant d'hommes; il se sauva chez une femme, sa belle-mère, puis chez l'ambassadeur d'Autriche, enfin cliez l'empereur même, au milieu de son état-major, comme un lièvre effaré qui se cache au milieu des chiens.
Chef civil de rinsurreclion, Ryleïeff se montra plus ferme que les deux chefs militaires. Il vint sur la place, les chercha inutilement. Le petit nombre des troupes insurgées donnait peu d'espoir. Quelques-uns lui conseillèrent d'improviser une armée, d'adjoindre à l'insurrection une masse de petit peuple qui se trouvait là. Il suffisait de lui livrer les boutiques d'eau-devie. Il les eût à peine forcées, qu'elle eût bientôt procédé au pillage général, au massacre de la police qui le bat horriblement et qui le hait à mort. Ce désordre aurait produit une immense diversion, Nicolas étant obligé d'emplojer une partie de ses troupes à massacrer ces massacreurs. Mais Ryleïeff refusa d'employer ce moyen affreux. Dès lors il était facile de prévoir l'événement. L'insurrection resserrée contre le palais du Sénat, au bout d'une place immense, devait être infailliblement balayée parla mitraille, sabrée par la cavalerie. P.yleïeff quitta la place; il ne cherciia pas d'asile, il retourna à sa maison et y attendit la mort.
L'empereur, pâle et défait, dit un témoin oculaire, ne montra pas moins beaucoup de courage. A la tête des gardes à cheval, il avança dans la plaine, et rencontra desdétachements qui rejoignaient les insurgés: «Bonjour, mes enfants!» dit-il selon l'usage des czars. « Hourrah ! Constantin I » fut toute leur réponse. On s'accorde à dire qu'il parut très-ferme et ne se déconcerta point. Que dit-il? C'est ce qu'on ne sait pas d'une manière positive. Deux versions sont données,
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l'une par M. Schnitzler, qui était présent, l'autre par M. de Custine, à qui l'empereur même a conté la chose. La plus vraisemblable des deux, c'est qu'il aurait dit d'une voix retentissante : « Conversion à droite!... Marche! » Le soldat, automatiquement, aurait obéi.
Le jour, très-court en décembre, s'écoula ainsi, sans que les insurgés vissent venir leurs deux colonels. Leur nombre diminua. Le régiment de Moscou se convertit et les quitta. Ceux qui restaient étaient trèsfermes. Sans s'inquiéter de l'artillerie qu'on avait amenée à l'empereur, et qui allait les foudroyer, ils repoussèrent toute parole de conciliation, criant : «Vive Constantin ! vive la Constitution ! » Ce dernier mot, loin d'encourager les leurs, comme ils le croyaient, jetait plutôt le soldat dans l'incertitude : « Qu'est-ce que cette Constitoutzia? disait-il. Est-ce la femme de l'empereur? »
Le gouverneur de Pétersbourg, le brave Miloradovitsch, qui avait détaché quelques insurgés avec de belles paroles, pour les enfermer dans la citadelle, osa approcher, comptant sur le vieil attachement des soldais. «Traître, dirent les conjurés, tu n'es pas ici aux coulisses du théâtre. (Il courait fort les actrices.) Qu'as-tu fait de nos camarades? » Obolenski porta un coup de baïonnette au poitrail de son cheval, etKakhofski l'abattit d'un coup de pistolet. Ce dernier, fort exalté, et qui s'était fait fort de tuer l'empereur, se croyait Irès-affermi; mais, ayant encore tiré et tué le
colonel Sturler, son cœur réclama. « Encore un sur ma conscience! »s'écria-t-il; et il jeta loin de lui son pistolet.
L'impression des marins fut la même, lorsqu'un des leurs ajustait le grand-duc Michel. Soit respect, soit débonnaireté, ils lui rabattirent le bras, firent manquer le coup.
Cependant en grande pompe, la croix à la main , s'avançaient les Métropolitains de Pétersbourg et de Kiew envoyés par l'empereur. On put voir combien le Russe, avec toute sa dévotion extérieure, est peu impressionné par les objets de son culte dans les grandes circonstances ; combien il fait peu de cas de ses prêtres, il est vrai, peu édifiants. Ceux-ci furent reçus des soldats avec des huées, et leur voix fut couverte d'un roulement de tambour.
C'est ce que l'on attendait. Ayant mis Dieu de son côté, l'empereur, retiré au palais fit commencer le combat. Ses troupes avaient vaincu d'avance. Il leur suffisait de laisser agir l'artillerie. Le grand-duc Michel, craignant que les artilleurs ne se lissent scrupule de tirer sur leurs pauvres compatriotes, commença le feu lui-même et tira le premier coup. Tirée de près, la mitraille fit un affreux aballis de corps, de membres déchirés. On tira environ dix fois, et alors ceux qui restaient se dispersèrent, poursuivis par les cavaliers, dont un détachement vint les couper par derrière. On ne sait ce qui périt; des trous faits dans la glace épaisse
dont la Neva est couverte reçurent à l'instant les cadavres.
Les conjurés du Midi n'eurent pas meilleur sort. L'un des Bestoujef et les frères Mouraviefî, intrépides et enthousiastes, ne s'étonnèrent pas de l'inertie où restaient la plupart de leurs associés. Ils s'adressèrent aux soldats, leur firent lire dans une église, parle prêtre même, un catéchisme républicain que Bestoujef avait fait de textes tirés de la Bible. On y disait que les hommes sont égaux et que l'esclavage est un crime contre Dieu. Ces maximes agirent peu sur eux ; on ne les entraîna que par le nom de Constantin. Les partisans de Nicolas, plus nombreux, ayant de plus l'artillerie impériale, les battirent ; mais leurs vaillants chefs se tuèrent ou se tirent tuer : Bestoujef et Mouravieff ne furent pris que blessés grièvement.
Pestel, arrêté à Moscou, ne montra nulle émotion. Averti par un ami, il ne lui avait dit qu'un mot : « Sauvez seulement mon Code russe. » Ce livre, enfoui dans la terre, y fut pris, livré à la commission, qui essaye dans son enquête de le rendre ridicule. On assure pourtant que les auteurs du Code de Nicolas ont été obligés d'adopter plusieurs des vues de Pestel. Ce qui est sûr, c'est que, dans la partie politique, son livre contenait des idées sages et humaines. Un relâchement raisonnable du cercle horrible de fer où étouffe la Russie, un gouvernement naturel et doux, analogue à la confédération américaine ; la réparation de la
grande injustice, si fatale à l'empire russe, le rétablissement intégral de la Pologne; de grandes libertés accordées aux juifs, dont on eût soulagé la Pologne en leur donnant les moyens de faire un État en Orient.
Voilà donc Pestel, Ryleieff, l'aimable et vaillant Alexandre Bestoujef, ces Mouravieff intrépides, le génie, la vertu, le courage, le vrai cœur de la Russie, dans les cachots de Pélersbourg. Il n'y manquait que Puchkin, le grand poêle national. Il était un des conjurés. Éloigné de la capitale, il venait combattre, mourir avec eux. Sur la roule, il rencontre un lièvre, son cocher arrête; celte rencontre, pour tout Russe, est un mauvais signe. Puchkin le fait continuer. Il rencontre une vieille femme ; nouvelle halte : le cocher ne voulait plus avancer.
Enfin, rencontrant un prêtre (ce qui est pour eux le plus mauvais signe), le cocher quitte son siège, se jette à genoux, communique à son maître sa terreur superstitieuse. Le poète retourna, lut sauvé, réservée de plus grands malheurs, à une fin plus tragique.
Le manifeste menaçant et terrible que l'empereur publia le lendemain avaitélé écrit, dit-on, pari homme delà vieille impératrice, l'historien des Iwans, le patriarche de l'école de la Terreur, le vieux Karamzine.
Son élève et continuateur Bloudof fut secrétaire de l'enquête. Elle fut faite par une commission où l'empereur siégea lui-même dans la personne de son alter ego, son frère le grand-duc Michel. Celui-ci, dur et fa-
rouche soldat, se peint d'un seul trait ; un des conjurés confessant hardiment sa foi politique : « On devrait, dit le grand -duc, lui fermer la bouche à coups de baïonnettes. »
Les résultats obtenus par cette procédure secrète pendant cinq mois d'interrogatoires,oùtousles moyens d'intimidation et de corruption furent sans nul doute employés, ont été imprimés par le gouvernement, distribués par toute l'Europe. Il va sans dire que les conjurés sont là tous des lâches et des imbéciles. Lejuge accusateur leur prodigue à chaque instant des épilhètes outrageantes. Sûr de nôtre pas démenti, il attribueà la plupart d'entre eux les plus tristes palinodies. Sans doute plusieurs, surtout des conjurés militaires, Russes de la vieille roche, habitués dès l'enfance à diviniser l'empereur, revinrent sincèrement à ce culte, et virent dans l'événement du 14 décembre le jugement de Dieu ; mais pour le grand nombre des autres, n'a-t-on pas droit de supposer que des juges si partiaux n'ont voulu que les flétrir? Ce qui le fait croire, c'est que cette enquête si laborieusement travaillée contient des faits avoués faux par tous les parlis, de fausses dates par exemple. Elle suppose qu'au principe des associations, en 1817, lorsque Alexandre était tellement aimé encore, consulté des conjurés même, qui lui soumettaient leur plan, ils pensaient à tuer l'empereur et la famille impériale !
Quand on songe que pendant tant d'années, parmi
tant de personnes, il n'y eut pas un seul traître, quand on songe à l'intrépidité connue des chefs, à leur mort simple et sublime, comment croire qu'ils aient à plaisir dénoncé, livré leurs amis?
L'histoire gardera sa page la plus noire pour y écrire le nom des juges qui, non contents d'immoler ces grandes victimes, ont essayé, dans un pamphlet décoré du nom d'enquête, de les déshonorer et d'assassiner leur mémoire! Que dis-je, de les atteindreen un point qui touche souvent les grands cœurs plus que la gloire même, en ce qui fut la vie de la vie pour ces hommes héroïques et bons, je veux, dire dans l'amitié !
Qu'on lise l'éloge enthousiaste que Ryleieff, dans son poëme, fait de celui qu'il promettait à la patrie comme un héros, de son jeune ami, Alexandre Bestoujef, on sentira la profondeur de tendresse qui fut dans cette grande âme.
Eh! qu'aurait gagné Ryleieff à dénoncer ses amis, lui qui, dès le commencement, réclama la mort pour lui seul, déclarant 9«e /el4 décembre était son œuvre et qu^il en était V auteur?
Les sentiments forts et calmes qu'eut Ryleieff au jugement sont exprimés déjà dans son poëme. Par une sorte de seconde vue, le héros avait vu son sort, et d'avance il avait chanté le chant du trépas. « Ce qui parut à nos rêves un décret du ciel n'était pas encore décrété. Patience ! Que le colosse accumule en-
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core ses fautes, qu'il défaille à vouloir éteindre la moitié de l'univers. Laissons-le, gontlé d'orgueil, parader aux rayons du soleil... Patience! La colère du ciel ne l'en mettra pas moins en poudre... Dieu, c'^^j la rémunération elle-même ! Il ne permet pas que le péché, une fois semé, ne produise sa moisson. »
Cependant l'enquête, poursuivie dans les cinq mois, révélait aux yeux effrayés le nombre infini des coupables. L'empereur n'avait pas eu la moindre idée de son danger'. Il crut, au 14 décembre, qu'il s'agissait de quelques hommes dévoués à Constantin, et voilà qu'on lui révélait l'immensité d'une mine terrible qui avait pénétré partout sous la terre. Nulle famille imporlante qui n'eût un de ses membres dans la conspiration. A vrai dire, c'était la Russie elle-même, du moins la Russie pensante, qui abjurait le czarisme, et voulait se transformer. Ce trône où Nicolas montait, quelle était maintenant sa base? Ne portait-il pas en l'air? Uniquement sur le vague respect des serfs, sur leur espoir de trouver tôt ou tard une protection dans ce dieu inconnu, lointain, qui neprotégejamais. Sous Paul, qui avait pourtant un vif instinct de juslice, les serfs qui vinrent se plaindre à lui s'en trouvèrent fort mal ; il trouva la chose si dangereuse, qu'il fit avertir leurs maîtres, et renvoya aux châtiments ces infortunés. Pendant les cinq mois que dura l'enquête, on dit par toute la Russie que l'empereur Nicolas allait prononcer l'émancipation des serfs. Ils le
crurent si bien, qu'ils ne payaient plus. Raffermi, il rétablit Tordre ancien et fit payer 5 main armée.
Que devinrent les régiments qui avaient pris partà l'insurreclion? Leur sort est resté un problème. Tel bataillon fut envoyé au Caucase, tel en Sibérie. Beaucoup croient en Russie que la majeure partie des régiments de Finlande a été enfouie dans les cachots de Cronstadt, humides et sans jour, sous la mer. Ce que doit élre une telle habitation, dans l'horreur du climat russe, on doit le comprendre. Ces infortunés, s'il en reste, entendent depuis trente années la Baltique rouler sur leurs têtes, enviant la vague libre et la liberté des naufrages. La pensée, la douleur peut-être, espérons-le.doivent s'éteindre dans une telle situation.
Dans les familles connues, on punit très-peu de personnes, cent vingt hommes en tout. On voulut dissimuler l'étendue immense du mal. On trembla que ces bandes innombrables de coupables ne se crussent connues pour telles et ne fussent précipitées dans l'action par le désespoir. L'empereur en fit venir un grand nombre près de lui, les écoutant volontiers, voulant les croire innocents, les renvoyant comme tels. Vains efforts, il n'y avait plus de sûreté ni de confiance ! La terreur, lancée du trône, était retournée au trône. Elle y reste, et l'empereur, né sévère, est devenu, sous celte impression de défiance universelle, de plus en plus dur et implacable. L'impossibilité de savoir ses vrais ennemis a aigri, ulcéré, ensauvagé son cœur. La
Russie étant sa base, il a dû délourner, autant qu'ille pouvait, des Russes, cette fureur de punir qui est devenue sa nature. Tout est coupable : c'est la Pologne, ce sont les juifs, ce sont les grecs-catholiques, c'est la révolution, l'Europe... Ainsi, du 14 décembre jusqu'à nous, va continuant, toujours plus violent, plus terrible, ce 93 russe, qui dure depuis trente années.
Ce qui lui fit le plus d'impression, ce fut son entrevue avec Nicolas Besloujef. Nous tirons ce sujet d'un livre très-russe, très-partial pour l'empereur. Il fut saisi de l'intrépidité de ce conjuré, de sa franchise, de la netteté avec laquelle il exposa tous les abus de l'empire. Il le regarda fixement et lui dit :
« Si j'étais sûr d'avoiren vous désormais un serviteur fidèle, je pourrais vous pardonner. — Eh ! sire, répondit Restoujef, voilà justement de quoi nous nous plaignons, que l'empereur puisse tout. Laissez la justice suivre son cours, et que le sort de vos sujets ne dépende plus que des loisl »
Cinq des condamnés du 44 décembre furent condamnés à être écartelés : Peslel, Ryleieff, Mouravieff- Asposlol, Michel Restoujef et Kakhofski.
L'empereur les gracia, en ayant soin, toutefois, que la peine inférieure, substituée à l'écartèlement, fût plus infamante. Ils durent être pendus, supplice inouï en Russie.
Tous les cinq se montrèrent fermes.
Plusieurs ne voulurent point de prêtres, se croyant
suffisamment épurés par le martyre qu'ils enduraient pour la patrie.
Peslel déclara que, plus que jamais, il était lixe dans la foi consignée dans son Droit russe.
Le 25 juillet 1825, à deux heures du matin, on éleva, surle rempart delà forteresse, l'instrument du supplice, une haute et large potence, où cinq corps tinssent de front. Sous ce climat, on le sait, il n'y a pas de nuit réelle en juillet; le crépuscule joint l'aurore. On distinguait tout. Les troupes arrivaient, peu de spectateurs ; on avait laissé ignorer le moment de l'exécution. Toute la Russie dormait pendant qu'on mourait pour elle.
A trois heures, on amena les condamnés à qui on laissait la vie ; on les dégrada, on brûla devant eux leur uniforme. En capote de forçats, ils partirent pour la Sibérie.
Enfin parurent les cinq condamnés à mort avec de grands capuchons qui ne laissaient pas voir leurs traits et cachaient leurs yeux.
Quand ils eurent monté les escabeaux et qu'on leur eut passé la corde au cou, la plate-forme où ils étaient s'enfonça sous leurs pieds. Deux furent étranglés. Pour les trois autres, la corde, glissant sur les capuchons, les malheureux tombèrent pèle -môle, avec la trappe et les escabeaux, dans le trou béant sous la potence. Le pendu manqué doit avoir sa grâce, selon maintes lois du moyen âge. Mais qui eût osé surseoir
à l'exécution? L'empereur, absent de Pélersbourg, était aux jardins de Tsarko-Sélo. On les releva meurtris, on rétablit le gibet. Ryleieff, en remontant d'un pas ferme, prononça avec douceur un reproche à la destinée : « Il était dit que rien ne me réussirait, pas même la mort. » Un moment après, il n'existait plus.
Ce grand homme avait, dit-on, lui-même souhaité mourir, sentant qu'à sa noble action se mêlait une ombre. Quelle? il l'exprima lui-même : « J'ai agi sans l'aveu du peuple russe. »
Faute du temps, et non de l'homme. Ce peuple, en pleine nuit barbare, pauvre mineur, simple enfant, ne pouvait ni s'expliquer ses propres instincts, ni voir sa pensée, ni la formuler. Nul moyen de le consulter.
Est-ce à dire que celte nuit devait être perpéluelle? qu'on devait éterniser cette incapacité en la respectant? qu'ayant un peuple encore muet, on ne devait rien faire pour lui délier la langue, lui faire dire le premier mot?
Le scrupule de Ryleieff est naturel, on le sent. Se trouvant seul l'intelligence, la pensée et le cerveau de ce corps énorme de cinquante millions d'hommes qui ne pensaient pas encore, il fut lui-même frappé de sa responsabilité, et demanda un moment à Dieu si véritablement, lui, simple homme, pauvre individu, il était la pensée du peuple.
Scrupule respectable à jamais, qui ne tombe guère dans la tête des faiseurs de révolutions, et qui doit
nous faire honorer la candeur de l'âme russe. Mais, en réalité, c'est trop.
Non, grand homme, n'en doutez pas. Vous avez été, ce jour-là, la conscience de la Russie, sa conscience prophétique. Ce qu'elle pensera, à mesure qu'elle se met à penser, fut dans le génie de Pestel et dans le cœur de Ryleieff. L'âme de la Russie, non telle qu'elle est dans ce point d'abjection misérable, mais tout entière en tous ses âges, surtout les âges à venir, elle était en vous ; vous eûtes droit d'agir et de parler pour elle; pourquoi? Vous étiez elle-même.
Mais (luel service votre mort lui a rendu, à cette âmel Elle était jusque-là flottante en tout un peuple et ne pouvait rien. Arrêtée, concentrée en vous, vous la lui rendez puissante, efficace, sous la seule forme oij son enfance lui permette de la saisir, — sous forme d'hommes et de martyrs, — incarnée dans votre vie, glorifiée dans votre mort. En sorte qu'au lieu des ombres douteuses qu'elle eut dans les saints du passé, elle a en vous son saint des saints. EUe.n'eùt pas compris vos discours, mais elle comprend bien vos reliques. Vous lui avez donné de quoi mettre à jamais sur son autel.